Titus Andronicus/Acte troisième

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TITUS, seul, continuant.

— Ô terre, je t’abreuverai mieux avec les pleurs sympathiques — distillés de ces deux vieilles urnes — que le jeune Avril avec toutes ses ondées ; — dans la sécheresse de l’été, je t’arroserai encore ; — en hiver, je ferai fondre la neige avec de chaudes larmes, — et j’entretiendrai sur ta face un éternel printemps, — si tu refuses de boire le sang de mes chers fils.

Entre Lucius avec son épée nue.

— Ô vénérables tribuns ! gentils vieillards ! — déliez mes fils, révoquez l’arrêt de mort ; — et faites-moi dire, à moi qui jusqu’ici n’ai jamais pleuré, — que mes larmes ont eu aujourd’hui une suprême éloquence !


LUCIUS.

— Ô noble père, vous vous lamentez en vain ; — les tribuns ne vous entendent pas, il n’y a ici personne, — et vous racontez vos douleurs à une pierre.


TITUS.

— Ah ! Lucius, laisse-moi intercéder pour tes frères. — Graves tribuns, je vous adjure une fois de plus.


LUCIUS.

— Mon gracieux seigneur, il n’y a pas de tribun qui vous entende.


TITUS.

— Bah ! peu importe, mon cher ! S’ils m’entendaient, — ils ne feraient pas attention à moi ! Oh ! non, s’ils m’entendaient, — ils n’auraient pas pitié de moi ! — Voilà pourquoi je confie aux pierres mes chagrins impuissants ; — si elles ne peuvent répondre à ma détresse, — elles sont du moins en quelque sorte meilleures que les tribuns, — car elles ne me coupent pas la parole. — Tant que je pleure, elles recueillent mes larmes — humblement à mes pieds, et semblent pleurer avec moi : — si elles étaient seulement couvertes de graves draperies, — Rome n’aurait pas de tribun qui les valût. — La pierre est tendre comme la cire, les tribuns sont plus durs que les pierres ! — Une pierre est silencieuse et ne fait pas de mal ; — les tribuns avec une parole condamnent les gens à mort. — Mais pourquoi te tiens-tu ainsi avec ton épée nue ?


LUCIUS.

— C’était pour arracher mes deux frères à la mort : — pour cette tentative, les juges ont prononcé — contre moi une sentence d’éternel bannissement.


TITUS.

— Ô heureux homme ! ils t’ont favorisé ! — Comment ! insensé Lucius, tu ne vois pas — que Rome n’est qu’un repaire de tigres ! — Il faut aux tigres une proie ; et Rome n’a pas d’autre proie à leur offrir — que moi et les miens. Que tu es donc heureux — d’être banni de ces dévorants ! — Mais qui vient ici avec notre frère Marcus ?

Entrent Marcus et Lavinia.

MARCUS.

— Titus, que tes nobles yeux se préparent à pleurer ; — sinon, que ton noble cœur se brise ; — j’apporte à ta vieillesse une accablante douleur !


TITUS.

— Doit-elle m’accabler ? Alors fais-la moi connaître.


MARCUS, montrant Lavinia.

— C’était ta fille !


TITUS.

Mais, Marcus, c’est toujours elle !


LUCIUS.

— Malheur à moi ! ce spectacle me tue.


TITUS.

— Pusillanime enfant, relève-toi, et regarde-la… — Parle, Lavinia, quelle est la main maudite — qui t’a fait apparaître sans main devant ton père ? — Quel est le fou qui a ajouté de l’eau à l’Océan, — ou apporté un fagot à Troie flamboyante ? — Ma douleur était comble avant ta venue, — et la voilà, comme le Nil, qui enfreint toute limite !… — Qu’on me donne une épée ; je veux, moi aussi, avoir mes mains coupées ; — car c’est en vain qu’elles ont combattu pour Rome, — et elles n’ont fait, en prolongeant ma vie, que couver ce désespoir ; — elles se sont tendues pour d’inutiles prières, — et ne m’ont servi qu’à un stérile usage ; — maintenant, le seul service que je réclame d’elles, — c’est que l’une aide à trancher l’autre. — Peu importe, Lavinia, que tu n’aies plus de mains ; — car c’est en vain qu’on les use au service de Rome.


