Timon d’Athènes/Traduction Hugo, 1872

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


TIMON D’ATHÈNES


PERSONNAGES (13):
TIMON D’ATHÈNES.
ALCIBIADE, capitaine athénien.
FLAVIUS, intendant de Timon.
APEMANTUS, philosophe acariâtre.
LUCIUS,
LUCULLUS,
SEMPRONIUS,
nobles, flatteurs de Timon.
VENTIDIUS, un des faux amis de Timon.
UN POËTE.
UN PEINTRE.
UN JOAILLIER.
UN MARCHAND.
FLAMINIUS,
LUCILIUS,
SERVILIUS,
serviteurs de Timon.
CAPHIS,
PHILOTUS,
TITUS,
LUCIUS,
HORTENSIUS,
serviteurs des créanciers de Timon.
Deux serviteurs de Varron.
Le serviteur d’Isidore.
Deux des créanciers de Timon.
Un vieil athénien.
Trois étrangers.
Des bandits.
Un page.
Un fou.
CUPIDON.
Des masques.
PHRYNÉ,
TIMANDRA,
maîtresses d’Alcibiade.
officiers, soldats, sénateurs et valets.


La scène est à Athènes et dans un bois aux environs de la ville.

Scène I.


[Le palais de Timon à Athènes.]


Entrent un Peintre et un Poète.

LE POÈTE.

— Bonjour, monsieur.


LE PEINTRE.

Je suis charmé que vous soyez bien portant.


LE POÈTE.

— Il y a longtemps que je ne vous ai vu. Comment va le monde ?


LE PEINTRE.

— Il s’use, monsieur, à mesure qu’il croît en âge.


LE POÈTE.

Oui, c’est chose bien connue. — Mais y a-t-il quelque rareté particulière, quelque étrangeté — qui ne compte encore que peu d’exemples ?… Voyez donc.

Entrent par des portes différentes, un Joaillier, un Marchand, et autres fournisseurs.

— Ô magie de la générosité ! tous ces esprits, c’est ton pouvoir — qui les a évoqués… Je connais ce marchand.


LE PEINTRE.

— Je les connais tous deux ; l’autre est un joaillier.


LE MARCHAND, au joaillier.

— Oh ! c’est un digne seigneur.


LE JOAILLIER.

Oui, cela est bien certain.


LE MARCHAND.

— Un homme incomparable, tenu, pour ainsi dire, en haleine — par une infatigable et continuelle bonté ; — un homme hors ligne.


LE JOAILLIER.

J’ai ici un bijou.


LE MARCHAND.

— Oh ! de grâce, faites-le voir… C’est pour le seigneur Timon, monsieur ?


LE JOAILLIER.

— S’il veut en donner le prix. Mais pour ça…


LE POÈTE, déclamant.
Quand pour un salaire nous vantons le mal,

Cela ternit la gloire des plus heureux vers,

Consacrés justement à célébrer le bien…

LE MARCHAND, examinant le bijou.

Il est d’une bonne forme.


LE JOAILLIER.

Et riche : voyez quelle eau !


LE PEINTRE, au poète.

— Vous êtes absorbé, monsieur, par quelque ouvrage, quelque dédicace — à notre grand patron.


LE POÈTE.

Une chose échappée à ma rêverie ! — Notre poésie est comme la gomme qui dégoutte — du tronc nourricier. L’étincelle ne jaillit — du caillou que quand on le frappe ; mais notre noble flamme — naît d’elle-même et déborde comme le torrent, — emportant chaque obstacle… Qu’avez-vous-là ?


LE PEINTRE.

— Un tableau, monsieur… Et quand paraît votre livre ?


LE POÈTE.

— Aussitôt ma présentation faite, monsieur. — Voyons votre travail.


LE PEINTRE, montrant un tableau.

C’est un bon travail.


LE POÈTE.

— En effet : voici qui s’enlève parfaitement.


LE PEINTRE.

— C’est passable.


LE POÈTE.

Admirable ! Que cette gracieuse figure — a une attitude parlante ! Quelle puissance mentale — rayonne dans ce regard ! Quelle vaste imagination — fait mouvoir cette lèvre ! Tout muet qu’est ce geste, — on pourrait l’interpréter.


LE PEINTRE.

— C’est une parodie assez heureuse de la vie. — Voyez cette touche ; est-elle bonne ?


LE POÈTE.

J’ose dire — qu’elle en remontre à la nature : le souffle de l’art — qui anime ces traits est plus vivant que la vie.

On voit passer quelques sénateurs.

LE PEINTRE.

— Comme le seigneur Timon est recherché !


LE POÈTE.

— Les sénateurs d’Athènes !… Heureux homme !

D’autres personnages passent.

LE PEINTRE.

— Regardez, encore !


LE POÈTE.

— Vous voyez cette affluence, ce flot immense de visiteurs. — Dans l’ouvrage que je viens d’ébaucher, j’ai représenté un homme — à qui ce bas monde prodigue les embrassades et les caresses — avec le plus généreux empressement… Mon libre style — ne se fixe à aucun objet particulier, mais se laisse dériver — sur une vaste mer de cire. Nul trait méchant — n’envenime une seule virgule dans l’essor que prend ma poésie ; — mais elle vole, hardie et impétueuse comme l’aigle, — sans laisser de ravage derrière elle.


LE PEINTRE.

— Que voulez-vous dire ?


LE POÈTE.

Je vais vous l’expliquer. — Vous voyez comme toutes les classes, tous les esprits — les plus superficiels et les plus légers, comme — les plus graves et les austères, offrent — leurs services au seigneur Timon : la grande fortune, — dont dispose sa bonne et gracieuse nature, — lui gagne, lui attache, lui asservit — tous les cœurs, depuis le flatteur à la face miroitante — jusqu’à cet Apemantus qui n’aime rien autant — que s’abhorrer lui-même : il n’est pas jusqu’à celui-là qui ne plie — le genou devant Timon, heureux s’il s’en retourne — enrichi d’un sourire.


LE PEINTRE.

Je les ai vus causer ensemble.


LE POÈTE.

— Monsieur, j’ai représenté la fortune trônant — sur une haute et riante colline. À la base de la montagne — sont rangés tous les mérites, les êtres de tous genres — qui, au sein de cette sphère, s’évertuent — à relever leur condition. Dans cette foule — dont les regards sont fixés sur cette souveraine, — je montre un personnage ayant les traits de Timon ; — d’un signe de sa main d’ivoire la Fortune l’appelle à elle, — et par cette faveur subite change en serviteurs et en esclaves — tous ses rivaux.


LE PEINTRE.

C’est conçu grandement. — Ce trône, cette fortune, cette hauteur, — puis cet homme choisi d’un signe dans cette tourbe infime, — s’élançant, tête baissée, sur la côte escarpée — à l’escalade de son bonheur, il me semble que tout cela serait parfaitement rendu — dans notre art.


LE POÈTE.

Mais, monsieur, écoutez-moi jusqu’au bout. — Tous ceux qui naguère étaient ses égaux, — voire même ses supérieurs, aussitôt — s’attachent à ses pas, encombrent ses antichambres, — versent à son oreille l’encens de leurs murmures, — sanctifient jusqu’à son étrier et n’aspirent que par lui — l’air libre.


LE PEINTRE.

Soit ! eh bien, après ?


LE POÈTE.

— Lorsque la fortune, par un capricieux changement d’humeur, rejette à bas son favori d’hier, tous ces clients — qui s’évertuaient derrière lui à gravir la montagne — sur les genoux et sur les mains, le laissent rouler en bas, — sans qu’aucun l’accompagne dans son déclin.


LE PEINTRE.

C’est chose commune. — Je puis exposer mille peintures allégoriques — qui représenteront ces brusques revers de fortune — plus puissamment que des paroles. N’importe, vous faites bien — de montrer au seigneur Timon que les petits ont vu déjà — culbuter les grands.


Les trompettes sonnent. Entre Timon, accompagné de sa suite et causant avec le serviteur de ventidius.

TIMON.

Il est emprisonné, dites-vous ?


LE SERVITEUR.

— Oui, mon bon seigneur. Il doit cinq talents. — Ses ressources sont à bout, ses créanciers fort rigoureux. — Il demande que vous daigniez écrire — à ceux qui l’ont enfermé ; sinon, — pour lui plus d’espoir.


TIMON.

Noble Ventidius ! allons, — je ne suis pas d’un acabit à abandonner — mon ami dans le besoin. Je le tiens — pour un gentilhomme fort digne d’être secouru : — il le sera. Je paierai la dette et le délivrerai.


LE SERVITEUR.

— Il est pour toujours obligé à Votre Seigneurie.


TIMON.

— Recommandez-moi à lui ; je vais envoyer sa rançon ; — et, dès qu’il sera élargi, dites-lui de venir me voir. — Ce n’est pas assez de relever le faible, — il faut le soutenir ensuite… Adieu.


LE SERVITEUR.

Toute prospérité à Votre Honneur !

Il sort.


Entre un vieillard.

LE VIEILLARD.

— Seigneur Timon, daigne m’entendre.


TIMON.

Volontiers, bon père.


LE VIEILLARD.

— Tu as un serviteur nommé Lucilius ?


TIMON.

Oui, après ?


LE VIEILLARD.

— Très-noble Timon, fais venir cet homme devant toi.


TIMON.

— Est-il ici, ici ?… Lucilius !


Entre Lucilius.

LUCILIUS.

— Me voici aux ordres de Votre Seigneurie.


LE VIEILLARD.

— Cet homme, ta créature, seigneur Timon, — fréquente ma maison nuitamment. Je suis un mortel — ayant eu de tout temps du goût pour le profit ; — et ma fortune mérite un héritier plus opulent — qu’une espèce qui tient un tranchoir.


TIMON.

Bien ; où veux-tu en venir ?


LE VIEILLARD.

— J’ai pour toute famille une fille unique — à qui je puis transmettre tout ce que j’ai. — L’enfant est jolie, jeune autant que peut l’être une fiancée, — et je lui ai donné à grands frais — la meilleure éducation. Cet homme qui t’appartient — ose prétendre à son amour : veuille donc, noble seigneur, — te joindre à moi pour lui défendre de la visiter ; — moi, j’ai parlé en vain.


TIMON.

C’est un honnête homme.


LE VIEILLARD.

— Qu’il le soit tant qu’il voudra, Timon. — Il trouve dans son honnêteté même une récompense suffisante, — sans que ma fille en soit l’appoint.


TIMON.

L’aime-t-elle ?


LE VIEILLARD.

Elle est jeune et tendre. — L’expérience de nos propres passions nous apprend — de quelle légèreté est la jeunesse.


TIMON, à Lucilius.

Aimez-vous la jeune fille ?


LUCILIUS.

— Oui, mon bon seigneur, et elle m’agrée.


LE VIEILLARD.

— Si elle se marié sans mon consentement, — j’en prends les dieux à témoin, je choisirai — pour héritier un des mendiants de ce monde, — et je la déposséderai.


TIMON.

Quelle doit être sa dot, — si elle épouse un mari sortable ?


LE VIEILLARD.

— Trois talents, pour le présent ; et plus tard tout ce que j’ai.


TIMON, désignant Lucilius.

— Ce gentilhomme m’a servi longtemps ; — pour fonder sa fortune, je veux faire un petit sacrifice, — car c’est un devoir d’humanité… Accordez-lui votre fille : — la dotation qu’il aura de moi fera contre-poids à la dot qu’elle aura de vous, — et je rétablirai l’équilibre entre lui et elle.


LE VIEILLARD.

Très-noble seigneur, — engagez-vous à cela sur l’honneur, et elle est à lui.


TIMON, tendant la main au vieillard.

— À toi ma main ; c’est une promesse d’honneur !


LUCILIUS.

— Je remercie humblement Votre Seigneurie. — Désormais, je le déclare, — tout ce que je puis avoir de richesse et de fortune, je vous le dois.

Sortent Lucilius et le Vieillard.

LE POÈTE, présentant un manuscrit à Timon.

— Daignez agréer mon travail, et vive Votre Seigneurie !


TIMON.

— Je vous remercie ; vous aurez de mes nouvelles tout à l’heure : — ne partez pas.

Au peintre.

Qu’avez-vous là, mon ami ?


LE PEINTRE.

— Une peinture que je supplie — Votre Seigneurie d’accepter.


TIMON.

La peinture est la bienvenue. — Le portrait, c’est presque l’homme réel ; car depuis que l’infamie trafique de la nature de l’homme, — l’homme est tout extérieur. Ces figures tracées au pinceau sont — effectivement ce qu’elles représentent. J’aime votre œuvre — et vous reconnaîtrez que je l’aime : attendez ici — que je vous donne de mes nouvelles.


LE PEINTRE.

Les dieux vous préservent !


TIMON.

— Salut, messieurs ! donnez-moi votre main. — Nous dînerons ensemble, il le faut.

Au joaillier.

Monsieur, votre bijou — a été accablé par les appréciateurs.


LE JOAILLIER.

Quoi, monseigneur ? aurait-il été déprécié ?


TIMON.

— Il a été écrasé d’éloges. — Si je le payais au prix que fixe l’enthousiasme, — je me ruinerais entièrement.


LE JOAILLIER.

Monseigneur, il n’est estimé — que selon sa valeur commerciale. Mais vous savez bien — que des objets de même prix, en changeant de possesseurs, — changent de valeur. Croyez-le bien, cher seigneur, — vous rehaussez le bijou que vous portez.


TIMON.

La bonne plaisanterie !


LE MARCHAND.

— Non, monseigneur ; il exprime le sentiment général — en disant ce que tous disent.


TIMON.

— Voyez qui vient ici…


Entre Apemantus.

TIMON.

Voulez-vous être morigénés ?


LE JOAILLIER.

— Nous supporterons ce que supporte Votre Seigneurie.


LE MARCHAND.

Il n’épargnera personne.


TIMON.

— Bonjour, aimable Apemantus.


APEMANTUS.

— Je te rendrai ton bonjour, alors que je serai aimable. — Ce qui arrivera quand tu seras le chien de Timon et que ces coquins seront honnêtes.


TIMON.

— Pourquoi les traites-tu de coquins ? Tu ne les connais pas.


APEMANTUS.

— Sont-ils pas Athéniens ?


TIMON.

Oui.


APEMANTUS.

Alors je ne me rétracte pas.


LE JOAILLIER.

Vous me reconnaissez, Apemantus.


APEMANTUS.

Tu reconnais que je te reconnais : je t’ai appelé par ton nom.


TIMON.

Tu es bien fier, Apemantus.


APEMANTUS.

Fier avant tout de ne pas ressembler à Timon.


TIMON.

Où vas-tu ?


APEMANTUS.

Rompre la cervelle d’un honnête Athénien.


TIMON.

C’est un acte pour lequel tu mourras.


APEMANTUS.

Oui, si on encourt la mort à frapper le néant.


TIMON.

Comment trouves-tu ce tableau, Apemantus ?


APEMANTUS.

Son plus grand mérite est d’être innocent.


TIMON.

Celui qui l’a peint, n’est-il pas habile ?


APEMANTUS.

Plus habile encore est celui qui a fait le peintre ; et pourtant il a fait là un sale ouvrage.


LE PEINTRE.

Vous êtes un chien.


APEMANTUS.

Ta mère est de mon espèce : qu’est-elle, si je suis un chien ?


TIMON.

Veux-tu dîner avec moi, Apemantus ?


APEMANTUS.

Non : je ne dévore pas les seigneurs.


TIMON.

Si tu les dévorais, tu fâcherais ces dames.


APEMANTUS.

Oh ! elles les dévorent elles-mêmes : c’est ce qui leur donne de gros ventres.


TIMON.

Voilà une remarque graveleuse.


APEMANTUS.

C’est ainsi que tu la prends ! Garde-la pour ta peine.


TIMON.

Aimes-tu ce joyau, Apemantus ?


APEMANTUS.

Moins que la sincérité qui ne coûte pas une obole à l’homme.


TIMON.

Que penses-tu qu’il vaille ?


APEMANTUS.

Pas même la peine que j’y pense… Que dis-tu, poète ?


LE POÈTE.

Que dis-tu, philosophe ?


APEMANTUS.

Tu mens.


LE POÈTE.

Es-tu pas philosophe ?


APEMANTUS.

Oui.


LE POÈTE.

Je ne mens donc pas.


APEMANTUS.

Es-tu pas poète ?


LE POÈTE.

Oui.


APEMANTUS.

Alors tu mens. Vois ton dernier ouvrage, où dans une fiction tu le représentes comme un digne homme.

Il montre Timon.

LE POÈTE.

Ce n’est pas une fiction, Timon est ainsi.


APEMANTUS.

Oui, il est digne de toi, et digne de te payer pour ta peine. Qui aime être flatté, est digne du flatteur. Cieux ! si j’étais un seigneur !


TIMON.

Eh bien, que ferais-tu, Apemantus ?


APEMANTUS.

Ce qu’Apemantus fait aujourd’hui : je haïrais de toute mon âme un seigneur.


TIMON.

Quoi ! tu te haïrais toi-même !


APEMANTUS.

Oui.


TIMON.

Pourquoi ?


APEMANTUS.

Pour avoir dans une folle boutade souhaité d’être seigneur ! Es-tu pas marchand ?


LE MARCHAND.

Oui, Apemantus.


APEMANTUS.

Que le négoce fasse ta ruine, si les dieux ne la veulent pas.


LE MARCHAND.

Si le négoce la fait, c’est que les dieux la veulent.


APEMANTUS.

Le négoce est ton dieu : que ton dieu te ruine !

Les trompettes sonnent.


Entre un serviteur.

TIMON.

— Qu’annonce cette trompette ?


LE SERVITEUR.

Alcibiade et une vingtaine de cavaliers — de sa société.


TIMON, à quelques-uns de ses gens.

— Allez les recevoir, je vous prie, et guidez-les jusqu’à nous.

Des gens de la suite sortent.

— Vous dînerez avec moi, il le faut… Vous, ne partez pas — que je ne vous aie remercié, et, le dîner fini, — montrez-moi cette pièce… Je suis heureux de vous voir tous.


Entrent Alcibiade et ses compagnons.

TIMON, à Alcibiade.

— Vous êtes le très-bien venu, messire !

Ils se saluent.

APEMANTUS, les observant.

Oui, oui, c’est cela ! — Puisse la courbature contracter et épuiser vos souples jarrets ! — Quoi ! si peu de sympathie entre ces faquins doucereux, — et tant de courtoisie !… L’homme dégénère — en babouin et en singe.


ALCIBIADE, à Timon.

— Messire, vous m’aviez affamé de votre vue, et je m’en rassasie — avidement.


TIMON.

Vous êtes le très-bien venu, messire. — Avant de nous séparer, nous passerons un temps généreux — en plaisirs variés… Entrons, je vous prie.

Tous sortent, excepté Apemantus.


Passent deux seigneurs.

PREMIER SEIGNEUR.

Quelle heure est-il, Apemantus ?


APEMANTUS.

L’heure d’être honnête.


PREMIER SEIGNEUR.

Il est toujours cette heure-là.


APEMANTUS.

Tu n’en es que plus réprouvé de la manquer toujours.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Tu vas au banquet du seigneur Timon ?


APEMANTUS.

Oui, pour voir la viande remplir des coquins et le vin échauffer des sots.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Salut ! salut !


APEMANTUS.

Tu es un sot de m’envoyer deux saluts.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Pourquoi, Apemantus ?


