Testament politique d’Olympe de Gouges

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O divine providence ! toi qui dirigeas toujours mes actions, je n’invoque que toi seule, les hommes ne sont plus en état de m’entendre. Dispose de mes jours, accélères-en le terme. Mes yeux fatigués du douloureux spectacle de leurs dissentions, de leurs trames criminelles, n’en peuvent plus soutenir l’horreur. Si je dois périr par le fer des contre-révolutionnaires de tous les partis, inspire moi dans mes derniers momens, et donne moi le courage et la force de confondre les méchans et de servir encore une fois, si je le puis, mon pays, avant mon heure suprême !

Toi qui prépares de loin les révolutions et frappes les tyrans ! Toi dont l’œil scrutateur pénètre jusques dans les consciences les plus ténèbreuses ; le crime est à son comble ; dévoile ce long mystère d’iniquité ; frappe, il est temps. Ou si, pour arriver jusqu’aux jours de tes terribles vengeances, il te faut le sang pur et sans tache de quelques victimes innocentes, ajoute à cette grande proscription, celui d’une femme. Tu sais si j’ai recherché une mort glorieuse ! Contente d’avoir servi, la première, la cause du peuple ; d’avoir sacrifié ma fortune au triomphe de la liberté ; d’avoir enfin donné, dans mon fils, un vrai défenseur de la patrie, je ne cherchais que la retraite la plus obscure, la chaumière du philosophe, digne et douce récompense de ses vertus ! Voyant mes écrits, mes efforts impuissans pour rappeler les hommes à la plus douce des morales, à cette touchante fraternité qui pouvoit seule sauver la patrie, je pleurois, dans le silence, un fils qui avoit versé son sang pour elle sur les frontières, et qui, par un de ces miracles dont toi seule, ô providence ! dirige les bienfaits, m’a été rendu. Arraché de dessous les cadavres et les chevaux de l’ennemi, ce fils croyoit dans l’armée française, sacrifié à son bouillant civisme, porté parmi les mourans à un hôpital, effacé en un mot de la liste des vivans, dépouillé par l’ennemi de son équipage, vole à Paris pour y chercher sa mère, et demander de nouveau de l’emploi ; j’avois fui la capitale, je ne cherchois qu’à vivre inconnue dans la province où j’allois me fixer : j’apprends que le ciel m’a rendu mon fils, qu’il est à Paris, et une destinée qu’en vain je voudrois entraver, me ramène dans les murs de la capitale, où m’attend sans doute une fin digne de ma persévérance et de mes longs travaux.

J’apprends que mon fils est reparti de Paris et que c’est aux membres qui composent la montagne de la convention nationale, qu’il doit un nouveau degré de confiance que son génie militaire lui avoit mérité, mais qu’on pouvoit refuser à sa jeunesse : je sais que passant pour modérée envers eux et penchant fortement pour les principes de la Gironde, ils n’ont pas fait rejaillir sur le fils, l’éloignement qu’ils ont pour la mère. Je devois à leur intégrité cet acte de justice publique, je dis plus, toute ma reconnaissance, et voici comme Je vais la leur manifester.

« Mon fils, la fortune du monde entier, l’univers asservi à mes pieds, les poignards de tous les assassins, levés sur ma tête, rien ne pourroit éteindre cet amour civique qui brûle dans mon âme, rien ne pourroit me faire trahir ma conscience. Homme égarés par des passions délirantes, qu’avez-vous fait, et quels maux incalculables n’avez-vous pas amassés sur Paris, sur la France entière ? Vous avez hasardé le tout pour le tout, dit-on ; vous vous êtes flattés que, pour, sauver la chose publique, il ne s’agissoit que d’une grande proscription ; que les départemens, pénétrés de terreur, adopteraient aveuglément çes horribles mesures : si vous ne vous êtes point trompés, si trente-deux victimes peuvent éteindre les haines et les passions, si elles peuvent faire déclarer, par les puissances étrangères, la république indépendante, et détruire l’armée des contre-révolutionnaires, hâtez-vous de faire couler leur sang sur les échafauds ; je vous offre une victime de plus. Vous cherchez le premier coupable ? C’est moi ; frappez. C’est moi qui, dans ma défense officieuse pour Louis Capet, ai prêché, en vraie républicaine, la clémence des vainqueurs pour un tyran détroné ; c’est moi qui ai donné l’idée de l’appel au peuple ; c’est moi enfin qui voulois, par cette grande mesure, briser tous les sceptres, régénérer les peuples, et târir les ruisseaux de sang qui coulent depuis cette époque pour cette cause. Voilà mon crime, Français, il est temps de l’expier au milieu des bourreaux.

