Théorie de la grande guerre/Tome III/Chapitre 5

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Traduction par Lieutenant-Colonel De Vatry.
Librairie militaire de L Baudoin et Cie (p. 15-30).


CHAPITRE V.

POINT LIMITE DE L’OFFENSIVE.


Pour l’offensive, le succès est le résultat de la supériorité de ses forces physiques et morales sur celles de la défense. Or, bien que les forces de l’attaque, ainsi que nous l’avons montré dans le chapitre précédent, aillent en s’épuisant peu à peu, il peut néanmoins se faire qu’elles se maintiennent supérieures à celles de la défense. Le cas est rare, cependant, parce que l’attaque paye comptant, c’est-à-dire au prix d’une partie de ses forces armées, chacun des gages dont elle s’empare pour les faire valoir lorsque les négociations s’ouvriront. On voit ainsi que l’attaque ne peut arriver à ses fins que si, malgré toutes ces causes d’affaiblissement, elle conserve jusqu’à la conclusion de la paix la supériorité de ses forces sur celles de la défense.

Il est des attaques stratégiques qui mènent directement à la paix, mais ce n’est que le petit nombre, et la plupart ne conduisent qu’au point extrême où les forces suffisent encore pour se maintenir sur la défensive en attendant la paix. Au delà de ce point commence le revirement, le choc en retour, dont la violence est en général de beaucoup supérieure à celle du choc luimême. Voilà ce que nous nommons le point limite de l’offensive.

Le but de l’offensive étant la conquête du pays ennemi, l’attaque ne doit s’arrêter que lorsque sa supériorité est épuisée. Cette considération la pousse nécessairement vers le but, mais elle peut facilement aussi le lui faire dépasser. Or, lorsque l’on considère la quantité des éléments différents qui doivent entrer dans le calcul de l’estimation des forces opposées, on se rend compte que, dans maintes circonstances, il soit extrêmement difficile de juger si l’on a ou non la supériorité de son côté.

Tout dépend donc de la finesse du jugement ; seule elle peut révéler quel sera le point limite de l’offensive. Ici nous nous heurtons à une contradiction apparente. La défensive étant intrinsèquement plus forte que l’offensive, on devrait croire que l’offensive ne peut jamais conduire trop loin, par la raison que, tant que la forme la plus faible demeure assez forte, il doit en être de même de la forme la plus forte[1].

POINT LIMITE DE LA VICTOIRE

Il est des guerres dans lesquelles le vainqueur n’est pas en état de renverser complètement son adversaire, et souvent, le plus fréquemment même, la victoire atteint un point limite qu’elle ne peut plus dépasser. Cette vérité ressort suffisamment de la masse des faits, mais elle a une si grande importance pour la théorie de la guerre, elle exerce une si grande influence dans l’élaboration des plans de campagne, elle présente superficiellement tant d’apparentes contradictions, que nous croyons devoir la considérer de plus près et en rechercher le véritable principe.

En général la victoire résulte de la prépondérance de la masse des forces physiques et morales. Il est incontestable, d’ailleurs, que la victoire elle-même augmente encore cette prépondérance, car sans cela on ne la rechercherait pas au prix de tant de sacrifices. Elle n’est pas seule cependant à augmenter cette prépondérance, et les résultats qu’elle produit y concourent aussi dans une certaine limite. Cette limite peut ne pas être très éloignée et parfois même elle est si proche que tous les résultats d’une bataille se réduisent à l’augmentation de la prépondérance morale du vainqueur.

Nous allons rechercher comment les choses s’enchaînent pour amener ce résultat.

Pendant le développement de l’acte de guerre, les forces armées rencontrent incessamment, de part et d’autre, des éléments dont les uns augmentent et les autres diminuent leur puissance. C’est donc une question de plus ou de moins. Comme toute diminution des forces d’un coté équivaut à une augmentation des forces de l’autre, ce double mouvement de flux et de reflux se produit également dans la marche en avant et dans la marche en retraite.

Les causes principales de ces modifications étant les mêmes dans les deux cas, nous nous bornerons à les rechercher dans le premier.

Quand nous allons de l’avant, les causes d’accroissement pour nos forces sont les suivantes :

1° Les pertes habituellement plus grandes qu’éprouve l’adversaire dans sa marche en retraite.

2° Les magasins, les dépôts, les ponts, etc., etc., etc., qu’il laisse tomber entre nos mains en se retirant et qui constituent pour lui des pertes d’autant plus sensibles que rien ne les peut compenser.