APEMANTUS.

Tu aurais du en garder un pour toi-même, car tu n’en obtiendras pas un seul de moi.


PREMIER SEIGNEUR.

Va te faire pendre.


APEMANTUS.

Non, je ne veux rien faire sur ton injonction : adresse tes requêtes à ton ami.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Va-t’en, chien incorrigible, ou je te chasse d’ici.


APEMANTUS.

Je vais fuir, comme un chien, la ruade de l’âne.

Il sort.

PREMIER SEIGNEUR.

— Il est l’ennemi de l’humanité… Eh bien, entrerons-nous — pour savourer les magnificences de Timon ? Il dépasse — en magnanimité la bienfaisance même.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Il la répand à flots. Plutus, le dieu de l’or, — n’est que son intendant. Pas de service qu’il ne récompense — sept fois pour une. Pas de don qu’il reçoive — sans offrir en retour un présent qui excède — toutes les mesures de la gratitude.


PREMIER SEIGNEUR.

Il porte l’âme la plus noble — qui ait jamais gouverné un homme.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Puisse-t-il vivre longtemps prospère ! Entrerons-nous ?


PREMIER SEIGNEUR.

— Je vous accompagne.

Ils sortent.

Scène II.


[La salle du festin dans le palais de Timon.]


Les hautbois retentissent. Un grand banquet est préparé. Flavius et d’autres font le service. Puis entrent Timon, Alcibiade, Lucius, Lucullus, Sempronius et autres sénateurs athéniens, suivis de Ventidius et d’autres. Enfin, derrière eux, survient Apemantus, l’air mécontent.

VENTIDIUS.

— Très honoré Timon, il a plu aux dieux de se souvenir de l’âge de mon père — et de l’appeler au long repos. — Il est parti heureux et m’a laissé riche. — Aussi, comme votre générosité en fait un devoir — à ma reconnaissance, je viens vous rendre, — doublés de mes actions de grâces et de mon dévouement, les talents dont le prêt — m’a rendu la liberté.


TIMON.

Oh ! n’en faites rien, — honnête Ventidius : vous méconnaissez mon affection. — Je vous ai remis cette somme en don absolu ; et celui-là — ne peut pas dire avoir donné qui permet qu’on lui rende. — Si de plus grands que nous jouent ce jeu, n’ayons pas la présomption — de les imiter : les fautes des puissants sont toujours plausibles.


VENTIDIUS.

Noble esprit !

Tous les convives restent debout, regardant Timon d’un air cérémonieux.

TIMON.

Ah ! messeigneurs, la cérémonie — n’a été inventée — que pour jeter un lustre sur des actes superficiels, sur une creuse hospitalité, — sur une bienveillance hypocrite qui se repent avant de s’être manifestée. — Mais là où est l’amitié véritable, à quoi bon ? — Asseyez-vous, je vous prie. Vous êtes plus chers à ma fortune — qu’elle ne m’est chère elle-même.

Tous prennent place à table.

PREMIER SEIGNEUR.

— Monseigneur, c’est ce que nous avons toujours confessé.


APEMANTUS.

— Ho ! ho ! vous avez donc fait votre confession, pendards !


TIMON.

— Ah ! Apemantus !… vous êtes le bienvenu.


APEMANTUS.

Non, — je n’entends pas être le bienvenu ici : — je viens pour que tu me jettes à la porte.


TIMON.

— Fi ! tu es un rustre ; tu as contracté là une humeur — qui ne sied pas à un homme, et c’est fort blâmable. — On dit, messeigneurs, ira furor brevis est, — mais cet homme-là est toujours en colère. — Allons, qu’on lui donne une table à part ; — car il n’aime pas la compagnie. — et il n’est vraiment pas fait pour elle.


APEMANTUS.

Soit ! je resterai à tes risques et périls, Timon ; je viens pour observer, je t’en avertis.


TIMON.

Je ne fais pas attention à toi. Tu es Athénien, donc le bienvenu. Moi-même je ne veux avoir ici aucune autorité ; je t’en prie, que mon dîner au moins te ferme la bouche.


APEMANTUS.

— Je fais fi de ton dîner : il m’étoufferait puisque — je ne voudrais pas te flatter… Ô dieux ! que de gens — dévorent Timon, et il ne les voit pas ! — Je souffre de voir tant d’êtres acharnés — à la curée d’un seul homme ; et, pour comble de folie, — c’est lui qui les y anime. — Je m’étonne que les hommes osent se fier aux hommes ; — à mon avis, les invités ne devraient pas avoir de couteaux ; — ce serait une économie pour la table et un surcroît de sécurité pour les existences. — Il y a maint exemple de cela : le camarade qui, — ainsi placé près de son hôte, rompt le pain avec lui, et lui fait raison — en avalant son reste, — sera le premier à le tuer ; la chose est prouvée. — Moi, si j’étais un gros personnage, je craindrais de boire à table, — de peur de laisser voir le défaut de mon sifflet. — Les grands ne devraient boire que munis d’un gorgerin.


TIMON, à un invité qui lui propose un toast.

— Monseigneur, bien volontiers ; et que cette santé aille à la ronde.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Faites-la couler par ici, mon bon seigneur !


APEMANTUS.

— Couler par ici ! — Voilà un gaillard qui sait diriger le courant. — Timon, ces santés-là te donneront mauvaise mine à toi et à ta fortune. — Voici une boisson trop faible pour ne pas être innocente, — eau honnête qui n’a jamais laissé un homme dans la fange ! — Ce breuvage est simple comme ma nourriture. Rien d’étonnant à cela ; — les festins sont trop vains pour rendre grâces aux dieux.

GRACES DITES PAR APEMANTUS.

Dieux immortels, je n’implore pas la richesse ;
Je ne prie pour nul autre que pour moi.
Faites que je ne sois jamais assez fou
Pour me fier à un homme sur son serment ou sa signature,
À une courtisane, sur ses larmes,
À un chien qui semble endormi,
À un geôlier pour ma délivrance,
Ou à mes amis dans mon besoin.
Amen. Bon appétit.
La richesse est péché, et je mange des racines.

Il boit et mange.

Bonne chance à ton bon cœur, Apemantus !


TIMON.

Capitaine Alcibiade, votre cœur est sur le champ de bataille à présent.


ALCIBIADE.

Mon cœur est toujours à votre service, monseigneur.


TIMON.

Vous aimeriez mieux être à un déjeuner d’ennemis qu’à un dîner d’amis.


ALCIBIADE.

Quand ils sont tout saignants, monseigneur, il n’est pas de mets comparable à celui-là ; c’est un festin que je souhaiterais à mon meilleur ami.


APEMANTUS.

Aussi voudrais-je que tons ces flatteurs fussent tes ennemis, afin que tu pusses les tuer et m’inviter au régal.


PREMIER SEIGNEUR.

Si nous avions seulement ce bonheur, monseigneur, que vous voulussiez bien une fois éprouver nos cœurs et nous mettre à même de vous manifester en partie notre dévouement, nous nous estimerions à jamais comblés.


TIMON.

Oh ! n’en doutez pas, mes bons amis, les dieux eux-mêmes ont décidé que je serais un jour puissamment assisté par vous : autrement pourquoi seriez-vous mes amis ? Pourquoi, entre mille, auriez-vous reçu ce titre affectueux, si vous n’apparteniez pas spécialement à mon cœur ? Je me suis dit à moi-même plus de bien de vous que vous ne pouvez modestement en dire vous-mêmes ; si grande est ma confiance en vous ! Ô dieux, ai-je pensé, qu’aurions-nous besoin d’amis, si nous ne devions jamais avoir besoin d’eux ? Ce seraient les créatures du monde les plus inutiles, si jamais nous n’étions dans le cas de recourir à eux : ils ressembleraient fort à ces instruments harmonieux, enveloppés de leurs étuis, qui gardent leurs sons pour eux-mêmes. Même, j’ai souvent souhaité de m’appauvrir pour pouvoir me rattacher plus étroitement à vous. Nous sommes nés pour faire le bien ; et quelle chose pouvons-nous appeler nôtre plus justement, plus raisonnablement que la fortune de nos amis ? Oh ! quelle précieuse garantie c’est pour nous de pouvoir, comme des frères, disposer mutuellement de nos richesses !

Il pleure.

Ô joie noyée avant même d’être née ! Mes yeux ne peuvent retenir leurs larmes : pour faire oublier leur faute, je bois à vous.


APEMANTUS.

Tu pleures pour les faire boire, Timon.


DEUXIÈME SEIGNEUR, les larmes aux yeux.

La joie a eu dans nos yeux une naissance semblable, — et la voilà qui apparaît, comme un enfant, au milieu des larmes.


APEMANTUS.

Ho ! ho ! je ris à la pensée que cet enfant-là est bâtard.


TROISIÈME SEIGNEUR.

Je vous assure, monseigneur, que vous m’avez beaucoup ému.


APEMANTUS.

Beaucoup !

La trompette sonne.

TIMON.

Que signifie cette fanfare ?… Eh bien ?


Entre un Serviteur.

LE SERVITEUR.

Ne vous déplaise, monseigneur, il y a là plusieurs dames qui désirent fort être admises.


TIMON.

Des dames ? que veulent-elles ?


LE SERVITEUR.

Elles sont devancées par un courrier, monseigneur, qui est chargé de signifier leurs intentions.


TIMON.

Faites-les entrer, je vous prie.


Entre Cupidon.

CUPIDON.

— Salut à toi, digne Timon et à tous ceux — qui savourent tes libéralités… Les cinq sens — te reconnaissent pour leur patron, et sont venus spontanément — rendre grâces à ton cœur généreux. — L’ouïe, le goût, le tact, l’odorat, se lèvent ravis de ta table ; — mes compagnes ne viennent maintenant que pour rassasier tes yeux.


TIMON.

Toutes sont les bienvenues : qu’on leur fasse le plus gracieux accueil. — Que la musique les salue.

Cupidon sort.

PREMIER SEIGNEUR.

Vous voyez, monseigneur, combien vous êtes aimé.


Musique. Rentre Cupidon, suivi d’une mascarade de dames, vêtues en amazones, qui dansent en jouant du luth.

APEMANTUS.

— Hé ! quelle irruption de frivolités ! — elles dansent ! ce sont des femmes folles ! — la gloire de cette vie n’est qu’une folie, — de même que toute cette pompe, comparée à un peu d’huile et de racines. — Nous nous faisons insensés, pour nous récréer ; — nous prodiguons la flatterie pour qu’un homme nous donne à boire ; — et ce qu’il nous donne nous le lui rendons sur ses vieux jours — en mépris et en acrimonie venimeuse. — Quel être vit, qui ne corrompe ou ne soit corrompu ? — Quel être meurt, qui n’emporte à sa tombe une rebuffade — de ses amis ? — Je craindrais que ceux qui dansent en ce moment devant moi, — ne me missent un jour sous leurs pieds. Cela s’est vu. — Les hommes ferment leur porte au soleil couchant.


Les convives se lèvent de table, en prenant devant Timon une attitude d’adoration. Pour lui complaire, chacun d’eux choisit une amazone. Tous, distribués par couples, dansent un pas ou deux, au son du hautbois, puis s’arrêtent.

TIMON.

— Combien vous avez orné nos plaisirs, belles dames ! — En prêtant vos grâces à notre fête, — vous en avez doublé la beauté et l’agrément ; — en l’exécutant avec tant de talent et d’éclat, — vous m’avez enchanté de ma propre idée. — J’ai à vous remercier.


PREMIÈRE DAME.

Monseigneur, vous nous traitez avec une excessive indulgence.


APEMANTUS.

Dans l’état de corruption excessive où vous êtes, je doute fort que vous puissiez supporter un traitement plus rude.


TIMON.

— Mesdames, une menue collation — vous attend. Daignez y faire honneur.


TOUTES LES DAMES.

— En vous rendant grâces, monseigneur.

Cupidon et les amazones sortent.

TIMON.

Flavius !


FLAVIUS.

— Monseigneur !


TIMON.

Apporte-moi le petit coffret.


FLAVIUS.

— Oui, monseigneur.

À part.

Encore des bijoux ! — Pas moyen de le contredire en cette humeur-là : — sans quoi, je lui déclarerais… Oui, ma foi, je le devrais. — Quand tout sera dépensé, il regrettera alors de n’avoir pas été contredit. — Quel dommage que la générosité n’ait pas d’yeux par derrière ! — l’homme ne serait jamais victime de son cœur.

Il sort et revient avec le coffret.

PREMIER SEIGNEUR, se retirant.

Où sont nos gens ?


UN SERVITEUR.

Ici, monseigneur, à vos ordres.


DEUXIÈME SEIGNEUR, se retirant.

— Nos chevaux !


TIMON, retenant les deux convives.

Oh ! mes amis, j’ai un mot — à vous dire… Tenez, monseigneur, — j’ai une prière à vous faire : faites-moi l’honneur — d’ennoblir ce bijou : acceptez-le et portez-le, mon cher seigneur.


PREMIER SEIGNEUR, prenant le bijou.

— Je suis déjà tellement comblé par vous.


TOUS.

Nous le sommes tous.


Entre un serviteur.

LE SERVITEUR.

— Monseigneur, plusieurs nobles du sénat — viennent de mettre pied à terre pour vous faire visite.


TIMON.

— Ils sont les très-bien venus.


FLAVIUS.

Je conjure Votre Seigneurie — de daigner m’entendre, sur un sujet qui la touche de près.


TIMON.

— De près ? Alors je t’écouterai dans un autre moment. — Je t’en prie, prépare tout pour fêter les nouveaux venus.


FLAVIUS, à part.

Je ne sais guère comment.


Entre un second serviteur.

SECOND SERVITEUR.

— Sous le bon plaisir de Votre Honneur, le seigneur Lucius — vous offre, comme un hommage spontané de son amitié, — quatre chevaux blancs comme le lait, harnachés d’argent.


TIMON.

— Je les accepte volontiers : que ce présent — soit dignement reconnu.


Entre un troisième serviteur.

TROISIÈME SERVITEUR.

Ne vous déplaise, monseigneur, ce noble gentilhomme, messire Lucullus, vous prie à chasser demain avec lui et envoie à Votre Honneur deux couples de lévriers.


TIMON.

— Je chasserai avec lui. Qu’on reçoive ce cadeau, — mais non sans une convenable réciprocité.


FLAVIUS, à part.

Comment cela finira-l-il ? — Il nous ordonne de faire des préparatifs et de donner de somptueux présents, — le tout avec un coffre vide. — Il ne veut pas savoir l’état de sa bourse, ni me permettre — de lui démontrer à quelle pénurie est réduite sa générosité, — désormais impuissante à satisfaire ses désirs. — Ses promesses dépassent tellement ses ressources, — que tout ce qu’il dit l’endette ; il doit davantage — à chaque mot ; il est si bon que maintenant il paie les intérêts de sa bonté ; — ses terres sont toutes hypothéquées. Ah ! je voudrais — être doucement congédié de mon office, avant d’en être chassé par la force des choses. — Mieux vaut n’avoir pas d’amis à fêter — qu’avoir ainsi des amis pires que des ennemis ! — Le cœur me saigne pour mon maître.

Il sort.

TIMON, causant avec plusieurs convives.

Vous vous faites — injure à vous-mêmes, en ravalant à ce point votre mérite.

Offrant un bijou à l’un d’eux.

Voici, monseigneur, un menu souvenir de notre amitié.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Je le reçois avec une reconnaissance qui n’est certes pas banale.


TROISIÈME SEIGNEUR.

— Oh ! il est l’âme même de la générosité.


TIMON, au deuxième seigneur.

Eh ! je me souviens, monseigneur, vous avez fait — l’autre jour l’éloge d’un cheval bai — que je montais ; il est à vous, puisque vous l’aimez.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Pour cela, monseigneur, excusez-moi, je vous en conjure.


TIMON.

— Vous pouvez me prendre au mot, monseigneur. Je sais que nul ne peut louer sincèrement que ce qu’il goûte. — Or, le goût de mon ami m’est aussi sacré que le mien même ; — je vous le dis franchement… J’irai vous voir.


TOUS LES SEIGNEURS.

Nul ne sera aussi bienvenu.


TIMON, continuant ses distributions.

— Toutes vos visites sont si particulièrement — agréables à mon cœur que je ne saurais jamais vous donner assez : — il me semble que je pourrais distribuer des royaumes à mes amis, — sans jamais me lasser.

Offrant un joyau splendide à Alcibiade.

Alcibiade, — tu es soldat, par conséquent peu riche ; — c’est donc charité que te donner : car tu ne vis — que sur des morts ; et toutes tes terres — sont des champs de bataille.


ALCIBIADE.

Oui, des terres en friche, monseigneur.


PREMIER SEIGNEUR, à Timon.

— Nous vous sommes si loyalement attachés.


TIMON.

Et moi — à vous !


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Si infiniment dévoués.


TIMON.

— Tout à vous !… Des lumières ! des lumières encore !


PREMIER SERVITEUR.

— Que le bonheur le plus pur, l’honneur et la fortune — soient sans cesse avec vous, seigneur Timon.


TIMON.

Toujours au service de mes amis !

Tous sortent, excepté Timon et Apemantus.

APEMANTUS.

Quel remue-ménage céans ! — Que de têtes courbées, que de derrières en saillie ! — Je doute que ces jarrets inclinées vaillent les sommes — dont on les paie. Que de lie dans ces amitiés ! — Il me semble qu’un cœur faux ne devrait pas avoir le jarret ferme. — Voilà donc comment d’honnêtes imbéciles dépensent tout leur bien pour des révérences.


TIMON.

— Ah ! Apemantus, si tu n’étais pas si maussade, — je serais généreux envers toi.


APEMANTUS.

Non, je ne veux rien. Car — si, moi aussi, je me laissais corrompre, il ne resterait plus personne — pour récriminer contre toi, et tu n’en pécherais que plus vite. — Tu donnes depuis si longtemps, Timon, que, j’en ai peur, tu finiras par te donner toi-même sur papier ! — À quoi bon ces fêtes, ces pompes et ces vaines magnificences ?


TIMON.

Ah ! — si tu commences à déblatérer contre la société, — je jure de ne pas te prêter attention… — Adieu, reviens avec une musique meilleure.

Il sort.

APEMANTUS.

Soit ! — tu ne veux plus m’entendre à présent ; — eh bien, tu ne m’entendras plus ; je te fermerai — le ciel. Oh ! pourquoi faut-il que les oreilles des hommes — soient sourdes au conseil, et non à la flatterie !

Il sort.

Scène III.


[La maison d’un sénateur à Athènes.]


Entre un sénateur, des papiers à la main.

LE SÉNATEUR.

Et dernièrement cinq mille à Varron ; à Isidore, — il en doit neuf mille ; ce qui, joint aux sommes déjà prêtées par moi, — fait vingt-cinq mille… Et toujours sa fièvre — de prodigalité furieuse ! Cela ne peut durer ; cela ne durera pas. — Si j’ai besoin d’or, je n’ai qu’à voler le chien d’un mendiant, — et à le donner à Timon ; vite ce chien bat monnaie. — Si je veux vendre mon cheval et en acheter vingt autres — meilleurs, eh bien, je donne mon cheval à Timon, — sans rien demander : aussitôt donné, il me met bas sur-le-champ — un tas de chevaux excellents. Pas de portier sur le seuil, — mais un homme qui sourit et invite sans cesse — tous ceux qui passent. Cela ne peut durer. La raison — ne saurait croire solide une telle situation… Caphis ! holà ! — Caphis ! allons !


