Terre Promise (Eugène Morel - La Revue blanche)/3

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Terre Promise (Eugène Morel - La Revue blanche)
La Revue blancheTome XIII (p. 416-442).

Terre Promise  [1]
troisième partie
MISÈRE
I

C’est ici la grand’route de la vie. Par là ! tout droit.

Il y a longtemps qu’on ne sait plus où cela mène. Il y a longtemps qu’on s’est fatigué de cheminer. La grand’route ! Monotone, droite, toujours de même, sans ombre… C’est par là. C’est tout droit : il n’y a qu’à aller.

Vers quoi ?

Lorsqu’on s’est mis en route, le matin était frais, les jambes étaient allègres. On allait pour aller : on était dans les bois ; il chantait des oiseaux ; sinueuse, fleurie, la route vous invitait du mystère de ses tournants, de la grâce de ses replis, et du sourire de l’ombre, lèvres de verdure s’entr’ouvrant sur des perles de soleil.

— Où suis-je ?

À présent ? La plaine nue, sous le soleil implacable, la longue route poudreuse où l’on traîne ses pieds lourds.

Où suis-je ?

Dans la vie — celle de ton temps, la tienne, celle des autres, n’importe, — toutes n’ont de bonheur que celui que l’on porte avec soi. Malheureux ! en as-tu beaucoup sur toi, beaucoup ? — Ah ! le peu d’amour que tu goûtas est presque bu. Tu regardes le fond du verre avec regret.

— Où suis-je ? Le bonheur, en arrière, chaque pas en éloigne, comme chaque seconde éloigne de la fraîcheur du matin.

Ah ! cela pourrait, devrait durer un peu plus de temps ! Le reste de la vie pourrait avoir de l’ombre…

Peut-être, oui. Sème, ou plante le long de la route… Il y aura de l’ombre quand tu seras passé.

L’amour des hommes dure quelquefois plus qu’un printemps. Le froid de l’hiver l’endort à peine ; la brûlure de l’été semble ne pas l’abattre. Fleuve qui coule, continu… Mais il y goûte si peu !

C’est une suite d’hivers, de longues semaines se hissant jusqu’à un jour de joie, par échelons où seulement une seconde on souffle.

Une gorgée de temps en temps, pas un grand verre. Suite de quarts mal dormis, pas une bonne nuit.

Cependant ils ont eu leur franche journée de joie folle. Puis, le lundi déjà les rappelle. Quelques autres beaux jours ont encore jeté leur rire de fusée dont l’éclat disparu fait plus noire la nuit. C’est tout. Tant de bonheur est trop pour deux, sans doute ; la nature en appelle un autre à le partager. Ils veulent bien. Ils voudraient même ne partager que leur joie, dussent-ils la donner toute ! Mais l’enfant vient d’abord partager les douleurs ; il n’a trouvé ni langes, ni tiédeur, ni lumière, et le lait presque tout de suite s’est tari.

Anxiété. La faim rôde autour de leur amour.

Car il est toujours là, dans la chambre bien gardée. Mais il ne faut pas qu’on sache qu’il est là. On le cache. Nul ne lui parle, on fait comme s’il n’y était pas. Est ce qu’on a le temps de s’occuper de lui ?

Pour jouer avec, d’ailleurs, un enfant est venu. Les deux tendresses s’aiment et s’accordent gentiment. Le petit Jacques grandit. Leur amour ne décroît pas. On les confond si bien qu’ils semblent grandir ensemble.

On travaille. L’on tâche d’avoir beaucoup de sous…

— Georgette !

— Non. On n’a pas le temps. Tu vois : l’on coud, très vite.

— Georgette !

Tout à l’heure. Et même pas tout à l’heure… Quand donc ! Le sommeil attend aussi, et appelle : Georgette ! Il est le plus fort. Sans doute il passera avant toi. Il restera jusqu’à l’aube, quand toi, tu t’en iras.

Mais qu’importe ! Puisqu’on s’aime ! L’amour est toujours là… Nul n’est entré le prendre !

L’hiver, lui, est entré.

Il n’a pu prendre d’amour, mais a pris tour l’argent. Sa griffe a mis en loques la trame du bonheur. Bien-être, si humble qu’il soit, mais qu’il faut cependant, nappe blanche sur la table, pour que la joie daigne s’y asseoir près de vous…

Tout l’été se passera à recoudre, péniblement.

Aura-t-on même le temps de broder quelques fleurs, d’orner cette vie si nue, d’une ou deux bonnes journées !

Qu’importe ! Il est parti, l’hiver.

Le charbon tout le jour, la lampe tous les soirs brûlant en son honneur, les draps tièdes qui protègent contre lui, le vin même, vêtement chaud du dedans de nos corps, sacrifices, offrandes ont, pour des mois, détourné sa colère sur un autre pays.

Ouvrons les fenêtres. L’amour endormi se réveille. Le soleil lui dit : Viens !

Hélas ! il faut refaire… tant de trous à boucher ! Car l’hiver va revenir.

Alors, les beaux dimanches s’en sont allés au diable dans des surplus de travail.

Mais à force… mais à force ! on a vécu, pourtant.

Oui, renonçant à la vie, ils ont durée leur vie. Leur existence d’amour s’est gardée bien intacte. Un peu faible seulement, alanguie ; lavée de tout plaisir, mais bien telle qu’elle était…

Telle qu’une chambre close où l’on n’est plus entré. La poussière et le temps seulement ont usé. Tous les meubles sont là. Ce qui y était s’y retrouve. Ils s’aiment toujours : on ne s’est plus servi de rien.

II

La mansarde est au bout d’un long corridor sombre, qui dégorge ainsi que d’autres, à droite, à gauche, sur l’escalier de six étages tous semblables. Et c’est à droite, à gauche, vingt escaliers semblables le long des cours successives d’une cité. Glandes qui se ramifient en grappes, glandules, cellules, tassées le long du faubourg où elles secrètent leur suc.

C’est l’aube, allons ! Debout, et hâte-toi.

Les hommes s’en vont, rejetant le sommeil. Sous leurs loques, les cheveux orgueilleusement ébouriffés, crasseux et nobles, le torse qui se dresse et la marche qui traîne, on les voit, restes de race forte, solidifiés aux métiers durs, mais que l’alcool a énervés, faisant des tremblements et de louches maigreurs. Les fiers, les braves ! mais les déchus. Sang de guerriers usé de travail et de vice. Gais certes, et forts, la chanson filtrant entre le vin et le mégot, crâneurs, gouailleurs, la blague, fierté de désespoir ! insouciants, mais pâles tous, et les yeux trop brillants dans le blafard des faces, — ils se rengorgent, ils sont les mâles.

Voici que les femelles descendent à leur tour, troupeau minable ; sur elles, l’existence tire plus dur, pèse plus lourd la misère ! Piteuse humanité qui descend au travail. Elles n’ont ni le vin qui donne aux mal nourris des saccades de force, ni le tabac qui endort, ni la liberté de tout cela, ni les paroles qui grisent, idées, grelots qui tintent dans les discussions. Pas de pensée. Elles n’ont que l’humble amour qui pousse comme de l’herbe entre ces pavés qu’écrase le passant et que plus tard elles porteront lourd dans leurs entrailles. Amour de nuit, jour de travail. Tâche assise, sans air ; elles peinent, courbées. Et avant que de naître, l’enfant dans le gros ventre semble déjà au travail, devant l’établi ou la machine qui le secoue.

C’est ce qui fait qu’elles rient, les filles, et sont heureuses, et qu’elles se moquent de ceux qui rêvent d’autres sorts. Les plus belles, si quelqu’un passe, sont cueillies. Mais les autres ! — D’ailleurs, elles ne savent pas. Leur tige les tient au sol. Elles pourrissent dessus.

Les hommes aussi, demain, toute la vie, sans espoir, le travail… Mais soumis et bien vus de leurs chefs, les travailleurs, les intelligents, certes, arrivent. Ils se font des positions. Mais les autres, les autres ?

Les insoumis, mal vus de leurs chefs, les stupides, les paresseux… Quel droit ?… Des droits, on n’a jamais que ceux qu’on prend. Passant la tête entre le travail et la faim, s’ils pouvaient voir… si sots qu’ils fussent… si paresseux…

Mais non ! la femme qui tient au sol enlace. — Ne va pas si loin, ne regarde pas là-bas, regarde-moi…

Il les écarte doucement. Mais elles le tirent. Il veut les entraîner. En vain. Il les piétine, se hâte. Mais trop tard, les pieds pris.

Ah ! bêtes de somme, bonnes au travail, au luxe ou à tuer, si, vieilles, plus rien ne se peut tirer d’elles, ni pour le lait, ni pour la peine, ni pour la peau…

Mais n’a-t-on pas le dimanche pour cueillir des fleurs qui se fanent avant le soir ! — Si ! quelquefois, le dimanche…

Sur l’herbe poudreuse, le peuple est allé s’asseoir. Le père a porté le petit, le pain, les litres ; la bourgeoise le veau, le pâté et les verres. Ils mâchent, par terre. Les demoiselles qui passent s’étonnent qu’ils ne broutent pas. Ridicules… ils mangent, le couteau à la main… Ridicules… Ne voient-ils pas qu’ils le sont ? Non… L’herbe, malgré fourmis, immondices, leur sourit. Sur l’herbe, l’on est bien. Très las d’une longue journée, — d’une journée… une semaine ! — on est enfin au lit, au bon lit, duveté, tendre. On s’étend. Pour une heure seulement. Vite, vite, il faut en jouir. Une heure d’herbe verte, après une semaine de murailles. Mais jouir ! on est bien trop fatigué pour cela. Sans goûter la douceur moelleuse du bon lit, on dort tout de suite. On dort sans même se reposer. Ils s’étendent, ayant mangé, et il s’endorment.

