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Théories (1890-1910)/Préface

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L. Rouart et J. Watelin Éditeurs (p. v-vi).

PRÉFACE

Je rassemble ici pour la commodité de quelques amis, des feuilles éparses dans des revues, des journaux, des catalogues, dont plusieurs sont introuvables.

Les premières de ces feuilles ont été écrites il y a plus de vingt ans, en 1890, à la demande de Lugné-Poé pour Art et Critique, sous le titre bizarre de Définition du Néo-traditionnisme, et ce fut un manifeste du Symbolisme. Les dernières ont paru en 1910 à l’Occident, sous le titre : De Gauguin et de Van Gogh au Classicisme. Ainsi ce recueil montrera les origines, les raisons et l’enchaînement d’une évolution d’art parallèle à ce grand mouvement doctrinal qui entraine vers un ordre nouveau la culture et les énergies françaises.

Il importe peu qu’on y trouve l’expression gauche, partiale et parfois contradictoire des idées et des expériences qui ont successivement déterminé cette évolution. Ce livre est une confession et un plaidoyer. Je voudrais qu’on sût quelles difficultés, quels pièges rencontre un artiste qui, dans l’absence des traditions de métier, est contraint de s’orienter seul parmi les fausses doctrines et les paradoxes, et de chercher par la seule raison et l’étude des Maîtres le moyen d’ordonner son effort.

C’est Paul Sérusier qui a éveillé en moi le sens des théories. Notre amitié date de nos premiers entretiens sur la métaphysique et l’art, en 1888, à l’Académie Julian. Il apporta cette même année à l’atelier Lefebvre et Doucet la bonne nouvelle des idées de Gauguin. Puis il fonda les dîners des Nabis', ainsi nommés parce que l’état d’enthousiasme leur devait être habituel. Les Nabis, les prophètes, c’étaient avec nous deux, nos camarades Pierre Bonnard, H. G. Ibels, René Piot, Paul Ranson, K.-X. Roussel, Edouard Vuillard… [1] Là s’élaborait, en de bruyants propos de table, la substance des premières théories qui ont engendré toutes celles qui sont ici réunie. C’est donc à Paul Serusier que je dédie ce livre, en souvenir de Gauguin, des Nabis, du Symbolisme et de notre jeunesse.

1913.
Maurice Denis.
  1. Aux Nabis de la première heure, il conviendrait d’ajouter les noms de ceux qui se joignirent un peu plus tard à notre groupe : les peintres Rippl-Ronai, Rasetti, Jean Verkade, le sculpteur Georges Lacombe ; et plus tard encore, Vallotton et Maillol. Mais ce livre n’est l’histoire que de nos idées.