Entre Caphis.

CAPHIS.

Voici, monsieur ! quel est votre bon plaisir ?


LE SÉNATEUR.

— Mettez votre manteau, et courez chez le seigneur Timon. — Réclamez-lui mon argent ; ne vous laissez pas arrêter — par un refus évasif, ni réduire au silence par un — Recommandez-moi à votre maître débité, le chapeau — tournant dans la main droite, comme ceci… Mais dites-lui morbleu, — que mes besoins sont criants, que je suis forcé d’avoir recours — à ce qui m’appartient, que ses échéances sont — passées, — et que ma folle confiance dans son exactitude — a ruiné mon crédit. Je l’aime et l’honore, — mais je ne puis me casser les reins pour lui guérir le doigt. —Mes nécessités sont immédiates : — je ne dois plus être berné ni éconduit par des paroles, — il me faut un ravitaillement immédiat. Partez : — prenez un air très-impératif, une mine pressante, car, j’en ai peur, — dès que chaque plume aura été rendue à son aile, il ne sera plus qu’une bécasse plumée, ce seigneur Timon, — qui maintenant resplendit comme un phénix. Partez.


CAPHIS.

J’y vais, monsieur.


LE SÉNATEUR.

J’y vais, monsieur !… Eh ! emportez les billets — et tenez compte des dates.


CAPHIS.

Oui, monsieur.


LE SENATEUR.

Partez.

Ils sortent.

Scène IV.


[Dans le palais de Timon.]


Entre Flavius, une liasse de notes à la main.

FLAVIUS.

— Aucun soin, aucun frein ! Si insensé dans ses dépenses — qu’il ne veut pas s’occuper d’y faire face, — ni arrêter le cours de ses extravagances. Peu lui importe — comment les choses lui échappent ; il ne s’inquiète pas davantage — de ce qui doit lui rester. Jamais âme — ne fut si déraisonnable à force d’être bonne. — Que faire ? Il n’écoutera que quand il sera frappé. — Il faut que je lui parle ouvertement, dès son retour de la chasse. — Hélas ! hélas ! hélas ! hélas !


Entrent Caphis et les serviteurs d’Isidore et de Varron.

CAPHIS.

Bonsoir, Varron. Ah çà, — venez-vous pour de l’argent ?


LE SERVITEUR DE VARRON.

N’est-ce pas aussi ce qui vous amène ?


CAPHIS.

Oui… Et vous aussi, Isidore ?


LE SERVITEUR D’ISIDORE.

En effet.


CAPHIS.

— Puissions-nous être tous payés !


LE SERVITEUR DE VARRON.

J’en doute.


CAPHIS.

Voici le seigneur du lieu.


Entrent Timon, Alcibiade, des seigneurs, etc.

TIMON.

— Aussitôt le dîner fini, nous nous remettrons en campagne, — mon Alcibiade.

À Caphis, qui s’avance un papier à la main.

Pour moi ! Que me voulez-vous ?


CAPHIS.

— Monseigneur, voici une note de certains arrérages.


TIMON.

— Des arrérages ! d’où êtes-vous ?


CAPHIS.

D’ici, d’Athènes, monseigneur.


TIMON.

— Adressez-vous à mon intendant.


CAPHIS.

— N’en déplaise à Votre Seigneurie, il m’a remis — de jour en jour tout ce mois. — Mon maître est poussé par de graves circonstances — à réclamer son bien, et vous prie humblement — de faire honneur à votre noble caractère — en lui restituant son dû.


TIMON.

Mon honnête ami, — reviens me voir demain matin, je te prie.


CAPHIS.

— Mais, mon bon seigneur…


TIMON.

Contiens-toi, mon bon ami.


LE SERVITEUR DE VARRON, s’avançant.

— Le serviteur d’un certain Varron, mon bon seigneur.


LE SERVITEUR D’ISIDORE, s’avançant.

De la part d’Isidore : — il vous prie humblement de payer sans délai…


CAPHIS.

— Si vous saviez, monseigneur, les besoins de mon maître…


LE SERVITEUR DE VARRON.

— Ceci est dû sous peine de saisie, monseigneur, depuis six semaines et au delà.


LE SERVITEUR D’ISIDORE.

— Votre intendant m’ajourne sans cesse, monseigneur, — et je suis envoyé expressément à Votre Seigneurie.


TIMON.

Laissez-moi respirer… — Je vous en conjure, mes bons seigneurs, allez devant ; — je vous rejoins à l’instant.

Alcibiade et les seigneurs sortent.
À Flavius.

Approchez, je vous prie. — Que se passe-t-il donc ? Pourquoi suis-je assailli — par toutes ces réclamations de billets en souffrance — et de dettes arriérées, — au préjudice de mon bonheur ?


FLAVIUS, aux serviteurs des créanciers.

Excusez, messieurs, — le moment est inopportun pour cette affaire ; — ajournez vos exigences jusque après-dîner, — que je puisse faire comprendre à Sa Seigneurie — pourquoi vous n’êtes pas payés.


TIMON.

Faites cela, mes amis.

À Flavius.

— Veille à ce qu’ils soient bien traités.

Sort Timon.

FLAVIUS, aux valets.

Suivez-moi, je vous prie.

Sort Flavius.


Entrent Apemantus et un fou (14).

CAPHIS, à ses camarades.

Arrêtez, arrêtez, voici le fou qui vient avec Apemantus ; amusons-nous un peu avec eux.


LE SERVITEUR DE VARRON.

À la potence ! il va nous injurier.


LE SERVITEUR D’ISIDORE.

Peste soit de lui, le chien !


LE SERVITEUR DE VARRON, au fou.

Comment vas-tu, fou ?


APEMANTUS, au serviteur de Varron.

Est-ce que tu tiens dialogue avec ton ombre ?


LE SERVITEUR DE VARRON.

Ce n’est pas à toi que je parle.


APEMANTUS.

Non, c’est à toi-même.

Au fou.

Partons.


LE SERVITEUR D’ISIDORE, montrant Apemantus au serviteur de Varron.

Voilà déjà le fou sur ton dos.


APEMANTUS, au serviteur d’Isidore.

Non ; tu es sur tes jambes, tu n’es pas sur lui, que je sache.


CAPHIS.

Qui est le fou, à présent ?


APEMANTUS.

Celui qui le demande… Pauvres gueux, valets d’usuriers, entremetteurs entre l’or et le besoin !


TOUS LES VALETS.

Que sommes-nous, Apemantus ?


APEMANTUS.

Des ânes.


TOUS LES VALETS.

Pourquoi ?


APEMANTUS.

Parce que vous me demandez ce que vous êtes, et que vous ne vous connaissez pas vous-même… Parle-leur, fou.


LE FOU.

Comment allez-vous, messieurs ?


TOUS LES VALETS.

Grand merci, bon fou. Comment va votre maîtresse ?


LE FOU.

Elle a toujours de l’eau bouillante pour échauder des poulets comme vous… Ah ! si nous pouvions vous voir à Corinthe (15) !


APEMANTUS.

Bon ! Grand merci !


Entre un page.

LE FOU.

Tenez, voici venir le page de ma maîtresse.


LE PAGE, au fou.

Eh bien, capitaine ? que faites-vous dans cette sage compagnie ? Comment vas-tu, Apemantus ?


APEMANTUS.

Que n’ai-je une férule dans la bouche pour pouvoir te répondre utilement !


LE PAGE, tendant des papiers à Apemantus.

Je t’en prie, Apemantus, lis-moi l’adresse de ces lettres ; je ne les distingue pas.


APEMANTUS.

Tu ne sais pas lire ?


LE PAGE.

Non.


APEMANTUS.

Alors la science ne perdra pas grand’chose le jour où tu seras pendu. Ceci est pour le seigneur Timon ; ceci pour Alcibiade. Va, tu es né bâtard et tu mourras maquereau.


LE PAGE.

Toi, une chienne t’a mis bas et tu mourras de faim, comme un chien. Ne réplique pas, je me sauve.

Le page sort en courant.

APEMANTUS.

Comme tu te sauves de la vertu, à toutes jambes… Fou, j’irai avec vous chez le seigneur Timon.


LE FOU.

Me laisserez-vous là ?


APEMANTUS.

Si Timon est chez lui… Vous trois, vous servez trois usuriers.


TOUS LES VALETS.

Oui. Que ne sommes-nous servis par eux !


APEMANTUS.

Ou par moi !… Vous seriez servis aussi bien que des voleurs… par le bourreau.


LE FOU.

Êtes-vous, tous les trois, gens d’usuriers ?


TOUS LES VALETS.

Oui, fou.


LE FOU.

Il n’y a pas, je crois, d’usurier qui n’ait un fou pour serviteur. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand les gens viennent emprunter à vos maîtres, ils arrivent tristes et s’en vont gais ; mais, chez ma maîtresse, ils entrent gais et s’en vont tristes. En savez-vous la raison ?


LE VALET DE VARRON.

Je pourrais en donner une.


APEMANTUS.

Donne-la donc, que nous puissions te déclarer un putassier et un drôle ; nonobstant quoi, tu n’en seras pas moins estimé.


LE SERVITEUR DE VARRON.

Qu’est-ce donc qu’un putassier, fou ?


LE FOU.

Un fou bien vêtu, et qui te ressemble un peu. C’est un esprit : parfois, il prend les traits d’un seigneur, parfois ceux d’un légiste, parfois ceux d’un philosophe, cherchant, bourses déliées, un bijou autre que la pierre philosophale. Il a très-souvent la figure d’un chevalier. C’est un esprit qui erre généralement sous toutes les formes que l’humanité promène, de treize à quatre-vingts ans.


LE SERVITEUR DE VARRON.

Tu n’es pas tout à fait un fou.


LE FOU.

Ni toi tout à fait un sage ; autant j’ai de folie, autant tu manques de sagesse.


APEMANTUS.

Cette réponse-là est digne d’Apemantus.


TOUS LES VALETS.

Place, place ! voici le seigneur Timon.


Entrent Timon et Flavius.

APEMANTUS.

Viens avec moi, fou, viens.


LE FOU.

Je ne m’attache pas toujours à l’amant, au frère aîné, ou à la femme ; je sais parfois suivre le philosophe.

Il sort avec Apemantus.

FLAVIUS

Passez à côté, je vous prie ; je vous parlerai tout à l’heure.

Les valets sortent.

TIMON

— Vous me surprenez. Pourquoi — ne m’avez-vous plus tôt exposé pleinement ma situation ? — j’aurais pu restreindre ma dépense — dans la mesure de mes ressources.


FLAVIUS.

Vous avez refusé de m’entendre, — toutes les fois que je vous l’ai proposé.


TIMON.

Allons donc ! — peut-être choisissiez-vous quelques moments — inopportuns où je ne pouvais vous écouter ; — et vous faisiez de cette impuissance un argument — pour vous excuser.


FLAVIUS.

Ô mon bon seigneur, — bien des fois j’ai apporté mes comptes, — et les ai mis devant vous ; vous les jetiez de côté, — en disant que vous les aviez vérifiés dans mon honnêteté. — Quand en retour de quelque futile présent vous me disiez — de donner tant, je secouais la tête et je pleurais ; — en dépit même de la déférence, je vous priais — de tenir votre main plus serrée. J’ai enduré — souvent d’assez rudes réprimandes, pour — vous avoir signalé la baisse de votre fortune — et la marée toujours montante de vos dettes. Mon bien-aimé seigneur, — quoiqu’il soit trop tard, il faut enfin que vous l’appreniez : — le maximum de votre avoir ne suffirait pas — à payer la moitié de vos dettes.


TIMON.

Qu’on vende toutes mes terres.


FLAVIUS.

— Elles sont toutes engagées ; une partie est aliénée et perdue ; — et ce qui reste pourrait à peine fermer la bouche — aux créances immédiates : les créances à venir se présenteront vite. — Comment ferons-nous face à l’intérim ? et en fin — de compte que deviendrons-nous ?


TIMON.

— Mon domaine s’étendait jusqu’à Lacédémone.


FLAVIUS.

— Ô mon bon seigneur, le monde n’est qu’un mot ! — S’il dépendait de vous de le donner d’un souffle, — que vite vous l’auriez perdu !


TIMON.

Vous dites vrai.


FLAVIUS.

Si vous suspectez ma gestion, ma loyauté, — citez-moi devant les arbitres les plus rigoureux — et soumettez-moi à une enquête. J’en atteste les dieux, — quand tous nos offices étaient encombrés — de pique-assiettes avinés, quand les libations de l’ivresse — faisaient pleurer nos caves, quand toutes les salles — flamboyaient de lumière et retentissaient de musique, — je me retirais dans quelque réduit où, prodigue moi-même, — je lâchais la bonde à mes larmes.


TIMON.

Je t’en prie, assez !


FLAVIUS.

— Ciel ! disais-je, que ce seigneur est bon ! — Que de superflu des esclaves et des rustres — ont englouti cette nuit !… Qui n’est pas tout dévoué à Timon ? — qui n’offre pas son cœur, sa tête, son épée, sa force, son avoir au seigneur Timon, — à ce grand Timon, à ce noble, digne et royal Timon ?… Ah ! quand seront épuisés les fonds qui paient ces flatteries, — le souffle dont elles sont faites sera épuisé aussi. — Gagné à table, perdu à jeun ! Un nuage d’hiver amène la pluie, — et tous ces moustiques s’évanouissent.


TIMON.

Allons, ne me sermonne plus. — Mon cœur n’a jamais eu de honteuse générosité ; — j’ai donné imprudemment, jamais ignoblement. — Pourquoi pleures-tu ? manques-tu de confiance — au point de croire que je manquerai d’amis ? Rassure ton cœur ; — si je voulais puiser aux réservoirs de l’amitié, — et sonder par des emprunts le dévouement des cœurs, — je pourrais disposer des hommes et de leurs fortunes — comme je puis t’ordonner de parler.


FLAVIUS.

Puisse l’évidence bénir votre opinion !


TIMON.

— Et cette nécessité même où je suis est une élection auguste — que je regarde comme une bénédiction ; car, grâce à elle, — j’éprouverai mes amis. Vous verrez combien — vous vous méprenez sur ma fortune : je suis riche par mes amis… — Holà, quelqu’un ! Flaminius ! Servilius !


Entrent Flaminius, Servilius et autres serviteurs.

LES SERVITEURS.

Monseigneur ! monseigneur !


TIMON.

— Je vais vous expédier séparément… Vous, chez le seigneur Lucius… — Vous, chez le seigneur Lucullus ; j’ai chassé avec Son Honneur aujourd’hui même… Vous, chez Sempronius… — Recommandez-moi à leurs sympathies, je suis fier, dites-le-leur, — que l’occasion me permette de recourir à eux — pour un subside ; demandez-leur cinquante talents.


FLAMINIUS.

Vous serez obéi, monseigneur.


FLAVIUS, à part.

— Le seigneur Lucius et le seigneur Lucullus ! Humph !


TIMON, à un autre serviteur.

— Vous, monsieur, allez trouver les sénateurs ; — j’ai, par mes services envers l’État, — mérité qu’ils m’écoutent ; — dites-leur de m’envoyer à l’instant — mille talents.


FLAVIUS.

J’ai pris la liberté, — sachant que c’était la voie la plus expéditive, — de leur offrir votre seing et votre nom ; — mais tous ont secoué la tête, et je ne suis pas — revenu plus riche.


TIMON.

Est-ce vrai ? Est-ce possible ?


FLAVIUS.

— Tous répondent, à l’unisson et d’une voix unanime, — qu’ils sont maintenant au plus bas, qu’ils manquent d’argent, qu’ils ne peuvent — faire ce qu’ils voudraient… « Ils sont désolés… Vous êtes un homme honorable, — mais pourtant ils auraient souhaité… Ils ne savent, mais — il y a eu des torts… Une noble nature — peut avoir un travers… Qu’ils voudraient que tout fût bien !… C’est dommage ! » Et sur ce, prétextant des affaires sérieuses, — après avoir accompagné de regards malveillants ces phrases hachées, — avec des demi-saluts et de froids hochements de tête, — ils ont glacé la parole sur mes lèvres.


TIMON.

Ô dieu, récompensez-les ! — Je t’en prie, rassure-toi, mon cher ; chez ces vieux compères — l’ingratitude est héréditaire : — leur sang est figé, froid, il coule à peine. — S’ils ne sont pas bons, c’est faute de la bonne chaleur ; — la créature, comme elle retourne vers la terre, — s’accommode pour le voyage en devenant apathique et inerte.

À un serviteur.

— Allez chez Ventidius.

À Flavius.

Ne sois pas triste, je t’en prie, — tu es loyal et honnête, je parle franchement, — tu ne mérites aucun blâme.

Aux serviteurs.

Ventidius a dernièrement — enterré son père ; et cette mort l’a mis en possession — d’une grande fortune : quand il était pauvre, — emprisonné et à court d’amis, — je l’ai tiré d’affaire avec cinq talents. Va le saluer de ma part ; — donne-lui à entendre qu’une grave nécessité — oblige son ami à implorer la restitution — de ces cinq talents.

À Flavius.

Dès qu’on les aura, remets-les à ces gens — qui réclament leur dû. Garde-toi de dire ou de croire — que la fortune de Timon peut sombrer au milieu de ses amis.


FLAVIUS.

— Je voudrais pouvoir ne pas le croire. Cette pensée est répulsive à un bon cœur ; — généreux lui-même, il croit tous les autres généreux.

Ils sortent.

Scène V.


[Athènes. Chez Lucullus.]


Flaminius attend. Un Serviteur va à lui.

LE SERVITEUR.

Je vous ai annoncé à mon maître ; il descend.


FLAMINIUS.

Je vous remercie, monsieur.


Entre Lucullus.

LE SERVITEUR.

Voici, monseigneur.


LUCULLUS, à part.

Un des hommes du seigneur Timon !… Un cadeau, je gage. Oui cela tombe bien ; j’ai rêvé cette nuit de bassin et d’aiguière d’argent.

Haut.

Flaminius, honnête Flaminius ! Votre visite m’est fort précieuse, monsieur.

Au serviteur.

Verse-nous du vin.

Le serviteur sort.

Et comment va ce respectable, cet accompli, ce magnanime gentilhomme d’Athènes, ton très-généreux seigneur et maître ?


FLAMINIUS.

Sa santé est bonne, monsieur.


LUCULLUS.

Je suis bien aise que sa santé soit bonne, mon cher. Et qu’as-tu là sous ton manteau, mignon Flaminius ?


FLAMINIUS.

Ma foi, monsieur, c’est tout simplement une cassette vide qu’au nom de mon maître je viens supplier Votre Honneur de remplir. Ayant un besoin urgent de cinquante talents, il m’a envoyé les demander à Votre Seigneurie ; il ne doute point de votre empressement à l’assister.


LUCULLUS.

La, la, la, la ! Il ne doute point, dit-il. Hélas ! ce bon seigneur ! Quel noble gentilhomme, s’il ne tenait pas une si bonne maison ! Bien des fois j’ai dîné chez lui, et je l’ai averti ; je suis même revenu souper avec lui, tout exprès pour l’amener à dépenser moins ; mais il n’a voulu accepter aucun conseil, ni recueillir aucun avertissement de mes visites. Chaque homme a son défaut, et la libéralité est le sien ; je le lui ai dit, mais je n’ai jamais pu l’en corriger.