Allons ! de bons jours encore ! Le chômage ouvre des fenêtres par où l’on voit les champs.

Les champs ! Toute la vie autre qu’on aurait pu mener ! Le campagnard les aime : il y vit. On n’en peut plus de les revoir, si on les quitte. Et ceux des villes, ce n’est pas depuis trois ans de militaire, ou depuis l’enfance, mais depuis celle de leurs pères, de leurs aïeux, d’on ne sait quand, tellement c’est loin, qu’ils l’ont quittée, cette patrie, ce chez soi de tout le corps et, de l’âme, — les champs…

Oui, de beaux jours. Des poumons et du cœur et des yeux, on respire ! On va loin, le plus loin, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus. L’enfant, le petit Jacques, déjà est un beau gars. Il était malingre, mais depuis, il reprend. On en a tant de soins, on s’est privé pour lui… L’été a reprisé l’usure de l’hiver, et les pièces rajoutées, ça ne se voit pas trop. Alors, quand on gagne bien et que le temps est beau, il arrive, pas chaque semaine, toutes les deux… trois… — une journée de bonheur, une journée qui dure jusqu’au dimanche soir, toute une journée où se promènent les prisonniers.

III

Voici l’automne, traîné par les vents de septembre. Dernier ciel d’azur pâle, mais ragaillardissant.

Le désir des bois sombres cesse quand est prompte la nuit. Le corps, plus alerte, se hâte vers les clairs espaces, par les plaines hautes, dans les champs moissonnés, sans obstacle à la bise, les coteaux dont le soleil a ruiné les verdures, et que, ruine lui-même, il contemple maintenant d’un triste sourire d’or faible dans un bleu blanc, très vite s’abaissant en des rouges farouches, pour s’aller coucher tôt, comme font les vieillards.

Douce fraîcheur naissante, fraîcheur de tendresse ! Ils s’unissaient des mains, des lèvres, et marchaient vite, fouettant d’espace la tiédeur de leur enlacement. Ils déjeunaient de cochonnailles emportées, et de l’aigrelet rose débité aux guinguettes. La peau frisque, l’esprit gai, ils avalaient le vent dru, plein d’espace, et y semaient leurs baisers.

Cette année-là, déjà, les jours de l’échappée, leur propre joie ne faisait plus que suivre l’enfant qui courait devant, riant à la nature mourante, petite bête lâchée, foulant l’herbe, écrasant les fleurs, chassant les insectes, conquérant ! du soleil dans les yeux, du soleil sur les joues, sauvage pour un jour, heureux ! — heureux comme une joie de l’an passé, la leur ! revenue et courant pour montrer le chemin, courant de toutes ses forces : dis ! tu ne m’attraperas pas !

L’air plus pur. La ville a disparu. Les champs sont comme une mer, et les maisons éparses, voiles blanches, flottent sur la plaine, où se balancent les hauts peupliers, comme des mâts. Des falaises crayeuses, carrières abandonnées, semblent attendre encore la mer qui se retira. Elle y était, voyez : c’est plein de coquillages. L’enfant casse les pierres où ils s’incrustent, décolorés. La verdure recouvre l’ossuaire sous-marin. Océan pétrifié, que l’homme éventra quand même et qu’il domine, de ses maisons blanches, navires à l’ancre sur la mer immobile, solide, pour des siècles calmée.

Le vent souffle pourtant, mais ne soulève pas de vagues, ne courbe que des herbes. Des nuages s’amassent. Le ciel fait ombre sur la plaine. Il faut fuir. De larges gouttes tombent.

Là-bas, une maison. La plus proche. Toute neuve ! Ils y courrent. C’est la seule. Pour un instant peut-être elle s’ouvrira.

Pas de mur. Ni porte, ni fenêtres. Entrée libre ! La maison toute neuve a des entrailles de ruines, hantée de ronces, ses plafonds effondrés, crevés d’arbres. Maison abandonnée, peut-être avant d’être achevée.

— Comme on serait bien ici, dit Georgette Quel petit nid !

Elle se serrait contre lui, et l’orage, dehors, lavait les vastes champs nus. L’orage s’effondrait et s’épanouissait, vantard des forces supérieures toujours présentes. Il mangeait toute la plaine. Oh ! s’il avait voulu, tout ce que la terre pousse, tout ce que l’homme rêve, il aurait tout détruit. Mais il passait seulement. Eux, étaient à l’abri. Elle se serrait contre lui.

— Comme on serait bien ici, dit-elle. Quel petit nid !

Nid sans beaucoup de duvet, mais tout petit, ce qui le rendait désirable. Vêtement à nos tailles ; si bien que, sans gêne, sans aide, on aurait pu le mettre. On eût dit un objet à personne, qu’on trouve ; on l’aurait ramassé, si la terre ne l’avait si fortement tenu.

À personne ! Une ruine si gaie, toute pimpante ! Elle était tout au bord du plateau vaste, dominant d’un coteau le vieux fleuve de Seine, caché dans sa vallée. Il s’était perché là comme un château antique, nid d’homme de proie, barrant l’unique route : le fleuve, et défendant les champs paisibles, roi de la plaine, bandit des eaux.

Non. Plus loin, dans le village, des murs garnis encore de leurs mâchicoulis rappelaient un château-fort, qui servait comme étable. Mais ici c’était simple villa de gens à l’aise, petits rentiers venus finir là une vie de plaisance. Morts, sans doute.

Or, les bandits avaient reparu sur la plaine. Nul château-fort ne la défendait plus. Vînt la guerre ! La villa s’était faite citadelle, s’était bien débattue avant qu’on la violât. Mais elle en était morte, son cri de colère poussé, lasse, s’était rendormie, ses habits déchirés, nue et toute livrée. Comme nul n’était venu, la nature l’avait prise. Elle était là, depuis vingt ans, couverte de fleurs.

— Oh ! Sais-tu ce que je songe, Jean !

— Dis !

— Si tu savais…

Il savait. Même pensée, devant ces ruines si jeunes ; il devinait, il mesurait… Qu’eût il fallu ?

Pour redonner un peu de joie humaine à ces pierres, à peine il y avait à déplacer quelques ronces…

— Ici, dis, notre chambre. Qu’on l’arrangerait bien. Une petite terrasse d’où l’on verrait Paris. Tu ferais ça, en remblayant la terre ; c’est très facile. Tu sais, des vignes vierges, toutes rouges ! Ça encadre bien..

Alors on ferait pousser tout ce dont on a besoin, alors on vivrait là, on s’aimerait bien, tous les deux… et alors…

— Tu es folle !

— Puisque c’est à personne.

— C’est toujours à quelqu’un,

— Est-on sûr ?

Puisque nul ne s’en sert, même ne s’en soucie ! Il faudrait si peu de chose… Les peupliers qui se balancent, inutiles, seraient venus étayer les murailles ; l’herbe eût fait place aux fruits, les rats aux poules ; et les pierres, qui gênent seraient remontées aux murs dont elles sont descendues.

— Est-ce à quelqu’un ? À qui ?

C’est à… Regarde : c’est à Vendre.

Épouvantails pour que les oiseaux ne touchent pas aux fruits, sur tout ce dont vit l’homme, ou dont il pourrait vivre, même sur les maisons vides, sur les champs sans cultures, des écriteaux semblables écartent le bonheur. Défense de vivre ici. Sinon, paye. Mais à qui ? Ce n’est plus au château, l’on en fit une étable. Jadis oui, plaines, bois, fleuve, route et gens, tout lui payait rançon, car il protégeait tout. Aujourd’hui… Ce poteau où tu peux lire : À vendre.

Monte par les gradins que forme ce mur en ruine, jusqu’au faîte. Hisse-toi. Regarde. — L’orage abattu, le ciel est pur. Très loin, très-loin l’on voit. Des champs, des bois des villes ! Précises sur l’horizon lavé, des milliers de maisons serrées, de quoi loger, et tous ces champs ! de quoi nourrir… une famille ! deux ? plusieurs humanités ! Mais jette un homme, un seul, tel qu’un grain au sillon, dans l’étendue infiniment fertile, pas un repli de sillon ne le sera pour lui. Maisons closes, sol avare. Tout le repousse, l’élimine. Dans une terre mauvaise, la bonne graine jetée n’est qu’un caillou de plus.

— Ah ! labourer, le soc bien profond, là-dedans… Cette terre ne serait plus mauvaise…

La nuit tombe.

Voici le frais du soir, qui s’insinue, et fait si douces les étreintes ! Rêves sombres, pourquoi revenus ! Les quelques heures de liberté vont finir. Les désirs de l’impossible viendront-ils les gâter ?

Jean se cramponne au peu de son bonheur présent, repousse les joies futures qui font la bouche amère pour celles d’aujourd’hui. Du tout de suite ! Ne sommes-nous pas bien, tous deux, tous trois, ici, maintenant ?

Non, car il faut rentrer.

Vivre là ! Faire de cette ruine sa maison ! Ils y suffiraient bien eux-mêmes, abattant, bâtissant. Quelle joie au travail qu’abreuve l’espérance, et dont on verra le fruit, et dont on le mangera ! Vivre là ! N’est-ce pas qu’elle ferait pousser des fleurs ? Les poules et les lapins seraient de la famille, et peut-être, quand on serait riche, un petit âne mènerait au village voisin. Comme le petit Jacques serait gai et venant bien !