3° Les provinces que nous envahissons et dont il ne peut plus tirer de troupes de renfort.

4° L’avantage de vivre d’une partie de ses ressources, c’est-à-dire à ses dépens.

5° Le trouble que nous apportons dans son unité, dans ses mouvemnts, dans son administration intérieure et dans le fonctionnement de ses divers services.

6° La défection de ses alliés, et, de notre côté, des alliances nouvelles.

7° Enfin le découragement de l’adversaire qui lui fait en partie tomber les armes des mains.

Par contre, les causes d’affaiblissement auxquelles nous sommes exposés sont les suivantes :

1° En se retirant l’adversaire rappelle à lui tous les détachements dont il avait dû jusqu’alors diminuer le gros de ses forces pour assiéger ou observer nos places fortes ou pour protéger les siennes, tandis que, désormais, il nous faut assiéger, investir, bloquer ou observer ces dernières au fur et à mesure que nous les atteignons.

2° À partir du moment où nous pénétrons sur la territoire de l’adversaire, le théâtre de guerre change de nature et nous devient hostile. Il nous faut l’occuper partout si nous voulons en rester maîtres, et partout, néanmoins, il oppose à nos opérations des difficultés qui en diminuent la puissance et les effets.

3° Nous nous éloignons de nos ressources tandis que l’adversaire se rapproche des siennes, ce qui apporte du retard dans le renouvellement des forces par nous dépensées.

4* Le danger que notre marche en avant fait courir à l’État envahi sollicite les puissances qui ont intérêt à son existence à lui venir en aide.

5° Enfin le vainqueur est fréquemment porté à se relâcher de ses efforts, tandis que l’imminence du danger incite parfois l’adversaire à redoubler les siens.

Tous ces effets peuvent se produire à la fois et continuer leur action en sens contraire. Seuls les derniers se heurtent comme de véritables antithèses, ne peuvent se dépasser et s’excluent réciproquement. Cela fait déjà ressortir l’extrême différence qui peut se présenter entre les effets d’une victoire, selon qu’elle paralyse l’énergie du vaincu ou qu’elle le provoque à faire de plus grands efforts.

Passons maintenant à l’étude du caractère de chacun de ces sujets eu commençant par les avantages.

1° Les pertes éprouvées par l’adversaire dans une défaite peuvent être plus fortes au premier moment et diminuer ensuite chaque jour pour en arriver enfin à ne pas dépasser les nôtres, mais elles peuvent aussi augmenter chaque jour en progression croissante ; c’est la différence des situations et des rapports qui en décide. On ne peut dire qu’une chose à ce propos, c’est que le premier cas se présente en général plus fréquemment dans les bonnes armées, et le second dans les mauvaises. Après l’esprit des troupes, c’est celui du gouvernement qui exerce ici le plus d’influence. Il est de la plus haute importance, à la guerre, de pouvoir distinguer les deux cas, afin de ne pas interrompre l’action précisément au moment où il faudrait la pousser avec le plus de vigueur, et réciproquement.

2° Les pertes de l’adversaire en forces de combat inanimées sont plus ou moins considérables selon l’emplacement et les conditions éventuelles de ses dépôts d’approvisionnements. C’est là, d’ailleurs, un sujet qui, de nos jours, a beaucoup perdu de son importance.

3° Le troisième avantage croît nécessairement avec la marche en avant et ne prend même d’influence réelle que lorsque l’on a déjà derrière soi le quart ou, mieux encore, le tiers du territoire de l’adversaire. Il faut, en outre, tenir compte à ce propos de la valeur spéciale des provinces envahies au point de vue de la guerre.

4° Le quatrième avantage augmente également avec la marche en avant.

Il est une remarque très importante qu’il convient de faire au sujet de ces deux derniers avantages. C’est que l’influence qu’ils exercent sur les forces armées opposées ne se fait sentir en général que très lentement et après un long détour, et que, par suite, il faut bien prendre garde de compromettre sa situation pour les obtenir.

5° Le cinquième avantage n’entre pareillement en ligne de compte que lorsque l’on s’est déjà assez avancé sur le territoire ennemi pour en pouvoir séparer quelques provinces qui dépérissent bientôt dans leur isolement.

6° et 7° Quant aux deux derniers avantages, il est pour le moins vraisemblable que la marche en avant ne peut que les favoriser. C’est là, d’ailleurs, une question sur laquelle nous reviendrons dans la suite

Passons maintenant à l’étude de la nature des causes d’affaiblissement que nous avons signalées dans la marche en avant.