Le serviteur revient, apportant du vin.

LE SERVITEUR.

Selon le bon plaisir de Votre Seigneurie, voici le vin.


LUCULLUS

Flaminius, je t’ai toujours reconnu pour un sage… À ta santé !

Il vide une des deux coupes.

FLAMINIUS

Votre Seigneurie se plaît à dire cela.


LUCULLUS.

J’ai toujours remarqué en toi (c’est une justice que je te rends) un esprit souple et prompt, qui sait entendre raison et se servir de l’occasion quand l’occasion le sert : ce sont d’excellentes qualités.

Au serviteur.

Va-t’en, maraud.

Le serviteur sort.

Approche, honnête Flaminius. Ton maître est un généreux gentilhomme ; mais toi, tu es raisonnable ; et, tu as beau venir à moi, tu sais fort bien que ce n’est pas le moment de prêter de l’argent, spécialement sur la simple amitié, sans aucune garantie. Voici trois solidaires pour toi ; ferme les yeux, mon cher garçon, et dis que tu ne m’as pas vu. Adieu.


FLAMINIUS.

— Est-il possible que l’humanité change à ce point — sans que nous cessions d’être nous-mêmes ! Maudit rebut, vole — vers qui t’adore. —

Il jette l’argent que Lucullus lui a offert.

LUCULLUS.

Ah ! je vois maintenant que tu es un sot bien digne de ton maître.

Lucullus sort.

FLAMINIUS

— Puissent-elles faire nombre dans la cuve où tu dois bouillir ! — Puisses-tu être à jamais supplicié dans le métal en fusion, — ami corrompu qui n’as rien d’un ami ! — L’amitié n’a-t-elle donc au cœur qu’un lait débile — qui tourne en moins de deux nuits ! Ô Dieux, — je ressens déjà l’indignation de mon maître. Ce misérable — a encore sur l’estomac les mets de monseigneur : — devraient-ils être pour lui une nourriture succulente, — quand lui-même n’est plus que poison ! — Oh ! puissent-ils le rendre malade ! — Et quand il souffrira à mourir, puisse la part de force vitale — dont il est redevable à mon maître, servir, — non à vaincre son mal, mais à prolonger son agonie !

Il sort.

Scène VI.


[Athènes. Une place publique.]


Entre Lucius, accompagné de trois étrangers.

LUCIUS.

Qui ? le seigneur Timon ? C’est mon excellent ami et un honorable gentilhomme.


PREMIER ÉTRANGER.

Nous le savons bien, quoique nous lui soyons étrangers. Mais je puis vous dire une chose, monseigneur, que j’apprends par la rumeur publique : les belles heures du seigneur Timon sont désormais passées, et sa fortune croule sous lui.


LUCIUS.

Bah ! n’en croyez rien ; il est impossible que l’argent lui manque.


DEUXIÈME ÉTRANGER.

Pourtant, vous pouvez m’en croire, monseigneur, il n’y a pas longtemps qu’un de ses gens est allé chez le seigneur Lucullus pour lui emprunter un certain nombre de talents ; il a même insisté extrêmement, en expliquant la nécessité où se trouvait son maître, et néanmoins il a été refusé.


LUCIUS.

Comment ?


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Refusé, vous dis-je, monseigneur.


LUCIUS.

Quelle étrange chose ! Ah ! par les dieux, j’en suis tout honteux. Refuser un homme si honorable ! c’est là un acte qui l’est bien peu. Pour ma part, je dois l’avouer, j’ai reçu de lui quelques menues gracieusetés, de l’argent, de la vaisselle, des bijoux et autres bagatelles qui ne sont rien auprès de ce qu’a reçu Lucullus ; eh bien, si, au lieu de s’adresser à lui, il avait envoyé vers moi, je n’aurais jamais refusé les talents qu’il lui fallait.


Entre Servilius.

SERVILIUS, apercevant Lucius.

Par bonheur, voilà monseigneur ; je me suis mis en sueur pour trouver Son Excellence… Mon honoré seigneur…


LUCIUS.

Servilius ! Enchanté de t’avoir rencontré, mon cher… Salut !… Recommande-moi à ton honorable et vertueux maître, mon ami très-exquis.


SERVILIUS.

N’en déplaise à Votre Honneur, monseigneur vous envoie…


LUCIUS.

Ah ! que m’envoie-t-il ? — Je suis tellement attaché à ce seigneur ! il envoie toujours. Comment puis-je le remercier, dis-moi ?… Et que m’envoie-t-il à présent ?


SERVILIUS.

Il vous envoie seulement une supplique urgente, monseigneur ; il conjure Votre Seigneurie de lui avancer immédiatement un certain nombre de talents…


LUCIUS.

— Je vois que ce seigneur veut badiner avec moi ; — eût-il besoin de cinq mille talents, il les trouverait sans peine.


SERVILIUS.

— En attendant, il a besoin d’une somme bien moindre, monseigneur. — Si sa situation n’était pas grave, — je n’insisterais certes pas si chaleureusement.


LUCIUS.

— Est-ce que tu parles sérieusement, Servilius ?


SERVILIUS.

Sur mon âme, rien n’est plus vrai, monsieur.


LUCIUS.

Quelle maudite bête je suis de m’être dégarni à l’heureux moment où je pouvais me montrer honorable ! Quel malheur que j’aie acquis hier un chétif coin de terre pour perdre un tel honneur !… Servilius, par les dieux qui m’écoutent, je ne puis faire la chose : bête que je suis ! J’allais moi-même envoyer demander assistance au seigneur Timon, ces messieurs en sont témoins ; mais maintenant, pour toutes les richesses d’Athènes, je ne voudrais pas l’avoir fait. Recommandez-moi généreusement à Sa Seigneurie : j’espère que Son Honneur n’interprétera pas à mal mon impuissance à l’obliger. Dites-lui de ma part que je considère comme une de mes plus grandes afflictions, vous entendez, de ne pouvoir satisfaire un si honorable gentilhomme. Mon bon Servilius, rendez-moi le service de lui répéter mes propres paroles.


SERVILIUS.

Oui, monsieur.


LUCIUS.

— Je vous en saurai bon gré, Servilius.

Servilius sort.

— Vous disiez vrai. Timon croule effectivement. — Quand une fois on a été refusé, on ne va pas loin.

Lucius sort.

PREMIER ÉTRANGER.

— Observez-vous ceci, Hostillius ?


DEUXIÈME ÉTRANGER.

— Oui, trop bien.


PREMIER ÉTRANGER.

Voilà bien — le cœur du monde : tous les flatteurs — sont justes de cet acabit. Appelez donc votre ami — celui qui mange au même plat que vous ! À ma connaissance, — Timon a été un père pour ce seigneur. — Il a de sa bourse maintenu le crédit, — soutenu le train de Lucius : les gages mêmes de ses gens — ont été payés des deniers de Timon. Lucius ne boit jamais — sans avoir sur ses lèvres l’argent de Timon. — Et pourtant (Oh ! que l’homme est monstrueux — quand il apparaît sous la forme de l’ingrat !) — il refuse un secours moins coûteux à sa bourse — qu’une aumône à la bourse d’un homme charitable.


TROISIÈME ÉTRANGER.

— La religion en gémit.


PREMIER ÉTRANGER.

Pour ma part, — je n’ai jamais goûté les bienfaits de Timon ; — jamais il ne m’a accablé de ses bontés — pour faire de moi son ami. Eh bien, je déclare, — par déférence pour un si noble cœur, pour une vertu si illustre, — pour une conduite si honorable, — s’il s’était adressé à moi dans ses nécessités, — je me serais considéré comme tenant de lui tout mon bien, — et je lui en aurais restitué la plus belle moitié, — tant j’aime son caractère. Mais, je le vois, — les hommes doivent apprendre désormais à se passer de pitié ; — car l’égoïsme prévaut sur la conscience.

Ils sortent.

Scène VII.


[Une place publique.]


Entrent Sempronius et un Serviteur de Timon.

SEMPRONIUS.

— Humph ! doit-il m’importuner moi, plutôt que tous les autres ! — Il aurait pu recourir à Lucius ou à Lucullus ; — et puis il y a Ventidius qui est riche, lui aussi, — et qu’il a libéré de prison. Tous trois — lui doivent leur fortune.


LE SERVITEUR.

Ô mon seigneur, — tous trois ont été éprouvés et reconnus de mauvais aloi ; car — tous trois l’ont refusé.


SEMPRONIUS.

Comment ! ils l’ont refusé ! — Ventidius et Lucullus l’ont refusé, — et il s’adresse à moi. Tous trois !… Humph !… — Voilà qui dénote en lui bien peu d’amitié ou de jugement ! — Devrais-je être son pis-aller ? Ses amis, comme des médecins, — l’abandonnent successivement, et il faut que je me charge de la cure. — Il m’a fait là une grave offense et j’en suis fâché ; — il aurait pu savoir ce qui m’est dû ; je ne vois pas pourquoi — sa détresse ne m’a pas sollicité le premier ; — car, en conscience, je suis le premier — qui ait reçu de lui des présents ; — il me place donc assez bas dans son estime — pour ne compter qu’en dernier sur ma gratitude ! Fi ! — c’en serait assez pour m’exposer à la risée générale, et me faire traiter d’imbécile parmi les seigneurs. — J’aurais voulu, pour trois fois cette somme, — qu’il eût rendu justice à mon cœur en s’adressant d’abord à moi, — si grande était mon ardeur à l’obliger. Mais maintenant retourne près de lui, — et à la froide réplique des autres ajoute cette réponse : — « Qui ravale mon honneur ne verra point mon argent ! »

Il sort.

LE SERVITEUR.

Excellent ! Votre Seigneurie est d’une édifiante scélératesse !… Le diable ne s’est guère douté de ce qu’il faisait en rendant l’homme fourbe ; il s’est réhabilité ; et je suis convaincu qu’à la fin les vilenies humaines le feront paraître innocent ! Comme ce seigneur s’évertue à blanchir sa noirceur ! Il prend exemple de la vertu pour faire le mal, comme ces hommes qui, sous le voile d’un zèle ardent, mettraient en feu des royaumes entiers ! — Son dévouement tout politique est de la même nature. — C’est en lui que mon maître espérait le plus ; maintenant tous l’ont abandonné, — tous, excepté les dieux. Maintenant ses amis sont morts, — ses portes qui ne connurent jamais les verrous, — durant tant d’années prospères, doivent servir maintenant — à sauvegarder la liberté de leur maître. — Et voilà à quoi l’a réduit toute sa libéralité ! — Qui n’a pu garder l’argent doit garder la maison.

Il sort.

Scène VIII.


[Dans le palais de Timon.]


Entrent deux Serviteurs de Varron et le Serviteur de Lucius ; ils rencontrent Titus, Hortensius et autres valets de créanciers qui attendent l’arrivée de Timon.

UN SERVITEUR DE VARRON.

— Heureuse rencontre ! Bonjour, Titus et Hortensius.


TITUS.

— Bonjour, aimable Varron.


HORTENSIUS.

Lucius ! — Quoi ! nous nous rencontrons ici !


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Oui-dà, et je crois — que le même objet nous y appelle tous ; car le mien, — c’est de l’argent.


TITUS.

C’est aussi le leur et le nôtre.


Entre Philotus.

UN SERVITEUR DE VARRON.

Et messire — Philotus aussi !


PHILOTUS.

Le bonjour à tous !


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Bienvenu, cher confrère. — Quelle heure croyez-vous qu’il soit ?


PHILOTUS.

Environ neuf heures.


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

— Déjà !


PHILOTUS.

Monseigneur ne s’est pas encore montré ?


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Pas encore.


PHILOTUS.

— Cela m’étonne ; il avait coutume de briller dès sept heures.


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

— Oui, mais les jours sont devenus plus courts avec lui. — Vous devez considérer que la carrière du prodigue — ressemble à celle du soleil, sauf qu’elle ne se recommence pas. — Je crains bien — que la bourse du seigneur Timon ne soit au plus fort de l’hiver ; — je veux dire qu’on pourrait y plonger bien avant sans — en tirer grand’chose.


PHILOTUS.

J’ai la même crainte que vous.


TITUS.

— Je vais vous faire observer un fait étrange.

À Hortensius.

— Votre maître vous envoie chercher de l’argent.


HORTENSIUS.

Oui, rien de plus vrai.


TITUS.

— Eh bien, il porte encore les bijoux que lui a donnés Timon, — et dont je viens réclamer le payement.


HORTENSIUS.

— J’obéis à contre-cœur.


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Remarquez, chose étrange, — que Timon dans ce cas paie plus qu’il ne doit : — c’est juste comme si votre maître lui faisait demander le paiement — des riches joyaux qu’il porte lui-même.


HORTENSIUS.

— Ce message me répugne, les dieux m’en sont témoins. — Je sais que mon maître a dépensé l’argent de Timon, — et l’ingratitude aujourd’hui rend cet acte pire qu’un vol.


PREMIER SERVITEUR DE VARRON.

— Oui. Ma créance est de trois mille couronnes, et la vôtre ?


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

De cinq mille.


PREMIER SERVITEUR DE VARRON.

— C’est une grosse somme : à en juger par les chiffres, — votre maître avait plus de confiance en Timon que le mien ; — autrement leurs créances eussent certes été égales.


Entre Flaminius.

TITUS.

Un des hommes du seigneur Timon !


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Flaminius !… Monsieur, un mot ! Dites-moi, monseigneur est-il prêt à paraître ?


FLAMINIUS.

Non, vraiment, il n’est pas prêt.


TITUS.

Nous attendons Sa Seigneurie ; veuillez le lui signifier.


FLAMINIUS.

Je n’ai pas besoin de le lui dire : il sait que vous n’êtes que trop exacts.

Flaminius sort.


Passe Flavius, le visage enveloppé dans son manteau.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.

— Hé ! n’est-ce pas son intendant qui passe ainsi emmitouflé ? — Il disparaît dans un nuage : appelez-le, appelez-le.


TITUS, élevant la voix.

— Écoutez donc, monsieur !


PREMIER SERVITEUR DE VARRON.

Permettez, monsieur.


FLAVIUS.

— Que me voulez-vous, mon ami ?


TITUS.

— Monsieur, nous attendons ici certaine somme.


FLAVIUS.

Oui-dà, — si cette somme était aussi certaine que votre attente, — on pourrait compter dessus. — Que ne présentiez-vous vos mémoires et vos comptes, quand vos perfides maîtres mangeaient à la table du mien ? — Alors ils pouvaient sourire et s’accommoder à ses dettes : — ils en prélevaient l’intérêt — de leurs dents gloutonnes. Vous perdez vos peines à me presser ainsi ; — laissez-moi passer tranquillement. — Sachez que mon maître et moi nous en avons fini : — nous n’avons plus rien, moi à compter, lui à dépenser.


LE SERVITEUR.

— Soit, mais cette réponse-là ne peut pas servir.


FLAVIUS.

— Si elle ne le peut, elle est moins vile que vous ; — car vous servez des coquins.

Il sort.

PREMIER SERVITEUR DE VARRON.

Comment ? que marmonne-là monsieur le congédié ?


DEUXIÈME SERVITEUR DE VARRON.

Qu’importe ! il est pauvre, et c’est un châtiment suffisant. Qui a plus droit de parler ouvertement que celui qui n’a pas de maison où reposer sa tête ? Libre à eux de déblatérer contre les palais.


Entre Servilius.

TITUS.

Oh ! voici Servilius ; enfin nous allons avoir une réponse.


SERVILIUS.

Si vous pouviez consentir, messieurs, à revenir dans un autre moment, je vous serais grandement obligé ; car, sur mon âme, monseigneur est prodigieusement enclin à la mauvaise humeur. La sérénité de son caractère l’a abandonné ; il est gravement indisposé et il garde la chambre.


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

— Beaucoup gardent la chambre qui ne sont pas malades ; — et, s’il est aussi sérieusement indisposé, — raison de plus, à mon avis, pour qu’il paie ses dettes : — il n’en ira que plus allégé vers les dieux.


SERVILIUS.

Dieux bons !


TITUS.

— Nous ne pouvons nous contenter de cette réponse, monsieur.


FLAMINIUS, de l’intérieur.

— Servilius ! au secours !… Monseigneur ! monseigneur !


Entre Timon, dans un accès de rage : Flaminius le suit.

TIMON.

— Quoi ! mes portes s’opposent à mon passage ! — J’ai toujours été libre et il faut que ma maison — soit pour moi une entrave ennemie, une geôle ! Le lieu que j’ai tant fêté doit maintenant, comme toute l’humanité, me montrer un cœur de fer !


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Maintenant, aborde-le, Titus.


TITUS, présentant un papier à Timon.

Monseigneur, voici ma note.


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Voici la mienne !


LE SERVITEUR D’HORTENSIUS.

Et la mienne, monseigneur !


LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.

Et les nôtres, monseigneur.


PHILOTUS.

Toutes nos notes !


TIMON.

Assommez-moi en m’en rompant la tête.


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Hélas ! monseigneur.


TIMON.

Monnoyez mon cœur.


TITUS.

La mienne est de cinquante talents.


TIMON.

Partagez-vous mon sang.


LE SERVITEUR DE LUCIUS.

Cinq mille écus, monseigneur.


TIMON.

Cinq mille gouttes paieront cela… Et la vôtre ? Et la vôtre ?


PREMIER SERVITEUR DE VARRON.

Monseigneur…


DEUXIÈME SERVITEUR DE VARRON.

Monseigneur…


TIMON.

Déchirez-moi, prenez-moi, et que les dieux vous confondent !

Il sort.

HORTENSIUS.

Ma foi, je vois que nos maîtres peuvent souhaiter le bonsoir à leur argent ; ces dettes-là peuvent bien être regardées comme désespérées, car le débiteur est un forcené.

Ils sortent.


Rentrent Timon et Flavius.

TIMON.

Ils m’ont mis hors d’haleine, les misérables ! — Créanciers ! démons !


FLAVIUS.

Mon cher seigneur…


TIMON, après une pause.

Si je faisais cela ?


FLAVIUS.

Monseigneur…


TIMON.

Oui, faisons-le… Mon intendant !


FLAVIUS.

Me voici, monseigneur.


TIMON.

À merveille ! Va convier de nouveau tous nos amis, — Lucius, Lucullus et Sempronius : tous ! — Je veux encore une fois festoyer ces drôles.


FLAVIUS.

Ô monseigneur, — c’est l’égarement qui vous fait parler ; — il ne reste pas de quoi garnir — une table modeste.


TIMON.

Ne t’en inquiète pas ; va, — je te le commande. Invite-les tous ; fais entrer — ce flot de coquins une fois de plus ; mon cuisinier et moi, nous pourvoirons à tout.

Ils sortent.

Scène IX.


[La salle du sénat à Athènes.]


Le sénat est assemblé. Entrent Alcibiade et sa suite.

PREMIER SÉNATEUR.

Monseigneur, vous avez ma voix ; le forfait est sanglant ; — il est nécessaire qu’il meure. — Rien n’enhardit le crime autant que la pitié.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— C’est très-vrai. La loi doit l’écraser.


ALCIBIADE.

— Je souhaite au sénat l’honneur, la santé et la compassion !


PREMIER SÉNATEUR.

— Qu’y a-t-il, capitaine ?


ALCIBIADE.