Mais si, par un dernier effort, je puis encore sauver la chose publique, je veux que, même en m’immolant à leur fureur, mes sacrificateurs, envient mon sort. Et si les Françaises, un jour sont désignées à la postérité, peut-être ma mémoire lui sera-t-elle chère. J’ai tout prévu, je sais que ma mort est inévitable ; mais qu’il est glorieux, qu’il est beau pour une âme bien née, quand une mort ignominieuse menace tous les bons citoyens, de mourir pour la patrie expirante ! Je n’accuse directement personne ; mais enfin que ferez-vous, que deviendrez-vous, hommes de sang, si les départemens s’élèvent contre Paris, et s’arment pour la défense des dépots sacrés qu’ils vous ont confiés dans la personne de leurs mandataires ? vous exaspérez le peuple qui, dans son aveuglement, ira les immoler et satisfaire à votre vengeance ; mais échapperez-vous, après ce crime à ce peuple revenu de son égarement, à ce retour de l’opinion publique, sur laquelle vous avez échafaudé vos criminelles espérances ? Non. Je crois le voir, ce peuple, tel qu’on nous peint l’être suprême au jugement dernier, terrible dans sa justice, vous demander compte du sang que vous lui aurez fait verser, et du péril éminent où vos fureurs l’auront entrainé. Ah ! s’il en est temps encore, hommes égarés (car je ne puis m’adresser qu’à ceux qui n’ont que la tête perdue ), mettez un frein à vos haines et à vos vengeances ! Pour ces âmes abjectes, vendues aux puissances étrangères, et qui la torche et le fer à la main, prêchant le républicanisme, nous conduisent évidemment au plus horrible esclavage, leur supplice, un jour, égalera leurs forfaits ; C’est donc à vous, dis-je, citoyens égarés, d’ouvrir les yeux sur la ruine prochaine de votre malheureuse patrie, d’arrêter ces torrens destructeurs débordés de toutes parts vers cette cité. Et vous, représentans de la nation, qui, pour sauver la chose publique de Paris, n’avez point, par cette mesure, sauvé celle de la France entière, vous avez sacrifié trente-deux de vos dignes collègues à des haines personnelles qui bientôt vous demanderont des actes d’accusation sans pouvoir citer un seul fait contre les accusés, savez-vous ce qui vous reste à faire, si persuadés de leur innocence, un crime plus inique peut vous forcer à rendre ces affreux décrets contre votre conscience, surpassez, s’il se peut, les Romains en courage et en vertu ? Rappelez ces victimes dans votre sein et présentez vos têtes au peuple. Revêtus de la souveraineté nationale, quels coups pourront aller jusqu’à vous ? Et si par un de ces forfaits inconnus au monde, les furieux parvenoient à se faire un passage sur les corps mourans des bons citoyens qui s’armeront pour vous défendre, mourez du moins dignes de nos justes regrets et de l’admiration de la postérité.

Et vous, victimes du plus noir des forfaits, dignes de la première liberté de Rome après l’exil des Tarquins, qui pourra se retracer votre fermeté, votre soumission aux lois, sans vous placer aux cotés des Brutus, des Catons, etc. etc.

Je vois la postérité s’arrêter sur ces pages de l’histoire, où vos noms seront tracés, et verser des larmes d’admiration quand elle apprendra que, transportés de cet héroïsme républicain au milieu de la terreur et des menaces, vous avez volé à l’envie à la tribune pour offrir votre tête au peuple, et faire le sacrifice d’une vie sans tache à la chose publique.

Combien je me sens aussi transportée de ce même héroïsme qui épure le courage et fait pâlir les assassins ! Oui, tout m’annonce que c’est dans la même mort qui vous attend, que je trouverai la récompense de mes vertus civiques. Combien je m’énorgueillis de prendre votre défense et de mourir comme vous en vrai républicaine !

Vous que la France réclame, sur lesquels la majorité des citoyens de Paris gémit, et qu’aucun d’eux n’ose défendre, recevez cette preuve de mon courage et de l’estime que j’ai vouée à tous les hommes que je crois vertueux.

Mais puisque je suis assez heureuse, avant ma mort, pour me faire connoitre à mes concitoyens, je vais en peu de mots leur rendre un compte exacte, de ma conduite et de ma fortune. Que les intriguans qui dilapident si effrontément les trésors de la république, donnent comme moi un tableau exacte de leur actif et de leur passif ; et alors le peuple verra clair, et saura distinguer ses vrais amis de ses ennemis.