1° Le nombre des sièges, des investissements et des blocus des places fortes augmente la plupart du temps avec la marche en avant, et l’action directe de l’attaque se trouve momentanément si fort affaiblie par les forces qu’il lui faut consacrer à ces différents services que cette cause d’affaiblissement peut à elle seule atténuer tous les avantages. Il est vrai que, depuis les dernières guerres, on consacre peu de monde à investir les places fortes et encore moins à les observer, et que le défenseur lui-même est obligé d’y laisser des garnisons, mais comme ces garnisons sont habituellement composées, pour la moitié, de troupes qu’on ne saurait utiliser autrement, les places fortes constituent toujours, néanmoins, des instruments de sécurité et de résistance d’une grande valeur pour la défense, L’attaquant, en effet, est obligé de laisser devant chacune des places situées sur ses lignes de communications des forces doubles de celles des garnisons qui les occupent, et, s’il veut en réduire une par la famine ou l’assiéger formellement, pour peu qu’elle ait quelque importance, il doit y employer une petite armée.

2° La deuxième cause d’affaiblissement, l’organisation d’un théâtre de guerre en pays ennemi, croit nécessairement avec la marche en avant et exerce, sur la situation des forces armées attaquantes, une influence plus durable et plus puissante encore, bien que moins immédiate que la première.

Nous ne pouvons considérer comme notre théâtre de guerre que la portion du territoire ennemi que nous faisons incessamment parcourir par de petits corps de troupes ou dont nous occupons les principales villes et les stations d’étapes par des garnisons. Si peu nombreuses que soient relativement les forces qu’il nous faut consacrer à ces différents services, elles amoindrissent considérablement les effectifs de notre armée de première ligne.

Ce n’est cependant là que le moindre mal.

Le terrain qui s’étend sur les côtés des lignes de communications d’une armée constitue ses flancs stratégiques. En territoire national la faiblesse de ces points serait peu sensible pour nous, parce que l’adversaire a aussi des flancs stratégiques, mais, dès que nous pénétrons sur son territoire, nos lignes de communications n’étant plus que peu ou point abritées sont exposées à toutes les entreprises qu’une contrée hostile peut favoriser.

Plus on avance, plus les flancs stratégiques s’allongent et plus le danger qui en résulte augmente en progression croissante. Ce n’est pas seulement, en effet. que les flancs soient difficiles à couvrir, mais la longueur et le manque de protection des lignes de communications excitent l’esprit d’entreprise de l’ennemi, alors précisément que l’envahisseur se trouverait dans la situation la plus critique s’il venait à être coupé de sa ligne de retraite.

À chacun de ses pas en avant l’armée envahissante rencontre ainsi des difficultés nouvelles, de sorte que, si elle ne possède pas dès le principe une exceptionnelle supériorité, elle se trouve bientôt de plus en plus limitée dans ses opérations, de plus en plus affaiblie dans sa force d’impulsion et de plus en plus incertaine et gênée dans sa situation.

3° L’éloignement des sources auxquelles une armée soumise à des causes incessantes d’affaiblissement doit constamment renouveler ses forces augmente avec la distance et, par conséquent, avec la marche en avant. Une armée envahissante ressemble en cela à la flamme d’une lampe ; plus l’huile qui doit alimenter la lampe baisse et s’éloigne du foyer, et plus la flamme s’affaiblit jusqu’à ce qu’enfin elle s’éteigne.

La richesse des provinces envahies peut, il est vrai, considérablement atténuer le mal sans toutefois le faire entièrement disparaitre. Il est, en effet, un grand nombre d’objets — les hommes surtout — qu’une armée ne peut tirer que de son pays d’origine ; puis, dans la majorité des cas, les prestations ne se font pas, en pays ennemi, aussi promptement et aussi sûrement qu’en territoire national ; enfin, s’il se présente quelque besoin inattendu, on n’y satisfait pas aussi vite et les malentendus et les fautes de toutes sortes ne se découvrent et ne se réparent pas avec la même facilité.

Lorsque, contrairement à l’usage qui s’est établi dans les dernières guerres, le souverain ne conduit pas personnellement son armée, lorsque, surtout, il ne s’en maintient pas à proximité, il en résulte encore un nouveau et très grand désavantage ; c’est la perte de temps qu’entraîne l’échange des communications entre le souverain et son lieutenant. Quelque absolus, en effet, que soient les pouvoirs d’un général en chef, il peut arriver, en raison de l’extrême développement que prend parfois sa sphère d’action, qu’ils soient insuffisants et le laissent désarmé dans les circonstances les plus graves.