LUCIUS.

— Parle, chère sœur, qui t’a martyrisée ?


MARCUS.

— Hélas ! ce délicieux organe de ses pensées, — qui les modulait avec une si charmante éloquence, — est arraché de la jolie cage — où le mélodieux oiseau chantait — ces doux airs variés qui ravissaient l’oreille !


LUCIUS.

— Oh ! parle pour elle ! Qui a commis cette action ?


MARCUS.

— Oh ! je l’ai trouvée ainsi, errant dans le parc, — cherchant à se cacher comme l’agneau — qui a reçu quelque blessure incurable.


TITUS.

— C’était bien mon agneau ! Et celui qui l’a blessée, — m’a fait plus de mal que s’il m’avait tué. — Car maintenant je suis comme un naufragé debout sur un roc — environné de la solitude des mers, — qui regarde la marée montante grandir flot à flot, — attendant toujours le moment où quelque lame envieuse — l’engloutira dans ses entrailles amères. — C’est par ce chemin que mes malheureux fils sont allés à la mort ; — voici mon autre fils, un banni ; — et voici mon frère, pleurant sur mes malheurs ; — mais celle qui cause à mon âme l’angoisse suprême, — c’est cette chère Lavinia, qui m’est plus chère que mon âme. — Je ne t’aurais vue ainsi qu’en peinture, — que cela m’eût rendu fou ; que deviendrai-je, — maintenant que je vois ta personne vivante en cet état ? — Tu n’as plus de mains pour essuyer tes larmes, — ni de langue pour me dire qui t’a martyrisée. — Ton mari est mort, lui ; et, pour sa mort, — tes frères sont condamnés, et déjà exécutés. — Regarde, Marcus ! ah ! regarde-la, mon fils Lucius ! — Quand j’ai nommé ses frères, de nouvelles larmes — ont alors apparu sur ses joues, comme le miel de la rosée — sur un lis déjà cueilli et presque flétri.


MARCUS.

— Peut-être pleure-t-elle parce qu’ils ont tué son mari ; — peut-être, parce qu’elle les sait innocents.


TITUS.

— Si en effet ils ont tué ton mari, alors sois joyeuse — de voir que la loi les en a punis… — Non, non, ils n’ont pas commis un si noir forfait ; — témoin la douleur que manifeste leur sœur… — Chère Lavinia, laisse-moi baiser tes lèvres, — et indique-moi d’un signe comment je puis te soulager. — Veux-tu que ton bon oncle, et ton frère Lucius, — et toi, et moi, nous nous asseyions au bord d’une source, — tous, baissant les yeux pour y contempler nos joues — flétries, pareilles à des prairies encore humides — du fangeux limon déposé par l’inondation ? — Resterons-nous penchés sur la source — jusqu’à ce que son onde pure ait perdu sa douceur — et soit changée en une eau saumâtre par l’amertume de nos larmes ? — Veux-tu que nous coupions nos mains, comme les tiennes ? — ou que nous déchirions nos langues avec nos dents et que nous passions — le reste de nos jours affreux dans de muettes pantomimes ? — Que veux-tu que nous fassions ? Nous qui avons des langues, — combinons un plan de misère suprême — pour faire la stupeur de l’avenir.


LUCIUS.

— Cher père, arrêtez vos larmes ; car voyez, — votre douleur fait sangloter et pleurer ma misérable sœur.


MARCUS.

— Patience, chère nièce. Bon Titus, sèche tes yeux.

Il essuie les yeux de son frère avec son mouchoir.

TITUS.

—Ah ! Marcus ! Marcus ! Je le sais bien, frère, — ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes larmes, — car, infortuné, tu l’as inondé des tiennes.


LUCIUS.

— Ah ! ma Lavinia, je veux essuyer tes joues.


TITUS.