Le petit Jacques a froid, il est très fatigué. Le père le prend sur son dos, et las, sans dire un mot, l’on revient vers la ville. L’on revient du bonheur. L’on revient de l’impossible De l’impossible, pourquoi ? Pourquoi cette maison vide, ces pauvres vides de chez eux ?

S’adresser chez Maître un tel, notaire, telle rue. Voilà le chemin. Il est impraticable. Pas de sentier qui coupe. Il importe à la société, elle ne marcherait pas sans cela, il importe que l’on s’adresse à Maître un tel. Que le bonheur est loin !

— Père, y sommes-nous bientôt ?

En attendant le bonheur, il y a le lit, où l’on est bien. Mais quand il est trop loin, l’on y renonce, on dort sans. L’enfant, qui n’en peut plus, s’est endormi enfin dans les bras de son père. Ils rentrent, ils ont faim, ils ont sommeil ; ils hésitent, ne savent pas quel est le plus fort des deux.

Enfin c’est la mansarde, au bout des six étages. L’odeur fade les saisit, ils étouffent, manquent d’air.

L’air même… À vendre !

Oui, puisque tu respires. Là où est à manger, il y a un écriteau : à vendre ; à respirer : à vendre ; à habiter : à vendre. Cette mansarde coûte cher, et le dernier loyer tu n’en as pu le payer. Et ta femme qui se plaint, et comme elle dit, se dégoûte, — un jour, quand le pain manquera, dira aussi : à vendre. La vue du ciel t’est mesurée ; le ciel se vend… Le cœur des femmes n’est pas aussi grand que le ciel.

À vendre, à vendre… ce mot, l’effacer ; écrire : Moi ! Le bonheur ! Écrire dessus : à moi !

Combien de toile et d’encre pour cela ? Écris donc !

Puisqu’ils t’ont appris à écrire.

IV

En ce temps-là, les ouvriers se mirent en grève.

Ils voulaient travailler moins.

Ils usaient d’un droit. L’État a reconnu ce droit.

Ils luttèrent légalement. Ils firent valoir ce droit, leur droit ! comme ils disaient, cela sans sortir des bornes de la légalité.

Le charbon cessa de nourrir les usines, et les cités, glandes qui versent le suc humain dans les faubourgs, ne salivèrent plus. Les fabriques, la bouche sèche, dépérirent, navrant actionnaires, fonctionnaires. Quoi ! ce flux, qui descendait le matin et remontait le soir, était humain ! À son gré, il pouvait s’arrêter… Est-ce que les forces aveugles de la nature allaient penser ?

La viande cessa de nourrir l’homme, la femme et les petits. Le pain même se fit rare. Et tous, hommes, femmes, enfants dépérirent dans les bornes de la légalité, champ clos où les ennemis échangèrent de grands coups, l’un les recevant au ventre et l’autre à la fabrique. Quoique celle-ci tienne au cœur, au ventre cela fait plus de mal.

Oui, les pauvres reçurent de formidables coups. Mais ce sont maux qu’on sent après, la lutte finie. Dans l’ardeur, on ne sent que le mal que l’on fait, et c’est si bon !

Ils sortirent de là meurtris, faibles, mais fiers. Ils avaient gagné ça… des bribes, cédé sur le reste. Mais une minute au moins, ils avaient espéré. Il semblait que leur vie avait jailli de terre, où son cours d’égout lent et fétide traînait, et qu’une fois elle avait vu l’air libre, miré le ciel.

Les beaux jours de fainéantise, on réfléchit, on s’exalte ; l’on recompte, avare, sa rancune, et chaque fois qu’on la recompte, on la trouve grossie. Patience ! un jour, ils seraient riches aussi. Avec cette rancune-là, ils achèteraient, peut-être, une heure de loisir au travail quotidien…

On n’était pas vaincu. On reprit le travail. Un peu de repos, il le fallait. Les forces manquaient.

L’ennemi fondit sur eux comme ils se reposaient. Pendant la trêve, il attaqua sournoisement. Il laissa reprendre le travail, et la confiance renaître de la paix, attendit. En hiver la misère ne peut pas faire campagne. L’hiver seul, ennemi du dedans, l’occupe toute. Pas de troubles à craindre : ces gens étaient à bout.

Mais quand le printemps viendrait ? quand, les forces reprises, provisions amassées, tranquilles contre le froid, fiers et braves de l’appui d’un ciel plein de promesses bleues, les ouvriers trouveraient, aux premières lueurs dont le nouveau soleil éclairerait leurs cerveaux, qu’une heure de travail en moins et quelques sous de plus répandraient sur la terre un peu plus de bonheur, un peu plus de justice…

L’ennemi fit, en pleine paix, massacrer les plus braves, ceux qui ouvrent les fenêtres par où la lumière entre.

Pilleux rentra chez lui. Il n’avait plus d’ouvrage.


Dans une guinguette, où d’habitude l’on dansait, les ouvriers s’étaient réunis, et mis beaucoup ensemble afin de réfléchir. Longtemps dans une brume, la houle mauvaise n’avait remué que tourbe, petites querelles, jalousies. Le temps passait ; mais le clair vers la fin était venu. Ces têtes obtuses avaient fait un peu de pensée. À elles toutes, elles avaient fait remonter du fond quelques gouttes d’idées, qui tout de suite avaient surnagé, fait le calme d’où l’enthousiasme coule comme d’une source d’eau vive.

Lui, Pilleux, avait donc parlé, devant le peuple. C’étaient les mêmes qui naguère le raillaient. Sa lourde mâchoire pesait sur les mots, des mots énormes, trop gros pour passer par sa gorge et ses dents. Cette fois, montant à la tribune, dont si souvent, piteux, il était redescendu, — soudain, calme, il avait senti que ses pieds tenaces mordaient bien après le sol, et ne le lâcheraient pas qu’il n’eût enfin parlé. En lui aussi, la houle s’apaise sous l’idée qui remonte du fond, claire, et le courant se précipite emportant tout. Ses dents, qui retenaient si voracement les mots, écluse enfin brisée, leur laisse libre cours…

Par saccades, soubresauts d’abord, les phrases jaillissent. Bientôt ni l’injure, ni l’hostilité de la salle, ni le ridicule, ni les interruptions, digues jalouses, ni le doute, — rien ne va plus arrêter sa pensée, fleuve en marche.

Pas même lui. Emporté comme tous, il alla.

Qu’avait-il dit ?… Quel songe… Griserie évaporée.

Ce qu’il avait dit… Qu’avait-il dit ? Il ne savait plus.

Enthousiasme ! Il était celui qui mène les autres. Aimé, envié, supérieur, triomphateur…

Nuit trouble où l’on a fait ce dont on se croit incapable… Meneur, qui donc ce jour-là l’avait mené ?

Qui ? Eux, les ouvriers, tous ceux qui étaient là.

Les mots n’étaient pas venus de lui-même, mais d’eux tous. Sa pensée ! Il voulait l’exprimer. Il exprimait la leur. Sa pensée ! mais il n’avait même pas de pensée, puisqu’il parlait ! Les mots n’éveillaient point d’idées ! Passions ! désirs ! — De quoi parlait-il, déjà ?

Il parlait du travail. Du trop de travail sous lequel on succombait, vraiment… Il proférait la lassitude collective… Oui, nous n’en pouvons plus. Nous voulons être libres. Liberté ! Liberté ! Moins de travail, afin d’être payés un peu plus ! Moins de travail, afin de connaître la vie. Moins de travail afin de connaître la famille. Pour que nous élevions honnêtement nos enfants, pour qu’ils soient sains, instruits, solides, moins de travail ! Moins de travail pour être nous même d’autres hommes ! Salariés, nouveaux esclaves, hontes de nos temps, pour jouir du progrès, de la civilisation, de la République, de tout ce que nous avons conquis de notre sang, moins de travail ! Moins de travail, afin que nous travaillions mieux !

Tu n’en peux plus. Tes lèvres sont sèches, tu as soif. — Oh ! que j’ai soif ! — l’eau claire apaiserait ta soif. — Oh ! oui, de l’eau ! — L’eau claire qui coule du rocher. — J’y cours ! — De l’eau de source froide. — Conduis-moi — De l’eau pure ! — Tu me tentes, tu me tortures, à boire ! à boire ! — Que l’eau est belle, quand, pure, elle coule de la roche et se diamante au soleil…

Il s’était fait entendre, lui qu’on raillait ! Au dessus de la foule haletante, mourant de soif, il s’était donc dressé, dans un rayonnement de phrases, objet des bras tendus et des regards suppliants, tel qu’un mirage. Très haut, très haut, il élevait ses deux mains vides.

Un mirage rapproche des choses qui existent, ne mentant que sur la distance. Lui, érigeant le repos devant ces exténués, où prenait-il l’Eden de ce moins de travail ? Où allait-il, cet homme qui disait : suivez-moi ? Il ne le savait pas… Imbécile, il suivait. Orateur, ce n’était pas lui, mais eux tous qui parlaient. Il n’était que le cri de tous ces malheureux. La masse, pour crier plus fort, criait en lui.

Puis, on avait cru que c’était pour de vrai. À force de parler des choses, on y croit. Ils auraient moins de travail. La grève ! La grève ! Il faudra bien que l’on nous donne moins de travail.

Sois donc content, Pilleux ! tu ne travailleras plus.

Renvoyé. Pas de raison. Il sait bien trop lesquelles.