4* Passons à la quatrième cause d’affaiblissement. Lorsqu’ils résultent du fait même de la victoire, il est vraisemblable que les changements dans les alliances politiques, qu’ils soient ou non favorables au vainqueur, s’accentueront en raison directe de ses progrès. Tout dépend ici des relations politiques existantes, des intérêts, des tendances, des habitudes, des princes, des ministres, des courtisans, des favorites, etc. D’une façon générale on peut dire, cependant, que lorsqu’un État puissant est battu, s’il a de petits alliés, ceux-ci disparaissent d’habitude au plus vite, de sorte qu’à chaque nouveau coup le vainqueur devient plus fort. Lorsque l’État est moins grand, par contre, non seulement il trouve des protecteurs dès que son existence est menacée, mais ceux-là même qui ont concouru à sa défaite se retirent d’eux-mêmes quand ils voient que les choses vont trop loin.

5° Effrayé et paralysé par la marche en avant de son adversaire, il arrive parfois que l’envahi renonce à la lutte après une première défaite, mais parfois, au contraire, enflammée d’un noble patriotisme, la nation tout entière court aux armes et la résistance devient plus violente. On comprend l’extrême différence des dispositions à prendre par l’invasion selon que l’une ou l’autre de ces conjonctures doit se réaliser. L’esprit national, le caractère des gouvernants, la configuration du pays et les alliances politiques peuvent seuls donner des indices à ce propos. Faute de savoir reconnaître la situation, on voit alors tel général craintif, irrésolu et compassé dans ses méthodes laisser se perdre les plus belles occasions, et tel autre, inconséquent et léger, se jeter tète baissée dans tous les hasards d’une lutte dont il n’a pas soupçonné l’intensité et dont il ne sortira qu’amoindri ou brisé.

Il nous faut encore mentionner ici le relâchement qui se produit parfois chez le vainqueur dès qu’il sent le premier danger éloigné, alors précisément qu’il devrait redoubler d’efforts pour parfaire la victoire.

De tous ces principes contraires nous devons conclure que, dans la guerre offensive, la marche en avant et le développement de la victoire tendent, dans la majorité des cas, à amoindrir la prépondérance que l’attaque possède nu début ou que ses premiers succès lui ont acquise.

Mais s’il en est ainsi, va-t’on naturellement objecter, loin de parfaire sa victoire en persévérant dans l’offensive, le vainqueur ne fait que la compromettre ! Quels mobiles l’y peuvent donc porter ? Ne ferait-il pas mieux de s’arrêter, puisqu’en allant de l’avant il ne peut plus que perdre de sa supériorité ?

La réponse est simple. La prépondérance n’est pas le but à atteindre, elle n’est que le moyen d’y parvenir ; le but est de renverser l’adversaire ou, tout au moins, de s’emparer d’une partie de son territoire, non dans l’intérêt des forces armées, mais afin de se créer par là des avantages pour la continuation de la guerre on des titres à faire valoir au moment de la conclusion de la paix.

Lors même que, cherchant à renverser formellement l’adversaire, nous verrions notre supériorité sur lui s’amoindrir à chacun de nos pas en avant, il faudrait donc encore nous y résigner. Il ne s’ensuivrait pas de toute nécessité, en effet, que cette supériorité dût s’évanouir entièrement avant la chute de l’ennemi, et, si le dernier atome en devait servir à produire ce résultat, ce serait une grande faute de ne l’y pas consacrer.

Initiale ou acquise, la prépondérance ne doit donc être considérée à la guerre que comme un moyen, et, par suite, tant qu’elle peut conduire au but, elle doit y être sacrifiée. Mais il faut, en cela, savoir reconnaître le point extrême, car le dépasser serait marcher à la défaite.

Telle est, dans l’offensive stratégique, la progression que suit l’épuisement de la prépondérance des forces de l’attaque. Le phénomène est si constant que, sans avoir à en citer des exemples, nous avons dû en rechercher les véritables causes. C’est seulement depuis l’apparition de Bonaparte que l’on a vu des campagnes se poursuivre, entre peuples civilisés, sans interruption de la prépondérance de l’attaque depuis l’ouverture des hostilités jusqu’à la chute de l’adversaire. Avant lui, chaque campagne prenait fin en ce que l’armée victorieuse cherchait à gagner un point où elle pût seulement se maintenir en équilibre. Dès lors, l’action de la victoire s’arrêtait et, parfois même, la retraite devenait nécessaire. À l’avenir ce phénomène se présentera de nouveau dans toutes les guerres où l’action militaire ne visera pas au renversement de l’adversaire, et ces guerres seront toujours les plus nombreuses, Tous les plans de campagne doivent donc naturellement tendre vers le point où l’offensive se transforme en défensive.