— J’invoque vos vertus en humble suppliant ; — car la pitié est la vertu de la justice, — que les tyrans seuls exercent cruellement. — Il a plu au temps et à la fortune d’accabler, — un mien ami qui, dans un moment d’effeurescence, — a transgressé la loi, abîme sans fond — pour l’imprudent qui s’y plonge. À part cette fatalité, c’est un homme — doué des plus belles vertus. — Son action n’est entachée d’aucune lâcheté : — circonstance honorable qui rachète sa faute. — C’est avec une noble furie et une légitime ardeur — que voyant sa réputation mortellement atteinte, — il s’est retourné contre son ennemi ; — avant de déchaîner sa colère, il l’avait contenue, avec la froide et impassible modération — d’un homme qui soutient un argument.


PREMIER SÉNATEUR.

— Vous avancez un paradoxe par trop hasardeux, — en essayant d’embellir une si laide action : — votre éloquence laborieuse semble s’évertuer — à dignifier le meurtre, en élevant à la hauteur de la valeur — une humeur querelleuse qui, en réalité, — n’est qu’une valeur bâtarde, venue au monde — au moment où sont nées les factions et les sectes. — Le véritable vaillant est celui qui sait supporter sagement — ce que la bouche humaine peut exhaler de pire, — qui fait de l’outrage — comme un vêtement extérieur et le porte avec indifférence, — qui jamais ne sacrifie son cœur à ses injures — au point de le compromettre. — Si l’outrage est un mal qui nous entraîne au meurtre, — quelle folie de hasarder sa vie pour un mal !


ALCIBIADE.

— Monseigneur…


PREMIER SÉNATEUR.

Vous ne parviendrez pas à atténuer ces grands crimes. — Le courage n’est pas de se venger, mais de souffrir.


ALCIBIADE.

— Alors, messeigneurs, veuillez me pardonner — si je parle en capitaine. — Pourquoi les hommes s’exposent-ils follement dans les batailles, — et n’endurent-ils pas toutes les menaces ? Que ne s’endorment-ils sur le danger — et ne se laissent-ils couper la gorge par l’ennemi — sans riposter ? S’il y a — tant de courage à souffrir, qu’allons-nous faire — en campagne ? Eh ! nous sommes moins braves que les femmes — qui restent au logis, si le mérite est de souffrir ; — l’âne est un meilleur capitaine que le lion ; — le félon, chargé de fers, est plus sage que le juge, — si la sagesse est dans la patience. Ô messeigneurs, — soyez aussi miséricordieux, aussi bons que vous êtes puissants. — Qui pourrait ne pas condamner une violence commise de sang-froid ? — Tuer est, j’en conviens, le suprême excès du crime ; — mais tuer pour se défendre est un acte légitime absous par l’indulgence. — Se mettre en colère est une impiété, — mais quel est l’homme qui n’est jamais en colère ? — Pesez son crime avec cette pensée.


SECOND SÉNATEUR.

— Vous murmurez en vain.


ALCIBIADE.

En vain ? Les services qu’il a rendus — à Lacédémone et à Byzance — suffiraient à suborner ceux qui veulent sa mort.


PREMIER SÉNATEUR.

Comment cela ?


ALCIBIADE.

— Eh bien, je dis, messeigneurs, qu’il a rendu de brillants services — et qu’il a tué sur le champ de bataille nombre de vos ennemis. — Avec quelle valeur il s’est conduit — dans le dernier combat ! Que de coups il a portés !


DEUXIÈME SÉNATEUR.

— Et que de dépouilles aussi il a emportées ! — C’est un suppôt d’orgie ; il a un vice — qui trop souvent noie sa raison et fait sa valeur prisonnière. — À défaut d’autres ennemis, celui-là seul suffirait — pour l’accabler. Dans cette fureur bestiale, — on l’a vu commettre maint outrage — et provoquer les querelles. Nous en sommes convaincus, — son existence est un opprobre et son ivrognerie un danger.


PREMIER SÉNATEUR.

— Il mourra.


ALCIBIADE.

Sort cruel ! il aurait pu mourir à la guerre ! — Messeigneurs, si vous êtes indifférents aux qualités de cet homme — qui avec son bras droit pourrait racheter son existence — sans devoir rien à personne, eh bien, pour vous décider, — prenez mes services et joignez-les aux siens. — Et puisque votre âge vénérable, je le sais, aime les garanties, — je fais de mes victoires, de ma gloire tout entière, le gage de sa rédemption. — Si, pour ce crime, il doit sa vie à la loi, — eh bien, qu’il la donne à la guerre avec son sang généreux. — Car si la loi est rigoureuse, rigoureuse aussi est la guerre.


PREMIER SÉNATEUR.

— Nous sommes pour la loi : il mourra. N’insistez plus — sous peine de notre déplaisir. Ami ou frère, — qui répand le sang d’autrui forfait le sien.


ALCIBIADE.

— Faut-il donc qu’il en soit ainsi ! Non, cela ne se peut pas. Messeigneurs, — je vous en conjure, reconnaissez-moi.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

Comment ?


ALCIBIADE.

— Rappelez-vous qui je suis.


TROISIÈME SÉNATEUR.

Qu’est-ce à dire ?


ALCIBIADE.

— Je dois croire que l’âge m’a fait oublier de vous ; — autrement, je ne serais pas réduit à la honte — d’implorer vainement une grâce aussi simple. — Vous rouvrez mes blessures.


PREMIER SÉNATEUR.

Osez-vous braver notre colère ? — Elle a le parler bref, mais le bras long : — nous te bannissons à jamais.


ALCIBIADE.

Me bannir ! — Bannissez donc votre imbécillité ; bannissez donc l’usure — qui rend le sénat hideux.


PREMIER SÉNATEUR.

— Si, après deux soleils, Athènes te possède encore, — attends de nous un jugement plus accablant. Quant à lui, pour ne pas irriter notre humeur, — il sera exécuté sur-le-champ.

Sortent les sénateurs.

ALCIBIADE.

— Puissent les dieux vous laisser vieillir assez pour que vous deveniez — de vivants squelettes, horribles à tous les regards ! — Je suis éperdu de rage. J’ai tenu à distance leurs ennemis, — tandis qu’eux comptaient leur monnaie et prêtaient leur argent à gros intérêts ; moi, — je ne me suis enrichi que de larges blessures… Et voilà pour moi le résultat ! — Voilà le baume que ce sénat usurier — verse sur les blessures d’un capitaine ! Oui, le bannissement ! — Eh bien, je n’en suis pas mécontent ; je ne hais point d’être banni ; — ce sera pour mon ressentiment et ma fureur un digne motif — de frapper Athènes. Je vais soulever — mes troupes mécontentes et gagner les cœurs. — Il y a honneur à lutter contre des forces supérieures. — Les soldats ne doivent pas plus que les dieux endurer les offenses.

Il sort.

Scène X.


[Une salle magnifique dans le palais de Timon.]


Musique. Tables préparées. Gens de service allant et venant.


Entrent plusieurs seigneurs par des portes différentes.

PREMIER SEIGNEUR.

Je vous souhaite le bonjour, monsieur.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Je vous le souhaite également. Je pense que ce noble seigneur n’a fait que nous éprouver l’autre jour.


PREMIER SEIGNEUR.

Cette réflexion occupait mes pensées, quand nous nous sommes rencontrés. J’espère qu’il n’est point aussi bas que pouvait le faire supposer cette tentative auprès de ses différents amis.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Certes, il ne l’est point, à en juger par cette nouvelle fête.


PREMIER SEIGNEUR.

Je devrais le croire. Il m’a envoyé une invitation pressante que des motifs graves m’ont forcé de décliner ; mais il m’a si impérieusement conjuré qu’il m’a fallu paraître.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Je me devais pareillement à une importante affaire, mais il n’a pas voulu entendre mes excuses.Je suis bien fâché de m’être trouvé à court d’argent, quand il a envoyé m’en emprunter.


PREMIER SEIGNEUR.

Moi, je suis affligé du même regret, en voyant comment tournent les choses.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Chacun ici est comme vous. Combien désirait-il vous emprunter ?


PREMIER SEIGNEUR.

Mille pièces d’or.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Mille pièces d’or !


PREMIER SEIGNEUR, au troisième seigneur.

Et combien à vous ?


TROISIÈME SEIGNEUR.

— Monsieur, il m’a envoyé… Le voici qui vient.


Entrent Timon et sa suite.

TIMON, aux deux premiers seigneurs.

À vous de tout cœur, mes deux gentilshommes… Et comment vous portez-vous ?


PREMIER SEIGNEUR.

Le mieux du monde, quand nous savons que vous allez bien, seigneur.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

L’hirondelle ne suit pas l’été plus volontiers que nous ne suivons Votre Seigneurie.


TIMON, à part.

Et ne fuit pas l’hiver plus volontiers. Les hommes sont des oiseaux de passage.

Haut.

Messieurs, notre dîner ne vous dédommagera pas de cette longue attente. Pour le moment, rassasiez vos oreilles de musique, si le son de la trompette n’est pas pour elles un menu trop rude. Nous nous mettrons à table tout à l’heure.


PREMIER SÉNATEUR.

J’espère que Votre Seigneurie ne me garde pas rancune pour lui avoir renvoyé son messager les mains vides.


TIMON.

Oh ! messire, que cela ne vous tourmente pas.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Mon noble seigneur !


TIMON.

Ah ! comment va, mon digne ami ?

On apporte le banquet.

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Mon très-honorable seigneur, c’est une honte qui me navre de m’être trouvé si pauvre et si gueux, le jour où Votre Seigneurie a envoyé chez moi.


TIMON.

N’y pensez plus, messire.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Si vous aviez envoyé seulement deux heures plus tôt !


TIMON.

Ne troublez pas de ce regret la sérénité de votre mémoire.

À ses gens.

Allons, servez tout à la fois.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Tous les plats couverts ?


PREMIER SEIGNEUR.

Chère de roi, je vous le garantis !


TROISIÈME SEIGNEUR.

Sans doute, tout ce que peuvent fournir l’argent et la saison.


PREMIER SEIGNEUR, au troisième.

Comment allez-vous ? Quelles nouvelles ?


TROISIÈME SEIGNEUR.

Alcibiade est banni : l’avez-vous ouï dire ?


PREMIER ET DEUXIÈME SEIGNEURS.

Alcibiade banni ?


TROISIÈME SEIGNEUR.

Oui, la chose est sûre.


PREMIER SEIGNEUR.

Comment ? comment ?


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Pourquoi, je vous prie ?


TIMON.

Mes dignes amis, voulez-vous approcher ?


TROISIÈME SEIGNEUR.

Je vous en dirai bientôt davantage. Voici devant nous un noble festin.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

C’est toujours l’ancien homme.


TROISIÈME SEIGNEUR.

Cela durera-t-il ? cela durera-t-il ?


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Cela dure encore ; mais avec le temps il se peut…


TROISIÈME SEIGNEUR.

Je conçois.


TIMON.

Que chacun aille à son tabouret avec l’ardeur dont il courrait aux lèvres de sa maîtresse : le menu sera le même à toutes les places. Ne faites pas de ceci un banquet officiel, où les plats refroidissent en attendant qu’on soit d’accord sur la préséance… Asseyez-vous, asseyez-vous. Les dieux réclament nos actions de grâces :

« Ô vous, augustes bienfaiteurs, semez la reconnaissance dans notre société. Faites-vous prôner pour vos dons ; mais gardez-en toujours en réserve, si vous voulez ne pas voir vos divinités méprisées. Prêtez assez à chacun pour que nul n’ait besoin de prêter à autrui ; car, si vos déités étaient réduites à emprunter aux hommes, les hommes renieraient les dieux… Faites que le repas soit plus aimé que l’homme qui le donne ! Que toujours dans une assemblée de vingt hommes il y ait une vingtaine de scélérats ! Que, sur douze femmes qui s’assoient à table, une douzaine soient… ce qu’elles sont ! Tirez vengeance de tous, ô dieux ! Frappez les sénateurs d’Athènes, ainsi que la lie du peuple, en faisant servir leurs vices mêmes à leur destruction. Quant à mes amis ici présents, comme ils ne me sont rien, ne les bénissez en rien : je les convie au néant. »

Enlevez les couvercles, chiens, et lapez.

Les convives découvrent les plats qui sont pleins d’eau chaude.

QUELQUES CONVIVES.

Que veut dire Sa Seigneurie ?


D’AUTRES CONVIVES.

Je ne sais pas.


TIMON.

— Puissiez-vous ne jamais assister à un meilleur festin, — vous tous amis de bouche !… Fumée et eau tiède, — voilà toute votre valeur. Ceci est l’adieu de Timon : — englué et souillé par vous de flatteries, — il s’en lave en vous éclaboussant le visage — de votre infamie fumante !

Il leur jette de l’eau chaude à la figure.

Vivez longtemps abhorrés, — parasites souriants, caressants, détestables ! — destructeurs courtois, loups affables, ours doucereux, — bouffons de la fortune, amis de l’assiette, mouches de la saison, — complaisants du chapeau et du genou, dévouements vaporeux, automates de la minute ! — Que les maladies innombrables de l’homme et de la bête — vous couvrent de leur lèpre !… Quoi ! tu l’en vas, toi ! — Doucement !… prends ta potion d’abord !… Toi aussi ! toi aussi !…

Il jette les plats à la tête des convives et les chasse l’un après l’autre.

— Arrête, je veux te prêter de l’argent, non t’en emprunter. — Quoi ! tous en fuite ! Que désormais il n’y ait plus de fête — où un scélérat ne soit le bienvenu. — Maison, brûle ; Athènes, croule. Que désormais soient voués à la haine — de Timon l’homme et l’humanité !

Il sort.


Rentrent plusieurs des seigneurs et des sénateurs.

PREMIER SEIGNEUR.

Eh bien, messeigneurs ?


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Comment qualifiez-vous cette fureur du seigneur Timon ?


TROISIÈME SEIGNEUR.

Morbleu ! avez-vous vu ma toque ?


QUATRIÈME SEIGNEUR.

J’ai perdu ma robe.


TROISIÈME SEIGNEUR.

Ce seigneur n’est qu’un fou que le caprice seul gouverne. L’autre jour il m’a donné un joyau, et aujourd’hui il le fait sauter de mon chapeau… Avez-vous vu mon joyau ?


QUATRIÈME SEIGNEUR.

Avez-vous vu ma toque ?


DEUXIÈME SEIGNEUR.

La voici.

Il ramasse sa toque.

QUATRIÈME SEIGNEUR.

Ci-gît ma robe.

Il ramasse sa robe.

PREMIER SEIGNEUR.

Ne restons pas céans.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Le seigneur Timon est fou.


TROISIÈME SEIGNEUR.

Je le sens à mes os.


QUATRIÈME SEIGNEUR.

— Un jour il nous envoie des diamants, un autre jour des pierres.

Ils sortent (16).

Scène XI.


[Sous les murs d’Athènes.]


Entre Timon.

TIMON.

— Que je te jette un dernier regard, ô muraille — qui renfermes ces loups ! Abîme-toi dans la terre, — et ne défends plus Athènes. Matrones, devenez impudiques ! — Enfants, perdez l’obéissance ! Esclaves et fous, — arrachez de leur banc les sénateurs, graves et ridés, — et administrez à leur place ! Offrez-vous à l’instant — aux cloaques publics, virginités adolescentes ! — Faites la chose sous les yeux de vos parents ! Banqueroutiers, tenez bon ; — et plutôt que de rendre, tirez le couteau — et coupez la gorge à vos créanciers ! Serviteurs forcés, volez ! — Vos graves maîtres sont des filous en grand — qui pillent de par la loi. Servante, au lit de ton maître ! — Ta maîtresse est du bordel. Fils de seize ans, — arrache à ton vieux père impotent sa béquille rembourrée — pour lui faire sauter la cervelle ! Piété, scrupule, — dévotion aux dieux, paix, justice, vérité, — déférence domestique, repos des nuits, bon voisinage, — instruction, mœurs, métiers et professions, — hiérarchies, rites, coutumes et lois, — perdez-vous dans le désordre de vos contraires ; — et vive le chaos ! Fléaux contagieux à l’homme, — accumulez vos plus terribles fièvres pestilentielles — sur Athènes, mûre pour la ruine ! Toi, froide sciatique, — estropie nos sénateurs ; que leurs membres perclus — clochent comme leurs mœurs ! Luxure et libertinage, — infiltrez-vous dans l’esprit et jusque dans la moelle de notre jeunesse, — en sorte qu’elle puisse nager contre le courant de la vertu — et se noyer dans la débauche ! Gales et pustules, — semez vos germes au cœur de tous les Athéniens pour qu’ils en récoltent — une lèpre universelle ! Puisse l’haleine infecter l’haleine, — afin que leur société, comme leur amitié, — ne soit plus que poison ! Je n’emporterai de toi — que ce dénûment, ô ville détestable ! — Garde-le aussi pour toi, avec mes malédictions multipliées !… — Timon s’en va dans les bois ; il y trouvera — la bête malfaisante plus bienfaisante que l’humanité. — Puissent les dieux (vous m’entendez tous, dieux bons !) confondre — les Athéniens au dedans comme au dehors de ces murs ! — Puissent-ils permettre que Timon voie croître avec ses années sa haine — pour toute la race des hommes grands et petits ! — Amen !

Il sort.

Scène XII.


[Athènes. Dans le palais de Timon.]


Entre Flavius, avec deux ou trois serviteurs.

PREMIER SERVITEUR.

Savez-vous, maître intendant, où est notre maître ? — Sommes-nous perdus ? congédiés ? ne reste-t-il rien ?


FLAVIUS.

— Hélas ! mes amis, que puis-je vous dire ? — J’en atteste les dieux justes, — je suis aussi pauvre que vous.


PREMIER SERVITEUR.

Une telle maison ruinée ! — un si noble maître tombé ! Tout disparu ! et pas — un ami pour prendre sa fortune par le bras et — l’accompagner !


SECOND SERVITEUR.

De même que nous tournons le dos — à notre camarade à peine jeté dans sa fosse, — de même ses familiers s’éloignent tous de sa fortune ensevelie, — en lui jetant leurs protestations creuses — comme des bourses vides ; et lui, ce pauvre être, — exposé misérablement à l’air, — abandonné par tous à sa pauvreté pestiférée, — erre isolé comme l’opprobre… Voici encore de nos camarades.


Entrent d’autres serviteurs.

FLAVIUS.

— Tous ustensiles brisés d’une maison ruinée !


TROISIÈME SERVITEUR.

— Nos cœurs n’en portent pas moins la livrée de Timon, — je le vois à nos visages. Nous sommes encore camarades — au service de la douleur. Notre barque fait eau ; — et nous pauvres matelots, debout sur le pont défaillant, — nous écoutons gronder les vagues, forcés de nous séparer — tous dans l’océan de la vie.


FLAVIUS.

Chers compagnons, — je veux partager avec vous tous le reste de mon avoir. — Où que nous nous retrouvions, au nom de Timon, — soyons toujours camarades, et disons-nous en secouant la tête, — comme pour sonner le glas de la fortune de notre maître : — Nous avons vu des jours meilleurs.

Leur distribuant de l’argent.

Que chacun prenne sa part. — Voyons, tendez tous les mains. Plus un mot ! — Nous nous séparons pauvres d’argent, mais riches de douleur.

Les serviteurs sortent.