— Écoute, Marcus, écoute ! Je comprends ses signes ; — si elle avait une langue pour parler, elle dirait — maintenant à Lucius cela même que je viens de te dire, — que ses joues endolories ne peuvent plus être essuyées — par un mouchoir tout trempé des larmes de son frère ! — Oh ! qu’est-ce que cette sympathie de la détresse ? — Elle est aussi loin du soulagement que les limbes le sont du paradis.

Entre Aaron.

AARON.

— Titus Andronicus, monseigneur l’empereur — t’envoie dire ceci : si tu aimes tes fils, — un de vous, Marcus, Lucius, ou toi, vieux Titus, — n’a qu’à se couper la main — et à l’envoyer au prince ; lui, en retour, — te renverra ici tes deux fils vivants, — et ce sera la rançon de leur crime.


TITUS.

— Oh ! gracieux empereur ! Oh ! généreux Aaron !… — Le corbeau a-t-il jamais eu le doux chant de l’alouette — annonçant le lever du soleil ?… — C’est de tout mon cœur que j’enverrai ma main à l’empereur. — Bon Aaron, veux-tu aider à la couper ?


LUCIUS.

— Arrête, mon père ; cette noble main, — qui a abattu tant d’ennemis, — ne sera pas envoyée ; la mienne fera l’affaire ; — ma jeunesse a plus de sang à perdre que vous, — et ce sera mon sang qui sauvera la vie de mes frères.


MARCUS.

— Quelle est celle de vos mains qui n’ait pas défendu Rome — et brandi la hache d’armes sanglante, — inscrivant la destruction sur le bastion de l’ennemi ? — Oh ! vos mains à tous deux sont hautement héroïques ; — la mienne n’a été qu’inutile ; qu’elle serve — de rançon à mes deux neveux, — et je l’aurai conservée pour un digne résultat.


AARON.

— Allons, décidez vite quelle est la main qui tombera, — de peur qu’ils ne meurent avant que le pardon n’arrive.


MARCUS.

— La mienne tombera.


LUCIUS.

Par le ciel, ce ne sera pas la vôtre !


TITUS.

— Mes maîtres, ne vous disputez plus ; des rameaux flétris comme ceux-ci — ne sont bons qu’à arracher ; ce sera donc la mienne.


LUCIUS.

— Cher père, si je dois être réputé ton fils, — laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.


MARCUS

— Au nom de notre père, par la tendresse de notre mère, — laisse-moi te prouver à présent mon fraternel amour.


TITUS.

— Décidez entre vous ; je veux bien sauver ma main.


LUCIUS.

— Eh bien ! je vais chercher la hache.


MARCUS.

— Mais la hache me servira.

Sortent Lucius et Marcus.

TITUS.

— Approche, Aaron ; je vais les tromper tous deux ; — prête-moi le secours de ta main, et je te livre la mienne.


AARON, à part.

— Si cela s’appelle tromper, je veux être honnête, — et ne jamais tromper les gens tant que je vivrai ; — mais moi, je vais vous tromper d’une autre façon, — et cela, vous le reconnaîtrez, avant que la demi-heure se passe.

Il coupe la main de Titus.
Entrent Lucius et Marcus.

TITUS.

— Maintenant, cessez votre discussion ; ce qui devait être, est exécuté… — Bon Aaron, donne ma main à l’empereur ; — dis-lui que c’est une main qui l’a préservé — de mille dangers ; prie-le de l’ensevelir ; — elle eût mérité mieux ; qu’elle ait du moins cela. — Quant à mes fils, dis-lui que je les tiens — pour des bijoux achetés à peu de frais, — et pourtant trop cher encore, puisque je n’ai fait que racheter mon bien.


AARON.

— Je pars, Andronicus ; et, en échange de ta main, — attends-toi à avoir tout à l’heure tes fils auprès de toi…

À part.

— Leurs têtes, veux-je dire ; oh ! comme cette vilenie — m’enivre de sa seule idée ! — Que les fous fassent le bien, et que les hommes blancs invoquent la grâce ! — Aaron veut avoir l’âme aussi noire que la face.

Il sort.

TITUS, s’agenouillant.