Dépasser ce point n’entraîne pas seulement une dépense inutile mais même une dépense dangereuse des forces, car on provoque ainsi des chocs en retour dont la puissance, l’expérience l’enseigne, est absolument disproportionnée. Ce dernier phénomène est si naturel et si général, que nous nous bornerons, parmi toutes les causes qui l’amènent, à ne citer que les deux principales : le défaut d’organisation du pays nouvellement conquis et l’extrême déception qui s’empare des esprits lorsque des pertes considérables viennent tout à coup interrompre une série de succès que l’on croyait encore pouvoir étendre. Les forces morales, le courage et l’enthousiasme d’un côté et l’abattement de l’autre, prennent d’habitude, en pareil cas, des dimensions inusitées. Les dangers et les pertes de la retraite en deviennent plus grands et, généralement, l’envahisseur doit s’estimer heureux lorsqu’après avoir évacué tout le terrain conquis il peut s’en tirer sans rien perdre de son propre territoire.

Ici se présente une apparence de contradiction.

On pourrait croire que l’envahisseur, qui conserve la supériorité de ses forces tant qu’il va de l’avant pour ne la perdre qu’au moment où il s’arrête, ne court néanmoins pas le danger de se trouver tout à coup plus faible que son adversaire, par la raison que la forme défensive qu’il adopte alors est la plus forte des deux formes de la guerre. — Il n’en est pas ainsi, cependant, et il ressort de l’étude de l’histoire que c’est précisément au moment où l’attaque cesse et se transforme en défensive que le revirement présente fréquemment le plus de danger. Voyons quelles peuvent être les raisons de ce fait.

La supériorité que nous avons accordée à la forme défensive consiste dans :

1° l’emploi du terrain,

2° la possession d’un théâtre de guerre organisé,

3e l’appui des populations,

4° l’avantage de l’expectative.

Il est clair que ces quatre éléments de supériorité ne se présentent pas invariablement dans la même mesure, et qu’ils n’exercent pas toujours la même action. Il y a donc des différences dans les diverses applications, et, par suite, la supériorité de la défensive n’est pas toujours aussi marquée. C’est particulièrement le cas pour la défensive à laquelle se trouve fatalement réduit l’attaquant lorsqu’il est parvenu à son point extrême de pénétration sur un théâtre de guerre généralement placé au sommet d’un triangle offensif très allongé. En pareille occurrence, son action défensive ne dispose, en entier, que du premier des quatre éléments que nous venons de signaler, l’emploi du terrain ; la plupart du temps le second lui fait complètement défaut, le troisième est négatif et le quatrième est fort affaibli. Nous avons déjà dit, quant au dernier de ces éléments, que l’avantage que la défense tire de sa situation expectante provient de l’équilibre imaginaire en raison duquel tant de campagnes se poursuivent d’un bout à l’autre sans résultat, parce que celui des deux adversaires auquel revient l’action positive manque de l’énergie et de la résolution nécessaires. Mais, lorsqu’un acte offensif trouble cet équilibre, menace les intérêts de l’ennemi et l’incite à agir, il y a grande vraisemblance que celui-ci sortira de sa stupeur et de son indécision. Or, une défensive organisée sur un territoire récemment conquis présente un caractère bien autrement provocateur qu’une défensive prise en terrain national ; la première, en effet, conserve en elle une partie du principe offensif dont elle est issue, ce qui modifie essentiellement sa nature. — Daun n’eût certainement pas laissé à Frédéric II, en Bohème, la tranquillité qu’il lui laissa en Silésie et en Saxe.

Il est donc certain que, dès qu’elle est le corollaire forcé de l’attaque, l’action défensive est affaiblie dans son essence et n’a plus, sur la forme contraire, la supériorité qu’elle possède en principe. Or, de même qu’il n’est pas de campagne défensive dépourvue de toute action offensive, il n’est pas de campagne offensive où ne se rencontrent des éléments de défense, par la raison que, en dehors même des courtes périodes pendant lesquelles les armées opposées se trouvent l’une et l’autre sur la défensive, toute offensive qui ne se continue pas jusqu’à la paix doit nécessairement finir en défensive.