Il est celui qui entraîna. Il est le chef. Sa parole ranima les faibles, entraîna les timides ; sa parole… et le reste. Le premier, prompt à l’acte, il posa la menace de ses deux poings robustes sur la route qui eût mené les lâches au travail…

— L’administration est décidée à ne plus vous employer…

Comme il s’en va, sans retourner la tête, fier, et l’on dirait presque heureux. Il va. Les autres, solidaires, vont le suivre. C’est la guerre, Il l’accepte…

Ici, les routes se croisent. La grande route de la vie, monotone, continue. Mais une autre s’en détache, celle que l’on cherchait aux rêves de jeunesse, celle qu’on aurait prise, et qu’on cherchait en vain.

Rêves de la jeunesse…La vie vous y ramène. La route prenait un peu plus loin qu’on n’a pensé.

Mais la voici. Il s’y engage résolument.

Il s’y engage avec sa femme et son enfant.

Non, il ne frappera pas toujours du fer avec un marteau. Il se soulèvera sous la misère qui l’écrase, et d’autres s’échapperont, dégagés, avec lui. Est-ce que la révolte va luire une nouvelle fois ? De nouveau, les regards se tournent du coté de l’aurore, et la nuit du travail se teinte de lueurs…

La même guinguette, mêmes murs blafards, les drapeaux sales. Quand cela serait une étable, un dieu pourrait y naître. La salle est sombre, pleine de mystère… Qui sait !

Il n’est pas né de Dieu depuis tellement longtemps…

La même tribune aussi. Il y a triomphé. Qu’il retrouve seulement un peu de l’enthousiasme qu’il a versé ici sur la foule fébrile. Il en a tant versé qu’il a dû en rester. Il s’avance. Voici l’heure. Les camarades vont venir.

L’impatience l’exalte et le crispe. Il la contient. Il craint que s’échappe, de tout ce qui bout en lui-même, une fumée. Il est tard. Les amis sont moins exacts que de coutume. À peine deux ou trois… Ah ! qu’ils viennent, qu’ils viennent donc ! qu’ils partagent sa fièvre. Il ne peut plus la contenir… Qu’ils viennent voir le mirage ! Qu’ils viennent s’extasier…

L’attente… l’attente…

Le rêve : l’humanité meilleure, là, devant lui. Il ne sait pourquoi : des visions douces, tendres, passent. Joie de famille, joie des champs. Des choses qui seraient possibles… Des enfants dans les prés jouent à saute-mouton. Sous les saules, près de l’eau claire, des amants s’entrelacent. Des toits de chaume. De grands peupliers se balancent… Les travailleurs s’en retournent, la bonne journée finie. On chante. On est très las, mais il reste, pour la joie, encore un peu de force. La bonne soupe fume, la bonne soupe chante, — à leur rencontre… Ah ! cela, cela, qu’il faut conquérir tout de suite…

On le peut ? il va dire, montrer que c’est possible…

La vision… — mais les camarades ne viennent donc pas !

La vision… — Il attend, il attend… comme on se frotte les yeux.

— Eh ! qu’on commence sans eux, s’ils ne veulent pas venir !

Si peu de monde ! On n’entraîne pas si peu de monde !

Commençons ! Il gravit les deux marches de tribune.

La vision… Elle se débat contre le réel. Il lutte, — rien qu’un instant. Car les visions ont peur, se sauvent dès que le vrai les touche…

Et le vrai, c’est la défaite ; la fuite avant le combat. L’estrade morne, la chambre sinistre, et, sur les bancs presque déserts, ici et là, des groupes goguenards, qui raillent sans doute… Le vrai, le réel… c’est lui, lui-même, le piteux orateur que nul n’écoute plus, et qui se débat, avec des gestes de désespoir, contre le vide de la salle et le vide de sa pensée.

Retourne-toi. Le troupeau est déjà loin derrière. Il se sent seul, regarde autour de lui. Personne. L’abandonnerait-on ! Nul ne cesse le travail ? Le troupeau broute. Le loup a mangé un agneau ? Peut-être !… L’herbe est tendre, et les chiens font bonne garde.

Allons, la faim ! aboye et mords. Ramène les bêtes. Que pas une ne s’égare, surtout n’aille en avant…

Les babouins que le chasseur poursuit affrontent les balles, pour aider ceux d’entre eux qui restent en arrière. Bêtes immondes, les cafards, quand l’un tombe au ruisseau, se tendent la patte… Chez les moutons, chacun pour soi, le chien pour tous.

Quand il était dans le troupeau, s’il allait en avant, les autres, collés à lui, suivaient. Neutres et flasques, dès que l’un faisait un pas, tous faisaient ce même pas, et là où il allait, ils se portaient en masse.

Mais il était dehors. On le coupait des siens.

L’hiver qui crée aux pauvres une nouvelle faim, bientôt cette bouche de plus à nourrir qu’est le feu, les ressources épuisées par la grève, la lassitude enfin de la lutte, c’était trop !

Et puis qu’est-ce qu’il raconte… Que nous veut-il encore !

Mais qu’on l’écoute ! Hier, on l’écoutait… Ses raisons… — Des raisons ! — On veut travailler moins. Soit. Combien pouvons-nous de temps tenir la grève ? Quels fonds de réserve existent dans l’entreprise dont nous sommes salariés ? Combien d’ouvriers sans ouvrage à cette heure, peuvent, à des conditions plus basses, nous remplacer ? Les bénéfices de notre usine sont de tant. Ceux des autres sont-ils moindres ! Calculons…

Il disait cela ? Non pas ! Qui donc l’eût écouté ? Et si dans ces calculs, que nul ne pouvait faire, il avait trouvé la grève vaincue d’avance, et le mieux impossible ?

Il ne savait pas si la grève réussirait. Au hasard du désir comme il était puissant ! Qu’il est faible, devant la raison, même certaine !

L’abandonner… Faute grave. La main qui le frappe aujourd’hui, demain frappera les autres. Qui peut croire en celui qui a trahi une fois ? Quand ils diront à l’un des leurs : cesse le travail comme nous qui déclarons la grève, il dira : non, je suis libre, et ferai ce que vous avez fait, lorsqu’un des vôtres fut chassé. — L’intérêt de la masse, la solidarité… — Bah ! des raisons ! ce n’est pas là de l’éloquence. Les yeux se détournent, on cause, on commence les rires La gaucherie de ses gestes, ses brutalités de phrases… — Comprenez donc, tâchez de comprendre, tètes dures !

Mais non, non ! Ils comprennent quand ils sentent ; l’éloquence, celle qui fait agir, fait sentir. On mange parce qu’on a faim, non parce qu’il faut manger. Ces gens-là aujourd’hui, ont faim de travailler. Et ils écoutent, comme ils mangent, lorsque c’est bon.

Ils ne comprennent pas. Pilleux n’a plus le secret qui hier les entraîna : le secret de l’épave que les flots roulent à merci et qui, ce semble, leur commande. Rejetée sur la berge, elle leur commande encore, leur parle. Mais les flots passent ; ils passent, aveugles, sourds. Ils reflètent, mais l’image ne les pénètre pas.

Pas d’ouvrage ! L’hiver déjà faisait de l’ombre. Malheur aux sans abris quand la menace éclatera. Une fois la tempête, toutes les maisons sont closes.

Patiemment, il chercha.

Longtemps, les contremaîtres, embaucheurs, évincèrent l’ouvrier mal noté, qui trouvait contre lui cette solidarité qu’il avait vainement prêchée aux siens.

Les attroupements où l’on embauche à la hâte, les petites agences, les marchandeurs, virent errer sa blouse où pendaient ses deux poings solides et inutiles. Quelques abris mal clos, que le premier vent emporte, s’offraient. On s’y réfugiait. Il fallait tôt partir. Alors vagues métiers, colis portés aux gares, commissions, déménagements, bricole et mille misères.

La monotone route de déchéance.

V

Le Quinze terrorisa les pauvres, vida les chambres déjà si vides, jeta à la rue les misérables.

Quatre fois l’an, les détenteurs du gîte, venaient demander de la joie et de la nourriture à ces misérables. Joie, nourriture ! Ils n’en profitaient guère, ayant, par ailleurs de quoi manger et se réjouir, mais c’était ainsi pour la forme, la régularité de la succion. Le sang jaune ne devait pas séjourner dans les taudis de misère.

Une semaine avant le jour, le long corridor s’agitait et s’attristait. À peine quelques-uns payaient le huit ; tous usaient d’un délai. Huit jours encore ils pouvaient jouir du matelas et de la couverture ; huit fois encore la pendule marquerait l’heure du départ… mais le jour viendrait, l’aiguille monterait jusqu’à la neuvième heure — et à ce moment on ne la verrait plus.

Or les femmes étaient descendues avec de gros paquets qu’avait lorgnés le concierge avec mépris. Seuls, les enfants criaient dans la maison déserte.

Là bas, près d’une maison louche, une queue longue et qui n’avait pu tenir ni dans la salle, ni dans l’escalier, ni sous le porche, traînait jusque dans la rue sous les regards railleurs. Foule anxieuse où pourtant la longueur de l’attente, l’habitude résignée, jetaient parfois des rires où retombait en écho la question monotone que chacun se faisait : me feront-ils assez ?

— N° 123 ! Neuf francs !

— N’y a-t-il pas moyen de faire dix ?

Robes, bijoux, pendules, matelas, couvertures, jusqu’à des choses de si peu de valeur que les experts en riaient, tout allait chez la Tante prendre place en dévastés magasins, où les draps ne chaufferaient plus personne, où les robes ne vêtiraient personne, où les bijoux ne souriraient plus.