— Oh ! la terrible détresse que nous apporte la splendeur ! — Qui ne souhaiterait d’être exempt de richesses, — quand l’opulence mène à la misère et au mépris ? — Qui voudrait de cette splendeur dérisoire, de cette existence — ou l’amitié n’est qu’un rêve, — de ce faste et de tout cet apparat — peints du même vernis que tant de faux amis ! — Pauvre honnête homme accablé par son propre cœur, — perdu par sa bonté ! Étrange et rare nature — dont le plus grand crime est d’avoir fait trop de bien ! — Qui osera désormais être à moitié aussi généreux, — puisque la bonté qui fait les dieux ruine les hommes ?… — Maître bien-aimé qui n’as été béni que pour être maudit, — riche que pour être misérable, ta grande fortune — est devenue ta suprême affliction. Hélas ! ce bon seigneur ! — il s’est arraché furieux à cette terre ingrate — de monstrueux amis ; — et il n’a aucun moyen de soutenir — ou de gagner sa vie. — Je vais aller à sa recherche. J’ai toujours servi sa fantaisie de tout mon dévouement. — Tant que j’aurai de l’or, je resterai son intendant.

Il sort (17).

Scène XIII.


[Dans les bois.]


Entre Timon, une bêche à la main.

TIMON.

— Ô soleil, générateur bienfaisant, dégage de la terre — une humidité pestilentielle, et infecte l’air qu’on respire — sous l’orbe de ta sœur (18) ! Deux Jumeaux sortent de la même matrice ; — pour eux la conception, la gestation, la naissance — ont été presque identiques ; eh bien, dotez-les de fortunes diverses : — le plus grand méprisera le plus petit. La créature, — qu’assiègent toutes les calamités, ne peut supporter une grande fortune — sans mépriser la créature. — Élevez-moi ce mendiant, abaissez-moi ce seigneur : — au patricien s’attachera le dédain héréditaire, — au mendiant la dignité native. — La pâture engraisse l’animal — qu’amaigrit la disette. Qui osera, qui osera — se lever dans la loyauté de son âme — et dire : cet homme est un flatteur ? S’il l’est, — tous le sont : car chaque degré de l’échelle sociale — est exalté par le degré inférieur : le cuistre savant — se prosterne devant l’imbécile cousu d’or. Tout est oblique : — rien n’est droit dans nos natures maudites, — si ce n’est la franche infamie. Honnies soient donc — toutes les fêtes, les sociétés, les cohues humaines ! — Timon méprise son semblable comme lui-même ! — Que la destruction enserre l’humanité !

Il bêche la terre.

Terre, donne-moi des racines. — Et s’il en est qui réclament de toi davantage, flatte leur goût — avec tes poisons les plus violents… Que vois-je là ? — De l’or ! ce jaune, brillant et précieux métal ! Non, dieux bons ! — je ne fais pas de vœux frivoles : des racines, cieux sereins ! — Ce peu d’or suffirait à rendre blanc, le noir ; beau, le laid ; — juste, l’injuste ; noble, l’infâme ; jeune, le vieux ; vaillant, le lâche. — Ah ! dieux, à quoi bon ceci ? Qu’est-ce ceci, dieux ? Eh bien, — ceci écartera de votre droite vos prêtres et vos serviteurs ; ceci arrachera l’oreiller du chevet des malades (19). Ce jaune agent — tramera et rompra les vœux, bénira le maudit, — fera adorer la lèpre livide, placera les voleurs, — en leur accordant titre, hommage et louange, — sur le banc des sénateurs ; c’est ceci — qui décide la veuve éplorée à se remarier. — Celle qu’un hôpital d’ulcérés hideux — vomirait avec dégoût, ceci l’embaume, la parfume, — et lui fait un nouvel avril… Allons poussière maudite, — prostituée à tout le genre humain, qui mets la discorde — dans la foule des nations, je veux te rendre — ta place dans la nature.

Bruit lointain d’une marche militaire.

Ha ! un tambour !… Si vivace que tu sois, — je vais t’enterrer… Voleuse endurcie, tu iras — dans un lieu inaccessible à tes goutteux receleurs… — Pourtant laisse-moi des arrhes.

Il prend une poignée d’or et enfouit le reste.


Alcibiade entre au son du tambour et des fifres, dans un appareil militaire ; Phryné et Timandra l’accompagnent.

ALCIBIADE.

Qui es-tu ? Parle.


TIMON.

— Un animal comme toi. Qu’un cancer te ronge le cœur, — pour me faire voir encore le visage de l’homme !


ALCIBIADE.

— Quel est ton nom ? Peux-tu haïr autant l’homme, — étant toi-même un homme ?


TIMON.

— Je suis misanthrope, et je hais le genre humain. — Quant à toi, je voudrais que tu fusses chien — pour pouvoir t’aimer un peu.


ALCIBIADE.

Je te connais bien ; — mais ce qui t’est arrivé est pour moi un mystère étrange.


TIMON.

— Je te connais aussi, mais je ne désire pas te connaître — plus que je ne te connais. Suis ton tambour ; — rougis la terre de sang humain, fais-en un champ de gueules. — Les lois civiles, les canons religieux sont cruels ; — que doit donc être la guerre ? Cette atroce putain qui t’accompagne — fait plus de ravages encore que ton épée, — avec tous ses airs de chérubin.


PHRYNÉ.

Que tes lèvres pourrissent !


TIMON.

— Je ne veux pas te baiser ; que la pourriture retombe — donc sur tes lèvres.


ALCIBIADE.

— Comment le noble Timon a-t-il subi un tel changement ?


TIMON.

— Comme la lune, faute de lumière à répandre. — Mais je n’ai pas pu, comme elle, renouveler mon éclat, — n’ayant pas de soleil à qui emprunter.


ALCIBIADE.

— Noble Timon, quel service puis-je te rendre ?


TIMON.

— Aucun, sinon d’adopter mon avis.


ALCIBIADE.

Quel est-il, Timon ?


TIMON.

— Promets-moi ton amitié, mais ne tiens pas ta promesse. Si — tu ne veux pas promettre, que les dieux te punissent — d’être un homme ! Si tu tiens ta promesse, qu’ils te confondent — d’être un homme !


ALCIBIADE.

— J’ai ouï parler vaguement de tes malheurs.


TIMON.

— Tu les vis quand j’étais dans la prospérité.


ALCIBIADE.

— Je les vois maintenant ; alors tu étais fortuné.


TIMON.

— Comme tu l’es maintenant, dans l’étreinte de deux gourgandines.


TIMANDRA.

— Est-ce là ce mignon d’Athènes que le monde — prônait si respectueusement ?


TIMON.

Es-tu Timandra ?


TIMANDRA.

Oui.


TIMON.

— Sois toujours une putain ! Ceux qui usent de toi ne t’aiment pas. — Donne-leur des maladies en échange de la souillure qu’ils te laissent. — Utilise tes heures de lubricité : assaisonne ces drôles-là — pour l’étuve et le bain : réduis à l’abstinence et à la diète — la jeunesse aux joues roses.


TIMANDRA.

Au gibet, monstre !


ALCIBIADE.

— Pardonne-lui, charmante Timandra : car sa raison — s’est noyée et perdue dans ses calamités. Il ne me reste que peu d’or, brave Timon, — et cette pénurie cause chaque jour des révoltes — parmi mes bandes besoigneuses. J’ai appris avec douleur — que la maudite Athènes, insoucieuse de ton mérite, — oubliant combien tu fus héroïque à une époque où des États voisins — l’auraient écrasée, sans ton épée et ta fortune…


TIMON.

— Je t’en prie, bats le tambour et va-t’en.


ALCIBIADE.

— Je suis ton ami et je te plains, cher Timon.


TIMON.

Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes ? — J’aimerais mieux être seul.


ALCIBIADE.

Eh bien, adieu. — Voici de l’or pour toi.


TIMON.

Garde-le ; je ne peux pas le manger.


ALCIBIADE.

— Quand j’aurai fait de la fière Athènes un monceau de ruines…


TIMON.

— Tu fais la guerre aux Athéniens !


ALCIBIADE.

Oui, Timon, et pour cause.


TIMON.

— Que les dieux les exterminent tous dans ton triomphe, et toi — ensuite, quand tu auras triomphé !


ALCIBIADE.

— Moi ! pourquoi, Timon ?


TIMON.

Parce que — tu étais né pour triompher de ma patrie par une tuerie de scélérats. — Garde ton or… En avant… ! Voici de l’or… En avant ! — Sois comme un fléau planétaire, alors que Jupiter — suspend ses poisons dans l’air vicié — au-dessus d’une ville corrompue. Que ton glaive n’oublie personne ! — Sois sans pitié pour la barbe blanche du vieillard honoré : — c’est un usurier ! Frappe-moi la matrone hypocrite : — elle n’a d’honnête que son vêtement : — c’est une maquerelle ! Que la joue de la vierge — n’attendrisse pas le tranchant de ton épée ; car ses seins de lait, — qui entre les barreaux de sa gorgerette provoquent le regard de l’homme, — ne sont pas inscrits sur la page de la pitié (20) : — condamne-les comme d’horribles traîtres. N’épargne pas le marmot, — dont le sourire en fossette épuise l’indulgence des imbéciles ; — tiens-le pour un bâtard qu’un oracle — équivoque a désigné pour te couper la gorge, — et hache-le sans remords. Abjure toute émotion : — couvre tes oreilles et tes yeux d’une cuirasse — impénétrable que le cri des mères, des vierges et des enfants, — que la vue des prêtres saignant sous leurs vêtements sacrés — ne saurait entamer. Voici de l’or pour payer tes soldats. — Sois l’exterminateur de tous ; et, ta fureur assouvie, — sois toi-même exterminé ! Plus un mot ; pars.


ALCIBIADE.

— As-tu encore de l’or ? J’accepte l’or que tu me donnes, — mais non tes conseils.


PHRYNÉ ET TIMANDRA.

— Donne-nous de l’or, bon Timon. En as-tu encore ?


TIMON.

— Assez pour faire renoncer une putain à son commerce, — et une maquerelle à faire des putains. Drôlesses, tendez — vos tabliers. À vous autres on ne demande pas de serments ; — quoique vous soyez prêtes, je le sais, à jurer, à jurer effroyablement, — au risque de faire frissonner d’un tremblement céleste — les dieux qui vous entendent ! Épargnez-vous donc les serments ; je me fie à vos instincts. Soyez putains toujours. — Avec celui dont la voix pieuse chercherait à vous convertir, — redoublez de dévergondage, séduisez-le, embrasez-le ; que votre flamme impure domine sa fumée, — et ne renonce jamais. Comme diversion à ces peines, puissiez-vous, six mois durant, — en éprouver d’autres. Puis donnez pour chaume à vos pauvres faîtes dénudés — la dépouille des morts (21) ; eussent-ils été pendus, — n’importe ! portez-la pour trahir et vous prostituer encore ! — Fardez-vous au point qu’un cheval puisse s’embourber sur votre visage : — peste soit des rides !


PHRYNÉ ET TIMANDRA.

— Bon, encore de l’or !… Après ? — Crois bien que nous ferons tout pour l’or.


TIMON.

— Semez les germes de la consomption — jusque dans les os de l’homme ; frappez ses tibias alertes, — et énervez sa virilité. Cassez la voix du légiste, — qu’il ne puisse plus plaider le faux, — ni glapir ses arguties. Empestez le flamine — qui récrimine contre la chair, — et ne se croit pas lui-même. Faites tomber, — faites tomber le nez, gangrené jusqu’à l’os, — de celui qui, afin de poursuivre ses intérêts, — quitte la piste du bien public. Rendez chauves les rufians à la tête frisée ; — et que les fanfarons épargnés par la guerre — vous doivent de souffrir. Infectez tous les hommes ; — que votre activité épuise et tarisse — la source de toute érection !… Voici encore de l’or. — Damnez les autres, et que cet or vous damne, — et que les fossés vous servent à tous de tombeaux !


PHRYNÉ ET TIMANDRA.

— Encore des conseils et encore de l’argent, généreux Timon !


TIMON.

— Commencez par vous prostituer encore, par faire le mal encore : je vous ai donné des arrhes.


ALCIBIADE.

— Battez, tambours ! En marche sur Athènes !… Adieu, Timon. — Si je réussis, je viendrai te revoir encore.


TIMON.

— Si je ne suis pas déçu, je ne te reverrai jamais.


ALCIBIADE.

Je ne t’ai jamais fait de mal.


TIMON.

— Si fait, tu as dit du bien de moi.


ALCIBIADE.

Et tu appelles cela un mal !


TIMON.

— Un mal dont les hommes sont chaque jour victimes. Va-t’en, — et emmène les lices avec toi.


ALCIBIADE.

Nous ne faisons ici que le blesser… — Battez, tambours !

Le tambour bat. Sortent Alcibiade, Phryné et Timandra.

TIMON.

— Se peut-il qu’une nature, écœurée de l’ingratitude humaine, — ait pourtant faim encore !…

Il se remet à bêcher la terre.

Ô toi, notre mère commune — dont l’incommensurable matrice procrée tout, dont le sein infini — nourrit tout ; toi qui de la même substance — dont tu enfles ton orgueilleux enfant, l’homme arrogant, — engendres le noir crapaud, la couleuvre bleue, — le lézard doré, le reptile aveugle et venimeux, — et tout ce qui naît d’horrible sous la coupole céleste — qu’illumine le feu vivifiant d’Hypérion ; — fais surgir, pour celui qui hait tous les humains, tes fils, — une pauvre racine de tes généreuses entrailles — ! Stérilise ta fertile et puissante matrice, — qu’elle ne produise plus l’homme ingrat ! — Sois grosse de tigres, de dragons, de loups et d’ours ; — enfante des monstres nouveaux que ta surface — ne présenta jamais à la voûte de marbre — du firmament !… Oh ! une racine !… Merci, merci !… — Dessèche tes artères, tes vignobles et tes champs labourés ; — grâce auxquels l’homme ingrat, gorgé de breuvages — et de mets onctueux, abrutit sa pure intelligence — et lui fait perdre la réflexion !

Entre Apemantus.

— Encore un homme ! Horreur ! Horreur !


APEMANTUS.

— On m’a indiqué ta retraite. On rapporte — que tu affectes mes manières, que tu les assumes.


TIMON.

— C’est donc parce que tu n’as pas de chien — que je puisse imiter !… Que la consomption te saisisse !


APEMANTUS.

— Tout cela n’est chez toi qu’affectation, — une misérable et indigne mélancolie, causée — par un changement de fortune ! Pourquoi cette bêche, ce séjour, — cet habit d’esclave et cet air soucieux ? — Tes flatteurs continuent de porter la soie, de boire du vin, de dormir mollement — et d’étreindre leurs belles malades parfumées : ils ne se souviennent plus — que Timon ait jamais existé ! N’outrage pas ces forêts — en affectant l’acrimonie d’un censeur. — Fais-toi flatteur à ton tour et tâche de prospérer — par ce qui t’a ruiné. Mets une charnière à ton genou ; — et que le moindre souffle de celui que tu courtiseras — emporte ton chapeau ! Vante son plus vicieux travers, — et déclare-le excellent. C’est le langage qu’on te tenait ; — et tu écoutais avec une oreille, complaisante comme le bonjour d’un cabaretier, — le premier chenapan venu. Il est bien juste — que tu deviennes un coquin ; si tu redevenais riche, — ce serait encore au profit des coquins. Ne cherche pas à me ressembler.


TIMON.

— Si je te ressemblais, je me détruirais.


APEMANTUS.

— Tu t’es perdu, en ne ressemblant qu’à toi-même : — insensés si longtemps, imbécile aujourd’hui ! Crois tu donc — que le vent glacial, impétueux chambellan, — va t’apporter ta chemise chaude ? que ces arbres moussus — qui survivent à l’aigle, vont te suivre comme des pages — et se déplacer sur un signe de toi ! que le froid ruisseau, — figé par la glace, va t’offrir un lait de poule matinal — pour réparer tes excès nocturnes ? Appelle les créatures — que leur nudité soumet à tous les outrages — d’un ciel acharné qui, sans vêtement, sans abri, — exposées au choc des éléments, — vivent au gré de la nature : dis-leur de te flatter ; — oh ! tu reconnaîtras…


TIMON.

Un sot en toi. Va-t’en.


APEMANTUS.

— Je t’aime maintenant plus que je ne t’ai jamais aimé.


TIMON.

— Moi, je te hais davantage.


APEMANTUS.

Pourquoi ?


TIMON.

Tu flattes la misère.


APEMANTUS.

— Je ne te flatte pas ; je dis que tu es un gueux.


TIMON.

— Pourquoi viens-tu me chercher ?


APEMANTUS.

Pour te vexer.


TIMON.

— C’est toujours l’office ou d’un méchant ou d’un niais. — Y prends-tu plaisir ?


APEMANTUS.

Oui.


TIMON.

Tu es donc un coquin !


APEMANTUS.

— Si tu avais adopté cette vie âpre et rigoureuse — pour châtier ton orgueil, ce serait bien ; mais tu — le fais forcément. Tu deviendrais courtisan, — si tu n’étais besoigneux. La misère résignée — vit mieux que l’opulence inquiète ; elle est plutôt exaucée. — L’une absorbe toujours sans jamais être rassasiée ; — l’autre est toujours comblée. La meilleure condition, sans le contentement, — est un état de détresse et de malheur — pire que la pire condition, accompagnée de contentement. — Tu devrais souhaiter de mourir, misérable que tu es.


TIMON.

— Je ne le souhaiterai pas à la suggestion d’un plus misérable que moi. — Tu es un maraud que la fortune n’a jamais pressé — avec faveur dans ses bras caressants ; elle t’a traité comme un chien. — Si tu avais, comme nous dès nos premières langes, passé — par les douces transitions que ce monde éphémère réserve — à ceux dont une obéissance passive — exécute tous les ordres, tu te serais plongé — dans une vulgaire débauche ; tu aurais épuisé ta jeunesse — sur tous les lits de la luxure ; ignorant — les froids préceptes de la modération, tu aurais — suivi la voix mielleuse du plaisir. Mais moi, — j’étais confit dans la complaisance universelle ; — j’avais à mon service les bouches, les langues, les yeux et les cœurs — de gens sans nombre, que je ne pouvais suffire à employer, — et qui m’étaient attachés comme les feuilles — au chêne ! Une rafale d’hiver — les a fait tomber de leurs rameaux, et je suis resté nu, à la merci — de toute tempête qui souffle. Pour moi — qui n’ai jamais connu que le bonheur, la chose est un peu lourde à supporter. — Mais pour toi l’existence a commencé par la souffrance, le temps — t’y a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes ? — Ils ne t’ont jamais flatté. Que leur as-tu donné ? — Si tu veux maudire, que ce soit ton père, — ce pauvre déguenillé qui, dans une boutade, s’est adjoint — à quelque mendiante et t’a créé — pauvre diable de naissance. Arrière ! va-t’en ! — Si tu n’étais né le pire des hommes, — tu aurais été un intrigant et un flatteur.


APEMANTUS.

— Es-tu donc toujours fier ?


TIMON.

Je le suis de n’être pas toi.


APEMANTUS.

— Et moi, de n’avoir pas été un prodigue.


TIMON.

Et moi, d’en être un encore. — Quand tout mon avoir serait contenu en toi, — je te permettrais de t’aller pendre. Va-t’en. — Que toute la vie d’Athènes n’est-elle dans ceci ! — Voici comme je la dévorerais.