On voit donc que ce sont précisément les éléments de défensive que l’attaque porte en elle-même, et auxquels il lui faut forcément recourir tôt ou tard, qui contribuent à l’affaiblir ou, en d’autres termes, que le vice originel de toute attaque est de devoir fatalement se transformer en défensive désavantageuse.

C’est ainsi que s’explique comment la supériorité absolue que les forces de l’attaque ont dans le principe sur celles de la défense va peu à peu en diminuant. Il nous reste maintenant à prouver que cette supériorité peut complètement disparaître et passer même momentanément du côté de la défense.

Pour nous mieux faire comprendre nous aurons recours à une comparaison. Une force dont l’action continue est susceptible d’arrêter un corps en mouvement ne produit cet effet que peu à peu et n’y parvient pas si le temps nécessaire lui fait défaut. Dans maintes circonstances le monde intellectuel est soumis à cette loi du monde physique. Lorsque l’homme est lancé dans une certaine direction, il ne suffit pas d’un motif plausible pour l’en détourner, et le temps, le calme et les impressions successives du raisonnement le portent seuls à s’arrêter. Il en est ainsi à la guerre. Lorsque, de part et d’autre, l’esprit suit une direction déterminée, d’un côté pour arriver au but, de l’autre pour gagner le port du salut, il peut facilement arriver que les motifs qui sollicitent l’un des adversaires à s’arrêter et l’autre à aller de l’avant ne se fassent pas sentir dans toute leur force, et que, par suite, emportée par le mouvement l’attaque compromette l’équilibre en dépassant sans s’en apercevoir le point limite de pénétration. Il peut même se faire que, malgré l’épuisement de ses forces physiques mais sollicitée par les forces morales qui se rencontrent de préférence en elle, et semblable en cela à ces chevaux ardents qui d’un seul coup de collier font gravir une côte escarpée à la charge à laquelle ils sont attelés, l’attaque estime avoir moins de dangers à aller de l’avant qu’à s’arrêter.

Nous croyons avoir ainsi démontré, sans crainte d’être contredit, comment l’attaquant peut dépasser le point où, en s’arrêtant et en passant à la défensive, il pourrait encore tenir tête à son adversaire et par conséquent rester en équilibre. Il est donc, de part et d’autre, très important de savoir déterminer ce point dans le plan de campagne, pour l’attaquant de peur qu’entreprenant plus qu’il ne peut faire il ne s’endette pour ainsi dire, et, pour le défenseur, afin de reconnaître et d’utiliser la faute si l’adversaire s’y laisse tomber.

Jetons maintenant un coup d’œil rétrospectif sur tous les objets dont le général en chef a à tenir compte dans cette appréciation, et n’oublions pas qu’il ne peut juger de la valeur des plus importants d’entre eux qu’en la déduisant d’une foule de considérations et de rapports plus ou moins éloignés. Ici il lui faut en quelque sorte tout deviner ; deviner si l’armée ennemie gagnera en force et en cohésion après le premier choc, ou si, semblable aux flacons de verre de Bologne, elle ne se réduira pas en poussière au moindre contact ; deviner quel sera l’effet moral que l’épuisement de certaines ressources et l’interruption de certaines communications produiront sur l’état militaire de l’adversaire ; deviner si celui-ci se laissera abattre par les coups qui lui seront portés, ou si, comme le taureau blessé, il ne se relèvera pas plus furieux ; deviner, enfin, quelle influence les événements exerceront sur les autres puissances et quelles seront, par suite, les alliances politiques qui se formeront ou se dénoueront. Le général en chef ne peut découvrir tout cela qu’à force de finesse, de tact et de jugement ; mille détours se présentent à son esprit et le peuvent égarer, et, s’il ne se perd pas dans l’enchevêtrement, la multiplicité et la variété des objets, il peut encore hésiter devant le danger et la responsabilité.

C’est ainsi que le plus grand nombre des généraux aiment mieux rester bien en deçà du but que d’en trop approcher, et qu’un esprit entreprenant et courageux le manque parfois en le dépassant. — Celui-là seul réussit qui sait faire de grandes choses avec de faibles moyens.

  1. Ici le manuscrit porte l’annotation suivante : « Développement de ce sujet d’après le livre de la stratégie, sous le titre : Du point limite de la victoire. » Or, sous ce titre et dans une enveloppe portant l’annotation Matériaux divers, on a trouvé, dans les papiers du général de Clausewitz, le chapitra suivant dont nous plaçons ici la traduction parce qu’il semble être le développement de ce dont les lignes ci-dessus ne paraissent être que l’esquisse.