Puis le titre, le papier qui tient lieu du drap chaud, de la belle robe, lui-même va s’engouffrer dans quelque comptoir véreux, d’où il ne sortira, s’il sort, que pour bien de l’argent, quand le soleil de Pâques annoncera l’été, ou bien la Trinité.

L’argent sonne en grosses pièces dans la main du pauvre. Pas beaucoup ! Mais en l’additionnant de l’argent de la semaine, des quelques francs empruntés et de l’argent dont on aurait dîné ce soir, ça fait assez ; on paye un terme sur deux qu’on doit.

Il fait sonner l’argent qui ne lui appartient pas, l’argent de la pendule qui ne sonnera plus, et se demande pour quel crime il est condamné à promener ainsi cet argent tentateur, à l’extraire d’une poche pour le mettre dans une autre, n’en retenant que le son clair, un instant entendu.

Il paie donc, et remonte. Là-haut, sur la cheminée, l’absente fait un grand trou. Que les heures seront lentes, maintenant que plus rien ne les sonne !

L’enfant s’étonne, demande pourquoi, quand vient le froid, s’envolent les matelas et les couvertures chaudes ?

Les hirondelles reviennent au printemps. Eux ? — Hélas !

À présent que les sous s’en sont allés au diable, que les dernières croûtes de pain sont mangées, du travail ! Quel qu’il soit, je l’accepte, il m’en faut, tout de suite. Plus rien ici de luxe dont on se puisse défaire. Plus rien même dont on se puisse priver. Travaille. Où ? Quand ? Comment ? — Il n’y a pas de travail.

Une bête aux yeux louches rôde autour des maisons closes. Quand elles le voient les mères serrent bien fort dans leurs bras leurs petits qui s’y blottissent.. Le loup affamé rôde autour des maisons closes d’où s’échappe le fumet du repas qui se cuit. Autour des ateliers rôdent les sans ouvrages. Alors les ouvriers se penchent sur leur besogne et travaillent plus dur.

Qu’ils travaillent ! Le sans-place est là qui guette la leur. Pas un jour de négligence ou de paresse, pas une distraction… qu’ils ne tombent pas malades ! Lâche ta proie, elle est prise. Les dents longues, autour, rôde le sans-ouvrage.

Comme il fait peur ! C’est un ouvrier tout comme nous. On dirait un qui serait redevenu sauvage. La mine humble et féroce, la face maigre et les yeux caves et ternes qui soudain scintillent d’éclats fauves, ainsi que s’allument de tremblottantes étoiles dès que la lumière, cette nourriture du firmament, s’épuise.

Sauvage ! Ah ! tout du ciel, de la terre et des hommes, toutes les choses sauvages sont venues fondre sur lui. La pluie, la neige, la boue, le froid, la faim, la rage, l’anxiété, la douleur ont attaqué et minent et détruisent son corps, ses habits, sa santé, son courage et la bonne mine qui ferait que l’on aurait confiance. Ses souliers, sa casquette, les loques rapiécées où il habite toujours sont comme une maison que l’on n’habite plus, où entre le vent, la pluie, que l’on s’est lassé même de réparer et qu’effrite et délabre le temps, à volonté. Qui peut se nicher là est le rebut de tous. Maison maudite, au bout du pays. On l’évite. Car peut-être, des bandits s’y sont réfugiés. À certains jours de troubles, on les verra sortir. Qu’ils viennent ! ces jours où l’on sortira de sa honte !

Qu’ils viennent ! Ils viendront. Mais vivre jusque-là ! La faim avant ce jour vous chasse du repaire.

Attendant… on grignoterait n’importe quoi. Une humble, basse besogne. On ferait tout. Il n’importe. Si dur, si mal payé que ce soit, on accepte…

Mais on trouve ! Il y a de l’ouvrage dans les villes, si l’on veut ? Il n’y en a pas.

Il cherche bien. Il demande, il s’informe. Vainement.

Oh ! les mines dures, revêches, l’arrogance des demi-parvenus, de contremaîtres plus chiens que patrons, des parvenants…

— Peuh ! Repassez.

Je suis sans ouvrage. Depuis longtemps. J’accepterai tout.

Oh ! la mine contente ! Celui-là ignore la faim, ignore toute douleur. Du haut de sa joie, il regarde, intéressé. Les insectes se débattent, agitent leurs pattes dans l’eau. Ces bêtes feraient pitié si elles n’étaient si petites. Même on les aiderait, s’il ne fallait pas, se dérangeant, remuer un doigt…

— Pourtant, repassez.

— Je n’ai pas d’ouvrage. Et l’on a faim à la maison.

— Demain, peut-être, oui, repassez, repassez.

Je n’ai pas d’ouvrage. Il faut que j’en trouve. N’importe quoi. N’importe quel prix. Je n’ai pas d’ouvrage…

Ici, ne repasse pas. La porte apeurée se ferme. Cette chose de bois qui bouche ta plainte et te la rentre, cette porte qu’un coup de poing cependant enfoncerait… Ah ! elle est moins cruelle, moins lâche que les visages pleutres aux mines qui s’apitoient. Elle ne fait pas traîner ces repassez sur la douleur à vif, n’étend pas sur la plaie le poison du faux espoir.

Pas d’ouvrage. Même de bonne volonté ? Pas d’ouvrage.

Valide, fort, travailleur, intelligent en somme… Mes bras, mes deux bras… là… pourraient faire quelque chose…

Pas d’ouvrage, pas d’ouvrage !

Mais les hommes plient sous le poids… les femmes, même les enfants… je puis les aider, ils sont accablés de besogne…

Non.

Quoi ! Il n’y a pas de travail… On ne peut pas, en travaillant, au moins manger. À Paris, de nos jours, en pleine saison…

Cela est.

Où l’on est trop, il faut qu’il y en ait qui partent.

Il y a trop d’hommes, il n’y a pas assez de travail.

Sans travail, pas de pain. Tu admis cette loi. Cesse donc de manger, ou cherche d’autres machines, roue inutile, si tu veux resservir. Depuis quand la ferraille que l’on jette au rebut, lutte-t-elle contre la rouille et se veut-elle nécessaire ?

Mais le travail est libre. S’il l’est ! Toute une armée en France n’a d’autre rôle que de défendre sa liberté. Principe sacré de la liberté du travail, que ceux qui ne font rien sauront défendre comme leur propriété, quels lâches, ne consentant pas à mourir, le renient ! J’ai faim. Ce pain est de trop. Il est donc libre. Mange.

— Je suis sans toit. Voici des palais libres… Entre… — Mais du travail, du travail libre, je n’en puis prendre ?

Libres ! cela sonnait dans le mot République. Nous l’avons… On s’est bien cru libre ! Mais on a faim…

Liberté, idole de France, ô cri de guerre ! mot sonore dans la bouche, drapeau éblouissant, chimère de la Révolution originelle, qui engendra toutes les idées que nous proclamons, toi qui te levas dans le sang, fanatisant les peuples, ainsi qu’un Dieu nouveau, toi qui te répandis sur toute la terre, et que la simonie de tes prêtres n’a pas tuée, ô toi qui as tant fait souffrir, que tu es belle quand la soupe est chaude, le pain blanc !

Il n’y a jamais de libre que ce qui est en trop. Le travail, on se l’arrache, on se tue pour l’avoir.

Il n’y en avait pas même pour ceux de France.

Et du Nord, du Midi, d’ailleurs, il en est venu.

Ils ne buvaient pas de vin, ils travaillaient des quinze, dix-huit heures, sans faiblir, ils mangeaient du pain dur frotté d’un peu de lard, et ils couchaient en tas, la tête sur une corde. De Chine il en viendra, que nourriront quelques grains de riz… Vous voyez bien que l’on est trop, même de Français. Et ce que l’on a gagné, honnêtement gagné, le droit de vivre en son pays qui vous prit trois ans de vie, prend votre sang en guerre, et votre argent en paix… il n’y faut plus compter. Le droit de propriété ne s’étend que sur ce que les autres ont gagné…

Plus de travail. De nos jours, dans la grande ville, dans la pleine saison… tandis que s’exténuent et se tuent de travail ceux-ci, ceux-là sont tués de ne pas travailler.

Voyez-les ! Comme ils se ruent à la maigre pitance… Ils sont trop… Il n’y aura jamais de la peine pour tous…

Un morceau arraché ! À eux ! Ils courent, se cachent, vont vite le dévorer dans leur trou, s’ils y parviennent sans qu’on les vole.

D’autres jouent des coudes, grimpent les uns sur les autres, forment des tas, des grappes dont chaque grain s’écrase. Un monceau de piétinés, broyés, élève la pyramide et enfouit la pitance si disputée qu’on ne l’a même pas mangée. Ils se mangeront les uns les autres, faute de mieux, et si nombreux, qu’ils rempliront la terre qu’ils stériliseront, et comme les lapins dans les îles étroites, s’éteindront par l’effet de leur pullulement.

Mais quelle pitance, si acharnée, se disputent-ils ? Le pain ? Non ; réglementé, il n’est pas libre. Rien de ce qui s’achète. Ce n’est point le plaisir qu’ils s’arrachent. C’est la peine. C’est la seule chose libre, c’est le travail !