Il mange une racine.

APEMANTUS, lui offrant quelque aliment.

Tiens ; je veux améliorer ton repas.


TIMON.

— Commence par améliorer ma société, en t’éloignant.


APEMANTUS.

— C’est la mienne que j’améliorerai, en me privant de la tienne.


TIMON.

— Au lieu de l’améliorer par là, tu l’empireras ; — s’il n’en était pas ainsi, je le regretterais.


APEMANTUS.

— Quel message as-tu pour Athènes ?


TIMON.

— Qu’un tourbillon t’y emporte ! Si tu veux, — dis-leur que j’ai de l’or ; tiens, j’en ai.


APEMANTUS.

— Ici l’or ne sert à rien.


TIMON.

Il n’en est que meilleur et plus pur : — car ici il sommeille, et ne soudoie pas le mal.


APEMANTUS.

— Où couches-tu la nuit, Timon ?


TIMON.

Sous ce qui est au-dessus de moi. — Où te nourris-tu le jour, Apemantus ?


APEMANTUS.

Là où mon estomac trouve ses aliments, ou plutôt là où je les mange.


TIMON.

Que le poison n’est-il obéissant et ne connaît-il mon désir !


APEMANTUS.

Où l’enverrais-tu ?


TIMON.

Assaisonner tes plats.


APEMANTUS.

Tu n’as pas connu le juste milieu de la vie, mais les deux extrêmes opposés. Quand tu étais dans tes dorures et tes parfums, tu faisais rire de toi par ton excessive délicatesse ; tu l’as perdue sous ta guenille, et tu te fais mépriser par l’excès contraire. Voici un limon pour toi, mange-le.


TIMON.

Je ne me nourris pas de ce que je déteste.


APEMANTUS.

Est-ce que tu détestes le limon ?


TIMON.

Oui, le limon que tu offres : c’est de la fange.


APEMANTUS.

Si tu avais détesté davantage le limon de la flatterie, tu l’aimerais mieux aujourd’hui. As-tu jamais connu un prodigue qui, à bout de moyens, ait été aimé ?


TIMON.

As-tu jamais connu un homme qui, sans les moyens dont tu parles, ait été aimé ?


APEMANTUS.

Oui, moi-même.


TIMON.

Je te comprends ; tu as eu les moyens de nourrir un chien.


APEMANTUS.

Quelle est la créature au monde qui, selon toi, se rapproche le plus du flatteur ?


TIMON.

La femme en approche le plus ; mais l’homme, l’homme est la flatterie même. Et que ferais-tu du monde, Apemantus, s’il était en ton pouvoir ?


APEMANTUS.

Je le livrerais aux bêtes, pour être débarrassé des hommes.


TIMON.

Voudrais-tu toi-même succomber dans la destruction des hommes pour rester bête avec les bêtes ?


APEMANTUS.

Oui, Timon.


TIMON.

Ambition bestiale ! Puissent les dieux la satisfaire ! Si tu étais lion, le renard te duperait ; si tu étais agneau, le renard te mangerait ; si tu étais renard, le lion te suspecterait, quand, par aventure, tu serais accusé par l’âne ; si tu étais âne, ta stupidité ferait ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeuner au loup ; si tu étais loup, ta voracité te persécuterait, et souvent tu hasarderais ta vie pour ton dîner ; si tu étais licorne, l’orgueil et la colère te perdraient et feraient de toi-même la victime de ta furie (22) ; ours, tu serais tué par le cheval ; cheval, tu serais saisi par le léopard ; léopard, lu serais proche parent du lion et les marques même de ta parenté conspireraient contre ta vie (23) ; ton unique salut serait la fuite ; ta seule défense, l’absence. Quelle bête pourrais-tu être qui ne fût pas la proie d’une bête ? Et quelle bête tu es déjà de ne pas voir combien tu perdrais à la métamorphose !


APEMANTUS.

Si tu pouvais me plaire en me parlant, pour le coup tu aurais réussi. La république d’Athènes est devenue une forêt de bêtes.


TIMON.

Eh quoi ! l’âne a-t-il franchi la muraille, que te voilà hors de la ville !


APEMANTUS.

Voici venir un peintre et un poëte. Que la peste de leur compagnie fonde sur toi. J’ai peur de l’attraper et je me sauve. Quand je ne saurai que faire, je viendrai te revoir.


TIMON.

Quand il n’y aura plus que toi de vivant, tu seras le bienvenu. J’aimerais mieux être le chien d’un mendiant qu’Apemantus.


APEMANTUS.

Tu es le prince de tous les fous vivants.


TIMON.

— Que n’es-tu assez propre pour qu’on crache sur toi !


APEMANTUS.

— La peste soit de toi ! tu es au-dessous des malédictions.


TIMON.

— Tous les coquins sont purs auprès de toi.


APEMANTUS.

— Il n’y a de lèpre que dans ta parole…


TIMON.

— Quand je te nomme. — Je te battrais volontiers, mais j’infecterais mes mains.


APEMANTUS.

— Je voudrais sur ma parole les faire tomber en pourriture.


TIMON.

— Arrière, engeance de chien galeux ! — Je me meurs de colère à te voir vivant ; — je me trouve mal à ton aspect.


APEMANTUS.

Puisses-tu crever !


TIMON.

Arrière, — fastidieux coquin ! je regrette de perdre une pierre pour toi.

Il lui jette une pierre.

APEMANTUS.

Brute !


TIMON.

Misérable !


APEMANTUS.

Crapaud !


TIMON.

Coquin, coquin, coquin !

Apemantus fait mine de se retirer et se cache.

— Je suis écœuré de ce monde hypocrite ; et je n’en veux accepter — que les nécessités essentielles. — Donc, Timon, creuse sur le champ ta tombe ; — choisis, pour y reposer, un lieu où la blanche écume de la mer puisse fouetter — chaque jour ta pierre tumulaire ; compose ton épitaphe, — en sorte que ta mort nargue la vie des autres !…

Il regarde de l’or.

— Ô toi, doux régicide ! cher agent de divorce — entre le fils et le père ! brillant profanateur — du lit le plus pur d’Hymen ! vaillant Mars ! — séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé — dont la rougeur fait fondre la neige consacrée — qui couvre le giron de Diane ! dieu visible — qui rapproches les incompatibles — et les fais se baiser ! qui parles par toutes les bouches — dans tous les sens ! Ô pierre de touche des cœurs ! — traite en rebelle l’humanité, ton esclave, et par ta vertu — jette-la dans un chaos de discordes, en sorte que les bêtes — puissent avoir l’empire du monde !


APEMANTUS.

Ainsi soit-il, — mais après ma mort !

Il s’avance.

Je dirai que tu as de l’or ; — et tu seras bientôt accablé de visites.


TIMON.

Accablé ?


APEMANTUS.

Oui.


TIMON.

— Tourne-moi le dos, je t’en prie.


APEMANTUS.

Vis et attache-toi à ta misère.


TIMON.

— Toi, vis longtemps et meurs attaché à la tienne !

Apemantus sort.

J’en suis quitte… — Encore des êtres à face humaine !… Mange, Timon, en les maudissant.


Entrent des bandits.

PREMIER BANDIT.

Où peut-il avoir eu cet or ? c’est quelque pauvre débris, quelque chétif reste de sa fortune. Le besoin d’argent et la défection de ses amis l’ont jeté dans cette mélancolie.


DEUXIÈME BANDIT.

Le bruit court qu’il a un immense trésor.


TROISIÈME BANDIT.

Faisons une tentative sur lui. S’il n’y tient pas, il nous le livrera facilement ; s’il le garde en avare, comment l’obtiendrons-nous ?


DEUXIÈME BANDIT.

C’est juste ; car il ne le porte pas sur lui : son trésor est caché.


PREMIER BANDIT, montrant Timon.

N’est-ce pas lui ?


LES BANDITS.

Où ?


DEUXIÈME BANDIT.

C’est bien son signalement.


TROISIÈME BANDIT.

C’est lui ; je le reconnais.


LES BANDITS, s’approchant de Timon.

Salut, Timon !


TIMON.

Eh bien, voleurs ?


LES BANDITS.

Voleurs ? non. Soldats !


TIMON.

Vous êtes voleurs et soldats, et de plus fils de la femme.


LES BANDITS.

— Nous ne sommes pas des voleurs, mais des gens fort besoigneux.


TIMON.

— Votre plus grand besoin est le besoin de mets superflus. — De quoi avez-vous besoin ? Voyez, la terre a des racines : — dans l’espace d’un mille jaillissent cent sources : — les chênes portent des châtaignes ; les ronces, des fruits écarlates ; — la généreuse ménagère Nature, à chaque buisson, — met le couvert devant vous. Besoigneux ! de quoi avez-vous besoin ?


PREMIER BANDIT.

— Nous ne pouvons pas vivre d’herbe, de baies et d’eau, — comme les bestiaux, les oiseaux et les poissons.


TIMON.

— Vous ne pouvez même pas vivre de bestiaux, d’oiseaux et de poissons ; — il faut que vous mangiez des hommes. N’importe. Je vous sais gré — de professer le vol ouvertement, et de ne pas faire votre métier — sous des apparences plus édifiantes ; car le vol le plus effréné se pratique — dans les professions régulières. Voleurs éhontés, — voici de l’or. Allez, sucez le sang subtil de la grappe, — si bien que la fièvre chaude fasse fermenter le vôtre jusqu’à l’écume ; — et vous sauve du gibet ! Ne vous fiez pas au médecin : — ses antidotes sont du poison, et il tue — plus que vous ne volez. Prenez à la fois la bourse et la vie ; — exécutez le crime, comme vous faites profession de l’exécuter, — en hommes du métier. Je vous montrerai partout l’exemple du brigandage. — Le soleil est un voleur : par sa puissante attraction, — il dépouille la vaste mer. La lune est une voleuse effrontée : — elle soustrait sa pâle lumière au soleil. — L’Océan est un voleur : sa vague résout — en larmes amères les émanations de la lune. La terre est une voleuse — qui se nourrit et s’alimente du compost furtif — de tous les excréments. Tout vole (24). — Les lois, qui vous refrènent et vous flagellent, dans leur rude toute-puissance — exercent un brigandage impuni. Ne vous aimez pas les uns les autres ; allez, volez-vous réciproquement. Voici encore de l’or. Coupez les gorges : — tous ceux que vous rencontrez sont des voleurs. Allez à Athènes ; — enfoncez les boutiques : tout ce que vous déroberez, — des voleurs le perdront. Quoi que je vous donne, — n’en volez pas moins, et puisse en tout cas cet or vous confondre ! — Amen !

Il rentre dans sa caverne.

TROISIÈME BANDIT.

Il m’a presque désenchanté de ma profession, en m’y encourageant.


PREMIER BANDIT.

C’est par haine du genre humain qu’il nous conseille ainsi ; ce n’est point pour nous voir prospérer dans notre état.


DEUXIÈME BANDIT.

Je veux le croire comme je croirais un ennemi, et renoncer à mon métier.


PREMIER BANDIT.

Attendons que la paix soit rétablie dans Athènes. Il n’est pas de temps si misérable où l’homme ne puisse devenir honnête.

Les bandits sortent.


Entre Flavius.

FLAVIUS, regardant dans la grotte où Timon s’est retiré.

Ô dieux ! — Est-ce bien là monseigneur, cet homme méprisé, ruiné, — en proie à la dégradation et au délabrement ? Ô monument — prodigieux de bonnes actions mal distribuées ! — Quelle déchéance a — causée une détresse désespérée ! — Quoi de plus vil sur la terre que des amis — qui peuvent entraîner les plus nobles âmes à la fin la plus honteuse ! — Triste nécessité propre à cette époque — que l’homme en soit réduit à aimer ses ennemis ! — Oui, puissé-je à jamais aimer et rechercher — les haines qui me veulent du mal, plutôt que les dévouements qui m’en font !… — Il m’a aperçu : je vais lui présenter — ma loyale douleur, et, comme à mon seigneur, — lui consacrer ma vie… Mon très-cher maître !

Timon sort de sa grotte.

TIMON.

— Arrière ! qui es-tu ?


FLAVIUS.

M’avez-vous oublié, monsieur ?


TIMON.

— Pourquoi demandes-tu cela ? J’ai oublié tous les hommes : — si donc tu avoues être un homme, je t’ai oublié.


FLAVIUS.

— Votre pauvre et honnête serviteur !


TIMON.

Alors je ne te reconnais pas. — Je n’ai jamais eu un honnête homme auprès de moi ; jamais je — n’ai entretenu que des marauds pour servir à manger à des coquins.


FLAVIUS, les larmes aux yeux.

Les dieux m’en sont témoins, — jamais pauvre intendant ne déplora plus sincèrement — la ruine de son maître que moi la vôtre.


TIMON.

— Quoi ! tu pleures !… approche… Alors je t’aime, — parce que tu es une femme et que tu répudies — cette virilité de pierre qui n’a de larmes — que pour la luxure et le rire. La pitié est endormie : — étrange génération qui pleure de rire et non de pleurer !


FLAVIUS.

— Mon bon seigneur, je vous conjure de me reconnaître, — d’agréer ma douleur, et, tant que durera ce pauvre pécule, — de me garder pour intendant.

Il lui offre une sacoche pleine d’argent.

TIMON.

— Quoi ! j’avais un intendant — si fidèle, si probe et aujourd’hui si bienfaisant ! — Il y a là de quoi égarer ma farouche nature. — Laisse-moi regarder ton visage… Sûrement, cet homme — est né d’une femme. — Pardonnez-moi mon emportement sans réserve contre l’humanité, — dieux à jamais équitables ! Je proclame — un honnête homme (ne vous y trompez pas), un seul honnête homme, — pas davantage, s’il vous plaît, et c’est un intendant !… Que volontiers j’aurais haï tout le genre humain, — mais toi tu te rachètes. Tous les hommes, excepté toi, je les accable de malédictions ! — En ce moment, ce me semble, tu es plus honnête que sage. — Car, en m’écrasant et en me trahissant, — tu aurais plus aisément trouvé un nouvel emploi ; — beaucoup passent à un second maître — sur le cou du premier. Mais dis-moi franchement — (car il faut toujours que je doute en dépit de l’évidence), — ta générosité n’est-elle pas hypocrite et calculée, comme — la générosité usuraire du riche qui multiple les présents, — espérant qu’on lui en rendra vingt pour un ?


FLAVIUS.

— Non, mon digne maître ; dans votre cœur — le doute et le soupçon, hélas ! trouvent place trop tard ; — vous auriez dû vous défier d’un monde perfide, quand vous étiez en fête ; — mais le soupçon arrive toujours quand tout est perdu. — Le ciel le sait, ma démarche n’est qu’un acte d’affection, — de respect et de zèle pour votre âme incomparable, — de sollicitude pour votre subsistance et votre entretien : et, croyez-le, — mon très-honoré seigneur, — tous les bénéfices qui s’offrent à moi — dans l’avenir, comme dans le présent, — je consentirais à les abandonner — pourvu seulement que vous eussiez le pouvoir et les moyens — de me dédommager par le spectacle de votre richesse !


TIMON.

— Regarde et sois satisfait !… Honnête homme unique, — tiens, prends ceci.

II lui donne de l’or.

Les dieux ont de ma misère — tiré pour toi un trésor. Va, vis riche et heureux, mais à une condition : c’est que tu iras bâtir loin des hommes. — Exècre-les tous, maudis-les tous ; n’aie de charité pour aucun. — Avant de secourir le mendiant, laisse la chair affamée — tomber de son squelette. Donne aux chiens — ce que tu refuses aux hommes. Que les prisons les dévorent ! — Que les dettes les flétrissent et les dépouillent ! Qu’ils soient comme des forêts désolées ! — Et puissent les maladies sucer leur sang perfide ! — Sur ce, adieu et prospère.


FLAVIUS.

— Oh ! laissez-moi rester et vous consoler, mon maître !


TIMON.

Si tu redoutes les malédictions, — ne reste pas ; fuis, tandis que tu es béni et sauf. — Ne revois jamais l’homme, et que je ne te revoie jamais.

Ils se séparent.

Scène XIV.


[Devant la caverne de Timon.]


Entrent le poète et le peintre. Timon les observe, sans être vu.

LE PEINTRE.

Si j’ai pris bonne note de l’endroit, sa demeure ne doit pas être éloignée.


LE POÈTE.

Que faut-il penser de lui ? Devons-nous tenir pour vraie la rumeur qu’il regorge d’or ?


LE PEINTRE.

C’est certain. Alcibiade l’affirme ; Phryné et Timandra ont eu de l’or de lui ; il a également enrichi de ses largesses de pauvres soldats maraudeurs. On dit qu’il a donné à son intendant une forte somme.


LE POÈTE.

Alors cette banqueroute n’était qu’une feinte pour éprouver ses amis.


LE PEINTRE.

Pas autre chose. Vous le verrez de nouveau porter la palme dans Athènes, aussi florissant que les plus grands. Donc nous ne ferons pas mal de lui offrir nos services dans sa prétendue détresse. Cela aura l’air honnête de notre part, et pourra bien combler l’espoir qui nous attire ici, si les bruits qui courent sur sa richesse sont exactes et véridiques.


LE POÈTE.

Qu’avez-vous à lui offrir, à présent ?


LE PEINTRE.

Rien que ma visite pour le moment ; seulement je lui promettrai un chef-d’œuvre.


LE POÈTE.

Je le servirai de la même façon, et lui parlerai d’un projet que j’ai pour lui.


LE PEINTRE.

Excellent ! Promettre est tout à fait du bel air ; cela ouvre les yeux de la curiosité. Exécuter est toujours un acte inférieur ; et, excepté parmi les gens les plus naïfs et les plus simples, tenir sa parole est tout à fait hors d’usage. La promesse est ce qu’il y a de plus courtois et de plus fashionable ; l’exécution est une sorte de codicille ou de testament qui atteste une maladie grave dans le jugement de l’auteur.


TIMON, à part.

Excellent artiste ! tu ne saurais peindre un homme aussi hideux que toi.


LE POÈTE.

Je me demande quel ouvrage je dirai avoir préparé pour lui. Ce devra être une personnification de lui-même ; une satire contre la mollesse de la prospérité, avec une dénonciation des innombrables flatteries qui poursuivent la jeunesse et l’opulence.


TIMON, à part.

Veux-tu donc figurer pour un misérable dans ton propre ouvrage ? Veux-tu donc flageller tes propres vices sous le nom des autres ? Fais-le ; j’ai de l’or pour toi.


LE POÈTE.

Çà, cherchons-le.

Nous péchons contre notre intérêt.
Quand, sur la voie d’un profit, nous nous attardons.


LE PEINTRE.

C’est juste.

Tandis que le jour te favorise, avant la nuit aux sombres profondeurs.
Trouve ce que tu veux à la libre clarté du généreux soleil.

Venez.


TIMON, à part.

— Je vais vous rencontrer au prochain détour. Quel dieu que cet or — qui est adoré dans un temple plus abject — qu’une souille à truie ! — Or, c’est toi qui équipes le navire et qui laboures la vague, — loi qui confères à un misérable le respect et l’admiration ! — À toi le culte des hommes ! et puissent les saints — qui n’obéissent qu’à toi être couronnés de fléaux ! — Allons au-devant d’eux.

Il s’avance.

LE POÈTE.

