Théorie de la grande guerre/Tome I/Chapitre 47

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Traduction par Lieutenant-Colonel De Vatry.
Librairie militaire de L Baudoin et Cie (p. 373-381).


CHAPITRE XV.

BASE D’OPÉRATIONS.


Quel que soit le mode d’action d’une armée, qu’elle reste sur ses propres frontières pour en défendre l’accès ou qu’attaquant l’ennemi elle porte la guerre sur le sol étranger, les conditions foncières de son existence et de sa conservation exigent qu’elle se tienne sans cesse en communications avec les lieux où s’est produite sa formation. Cette dépendance forcée croît d’ailleurs en intensité et en étendue en raison de la grandeur de l’armée. Il n’est cependant pas toujours possible ni même nécessaire de maintenir une armée en communications immédiates avec toutes les parties du pays dont elle procède ; l’important est qu’elle reste en relations avec celles de ces parties qui se trouvent directement derrière elle et qu’elle couvre par sa formation même. On crée alors sur cet espace, et en raison des besoins, des dépôts spéciaux d’approvisionnement, et l’on y prend les dispositions convenables pour l’expédition des renforts. Cette portion de territoire devient ainsi la base sur laquelle l’armée appuiera toutes ses entreprises, et doit, au point de vue stratégique, être considérée comme constituant un tout avec elle. Il va de soi que si, pour plus de sûreté, les dépôts d’approvisionnement peuvent être placés dans des endroits fortifiés, la base n’en sera que plus forte ; mais cette condition n’est nullement dispensable et ne se rencontre, d’ailleurs, que très exceptionnellement.

Rien ne s’oppose, en principe, à ce qu’une portion du territoire ennemi constitue une partie de la base d’opérations d’une armée, mais il faut alors que cette armée soit réellement maîtresse de tout le pays sur lequel elle s’est déjà avancée, de sorte qu’elle puisse être certaine de la constante livraison des réquisitions dont elle frappe les habitants. Or comme c’est là une condition qui n’est généralement réalisable que là où l’on est en situation de maintenir les populations dans l’obéissance, soit par de petites garnisons, soit par l’apparition fréquente de détachements volants, il en résulte que la quantité des objets de toutes sortes que l’on parvient ainsi à se procurer en pays ennemi est non seulement toujours assez limitée mais la plupart du temps insuffisante, et qu’en somme c’est encore la portion de territoire national qu’une armée conserve directement sur ses derrières qui fournit presque constamment à la majorité de ses besoins et doit, par suite, Être considérée comme l’élément essentiel de sa base d’opérations.


Dans la question que nous traitons ici, il convient de classer les besoins d’une armée en deux grandes catégories : 1o ceux auxquels toute contrée cultivée est en mesura de satisfaire ; 2o ceux qu’une armée ne peut généralement tirer que des lieux mêmes de son origine. Les vivres et les fourrages forment l’essence de la première catégorie, les renforts en hommes, ainsi que les convois d’armes et de munitions, appartiennent à la seconde. Le territoire ennemi peut pourvoir ou aider aux premiers de ces besoins, le territoire national est généralement seul en situation de fournir aux seconds. Il se présente sans doute parfois des exceptions à ce sujet, mais ces exceptions sont toujours rares et sans grande portée, de sorte qu’il faut ne jamais perdre de vue la distinction que nous venons d’établir, et la regarder comme une preuve nouvelle de la nécessité absolue pour une armée, de rester toujours en communications directes avec le pays de sa formation.

Que ce soit en territoire national ou en pays ennemi, les vivres et les fourrages sont la plupart du temps emmagasinés dans des localités ouvertes, tout d’abord parce que l’on ne saurait jamais rencontrer un nombre assez grand de places fortes pour y déposer les énormes quantités de ces approvisionnements de très prompte consommation et dont les distributions doivent se produire journellement sur des points sans cesse différents, puis parce qu’ils sont du nombre de ceux à la perte desquels on obvie le plus facilement. Quant aux objets de rechange et de remplacement tels que les armes, les munitions et les effets d’habillement, d’équipement et de harnachement, on ne doit jamais établir leurs dépôts, en pays ennemi, que dans des places fortes, et en cas d’impossibilité d’agir ainsi, quelles que soient la gêne et les difficultés qui puissent en résulter, il vaut mieux les tenir à une distance suffisante du théâtre de la guerre que les garder à proximité dans des localités ouvertes. Nous appellerons en passant l’attention du lecteur sur cette preuve nouvelle que l’importance d’une base d’opérations repose bien moins sur la question des subsistances que sur celle des remplacements.