— Oh ! j’élève vers le ciel cette main unique, — et j’incline cette faible ruine jusqu’à terre ; — s’il est une puissance qui ait pitié des misérables larmes, — c’est elle que j’implore…

À Lavinia qui s’agenouille près de lui.

— Quoi ! tu veux t’agenouiller avec moi ! — Fais-le donc, cher cœur ; car le ciel entendra nos prières, — ou avec nos soupirs nous assombrirons le firmament, — et nous ternirons le soleil de leur brume, comme parfois les nuages, — quand ils l’enferment dans leur sein fluide.


MARCUS.

— Ah ! frère, parle raisonnablement, — et ne te précipite pas dans l’abîme du désespoir.


TITUS.

— Mon malheur n’est-il pas un abîme, lui qui est sans fond ? — Que mon affliction soit donc sans fond comme lui.


MARCUS.

— Mais du moins que la raison gouverne ta désolation.


TITUS.

— S’il y avait une raison pour de pareilles misères, — alors je pourrais contenir ma douleur dans des limites. — Quand le ciel pleure, est-ce que la terre n’est pas inondée ? — Si les vents font rage, est-ce que l’Océan ne devient pas furieux ? — Est-ce qu’il ne menace pas le ciel de sa face écumante ? — Et tu veux une raison à ces lamentations !

Montrant Lavinia.

— Je suis l’Océan ; écoute les soupirs de ma fille. — Elle est le ciel en pleurs ; je suis la terre. — Il faut bien que mon océan soit remué par ses soupirs ; — il faut bien que ma terre soit inondée et noyée — sous le déluge de ses larmes continuelles ! — Car, vois-tu, mes entrailles ne peuvent absorber ses douleurs ; — et il faut que je les vomisse comme un homme ivre ! — Laisse-moi donc, car toujours celui qui perd est libre — de soulager son cœur par d’amères paroles.

Entre un messager, portant deux têtes et une main coupées.

LE MESSAGER.

— Digne Andronicus, tu es bien mal payé — du sacrifice de cette bonne main que tu as envoyée à l’empereur. — Voici les têtes de tes deux nobles fils ; — et voici ta main, qu’on te renvoie par dérision. — Tes douleurs, ils s’en amusent ; ton courage, ils s’en moquent ; — je souffre plus à la pensée de tes souffrances — qu’au souvenir de la mort de mon père.

Il sort.

MARCUS.

— Maintenant, que le bouillant Etna se refroidisse en Sicile, — et que mon cœur soit un enfer à jamais brûlant ! — Voilà plus de misères qu’on n’en peut supporter. — Pleurer avec ceux qui pleurent, cela soulage un peu, — mais l’angoisse bafouée est une double mort.


LUCIUS.

— Ah ! se peut-il que ce spectacle fasse une si profonde blessure — sans qu’une vie abhorrée s’écoule ! — Se peut-il que la mort laisse la vie porter son nom, — quand la vie n’a plus d’autre bien que le souffle !

Lavinia l’embrasse.

MARCUS.

— Hélas ! pauvre cœur ! ce baiser n’est pas plus un soulagement pour lui, — que de l’eau glacée pour une couleuvre affamée.


TITUS.

— Quand cet effrayant sommeil finira-t-il ?


MARCUS.

— Maintenant adieu tout palliatif ! Meurs, Andronicus. — Tu ne sommeilles pas. Regarde ! Voici les têtes de tes deux fils, — voici ta main martiale coupée ; voici ta fille mutilée ; — voici ton autre fils banni que cet atroce spectacle — a fait blême et livide ; et me voici, moi, ton frère, — comme une statue de pierre, glacé et immobile. — Ah ! je ne veux plus maintenant modérer ta douleur, — arrache tes cheveux d’argent ; ronge ton autre main — avec tes dents, et que cet horrible spectacle — ferme à jamais nos yeux misérables ! — Voici le moment de te déchaîner ; pourquoi restes-tu calme ?


TITUS, riant.

— Ha ! ha ! ha !


MARCUS.

Pourquoi ris-tu ? Ce n’est pas le moment.