— Salut, digne Timon !


LE PEINTRE.

Notre ancien et noble maître !


TIMON.

— Ai-je donc assez vécu pour voir deux honnêtes gens ?


LE POÈTE.

Monsieur, — ayant souvent profité de votre expansive bonté, — apprenant votre retraite et la désertion de vos amis — dont les natures ingrates… Ô âmes hideuses ! — Non, le ciel n’a pas de verges suffisantes… — Quoi ! envers vous — dont la générosité sidérale donnait la vie et le mouvement — à tout leur être !… J’en suis confondu et je ne saurais couvrir — cette monstrueuse ingratitude — de mots assez gros.


TIMON.

— Laissez-la toute nue ; on ne la verra que mieux. — Honnêtes comme vous l’êtes, votre caractère — fait connaître et ressortir le leur.


LE PEINTRE.

Lui et moi, — nous avons fait notre chemin sous l’averse de vos bienfaits, — et nous en sommes pénétrés jusqu’au cœur.


TIMON.

Ouais, vous êtes d’honnêtes gens.


LE PEINTRE.

— Nous sommes venus jusqu’ici vous offrir nos services.


TIMON.

— Hommes honnêtes ! Ah ! comment m’acquitterai-je envers vous ? — Pouvez-vous manger des racines et boire de l’eau froide ? Non.


LE POÈTE ET LE PEINTRE.

— Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons pour vous rendre service.


TIMON.

— Vous êtes d’honnêtes gens. Vous avez appris que j’avais de l’or ; — oui, j’en suis sur. Avouez la vérité : vous êtes d’honnêtes gens.


LE PEINTRE.

— On le dit, mon noble seigneur ; mais ce n’est pas pour cela — que nous sommes venus, mon ami et moi.


TIMON.

— Bonnes gens ! honnêtes gens !…

Au peintre.

Comme faiseur de portraits, — tu es le premier dans Athènes ; vrai, tu es le premier : — tes portraits sont vivants.


LE PEINTRE.

Passablement, passablement, monseigneur.


TIMON.

Je dis ce qui est, mon cher.

Au poète.

Quant à tes fictions, — le vers y coule avec un nombre si gracieux et si aisé, — que tu restes naturel, même dans ton art. — Mais, malgré tout cela, mes honnêtes amis, — je dois vous le dire, vous avez un petit défaut. — Morbleu ! il n’a rien en vous de monstrueux ; et je ne désire même pas — que vous preniez la peine de vous en corriger.


LE PEINTRE ET LE POÈTE.

Nous supplions Votre Honneur — de nous le faire connaître.


TIMON.

Vous le prendrez mal.


LE PEINTRE ET LE POÈTE.

— Nous vous en saurons le meilleur gré, monseigneur.


TIMON.

Bien vrai ?


LE PEINTRE ET LE POÈTE.

— N’en doutez pas, digne seigneur.


TIMON.

— Eh bien, chacun de vous se fie à un coquin — qui le trompe effrontément.


LE PEINTRE ET LE POÈTE.

Vous croyez, monseigneur ?


TIMON.

— Oui ; vous l’entendez mentir, vous le voyez dissimuler, — vous connaissez sa supercherie grossière, et vous l’aimez, vous le nourrissez, — vous le pressez contre votre sein. Cependant, tenez pour certain — que c’est un parfait scélérat.


LE PEINTRE.

— Je ne connais personne qui soit ainsi, monseigneur.


LE POÈTE.

Ni moi.


TIMON.

— Écoutez, je vous aime beaucoup ; je vous donnerai de l’or, — mais chassez-moi ces misérables de votre compagnie ; — pendez-les, poignardez-les, noyez-les dans les latrines, — exterminez-les par un moyen quelconque, et venez à moi : — je vous donnerai de l’or à foison.


LE PEINTRE ET LE POÈTE.

Nommez-les, monseigneur, faites-les connaître.


TIMON.

— Allez, vous, d’un côté, et vous, de l’autre ; vous serez encore deux ensemble : — chacun de vous, mis à part et isolé, — n’en aura pas moins dans sa compagnie un archi-scélérat.

Montrant le poète au peintre.

— Si tu ne veux pas que, là où tu es, il y ait deux scélérats, — n’approche pas de lui.

Montrant le peintre au poète.

Si tu veux que, là où tu résides, — il n’y ait qu’un scélérat, eh bien, quitte-le ! — Arrière ! décampez ! vous veniez chercher de l’or ; en voilà, misérables ! — Vous avez un travail pour moi : en voilà le paiement ! Arrière !… — Vous êtes alchimistes ; faites de l’or avec ça. — Loin d’ici, chiens infâmes !

Il les chasse à coups de pierres et rentre dans sa caverne.


Entrent Flavius et deux sénateurs.

FLAVIUS.

— C’est en vain que vous voudriez parler à Timon ; — il est tellement absorbé en lui-même — que, lui excepté, tout ce qui a figure humaine — lui est antipathique.


PREMIER SÉNATEUR.

Menez-nous à sa caverne. — Nous sommes tenus par notre promesse aux Athéniens — de parler à Timon.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

En toutes les circonstances — les hommes ne sont pas les mêmes. C’est le temps avec ses malheurs — qui l’a fait ce qu’il est. Que le temps, d’une main plus propice, — lui rende la fortune de ses premiers jours, — et peut-être le refera-t-il tel qu’il était. Menez-nous à lui, — et advienne que pourra.


FLAVIUS.

Voici sa caverne. — Que la paix et le contentement soient ici !… Seigneur Timon ! Timon ! — Montrez-vous et parlez à des amis. Les Athéniens — vous envoient saluer par deux de leurs plus respectables sénateurs. — Parlez-leur, noble Timon.


Timon paraît à l’entrée de la grotte.

TIMON.

— Ô toi, soleil secourable, brûle !… Parlez, pendards ! — Que toute vérité dite par vous vous fasse une ampoule ! Que tout mensonge cautérise — votre langue jusqu’à la racine — et la consume, à peine proféré !


PREMIER SÉNATEUR.

Digne Timon….


TIMON.

— Oui, digne de votre société comme vous de la sienne !


DEUXIÈME SÉNATEUR.

— Les sénateurs d’Athènes te saluent, Timon.


TIMON.

— Je les remercie, et volontiers je leur renverrais la peste, — si je pouvais l’attraper pour eux.


PREMIER SÉNATEUR.

Oh ! oublie — une injure que nous déplorons nous-mêmes. — Les sénateurs, dans un concert d’amour, — te réclament à Athènes, te réservant — des dignités spéciales qui, devenues vacantes, veulent — être revêtues et portées par toi.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

Ils confessent — que l’ingratitude à ton égard a été trop générale, trop grossière. — Le peuple, qui si rarement — se rétracte, sent lui-même — combien il a besoin des secours de Timon, et appréhende — sa propre ruine, s’il refuse ses secours à Timon ; — aussi nous charge-t-il de l’offrir, avec l’aveu de ses regrets, — une compensation plus que suffisante — pour faire contre-poids à l’offense ; — une somme d’affection et de richesses — qui doit effacer nos torts de ton cœur — et y inscrire l’expression de notre amour — en chiffres indélébiles.


TIMON.

Vous m’ensorcelez. — Vous m’entraînez jusqu’à l’extrême bord des larmes. — Donnez-moi le cœur d’un niais et les yeux d’une femme, — et ces consolations, digne sénateur, vont me faire pleurer de joie.


PREMIER SÉNATEUR.

— Ainsi donc veuille revenir parmi nous — et prendre en main la capitainerie d’Athènes, ta patrie et la nôtre. — Tu seras accueilli par des actions de grâces, — investi du pouvoir absolu, et ton noble nom — aura une autorité suprême. Ainsi nous aurons bientôt repoussé — les approches furieuses de cet Alcibiade, — qui, comme un sanglier farouche, déracine — la paix de sa patrie…


DEUXIÈME SÉNATEUR.

Et brandit son épée menaçante — contre les murs d’Athènes.


PREMIER SÉNATEUR.

Ainsi, Timon…


TIMON.

— Soit ! monsieur, je consens ; ainsi, monsieur, je consens. Écoutez : — Si Alcibiade tue mes concitoyens, — faites savoir à Alcibiade, de la part de Timon, — que cela est égal à Timon. Mais s’il saccage la belle Athènes, — s’il traîne par la barbe nos augustes vieillards, — s’il livre nos vierges saintes aux outrages — d’une guerre infâme, brutale et forcenée, — eh bien, faites-lui savoir (et répétez-lui les paroles mêmes de Timon), — que, dans ma pitié pour nos vieillards et nos jeunes filles, — je ne puis m’empêcher de lui dire que… cela m’est égal. — Qu’il le prenne comme il voudra. Vous, ne vous inquiétez pas des couteaux, — tant que vous aurez des gorges à offrir. Quant à moi, — il n’y a pas dans le camp des rebelles une lame — qui ne soit plus précieuse à ma tendresse que — la gorge la plus vénérable d’Athènes. Sur ce, je vous abandonne — à la protection des dieux propices, — comme des voleurs aux geôliers.


FLAVIUS.

Retirez-vous : tout est inutile.


TIMON.

— Tenez, j’étais en train d’écrire mon épitaphe ; — on la verra demain. La longue maladie — de ma santé et de ma vie commence à céder, — et le néant va me donner tout. Allez, vivez ! — qu’Alcibiade soit votre fléau ; soyez le sien, — et que cela dure longtemps.


PREMIER SÉNATEUR.

Nous parlons en vain.


TIMON.

— Et pourtant j’aime ma patrie, et ne suis pas — homme à me réjouir du naufrage public, — comme le prétend le bruit public.


PREMIER SÉNATEUR.

Voilà qui est bien parlé.


TIMON.

— Recommandez-moi à mes aimables compatriotes.


PREMIER SÉNATEUR.

— Ces mots sont dignes des lèvres par lesquelles ils passent.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

— Et ils entrent dans notre oreille, comme de grands victorieux — sous la porte triomphale.


TIMON.

Recommandez-moi bien à eux, — et dites-leur que, pour les délivrer de leurs chagrins, — de leur crainte des coups ennemis, de leurs souffrances, de leurs détresses, — de leurs peines d’amour et de toutes les douleurs incidentes — qui assaillent le fragile vaisseau de notre nature — dans le voyage hasardeux de la vie, je veux leur rendre un service ; — je veux les mettre à même de prévenir la furie du farouche Alcibiade.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

— Voilà qu’il me plaît : il nous reviendra.


TIMON.

— J’ai ici, dans mon clos, un arbre — que pour ma propre commodité je suis obligé d’abattre, — et que je ne dois pas tarder à couper. Dites à mes amis, — dites aux Athéniens, grands et petits, — en suivant l’ordre hiérarchique, que quiconque désire — mettre fin à son affliction, se dépêche — de venir ici pour se pendre, avant que la hache ait frappé mon arbre. — Je vous en prie, transmettez mon message.


FLAVIUS.

— Ne le troublez plus ; vous le trouverez toujours le même.


TIMON.

— Ne revenez plus près de moi ; mais dites aux Athéniens — que Timon a construit son éternelle demeure — sur une plage, voisine du flot salé, — qu’une fois par jour de son écume soulevée — couvrira la vague turbulente. Venez là, — et que la pierre de mon tombeau devienne votre oracle !… — Lèvres, laissez expirer les paroles amères, et s’éteindre ma voix. — Que la peste et la contagion soient les correctifs du mal. — Que le tombeau soit le travail unique de l’homme, et la mort son salaire ! — Soleil, cache tes rayons, Timon a cessé de régner.

Il sort.

PREMIER SÉNATEUR.

— Son ressentiment est immuablement — accouplé à sa nature.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

— Notre espérance en lui est morte : rentrons, — et cherchons quel autre moyen nous reste — dans cet affreux péril.


PREMIER SÉNATEUR.

Il est urgent de nous hâter.

Ils sortent.

Scène XV.


[Sous les murs d’Athènes.]


Entrent deux Sénateurs et un Messager.

PREMIER SÉNATEUR.

— Ta révélation est pénible : ses forces — sont-elles aussi considérables que tu le dis ?


LE MESSAGER.

Je les ai estimées au plus bas ; — d’ailleurs, sa rapidité promet — une approche immédiate.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

— Nous sommes fort compromis s’ils n’amènent pas Timon.


LE MESSAGER.

— J’ai rencontré un courrier, mon ami ancien ; — quoique nous appartenions à deux partis opposés, — notre vieille affection nous a fait une intime violence, — et nous nous sommes parlé amicalement. Ce cavalier allait — de la part d’Alcibiade à la caverne de Timon — avec une dépêche pressant celui-ci — de concourir à la guerre contre votre cité, — guerre entreprise en partie pour le venger.


Entrent les Sénateurs députés vers Timon.

PREMIER SÉNATEUR.

Voici venir nos frères.


TROISIÈME SÉNATEUR.

— Ne parlez plus de Timon ; n’attendez plus rien de lui. — On entend le tambour de l’ennemi, et son redoutable élan — encombre l’air de poussière. Rentrons pour nous préparer. — Notre ennemi est le piège qui, je le crains, causera notre chute.

Ils sortent.

Scène XVI.


[Devant le tombeau de Timon au bord de la mer. — On aperçoit la caverne qu’il habitait.]


Entre un Soldat cherchant Timon.

LE SOLDAT.

— D’après la description, ce doit être ici l’endroit… — Qui est là ? parlez ! holà !… Pas de réponse !… Qu’est ceci ? — Timon est mort : il a fini son temps. — Quelque bête a dû construire ceci ; car ici il n’y a pas d’homme. — Sûrement, il est mort, et voici sa tombe. — Je ne puis lire l’inscription — qui est sur ce sépulcre ; mais je vais en prendre — l’empreinte avec de la cire… — Noire capitaine sait déchiffrer tous les caractères : — il a la divination des vieillards à l’âge de la jeunesse. — Déjà il doit camper devant la fière Athènes dont — la chute est le but de son ambition.

Il sort.

Scène XVII.


[Sous les murs d’Athènes.]


Les trompettes sonnent. Entre Alcibiade à la tète de ses bandes.

ALCIBIADE, aux trompettes.

Annoncez à cette ville lâche et voluptueuse — notre terrible approche.

On sonne un parlementaire. Les Sénateurs paraissent sur les remparts.

— Jusqu’à ce jour vous avez vécu et employé le temps — avec toute licence, faisant de votre volonté — la norme de la justice ; jusqu’à ce jour, moi et tous ceux — qui sommeillaient à l’ombre de votre pouvoir, — nous avons erré les bras croisés, exhalant — en vain nos souffrances. Maintenant le temps est mûr ; et l’énergie trop longtemps courbée de l’homme fort — se redresse en criant : Assez ! La vengeance hors d’haleine — va s’affaisser pantelante sur vos fauteuils de repos ; — et l’insolence poussive va perdre le souffle — dans l’épouvante d’une fuite effarée.


PREMIER SÉNATEUR.

Noble jeune homme, — quand tes ressentiments n’étaient encore que des pensées, — avant que tu eusses le pouvoir et que nous eussions motif de te redouter, — nous avons envoyé vers toi pour verser un baume sur ta fureur — et effacer notre ingratitude par des témoignages — surabondants d’affection.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

Nous avons aussi tenté — de réconcilier le méconnaissable Timon avec notre cité — par un humble message et de magnifiques offres. — Nous n’avons pas tous été ingrats, et nous ne méritons pas — une extermination en masse.


PREMIER SÉNATEUR.

Nos murailles — n’ont pas été érigées par les mains de ceux — qui t’ont outragé ; et ces outrages ne sont pas de telle nature — que nos grandes tours, nos trophées et nos écoles doivent être abattus — pour les torts de quelques-uns.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

D’ailleurs ils ne vivent plus, — ceux qui furent les instigateurs de ton exil ; — honteux d’avoir manqué de sagesse, le désespoir — leur a brisé le cœur. Entre, noble seigneur, — entre dans notre cité, tes bannières au vent, — et décime-la ! Oui, — si la vengeance est affamée de — ce qui fait horreur à la nature, prélève la dîme du trépas. — Que les dés marqués de noir décident de nos destinées, — et périssent les victimes qu’ils marqueront.


PREMIER SÉNATEUR.

Tous ne sont pas coupables ; — il n’est pas équitable de se venger des morts — sur les vivants ; ainsi qu’une terre, le crime — n’est pas héréditaire. Donc, cher compatriote, — fais entrer tes troupes, mais laisse ta rage aux portes ; — épargne Athènes, ton berceau, et ces parents — que, dans l’explosion de ta fureur, tu frapperais — avec ceux qui t’ont offensé ; pareil au pasteur, — approche du troupeau et délivre-le des ouailles infectées, — mais ne le tue pas tout entier.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

Ce que tu veux, — tu l’obtiendras avec ton sourire plus aisément — que tu ne le trancheras avec ton épée,


PREMIER SÉNATEUR.

Touche seulement du pied — nos portes fortifiées, et elles vont s’ouvrir, — si ta magnanimité, précédant tes pas, — nous déclare que tu entres en ami.


DEUXIÈME SÉNATEUR.

Jette ton gantelet, — ou tout autre gage d’honneur, comme un garant — que tu emploiras tes forces au redressement de tes griefs — et non à notre ruine, et ton armée tout entière — fera son havre de notre cité, jusqu’à ce que nous ayons — pleinement satisfait à tes désirs.


ALCIBIADE.

Eh bien, voici mon gantelet ! — Descendez et ouvrez vos portes inattaquées. — Ceux des ennemis de Timon et des miens — que vous-mêmes désignerez pour le châtiment, — ceux-là seuls succomberont ; et pour rassurer vos inquiétudes — sur mes généreuses intentions, je déclare que pas un de mes hommes — ne quittera son poste et ne troublera le cours — de la justice régulière dans l’enceinte de votre cité, — sans encourir, devant vos lois publiques, — la plus terrible responsabilité.


LES DEUX SÉNATEURS.

Voilà le plus noble langage.


ALCIBIADE.

— Descendez et tenez parole.

Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.


Entre le soldat qui a paru à la scène xv.

LE SOLDAT.

Mon noble général, Timon est mort. — Il est inhumé au bord extrême de la mer ; — sur la pierre tumulaire est une inscription que — j’ai moulée sur la cire… Cette molle empreinte — suppléera à ma malheureuse ignorance.


ALCIBIADE, lisant.

Ci-gît un corps misérable, séparé d’une âme misérable.
Ne cherchez pas mon nom. Que la peste vous consume,
Chétifs méchants qui restez après moi !
Ci-gît Timon, qui détesta tous les hommes vivants :
Passant, maudis-moi à ta guise, mais passe sans t’arrêter.

— Voici qui exprime bien tes derniers sentiments. — Tu n’avais que de l’horreur pour nos douleurs humaines, — que du dédain pour les effluves de notre cervelle, pour ces larmes que verse — notre égoïste nature ; mais une grande pensée — t’inspira, quand tu voulus que le vaste Neptune pleurât à jamais, — sur ton humble tombeau, des fautes pardonnées. Mort — est le noble Timon ; et nous nous réservons — d’honorer sa mémoire. Conduisez-moi dans votre cité ; — je veux allier l’olive à mon glaive, — je veux que la guerre engendre la paix, que la paix réprime la guerre, et que l’une — soit le remède souverain de l’autre. — Battez, tambours.

Ils sortent.



FIN DE TIMON D’ATHÈNES.