Il va de soi que plus les masses des objets d’approvisionnement des deux catégories que l’on aura rencontrés ou qu’il aura été possible de réunir d’avance sur les derrières immédiats d’une armée seront grandes, et plus cette armée sera en mesure d’appuyer ses opérations sur une portion de territoire si voisine et si bien approvisionnée. Néanmoins la richesse de ces ressources locales et l’abondance des dépôts ainsi créés n’atteindront jamais assez haut pour suffire sans renouvellement à la généralité des besoins, de sorte qu’une semblable portion de territoire, si avantageusement placée et approvisionnée qu’elle soit, ne pourra jamais être considérée comme constituant à elle seule la base même des opérations d’une armée.

On ne saurait certainement nier la puissance d’action et la liberté de mouvements que peut gagner une armée à avoir immédiatement sur ses derrières des contrées bien abritées, richement approvisionnées et sillonnées de bonnes routes qui par leur étendue, leur nombre et leurs directions multiples, assurent partout le service des arrivages et des distributions ; aussi n’y a-t-il pas trop lieu de s’étonner que l’on ait tenté de réunir en une seule formule et sous la rubrique même des dimensions d’une base d’opérations la généralité des conditions que cette base doit remplir pour offrir de si grands avantages. On en est ainsi arrivé à fixer le rapport qu’une base d’opérations doit avoir avec le but des entreprises, ainsi que les angles qu’elle doit former avec les lignes qui joignent chacune de ses extrémités à l’objectif à atteindre. Or il saute aux yeux que cette élégance géométrique ne peut rien avoir de sérieux et ne repose que sur une série de substitutions absolument contraires à la vérité. Dans le fait, et nous l’avons déjà vu, trois éléments constituent la base d’opérations d’une armée. Ces trois éléments sont : 1o la contrée qui directement placée sur les derrières des troupes doit comme telle, autant que faire se peut, assurer leur subsistance immédiate ; 2o les divers points sur lesquels des dépôts d’approvisionnement ont été créés ; 3o le territoire qui fournit ces approvisionnements et les renouvelle. Ces trois éléments ne peuvent se fondre en un seul, et forment trois zones territoriales essentiellement distinctes les unes des autres. C’est donc faire preuve d’aberration que de vouloir leur substituer une ligne qui, représentant la largeur de la base d’opérations, est la plupart du temps arbitrairement supposée s’étendre le long des frontières politiques, ou joindre soit une forteresse à une autre, soit un chef-lieu de province à un autre chef-lieu. Quant à fixer un rapport exact entre ces trois zones, la chose n’est pas plus réalisable, car bien que foncièrement distinctes, dans la réalité elles empiètent toujours plus ou moins les unes sur les autres.

Dans certains cas par exemple, les contrées voisines de l’armée sont en mesure non seulement de fournir à la subsistance journalière des troupes, mais encore d’aider au renouvellement incessant des vivres ; dans d’autres, au contraire, ces contrées sont si misérables que le pain même doit y être amené de fort loin. Les forteresses les plus voisines sont parfois de grandes places d’armes, des ports, des centres commerciaux et renferment dans leurs murs une grande partie des ressources d’un État, tandis que parfois elles ne présentent qu’un profil insignifiant et sont à peine en situation de subvenir à leurs propres besoins.

Il résulte de cette variété constante des situations, qu’un système géométrique reposant ainsi sur la grandeur de la base et sur les angles d’opérations d’une armée n’a pu produire que des règles théoriques absolument fausses et qui, par conséquent, sont toujours restées sans application réelle à la guerre et n’ont jamais fait qu’égarer les esprits. Néanmoins comme chacune des idées dont la série constitue ce système repose en somme sur une vérité, et que l’enchaînement et la déduction seuls en sont faux, il se rencontrera toujours facilement et souvent des gens qui accepteront et appuieront cette manière de voir.

Pour nous, quelle que soit et d’où que provienne la force ou la faiblesse d’une base d’opérations, nous reconnaissons tout d’abord l’influence générale qu’elle doit exercer sur les entreprises, mais nous n’admettons pas qu’il soit possible d’établir à ce sujet une formule applicable à la généralité des cas, et nous croyons que ne perdant jamais de vue ce que nous venons de dire de la diversité des circonstances qui se peuvent présenter, il faut s’en tenir à être prêt à agir dans chaque cas particulier selon que les circonstances l’exigent ou le permettent.

Dès que les dispositions qui doivent assurer le service des subsistances et l’arrivée des renforts d’une armée ont été prises sur certaines contrées et en vue d’une certaine direction, que ce soit d’ailleurs en terrain national ou en pays ennemi, ces contrées doivent être considérées comme constituant la base d’opérations de l’armée et comme devant désormais foncièrement en faire partie. En effet, tout changement apporté à ces premières dispositions ne peut plus dès lors se produire sans dépense de temps et de force, de sorte que même en territoire national, ne pouvant changer sa base d’un jour à l’autre, une armée ne dispose jamais d’une liberté absolue quant à la direction de ses opérations.

