Théorie de la grande guerre/Tome II/Chapitre 14

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Traduction par Lieutenant-Colonel De Vatry.
Librairie militaire de L. Baudoin et Cie (p. 135-138).


CHAPITRE XIV.

POSITIONS DE FLANC.


Loin de croire que ce soit là un sujet qui demande une étude spéciale, nous estimons l’avoir implicitement traité dans le chapitre précédent. Cependant, en raison de l’importance que l’on accorde dans le monde militaire aux positions de flanc, nous nous décidons à leur consacrer le présent chapitre.

Toute position sur laquelle on doit se maintenir lorsque l’ennemi l’aura dépassée est une position de flanc, par la raison qu’à partir de ce moment elle n’aura plus d’action que sur les flancs stratégiques de l’attaque. Or, comme l’ennemi peut être incité à négliger une position forte précisément parce que cette position est inattaquable, toute position forte est en même temps une position de flanc. Il importe peu, dans ce cas, que le front de la position soit parallèle comme à Colberg ou perpendiculaire comme à Bunzelwitz et à Drissa au flanc stratégique de l’attaque, puisqu’il s’agit alors d’une position forte qui, comme telle, doit faire face de tous côtés.

Mais dès qu’il s’agit d’une position non forte, c’est-à-dire qui n’est pas inattaquable, il ne se présente qu’un seul cas où l’on puisse judicieusement vouloir s’y maintenir lorsque l’ennemi la néglige et passe outre. C’est lorsque le point sur lequel la position est située est susceptible d’exercer une influence si prépondérante sur les lignes de retraite et de communications de l’attaque, que celle-ci n’a plus à redouter uniquement l’action effective de la position sur ses flancs stratégiques, mais bien encore à craindre pour sa propre ligne de retraite, tandis qu’elle se trouve elle-même hors d’état de menacer celle de la défense. Excepté dans cette circonstance, il y aurait faute à se maintenir sur la position, car celle-ci n’étant pas inattaquable, ses défenseurs se trouveraient exposés au danger d’avoir à combattre sans retraite possible.

L’année 1806 nous fournit un exemple à ce sujet. L’armée prussienne réunie sur la rive droite de la Saale n’avait qu’à se former face à ce cours d’eau et, prenant ainsi une véritable position de flanc par rapport à la marche de Bonaparte par Hof, à attendre dans cette position la suite des événements.

S’il ne s’était présenté dans cette campagne une si grande disproportion de puissance morale et physique entre les deux adversaires, ou si l’armée française eût été sous le commandement d’un général du caractère hésitant et irrésolu d’un Daun, l’excellence de la position ainsi occupée par l’armée prussienne se fût révélée par la puissance effective de son action. Négliger cette position et passer outre était impossible, et Bonaparte l’a bien prouvé en se décidant à l’attaquer. Quant à couper la retraite, Bonaparte lui-même n’y est arrivé qu’en partie, et, dans des conditions de forces moins disproportionnées, ce grand général n’eût certainement pas cherché ce résultat, car l’armée prussienne se fût trouvée bien moins exposée par la défaite de son aile gauche que l’armée française par la défaite de la sienne. Dans l’état d’infériorité même où se trouvait l’armée prussienne, une direction tout à la fois énergique et prudente lui eût encore conservé de grandes probabilités de succès. Rien ne s’opposait, en effet, à ce que le duc de Brunswick prit des dispositions telles pendant la journée du 13, que dès le 14 à la pointe du jour il eût réuni 80 000 hommes à opposer aux 60 000 Français auxquels Napoléon fit passer la Saale à Iéna et à Dornbourg. Si cette supériorité numérique et la vallée escarpée de la Saale, que les Français avaient à dos, n’eussent pas suffi à amener une victoire décisive immédiate, cela n’eût tenu dès lors qu’à ce que la configuration du terrain ne se fût pas prêtée à un résultat aussi général, et dans ce cas on eût pu recourir à la prolongation de la retraite dans l’intérieur du pays, afin d’augmenter, par cette opération même, les forces de la défense en affaiblissant celle de l’attaque.

La position prussienne sur la Saale, bien qu’elle ne fût pas inattaquable, pouvait donc devenir une position de flanc par rapport à la route passant par Hof, mais il ne faut pas perdre de vue, cependant, que comme toute position non forte elle ne possédait pas cette propriété d’une manière absolue, et ne l’eût acquise qu’au cas seulement où l’ennemi n’eût pas osé l’attaquer.

Quant aux positions dans lesquelles il est impossible de se maintenir lorsque l’attaque passe outre, ce serait faire une confusion plus grande encore de les dénommer positions de flanc précisément parce que le défenseur peut, au moment où il les abandonne, se jeter sur le flanc de l’ennemi. Cette attaque de flanc, en effet, n’a guère de rapport avec la position elle-même, ou du moins ne résulte pas des propriétés spéciales de la position, comme cela se présente dans l’action sur le flanc stratégique.

Ces considérations émises, nous croyons qu’il ne nous reste plus rien à fixer sur les propriétés des positions de flanc. Nous terminerons cependant par quelques mots sur le caractère de cet instrument défensif.

Nous avons suffisamment parlé des positions fortes pour en faire complètement abstraction dans les lignes qui vont suivre.

Une position de flanc qui n’est pas inattaquable est un instrument puissant, mais par cela même très dangereux. Si la position paralyse l’attaque, la défense obtient un grand résultat moyennant une dépense insignifiante de ses forces, c’est la pression du doigt sur un long bras de levier ; mais, que l’action soit trop faible pour arrêter la marche de l’attaque, la retraite du défenseur est aussitôt plus ou moins compromise, et celui-ci n’a plus d’autre alternative que de se retirer, soit précipitamment, soit par de grands détours, c’est-à-dire dans les conditions les plus difficiles, ou de combattre sans retraite possible. En présence d’un adversaire hardi, supérieur en force morale et recherchant une solution énergique, un pareil moyen serait donc fort aventureux et peu à sa place, ainsi que le prouve l’exemple que nous a fourni plus haut la campagne de 1806 ; mais, vis-à-vis d’un adversaire circonspect et dans les campagnes où l’action militaire ne témoigne que d’un caractère général d’observation, on le doit considérer comme l’un des meilleurs que puisse utiliser le talent du défenseur. La défense du Weser par le duc Ferdinand au moyen d’une position prise sur la rive gauche de ce fleuve, et les positions bien connues de Schmotseifen et de Landshut appuient notre dire à ce sujet. Cependant, par la catastrophe arrivée au corps de Fouqué en 1760, le dernier de ces exemples témoigne en même temps du danger auquel une fausse application du moyen peut conduire.