TITUS.

— C’est que je n’ai plus une seule larme à verser. — Et puis, ce désespoir est un ennemi — qui veut s’emparer de mes yeux humides — et les aveugler par un tribut de larmes. — Alors comment trouverais-je le chemin de l’antre de la vengeance ? — Car ces deux têtes semblent me parler — et me signifier que je ne serai pas admis à la félicité — tant que ces forfaits n’auront pas été rejetés — à la gorge de ceux qui les ont commis. — Allons, voyons quelle tâche j’ai à faire… — Vous, malheureux, faites cercle autour de moi, — que je puisse me tourner successivement vers chacun de vous — et jurer à mon âme de venger vos injures… — Le vœu est prononcé !… Allons, frère, prends une des têtes ; — et de cette main je porterai l’autre. — Lavinia, tu vas avoir de l’emploi : — porte ma main, chère fille, entre tes dents. — Quant à toi, mon garçon, pars, retire-toi de ma vue ; — tu es exilé, et tu ne dois plus rester ici. — Cours chez les Goths et lève une armée parmi eux ; — et, si tu m’aimes, comme je le crois, — embrassons-nous, et séparons-nous, car nous avons beaucoup à faire.

Sortent Titus, Marcus et Lavinia.

LUCIUS, seul.

— Adieu, Andronicus, mon noble père, — l’homme le plus malheureux qui ait jamais vécu dans Rome ! — Adieu, superbe Rome, jusqu’à ce que Lucius soit de retour ! — il laisse ici des otages qui lui sont plus chers que la vie. — Adieu, Lavinia, ma noble sœur ! — Oh ! que n’es-tu encore telle que tu étais naguère ! — Mais maintenant Lucius et Lavinia ne vivent plus — que dans l’oubli et dans d’odieuses souffrances. — Si Lucius vit, il vengera vos injures, — et réduira le fier Saturninus et son impératrice — à demander grâce aux portes de Rome, comme Tarquin et sa reine. — Maintenant je vais chez les Goths, et j’y lèverai des forces — pour châtier Rome et Saturnin.

Il sort.

SCÈNE VI.

[Une salle à manger chez Titus. Un repas préparé.]


Entrent Titus, Marcus, Lavinia et le jeune Lucius, fils de Lucius (7).

TITUS.

— Bien, bien… Maintenant asseyons-nous, et veillons à ne manger — que juste ce qu’il nous faut pour conserver la force — de venger nos amères calamités. — Marcus, dénoue ce nœud formé par le désespoir ; — ta nièce et moi, pauvres créatures, nous n’avons plus nos mains, — et nous ne pouvons soulager notre décuple douleur — en croisant ainsi nos bras… Il ne me reste plus — que cette pauvre main droite pour tyranniser ma poitrine ; — et, quand mon cœur, affolé de misère, — bat dans cette prison profonde de ma chair, — je le réprime ainsi.

Il se frappe la poitrine.
À Lavinia.

— Et toi, mappemonde de malheur, qui ne t’expliques que par signes ! — quand ton pauvre cœur bat outrageusement, — tu ne peux le frapper ainsi pour le calmer ; — blesse-le de tes soupirs, ma fille, accable-le de tes sanglots, — ou bien prends un petit couteau entre tes dents, — et fais un trou contre ton cœur, — en sorte que toutes les larmes que tes pauvres yeux laissent tomber — coulent dans cette crevasse et, en l’inondant, — noient dans leur flot amer le fou qui se lamente.


MARCUS.

— Fi, mon frère, fi ! Ne lui apprends pas ainsi — à porter des mains violentes sur sa tendre existence.


TITUS.