Détruire ! Anéantir. Les hommes s’étouffent. De l’air ! C’est trop lent, la misère, pour vider le trop plein d’hommes…

Donner du travail à tous ces affamés ! Bâtir des villes, perçer des routes, coloniser, armer, rien ne suffira. L’inutile, l’impossible même n’est pas assez. Percer les isthmes, endiguer les mers, refaire le monde ! Tenter les peuples nouveaux, créer aux sauvages des pudeurs ! Accumuler pour les siècles à venir de quoi vêtir, nourrir plusieurs humanités et assez de canons pour tout anéantir…

Mais non ! mais non ! il n’y en aura jamais assez ! Ils auront des machines, et il faudra faire plus. Comme l’alcoolique qui boit et qui veut boire plus, l’activité humaine creuse une soif plus grande. Travail ! Il en faut plus, car le travail vaut moins. L’étranger quitte sa terre, vient mordre après la besogne. Elle plus rare, vous plus nombreux…

Mourir, parce qu’il n’y a plus de travail. Le travail est libre, mais tu ne peux le prendre. Aie pitié ! Laisse-le à cet enfant, dans sa boîte qui le soutient, afin que ses parents lui donnent la soupe, ce soir. Laisse-le à cette vieille qui porte des fardeaux, — exténuée, elle tombe, mais ne va pas l’aider, tu l’empêcherais de vivre !

Travail dont avares se gavent et crèvent les hommes ! Toi après qui l’homme tient comme la moule au rocher ! Toi après qui se cramponnent les malheureuses décharnées d’avoir passé les nuits, comme après un enfant qu’on veut leur arracher ! Toi qui soûles à tel point les pauvres qu’ils en meurent, les riches qu’ils n’en goûtent plus la richesse que tu leur donnes…

Travail ! Travail ! Opium qui soulage et qui tue, arrache à la misère pour engendrer la misère ! Travail qui est le croc par lequel l’homme mange l’homme, les grilles dont ils s’entredéchirent ! Source d’envie, source d’orgueil, source de bêtise !… Toi qui cernes les yeux et fais pales les joues, et stupide la pensée, poison chéri des lèvres ! Tu as pris toute la vie ; tu la recouvres comme une peau qui préserve du plaisir ; tu en tiens lieu, car tu fais tout le mal qu’il fait….

Parti de la mort, vers la mort, par le travail… Sentier amer qui ne passe point par la vie. Travailler, dormir. Dormir, travailler. De pierre en pierre, du sommeil au labeur, sauter la vie ! De pierre en pierre, sans y tremper, sauter la vie… Ne pas même la goûter en y ayant puisé dans le creux de ses mains… Joie, amour, tout ce qu’elle contient te ferait mal… Ton estomac, rongé de travail, ne supporte plus. Suis l’inconscience ! Parti de la mort, vers la mort, par la mort !…

Femme, fais l’aumône des nuits passées aux sans-ouvrage ! Vieillard, l’aumône de la besogne aux plus jeunes ! Enfant, ce n’est pas à toi, ce fardeau ; donne aux forts. Le navire en détresse, on met tout en commun. Lâche et traître qui cache sa gourmandise quand d’autres ont faim et qui, de ses nuits de travail forcené, engraisse son épargne, quand sans pain, bras ballants, d’autres, les forts, attendent.

Partageons, partageons…

La richesse ? Pas encore. Mais partageons toujours la peine, en attendant.

Le mal social ! C’est là. Qui donc en doute ? Est-ce que ça ne fait pas crier quand on y touche ? C’est là qu’il faut couper. C’est engorgé, le sang ne passe, plus. Les membres ne peuvent plus se nourrir, ils dépérissent…

Société ! Corps monstrueux, tête trop grosse et jambes étiolées qui flageollent. Du repos ! Du repos ! Elle a assez travaillé comme cela. Elle n’en peut plus. C’est l’âge où l’on vit de ses rentes. Elle dit ne pas vouloir, ayant ses habitudes…

Allons donc ! elle voudrait, mais ne peut. Elle n’a pas de rentes. Commerçant endetté, elle travaille, nuit et jour, se hâte, et voudrait mettre double bouchée de peine, elle en veut au sommeil qui lui vole du labeur, elle ne sait même plus qu’il existe des plaisirs. L’échéance ! l’échéance vient sur elle ! Elle court ; la dette aussi. Parfois de nouveaux emprunts donnent quelque distance. La dette en reprend des forces, et recouvre l’avantage. Tôt ou tard il faudra s’arrêter… La faillite.

Qu’elle vienne donc, puisqu’après on pourra se reposer ! Plus on va, moins se partageront les créanciers. Alors, pourquoi lutter ? — L’honneur de la maison !

L’honneur de jeter ses gens un jour, sur le pavé, de faillir à toutes promesses, l’honneur d’une vie de misères, de toute une guerre atroce… — l’honneur de la maison…

La grand’route de la vie… Par là, tout droit, toujours…

— Non pas. Je sais où cela mène. Tôt ou tard, de gré ou de force, il faudra s’arrêter, prendre ailleurs.

— D’ici là…

— Non. Tout de suite. La vie déjà est à son faîte. L’ombre que fait la pensée sur la vie qui chemine n’est plus devant, espoir ! mais derrière, souvenir. Tout de suite, si je veux vivre de la vie où j’atteindrai. Vivre ! Pas même, la voir seulement. Mais tout de suite.

Hâte ! Hâte ! double les pas. Oh ! que c’est lourd, une femme et un enfant, quand on marche vers un rêve. Vite ! Déjà un grand chemin est fait. Qu’elle est loin de toi, la vie tranquille des autres hommes ! Hâte-toi ! car déjà tu ne pourrais revenir au port que tu quittas. À jamais s’est fermé le cercle. Il n’y a plus rien. La ligne horizontale, nette et dure de la mer, est semblable, par derrière où les dernières choses fermes viennent de s’engloutir, et par devant, où rien n’émerge, rien, — rien encore.

Rêves, soifs de révolte de la jeunesse ! Quel détour prend la vie pour ramener à vous… Vous étiez donc le bon chemin, le droit chemin…

— Révolution sociale ! Encore une ! Éternelle défaite et vieille plaisanterie. Le monde qui va changer pour te faire plaisir…

Déclassé, cesse de rire. Peut-être vas-tu plus tôt changer le monde, que ton sort. Peut-être est-ce là le plus court : régénérer le monde, pour gagner les quelques sous qu’il faut pour vivre.

— Mais c’est le bonheur pour d’autres, pour quand tu n’y seras plus.

— J’y serai. Déjà le meilleur de ma vie s’est en allé. J’ai un enfant qui verra…

Écoute, n’appelle-t-il pas ! Je crois que le petit a faim.

Dépêche ! Atteins le monde qui donnera à manger à tous les petits enfants. Le monde futur… Mais vite, vite… Dis, en attendant, n’y a-t-il pas un petit grignotage, quelque chose, de quoi tromper la faim, d’ici le monde futur ?

Il appelle… Il appelle… Lui ne peut pas attendre. Ah ! plus que jamais il faut réaliser tout de suite. Déjà bien tard, car c’est avant que les enfants naissent qu’il faut leur faire un nid, — la société meilleure !

Dupe, pauvre dupe… comme la vie t’a trompé !

— Ah ! Justement ! Je fus heureux ! On peut donc l’être ! Si je n’avais jamais eu les joies je ne saurais pas… je serais comme tant d’autres, aveugles, miséreux-nés ; on leur parle de la lumière, mais ils ne désirent même pas ! On les ennuie, à tant les plaindre. Que leur veut-on ! En quoi ce que le toucher, l’odeur, la saveur et les sons créent de jouissance peut-il encore se charger d’un surcroît de beauté !

Le monde futur ! Ces gens m’en parlaient tant et tant… La société meilleure ! — J’y voulais bien aller, mais je ne savais qu’y mettre. Je creusais mon ennui comme une nuit d’aveugle, il n’y avait pas, jamais il n’y était entré un rayon expliquant la joie de la lumière !

Je fus heureux… — Qui donc me rebouche les yeux ? — J’ai eu les plus grandes joies et ma nuit est brûlante de cendres que je fouaille en vain pour y refaire la flamme…

Comme la vie était douce… On désirait la vie. Tout jeune, quand on ne sait pas, dès le premier échec on ne songe qu’à mourir. Mais j’ai su. J’ai voulu vivre, et, seulement, pour vivre un peu, je voulais travailler un peu moins.

Je sais, à présent. Le bonheur existe. Il est tout simple. On le peut. Il n’y a qu’à vouloir. Tous ensemble ! Comprenez-moi, écoutez-moi…

— Père, j’ai faim.

Il faut agir. C’est vrai que le rêve paraît fragile. C’est vrai qu’il paraît loin…

Mais cette société-ci — solide ! Elle fuit de toutes parts. Proche ! Mais elle vous chasse ; tous les bras vous y repoussent. On se cramponne en vain. Tes poings seront secoués jusqu’à ce que tu lâches prise. Plus de travail. Cela suffit, vogue vers la Terre promise. Tu te noieras peut-être, ou tu y parviendras. Ici, plus de place. Il faudra bien que tu t’en ailles,..

— Je pars. Qui va me suivre ?

