Théories (1890-1910)/Paul Sérusier

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L. Rouart et J. Watelin Éditeurs (p. 147-149).

IX
paul sérusier
 [1]

Sérusier est maintenant professeur : il enseigne à l’Académie Ranson. Mais il l’a toujours été ; il a enseigné chez Julian, à Munich, en Bretagne, partout où il a passé, et je me souviens que lorsqu’il était massier des petits ateliers Julian, il m’enseigna, à moi nouveau, la philosophie de Plotin, avant de me révéler la technique et l’esthétique de la peinture synthétiste qu’il tenait de Paul Gauguin rencontré en Bretagne. Après avoir exposé au Salon des intérieurs minutieux et sombres, Sérusier avait été présenté à Gauguin, par E. Bernard, à la fin des vacances de 1888, chez la mère Gloanec, à Pont-Aven. C’est de là que date sa véritable vocation. Esprit cultivé, raisonneur, à la fois logique et paradoxal, il s’attache alors à découvrir le lien des différentes formules que vivifient la parole et l’art de Gauguin. Il y met de l’ordre, il les systématise, il en tire une doctrine qui d’abord se distingue mal de l’impressionnisme, avant d’en devenir l’antithèse ; et cela se passe précisément à l’époque où de la réunion des peintres et des poètes naît le Symbolisme.

J’ai démêlé depuis que la part de Sérusier a été grande dans l’élaboration de cette doctrine synthétiste, symboliste ou néotraditionniste, dont j’attribuais la paternité à Gauguin, à Van Gogh, à Cézanne. C’est il lui que je dois la lucidité avec laquelle dans l’article d’Art et Critique je fixais les points essentiels du système ; le tableau, une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ; l’art, sanctification de la nature ; l’expression par l’œuvre elle-même et non par le sujet représenté ; etc.

Peu après, Sérusier découvrait l’Italie et les Primitifs allemands. Gauguin était parti pour Taïti, et ce qui dominait maintenant dans les préoccupations des peintres c’était plutôt le symbolisme littéraire. Nous avions la prétention de renouveler l’art du décor de théâtre, et les essais d’Ed. Dujardin, ou de Paul Fort, ou de Lugné, entraînaient notre collaboration assidue, Sérusier commença à ce moment sa carrière de peintre de décors : il a été longtemps l’auxiliaire des audaces de l’Œuvre.

En même temps il prenait l’habitude de séjours plus prolongés en Bretagne. Abandonnant le littoral et les endroits fréquentés, il se fixa d’abord à Huelgoat, puis à Château-neuf, où il s’est maintenant installé définitivement.

Un de ses premiers élèves, devenu bénédictin, le P. Verkade, attira plusieurs fois Sérusier en Allemagne au Couvent de Beuron, ou en Italie au Mont-Cassin. Sérusier confronta ses propres doctrines avec celles du P. Didier, et ce fut pour lui l’occasion de traduire la brochure du P. Didier, l’Esthétique de Beuron, traduction parue à l’Occident. Le hiératisme, la mathématique rigoureuse de l’école bénédictine, s’accordent d’ailleurs médiocrement avec l’imagination plutôt gothique et avec le subjectivisme de Sérusier.

On a pu suivre à l’exposition Druet qui vient de se clore, l’évolution de ses idées à travers toute sa peinture, depuis. l’époque des paysages à ligures inspirés de Gauguin, jusqu’aux derniers panneaux décoratifs, où ses élèves retrouveront ses plus récentes théories et par exemple, l’application de son cercle chromatique, et, l’harmonie des couleurs obtenue par l’opposition des gammes chaude et froide sur des préparations de gris, également contrasté en chaud et froid.

On peut dire que chacune de ces toiles représente une expérience esthétique ou technique. La réussite de beaucoup d’entre elles, — et mes préférences vont aux nature-mortes, aux paysages bretons, aux études de figures, comme l’Eve, plutôt qu’aux sujets d’imagination pure — la réussite de ces toiles vient-elle de l’application rigoureuse des principes, ou de l’inspiration du peintre ? C’est ce que je n’ose décider. Mais personne ne peut mettre en doute que l’application intellectuelle n’apporte ici un élément d’intérêt considérable, et ne confère à ces œuvres un caractère de sérieuse volonté qui les différencie profondément de toutes les productions de notre temps.

Nul n’a approché Sérusier sans être par lui amené à réfléchir. C’est un professeur, je l’ai dit, et je répète que je lui dois beaucoup.

On peut discuter ses doctrines, ses partis pris, sa technique. Mais on doit admirer la conception élevée et rationnelle qu’il a de l’art. Dans la décadence, presque générale, en France du moins, des idées de 1890, je veux dire des tendances spiritualistes et symbolistes en art, Sérusier reste à l’avant-garde du petit nombre de ceux qui luttent pour la Pensée et le Style, de ceux qui croient que l’art a quelque chose à faire avec l’idée de Dieu et la Révélation chrétienne. C’est de ce dernier point de vue qu’on pourrait définir sa position par rapport au mouvement néo-classique qui entraîne une partie de la jeunesse d’aujourd’hui, tandis que l’autre se contente d’un art de sensations et de taches dont aucun idéal ne vient relever la médiocrité. Sérusier apparaît alors comme une sorte de Savonarole ou mieux de prophète hébreu, de nabi austère, toujours en lutte contre les excès de la sensibilité, contre les tentations de l’instinct, et qui condamne également la sensualité demi-païenne, demi-renaissance, élégante, versaillaise et un peu académique des jeunes classiques ; — mais aussi la prétentieuse facilité des improvisateurs d’art nouveau, de ceux qui, en l’absence de toute esthétique et de toute tradition, n’ont de règle que le caprice individuel.

  1. L’Occident, décembre 1908.