— Comment cela ? est-ce que le chagrin te fait déjà radoter ? — Ah ! Marcus ! nul autre que moi ne devrait être fou ! — Quelles mains violentes peut-elle porter sur son existence ? — Ah ! pourquoi nous poursuis-tu de ce mot : mains ! — C’est presser Énée de raconter deux fois — comment Troie fut brûlée, et lui-même fait misérable ! — Oh ! ne manie pas ce thème, ne parle pas de mains, — de peur de nous rappeler que nous n’en avons plus… — Fi, fi ! quel délire préside à mon langage ! — Comme si nous oublierions que nous n’avons pas de main, — quand Marcus ne prononcerait pas le mot mains ! — Allons, à table ! et toi, douce fille, mange ça… — Il n’y a rien à boire ! Écoute, Marcus, ce qu’elle dit, — je puis interpréter tous les signes de son martyre ; — elle dit qu’elle ne peut boire d’autre breuvage que ses larmes, — qu’a brassées sa douleur et qui fermentent sur ses joues. — Muette plaignante, j’étudierai ta pensée ; — je serai aussi exercé à tes gestes silencieux — que les ermites mendiants à leurs saintes prières. — Tu ne pousseras pas un soupir, tu ne lèveras pas tes moignons au ciel, — tu ne feras pas un clignement d’yeux, un mouvement de tête, une génuflexion, un signe, — que je n’en torde un alphabet — et que je n’apprenne, par une incessante pratique, à connaître ton idée.


LE JEUNE LUCIUS, les larmes aux yeux.

— Bon grand-père, laisse-là ces lamentations amères ; — égaie ma tante par quelque joyeux récit.


MARCUS.

— Hélas ! le tendre enfant, ému de compassion, — pleure de voir la douleur de son grand-père.


TITUS.

— Calme-toi, tendre rejeton ; tu es fait de larmes, — et ton existence serait bien vite fondue dans les larmes.

Marcus frappe un plat avec son couteau.

— Que frappes-tu, Marcus, avec ton couteau ?


MARCUS.

— Un être que j’ai tué, monseigneur, une mouche !


TITUS.

— Malheur à toi, meurtrier ! tu assassines mon cœur ! — Mes yeux sont fatigués de la vue de la tyrannie. — Un acte de mort, commis sur un innocent, — ne sied pas au frère de Titus… Va-t’en ; — je vois que tu n’es pas à ta place en ma compagnie.


MARCUS.

— Hélas ! monseigneur, je n’ai fait que tuer une mouche.


TITUS.

— Mais si cette mouche avait son père et sa mère ! — Comme ils iraient partout étendant leurs délicates ailes d’or — et bourdonnant dans l’air leurs lamentations ! — Pauvre mouche inoffensive, — qui était venue ici pour nous égayer

— avec son joli et mélodieux murmure, et tu l’as tuée !…

MARCUS.

— Pardonnez-moi, seigneur ; c’était un vilain moucheron noir — qui ressemblait au More de l’impératrice ; voilà pourquoi je l’ai tué.


TITUS.

Oh ! oh ! oh ! — Alors pardonne-moi de t’avoir blâmé, — car tu as fait un acte charitable. — Donne-moi ton couteau, je veux l’outrager, — en m’imaginant que c’est le More — venu ici exprès pour m’empoisonner… — Tiens, voilà pour toi, et voilà pour Tamora ! — Ah ! coquin !… — Pourtant je ne nous crois pas à ce point déchus — qu’il faille nous mettre à deux pour tuer un moucheron, — qui nous rappelle ce More noir comme le charbon !


MARCUS, à part.

— Hélas ! le pauvre homme ! la douleur a tellement agi sur lui — qu’il prend de vaines ombres pour des objets réels.


TITUS.

— Allons ! qu’on desserve ! Lavinia, viens avec moi ; — je vais dans mon cabinet lire avec toi — les tristes histoires arrivées au temps jadis… — Viens, enfant, viens avec moi ; ta vue est jeune, — et tu liras, quand la mienne commencera à se troubler.

Ils sortent.

SCÈNE VII

[Devant la maison de Titus.]
Entrent Titus et Marcus ; puis le jeune Lucius, après lequel court Lavinia ; l’enfant fuit, ayant sous le bras ses livres qu’il laisse tomber à terre.

LE JEUNE LUCIUS.

— Au secours, grand-père, au secours ! ma tante Lavinia — me suit partout, je ne sais pourquoi. — Bon oncle