Je pars. Je quitte le travail, qui ne sème que misère. La grève ! Que des jachères reposent la société…

Le bonheur existe. Il est tout simple. On le peut tout de suite. Il n’y a qu’à vouloir, tous ensemble. Écoutez…

Mais écoutez donc… Le bonheur, le vôtre ! Proche, de votre temps, quand vous voudrez… Tâchez de comprendre…

— Tâche de faire comprendre…

Comprennent les pavés des rues où tu te hâtes, du « repassez » de l’un, au « rien pour vous » de l’autre ; comprennent les murs de la mansarde où tu rumines, à voix sourde, faute de pain, des raisonnements secs et de l’espérance claire, comprenne l’herbe avare des portes de la ville, où, seul et libre tu peux crier et gesticuler ta pensée, rien qu’afin d’élargir ta poitrine, et décharger ta tête seule à en porter le poids… Mais d’autres hommes, comprendre ! Le vent qui fouette, le pavé qui s’enfuit sous la hâte des pas, l’herbe, la terre, le ciel, même les murs… écoutent ! Ils s’intéressent, versent l’apaisement, reflètent ton âme. Mais tu projettes en vain tout ton cœur dans des mots ; ils frappent aux oreilles, frappent, redoublent, cognent comme pour les enfoncer… On n’ouvre pas. Tu guettes vainement aux yeux ; là, se montrerait quelque chose de toi qui serait entré, qui serait en d’autres. Rien. Rien de toi hors de toi… Ils ne comprennent pas.

— Votre bonheur… le vôtre… Demain, tout de suite, possible !

— Écoutez-moi ! Je tiens le moyen de vous faire heureux !

Des mots ! Farine fade qui n’a pas levé. On ne peut pas deviner que c’est le pain futur…

Ils écoutent ceux qui disent : plus d’étrangers chez nous. Ils ont vu l’étranger venir leur voler le travail. Ils écoutent ceux qui disent : mort aux bourgeois. Car ils envient et ils détestent. Ceux qui disent : voici du travail, ils les suivent ; car le travail donne du pain et ils ont faim ; et ceux qui prêchent la guerre, la revanche, les batailles, ils les écoutent car ils ont soif aussi de sang.

Courbés sur l’éternelle tâche, séculaires maniaques, ils n’entendent que par leur ventre affamé. Terre promise ! Vie heureuse, dont nous tassons le lit pour nos petits enfants, sommet dont on est fier de n’être, tout en bas, qu’une pierre du sentier qui monte… ils tendent la main.

Qu’est-ce que tu vas leur donner ? Le monde futur ?

Oui, le monde futur est apparu aux hommes ; — ainsi jadis la Vierge, les saints apparaissaient… L’un les voyait splendides, couverts d’étoffes précieuses, dans des lumières, les autres les voyaient très simples, tout comme nous. La Vierge, les saints, étaient pourtant toujours les mêmes…

Le monde futur, simple ou splendide était le même.

Ici, on travaillait ce qu’il faut pour que tous puissent vivre. Puis librement, pour le luxe, jeu, plaisir, pour tout ce que l’on voulait, si l’on voulait, l’on travaillait.

Les uns disaient : il y aura des armées de travail. On servira ! On fera trois ans dans le travail… on sera soldat, non pour défendre la patrie… pour la créer !

D’autres mettaient tant d’heures à chacun, tous les jours.

D’autres, sûrs qu’il y aurait assez, brisaient toute chaîne. On sera très riche. Tout sera mis dans un tas. On prendra. Comme c’est simple !

Était-ce moins simple en s’approchant ? Peut-être… Mais comme on ne s’approchait jamais..

Pas d’ouvrage ? La faim, la misère, le froid, l’ennui… Qu’il était loin, le minimum de salaire, maximum de travail, conquête lente du franc l’heure, et d’un peu de franc repos…quand pour quelques sous, pour des croûtes, on eût donné des jours, des nuits, aux plus viles tâches, au ! vraiment, tout en or, et descendant du ciel, le monde futur n’était pas plus loin de deux pas ! — Deux pas ! si l’on n’avait pas de jambe pour les faire ! C’était ainsi qu’on le voulait, dans la foule, non pas tout près de nous, mais sept cieux au-dessus, non pour y vivre, mais afin qu’il nous aide à vivre, non pas pour le créer, mais pour le trouver beau.

Même cela, tu ne l’offres pas ! Les mains vides, tu veux parler aux affamés. Oui ! tu montres le chemin. Mais ils ne peuvent plus marcher. Si proche soit la ville, c’est au ciel qu’ils regardent.

Ils ne t’écoutent pas. Qu’entendraient-ils ! Doutes, vains espoirs, idées dont toi-même n’es pas sûr…

Et que cependant tu parles déjà de réaliser…

— Belles phrases, idées complètes, un monde tout prêt, travail, gain, lois, récompenses, drapeaux, avancement… tout, quitte à n’avoir rien ! Mais que ça brille !… — Alors peut-être on écoutera…

Parle à la nuit, à l’herbe des espaces solitaires, aux murs des rues désertes, au toit de ta mansarde… Si tu parles de choses qu’on peut, les choses, qui ne peuvent pas, elles, seules écouteront.

Au moins quelques amis avec qui… Quoi ! Pas un !

Messie, pauvre Messie sans disciples ! — Pas un !

Chez lui la femme, l’enfant…

Ceux-là l’aiment. Mais ne veulent de lui que du pain.

Messie ! Pauvre Messie sans disciples. Seul, — seul.

Hargneux, il cherche de l’ouvrage.

Et les autres qui en ont s’écartent de lui, et vivent, tant qu’ils en ont, leur misère avec joie, — comme un crasseux se coiffe d’un chapeau défoncé, satisfait de ses loques avec un rêve dessus.

VI

Pilleux trouva de l’ouvrage.

On construisait la rue Étienne-Marcel. Pilleux trouva de l’ouvrage. Il cassa des pierres.

Dure déchéance ! C’en était fait ; on ne l’utiliserait plus, cette tête trop lourde. Masse inutile, faite pour accabler le corps, enfanter en lui déception, honte, inassouvissement, ressentir l’âpre douleur ; amas de conceptions fausses, grenier aux utopies, Babel de chimères, — à jamais là, rivée au corps pour le martyriser, chanter sa déchéance, ulcérer sa misère, le tenailler de désirs, pauvre cervelle congestionnée, dont pas une cellule n’avait vibré efficacement.

À quoi ça servait donc, cette masse pensante ? À jamais dédaignée. Elle ne ferait pas de bien, ne perfectionnerait rien, même la société, ne serait pas si profitable que ces bras, qui du moins nourrissaient une femme, un enfant.

Bien, elle ne serait rien que machine à souffrir, glande à secréter le fiel de l’irréalisable, meule à broyer la rage, à jamais, à jamais ! Jusqu’à ce qu’un jour peut-être, éclatant de trop de rêve, et en projetant au loin la douleur amassée, elle agirait peut-être, ferait sa besogne de détruire… L’œuvre, l’œuvre quand même, et le mal seul possible… — Alors, peut-être, par quelque haut fait de vengeance — quel crime ? il ne savait encore, mais il cherchait… — on l’arracherait de ses épaules, cette tête cariée, dent creuse qui, ne mâchant plus, rêvait de mordre, et dont le nerf vibrait à nu, dans l’atroce rage.

Pilleux avait trouvé de l’ouvrage. Il cassait des pierres.

Son front trop lourd lui avait enfin plié le dos. Lentement, il s’abaissait vers le sol, le fruit emportant la branche. Humblement, il frappait. Mais petit à petit, le froid, l’exercice, l’animaient. La gaieté du travail physique le prenait. Puis la pensée venait, et le geste machinal réalisait un rêve. Il détruisait ! Ahan ! Ahan ! Il frappait, ô jouissance ! Quant tout cela, du Louvre aux Postes, des Halles à la Banque, serait des décombres, de son rêve d’extinction il aurait là l’image ! Elles s’écroulaient, les vieilles maisons, niches à misères. Terre rase ! demain on y pourrait planter.

Seulement venait l’hiver. Sous sa blouse, il grelottait. À peine quelques instants il pouvaient tendre ses mains à l’haleine des braseros. Il fallait souvent, immobile, à genoux, tête baissée, tenir la pique, qu’un autre frappait. Une douleur froide cuisait ses pieds, faisait de marbre ses mains, heurtait ses dents, saignait ses oreilles… Sous le ciel bleu-blanc, de laiteuse turquoise, ensoleillé de rayons de translucide onyx, Pilleux cassait des pierres.

Seulement, aux rentrées du soir, il brillait, lueur de reconnaissance dans une prunelle, un peu de feu rouge dans le poêle nain…

Jacques accueillait son père en sautant de joie, de bonne joie de chien aimant ; Jacques battait des mains, criait dans un triomphe :

— Papa ! viens jouer !

Les petites joues étaient moins pâles. Et, ce temps-là il y eut de quoi manger.

Le dôme vitré de la halle aux blés s’élevait au-dessus de l’amas gris des toits plantés de tuyaux noirs. Quartier morne et grouillant, moisi, effervescent, magma d’odeurs, rouille, viande, épices, mangeaille. Les rues à parois hautes serpentaient, longues rigoles, coulant de l’humanité. Le fond, obscur tout le jour, flambait le soir, aux soleils des étalages, charcuteries blanches, boucheries rouges, volailles grises. Près du ventre, la poche s’élevait, la nouvelle Banque, haute, solide, claire. Auprès, un intestin aux boyaux noirs, un dédale de rues sans lumières, à peine troublé de veilleuses louches ; ici de gros numéros ; là, un comptoir de zinc derrière des grilles saignantes, — d’où parfois il partait, coupé de rires de filles, de pas de maraîchères, quelque gaîment plaintive musette, biniou perdu, faisant danser des exilés, évoquant des flancs noirs de montagnes boisées, des azurs de ciels libres… le bien-loin des solitudes.