En 1788, je possédois encore 50,000 livres, que j’avois placées dans une maison connue, et un mobilier d’environ 30,000 livres ; il me reste en tout 15,000 ou 16,000 livres au plus. On trouvera chez Momet, notaire, mon contrat de remboursement, et le compte exacte de 40,000 livres que j’ai dépensées pour la cause populaire. Mes dons dans le grand hiver, mes écrits qui répandirent toute la bienfaisance qui s’opéra alors, mes projets d’ateliers publics pour les ouvriers, mes impôts volontaires, mes dons patriotiques, mon nom étranger aux livres des pensions, aux listes civiles, ma droiture, mon désintéressement enfin les preuves les plus exactes chez les notaires, dans les procès-verbaux et dans les papiers publics depuis 1788, tout apprendra à mes concitoyens, que, si je n’ai pas cherché la gloire ni les récompenses, ma conduite n’en fut que plus pure et plus éclatante. En vain les intriguans m’accuseroient-ils d’être d’intelligence avec ceux qu’ils appellent Girondistes ; ils savent trop que je n’ai aucun rapport public ni particulier avec aucun, si ce n’est la conformité des bons principes. C’est la vérité ; et si le Dieu des consciences, tel que je me le figure, est le seul Dieu que les hommes doivent adorer, je verrai un jour cette vérité triompher de l’imposture. Ou si je suis privée de cette jouissance, mes concitoyens, après moi, me rendront justice. Et jamais il n’entrera dans ma tête que les hommes qu’on a voulu envelopper dans une affreuse proscription, fussent les complices des tyrans couronnés ; eux qui périroient les premiers sur l’échafaud, si ces tyrans l’emportaient sur nos efforts républicains. Mais ils ont des talens ; des vertus et du caractère ; voilà leurs crimes ! Qu’on m’en prouve d’autres, et je serai la première à faire leur procès. Hélas ! à peine je peux concevoir ce que je vois après ce que j’ai entendu ; oui, j’ai entendu des hommes semblables à cet odieux Dumouriez combattre mon républicanisme, me dire qu’il étoit impossible qu’il se soutient en France, qu’un roi, un protecteur, un maître, en un mot, étoit indispensable à la turbulence française ; et je vois ces mêmes hommes acharnés à traiter de factieux les sages de la république !

Comment est-il possible de prêcher avec véhémence ce qu’on ne pense pas ? Comment peut-on avec autant d’audace tromper le peuple et mettre sur le compte d’autrui les résultats de ses propres crimes ? Si ces hommes dominent, c’en est fait de la liberté et de l’égalité. La tyranie s’avance à pas de géant par nos dissensions. Citoyens ! vous pouvez me donner la mort ; mais vous vous rappelerez malgré vous mes prédictions et mes vertus civiques. Il est temps de faire l’énumération de mes legs, qui ne seront peut-être pas indifférens à la société, et dans lesquels je me permettrai un peu de cette gaité que j’ai toujours mise dans tout ce qui me concerne.

Je légue mon cœur à la patrie, ma probité aux hommes (ils en ont besoin). Mon âme aux femmes, je ne leur fais pas un don indifférent ; mon génie créateur aux auteurs dramatiques, ils ne leur sera pas inutile, surtout ma logique théâtrale au fameux Chesnier ; mon désinteressement aux ambitieux, ma philosophie aux persécutés, mon esprit aux fanatiques, ma religion aux athées, ma gaité franche aux femmes sur le retour et tous les pauvres débris qui me restent d’une fortune honnête, à mon héritier naturel, à mon fils, s’il me survit.

Quant à mes pièces de théâtre, en manuscrits, on en trouvera quelques centaines, je les donne à la comédie française ; si par son art magique et sublime, elle croit, après ma mort, mes productions dignes de figurer sur son théâtre, c’est assez lui prouver que je rends justice à son talent inimitable. J’aurois voulu, avant ma mort, laisser un extrait d’une vie bien intéressante, par la bizarrerie de mon étoile, depuis ma naissance ; mais si le sort a destiné à mes jours une fin prompte et glorieuse, je laisserai à deviner aux hommes sensibles, s’il en est encore, ce que peut avoir éprouvé une victime du fanatisme, qui avait des droits à la fortune et au nom d’un père célèbre.

Français, voici mes dernières paroles, écoutez-moi dans cet écrit, et descendez dans le fond de votre cœur : y reconnaissez-vous les vertus sévères et le désintéressement des républicains ? Répondez : qui de vous ou de moi chérit et sert le mieux la patrie ? Vous êtes presque tous de mauvaise foi. Vous ne voulez ni la liberté ni la parfaite égalité. L’ambition vous dévore ; et ce vautour qui vous ronge et vous déchire sans relâche, vous porte au comble de tous les excès. Peuple aimable, devenu trop vieux, ton règne est passé, si tu ne l’arrêtes sur le bord de l’abîme. Jamais tu ne fus plus grand, plus sublime que dans le calme majestueux que tu sus garder au milieu des orages sanguinaires, dont les agitateurs viennent de t’environner ; rappelle-toi qu’on peut te rendre les mêmes pièges ; et si tu peux conserver ce calme et cette auguste surveillance, tu sauves Paris, la France entière et le gouvernement républicain.

C’est toi Danton que je choisis pour le défenseur des principes que j’ai développés à la hâte et avec abondance de cœur dans cet écrit. Quoique nous différions dans la manière de manifester notre opinion, je ne te rends pas moins la justice qui t’est due, et je suis persuadée que tu me la rends aussi ; j’en appelle à ton profond discernement, à ton grand caractère ; juges-moi. Je ne placarderai pas mon testament ; je n’incendierai pas le peuple de Paris ni les départemens ; je l’adresse directement, et avec fermeté, aux jacobins, au département, à la commune, aux sections de Paris, où se trouve la majorité saine des bons citoyens, qui, quels que soient les efforts des méchans, sauvera la chose publique.

Signé, OLYMPE DE GOUGES.

Ce 4 Juin 1793, l’an deuxième de la
république française.