Il découle de là que dès que l’on a franchi la frontière qui sépare le territoire national de celui de l’ennemi, ce n’est que d’une façon très générale et nullement en se plaçant au point de vue de chaque entreprise isolée, que l’on doit considérer cette frontière comme constituant dans son entier la base des opérations de l’armée. En effet, s’il est parfois possible de prendre toutes les dispositions administratives nécessaires sur la totalité de l’étendue du territoire national confinant à la frontière, il ne peut plus en être ainsi dès que l’on met le pied sur le territoire ennemi, et la base d’opérations, très étendue jusqu’alors, se restreint aussitôt à la surface seule sur laquelle on est désormais en mesure d’assurer l’arrivage et le rassemblement des objets d’approvisionnement. Lorsqu’au début de la campagne de 1812 l’armée russe se retirait devant l’armée française, la première de ces armées pouvait avec d’autant plus de raison considérer la Russie entière comme sa base d’opérations, que les grandes dimensions de cet empire n’auraient assigné aucune limite à la retraite des Russes, quelque direction qu’ils eussent voulu donner à leur mouvement rétrograde. Bien que cette manière de voir fut parfaitement logique, elle ne reçut cependant que plus tard son application, alors seulement que, parties de points différents, plusieurs armées russes marchèrent sur l’armée française. Nous voyons, néanmoins, qu’au courant de la campagne cette base d’opérations n’a pas toujours conservé d’aussi vastes proportions, et que la plupart du temps au contraire, elle s’est trouvée restreinte au seul nombre de routes par lesquelles arrivaient ou s’en retournaient les immenses charrois que nécessitait l’approvisionnement des troupes. Ce fut précisément cette restriction forcée de sa base d’opérations qui contraignit l’armée russe, lorsque après avoir combattu trois jours durent à Smolensk elle dut continuer sa retraite un moment interrompue, et prendre de nouveau la direction de Moscou au lieu de se reporter par exemple sur Kalouga, comme on l’avait d’abord projeté dans l’intention de détourner les Français du chemin de la capitale. Un changement si subit de direction n’eût été possible qu’au seul cas où on en eût longtemps d’avance préparé l’exécution.

Nous avons dit, au début de ce chapitre, que la dépendance de la base augmente en intensité et en étendue comme la force numérique de l’armée, et cela se comprend de soi-même. Une armée peut, en effet, être comparée à un arbre qui tire ses forces vitales du sol où il est placé. Tant que cet arbre est petit, tant qu’il n’est qu’un arbrisseau, il peut facilement être transplanté, tandis que plus il a pris de croissance et plus la transplantation devient délicate. Il en est de même d’un corps de troupe, il a aussi ses organes d’alimentation, mais plus il est petit et plus vite il reprend sur le nouveau territoire où on le transporte, tandis que plus il est grand et plus cette opération devient critique. C’est donc toujours en établissant son calcul sur la force numérique que présente une armée, que l’on doit rechercher l’influence qu’une base d’opérations peut exercer sur les entreprises.

Il est, en outre, dans la nature des choses que ce soit tantôt la question des subsistances et tantôt celle des ravitaillements qui joue ici le rôle principal, selon que dans l’espèce il s’agit des besoins immédiats de l’armée ou de l’ensemble de ce qui lui sera nécessaire pendant de longs espaces de temps. C’est, en effet, par quantité de voies différentes que l’on peut satisfaire aux premiers de ces besoins, tandis que ce n’est qu’en puisant à des sources fixes et déterminées que l’on parvient à suffire aux seconds. C’est là une indication nouvelle de l’influence que la base peut exercer sur les opérations. Il ne faut cependant jamais oublier que si haut qu’atteigne parfois cette influence, elle est du nombre de celles qui demandent toujours un long espace de temps avant d’amener un résultat décisif, et que par conséquent les événements qui peuvent se produire avant ce moment restent toujours en question. À moins que l’on ne cherche à réaliser l’impossible, il est rare que dans le choix d’une entreprise, on tienne compte de prime abord du plus ou du moins de valeur de la base d’opérations.

Toutefois les difficultés qui peuvent résulter de cette manière d’agir doivent être envisagées et mises en balance avec les autres moyens effectifs dont on dispose, et souvent on a vu, par l’emploi seul de ces derniers, des victoires décisives amener un dénouement assez prompt pour que ces difficultés n’aient pas même le temps de se produire.