Deux voûtes à deux étages ceignaient la haute coupole vitrée. Le temps avait fait auguste le stupide monument de Philibert Delorme. Avec l’ennui il avait fait de la tristesse, et fait revivre en cette sorte d’arène en ruines, un peu de l’antiquité qu’elle voulut imiter. Ces cachots où, derrière les barreaux de fer, dormaient des sacs de farine, ces vomitoires, hantés de nations de rats, l’humidité, les murs sinistres, et la longue cheminée aux cadrans sidéraux, colonne astrologique de la reine Catherine, la fontaine vieillotte abreuvant le trottoir défoncé, les chaînes reliant les bornes, tout cela croupissait, vieux, énorme, lugubre, dans ce quartier tassé où, des murs bariolés, par des trous, des fentes dans la pierre, sortaient des êtres ; taudis sans nom, ruchées d’hommes dans des placards, immondices et gens, on ne sait, rebut de ville, — où de l’humanité, comme des mites, s’était mise.

Un arrêté municipal coupa ce membre pourri de capitale, détruisit notre belle halle aux blés, en fit une bourse.

Six ans plus têt, aux jours d’amour, sous la grande coupole, criante de drapeaux, de lampions, enrubannée de papiers et plantée de Mariannes, un 14 juillet, ils avaient dansé là, tous deux, Georgette, Jean.

Ardente fille ! désirantes lèvres… O bonheur fou du soleil cru dans ses cheveux !

Maintenant…

Ahan ! Il frappe, frappe. La destruction, il la commence. Le vieil arbre, où il avait un jour niché sa joie ! Ahan ! Il l’abattrait, et son tronc chaufferait leur amour plein d’hiver !

Ahan ! Pilleux brandit la pioche et aspire l’air large, heureux du grand mouvement de pourfente. À bas, choses du vieux monde, étroitesses, basses passions, moisissures ! À bas choses du passé, amour, tendresse, humanitairerie ! Sur le champ urbain une nuée de sauterelles s’abattit. Chaque heure écroula un pan de mur, creva une chambre, arracha un plancher. Il passait d’étranges visions dans ce patient ravage, il s’effondrait de la vie, dans ces chambres éventrées, de l’humanité saignait sous la pioche, et de ces maisons mutilées, comme d’un champ de bataille où geignent les blessés, comme d’un amphithéâtre d’hôpital, toutes les misères s’étalaient, voiles arrachés, toute une pauvre intimité pantelante… — Ahan ! Il s’exaltait… ah ! trop lente ! trop lente cent fois, pour l’éclosion des républiques rêvées, cette patiente dissection des terriers humains, sainte dynamite, d’un seul coup, eût fait l’œuvre !

Mais pour lente qu’elle fut, la besogne fut faite. Une place énorme, un cadavre de ville, trou formidable, une plaie terreuse, du Louvre au Louis de bronze, se lit. Le quartier n’était plus. Seule, la halle démantelée agitait encore un moignon, un grand pan de coupole, squelette de fer, vieil arbre ébranché, monstre ossifié, loque de muraille, agonisante. Et sur les terrains vagues, qui avaient porté neuf siècles le fardeau d’une ville, des forains venaient prendre des tonneaux avec les dents, des gamins jouaient aux billes, et, le soir, on y aimait.

Mais avant que Paris repoussât des pierres neuves, l’agence crachait à la misère les bras inemployables.

Ce temps-là, il n’y eut plus de quoi manger.

Jacques cessa de jouer et ses joues furent plus pâles.

Du soir où Pilleux était rentré, sombre, bras ballants, et que de sa voix sourde, il avait dit :

— C’est fini !

Une semaine entière, avec cent sous, ils avaient vécu. Une autre, ils vécurent encore, ayant vendu l’unique chaise et le lit de fer. Ils couchèrent par terre, comme des bêtes, buvant de l’eau, mangeant des pommes de terre. Quand ils n’eurent plus que dix sous devant eux, ils les mangèrent crues.

Pilleux connut les derniers métiers.

Par les rues, il cria les journaux. Ça allait encore, c’était de la haine qu’il criait, sa voix s’enthousiasmait des fois, et il prenait des airs d’apôtre :

— Demandez le Cri du Peuple !

Mais des glaireux achetaient le Petit Journal, des calicots se moquaient de lui… Il avait honte, si des amis passaient…

Il revenait éreinté, la voix caverneuse, envasée de l’ignoble métier, et le souffle court, la poitrine serrée, le gosier cuisant. Montant les sept étages, il devait s’asseoir souvent.

— Ah ! c’est toi ?

D’un regard froid, la femme l’accueillait dès le seuil. — Ah ! les retours d’autrefois ! — les retours de quand la soupe était meilleure ! Chaque jour son dégoût croissait pour l’amant. Il était sale, sa barbe poussait dure, sa voix qu’il voulait faire douce graillonnait des caresses, ses yeux louches dans sa figure terreuse s’allumaient de flammes de crime. Était-ce là celui qu’elle avait pu aimer, embrasser à pleine bouche.

Pour parler, Jean demandait :

— Qu’as-tu fait ?

Elle répondait : rien !

Rien ! toujours rien, invariable, obstinée réponse. Cuirasse de femme ; le têtu silence derrière lequel, blottie, elle savait attaquer et lancer les épingles, harcelait l’homme comme un pauvre taureau qu’une foule regarde souffrir, et qui n’a d’autre défense que sa tête non maniable… Querelles sourdes, phrases minières de l’intimité, les « Je suis libre ! », les « Nous ne sommes pas mariés ! » et la solennité grincheuse des « Mon cher ».

Le silence s’étendait, morne, entre ces cœurs gorgés de peines.

Jacques se faisait petit, tremblait, dans un coin, les poings devant sa bouche, sur ses petites joues qu’on n’embrassait plus, attendait la fin de ces silences, immobile, sentant qu’au moindre geste, père et mère sur lui éclateraient leur colère…

Ces silences, c’était Georgette qui les rompait, levant au ciel des yeux de martyre :

Dieu de Dieu ! Ce que c’est gai ici !

L’enfant fut tout de suite victime ; la mère étant mauvaise, le battant par plaisir, quelquefois comme pour voir couler d’un autre un peu des larmes qu’elle retenait.

Elle chercha des disputes, se heurta à l’entêtement de l’homme à les éviter. Se quitter ! il était donc trop lâche pour y venir, lui !

— Elle passa à la phase plus cruelle que celle des hostilités, celle des attendrissements qui semblent le remords des grandes douleurs prochaines…

« Comme tu m’aimes… mon pauvre, pauvre Jean !… »

Et Jean regardait par terre, selon son habitude, ne répondait pas à la menaçante plainte… De quoi le plaignait-on ? Mais lui aussi, menaçant des choses en sa gorge, mâchant des vengeances, contre un sentiment vague de crainte, un incompris pressentiment, se ramassant pour la détente future.

Il gagnait vingt sous, Georgette ne faisait plus rien. Vingt sous pour trois, en plein hiver, dans la ruineuse ville. Il y avait de la soupe le matin, le soir, et du pain sec à midi.

Devant la maigre soupe qu’il fallait manger sans lumière, — depuis des mois la lampe était sans huile, et dans cette mansarde, en cette saison, à trois heures il faisait nuit, — Georgette soupirait ; le dédain allongeait ses lèvres. Jean essayait de parler ; tout se mourait dans l’ombre que bleuissaient les glaciales étoiles. Seuls des bruits montaient des joyeux dîners, dans la cour.

Le petit Jacques riait pourtant. Après les pommes de terre crues, c’était si bon le pain ! Le chétif môme n’avait pas grand’chair sur ses os tendres, en ses joues de pâle rose-thé, mais un rire de gamin, quand le père rentrait, montrait des quenottes blanches comme des pointes de muguet dans le lilas des lèvres.


De nouveau il gela.

Apparurent les pullulements d’astres en l’air déshydraté, métallisé. L’énergique atmosphère immobilisa les courants liquides. L’âpre vent fit hurler la nuit.

Dans la mansarde vide de foyer, par les fentes d’un doigt nues de bourrelets, le froid entra, chez lui, prit place.

À son approche, les trois humains tapis là-dedans se firent petits, les uns contre les autres, se tassèrent en un coin, lui firent la place bien grande, posant les armes, rendus, tremblants à la voix triomphante du vent.

Les horribles soirées passèrent dont l’ombre glaçante donnait un avant-goût de tombe. Nul n’osait interrompre la grande voix. Mornes ils restaient là, ratatinés, réduits à la plus petite surface possible, timides de présenter jusqu’aux gencives. Leurs haleines fumaient dans la nuit…

Alors, dans le glacement de précoce sépulcre, dans le lugubre de cette nuit pleine de formes, dans l’épouvantable fuite du temps, il aurorait de paradisiaques rêves…

Terre promise ! Terre promise ! Inviolable nid mental des félicités humaines, ô verdoiements sous les arbres en fleurs, terre promise, ciel d’or, doux soleil, océan ! Démesurée turquoise, flots de diamants et de mercure, couleurs d’éblouissements, vision de flammes, évaporation de l’âme vers les arcs-en-ciel, étreintes d’immensités ! Terre promise ! Belle viande rouge, lait blanc, légumes verts, et joue à embrasser, fraîche ! du bon pain tendre ! Terre promise ! Rubans, soies miroitantes, musique de diable, luxe de royautés, ô bals, ô danseurs, ô soupers ! O petits joujoux, petites choses à aimer, bonbons, livres d’images ! Pays d’assouvissement… où l’homme, régénéré, oubliera le mot de misère…

Comme tu semblais proche aux misérables !

Eugène Morel
À suivre
  1. Voir La revue blanche des 15 août et 1er septembre 1897.