Titus Andronicus/Texte entier

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Titus Andronicus
Acte premier



PERSONNAGES :


SATURNINUS, fils aîné du dernier empereur romain.
BASSIANUS, frère de Saturninus.
TITUS ANDRONICUS, général romain.
MARCUS ANDRONICUS, tribun, frère de Titus.
LUCIUS,
QUINTUS,
MARTIUS,
MUTIUS,
fils de Titus Andronicus.
LE JEUNE LUCIUS, fils de Lucius, petit-fils de Titus.
PUBLIUS, fils de Marcus.
ÆMILIUS, noble romain.
ALARBUS,
CHIRON,
DÉMÉTRIUS,
fils de Tamora.
AARON, le more, amant de Tamora.
un capitaine. un paysan.
un tribun. des messagers.
TAMORA, reine des Goths, puis impératrice.
LAVINIA, fille de Titus.
UNE NOURRICE.
parents de titus, sénateurs, tribuns, officiers, soldats
et serviteurs.


La scène est à Rome et dans les environs.
- Personnages Titus Andronicus - Acte deuxième



SCÈNE I

[Rome. Une place devant le Capitole. Sur un des côtés, le tombeau de la famille des Andronicus (1).]
Les sénateurs et les tribuns sont placés sur une plateforme supérieure. Entrent par une porte Saturninus et ses partisans, par l’autre, Bassianus et ses partisans, tambour battant, enseignes déployées.

SATURNINUS.

— Noble patriciens, patrons de mes droits, — défendez par les armes la justice de ma cause ; — et vous concitoyens, mes chers partisans, — faites valoir avec vos épées mon titre héréditaire. — Je suis le fils ainé de celui qui, le dernier, — a porté le diadème impérial de Rome ; — faites donc revivre en moi la dignité de mon père, — et n’outragez pas mon âge par une dégradation.


BASSIANUS.

— Romains, amis, partisans, défenseurs de mes droits, — si jamais Bassianus, le fils de César, — a trouvé grâce au yeux de la royale Rome, — gardez cette entrée du Capitole, — et ne souffrez pas que le déshonneur approche — du trône impérial, consacré à la vertu, — à la justice, à la continence, et à la noblesse ; — mais faites que le mérite brille dans une pure élection, — et combattez, Romains, pour assurer la liberté de votre choix.

Marcus Andronicus apparaît au sommet de la scène, portant la couronne.

MARCUS.

— Princes qui, à l’aide des factions et de vos partisans, vous disputez — ambitieusement le pouvoir et l’empire, — sachez que le peuple de Rome, dont nous soutenons — spécialement les intérêts, a, d’une voix unanime, — dans une élection pour l’empire romain, — choisi Andronicus, surnommé le Pieux, — en considération de tous les grands et loyaux services qu’il a rendus à Rome. — Il n’existe pas aujourd’hui dans les murs de la cité — un homme plus noble, un plus brave guerrier. — Il est rappelé ici par le Sénat — de sa rude campagne contre les Goths barbares, — après avoir, avec le concours de ses fils, terreur de nos ennemis, — subjugué une nation redoutable et nourrie dans les armes. — Dix années se sont écoulées depuis le jour où, se chargeant — de la cause de Rome, il châtia par les armes — l’orgueil de nos ennemis. Cinq fois il est revenu — ensanglanté dans Rome, rapportant ses vaillants fils — du champ de bataille dans des cercueils ; — et aujourd’hui enfin, chargé des dépouilles de l’honneur, — il revient à Rome, le bon Andronicus, — l’illustre Titus, dans toute la fleur de sa gloire. — Nous vous en conjurons, au nom de celui — que vous désirez maintenant voir dignement remplacé, — au nom des droits du Sénat, des droits du Capitole, — que vous prétendez honorer et adorer, — retirez-vous, renoncez à la violence, — congédiez vos partisans, et, en loyaux candidats, — faites valoir vos mérites avec une pacifique humilité.


SATURNINUS.

— Comme la belle parole de ce tribun calme mes pensées !


BASSIANUS.

— Marcus Andronicus, je me fie — à ta droiture et à ton intégrité, — et j’ai tant de sympathie, tant de respect pour toi et pour les tiens, — pour ton noble frère Titus et pour ses fils, — pour celle devant qui ma pensée s’humilie, — pour la gracieuse Lavinia, le riche ornement de Rome, — que je veux ici même congédier mes fidèles amis, — et confier ma cause à ma fortune et à la faveur du peuple, — pour qu’elle soit pesée dans la balance.

Les partisans de Bassianus sortent.

SATURNINUS.

— Amis, qui avez été si zélés pour mes droits, — je vous remercie tous et vous congédie, — et je confie mon existence, ma personne et ma cause — à l’amour et à la bienveillance de mon pays.

Les partisans de Saturninus sortent.

— Rome, sois aussi juste, aussi gracieuse pour moi — que je suis confiant et affectueux envers toi !… — Ouvrez les portes et laissez-moi entrer.


BASSIANUS.

— Tribuns ! et moi aussi, humble candidat !

Fanfares. Bassianus et Saturninus se retirent dans le Capitole avec le Sénat.
Entre un capitaine, entouré de la foule.

LE CAPITAINE.

— Romains, faites place. Le brave Andronicus, — le patron de la vertu, le meilleur champion de Rome, — heureux dans toutes les batailles qu’il livre, — est revenu, sous l’égide de la gloire et de la fortune, — de la guerre où il a circonscrit de son épée — et mis sous le joug les ennemis de Rome.

Bruit de tambours et de trompettes. Entrent deux des fils survivants de Titus ; derrière eux, des hommes portant un cercueil tendu de noir ; puis les deux derniers fils de Titus. Derrière eux, Titus Andronicus ; puis Tamora, reine des Goths, et ses trois fils, Alarbus, Chiron et Démétrius, suivis d’Aaron le More et d’une multitude aussi nombreuse que possible. On met à terre le cercueil, et Titus parle.

TITUS.

— Salut, Rome, victorieuse dans tes vêtements de deuil ! — Ainsi que la barque, qui a porté au loin sa cargaison, — retourne avec une précieuse charge à la baie — d’où elle a naguère levé l’ancre, — ainsi Andronicus, couronné de lauriers, revient — pour saluer sa patrie avec ses larmes, — larmes de vraie joie que lui fait verser son retour à Rome… — Ô toi, grand défenseur de ce Capitole, — préside gracieusement à la cérémonie qui nous occupe ! — Romains, de vingt-cinq vaillants fils, — la moitié du nombre qu’avait le roi Priam, — voyez les pauvres restes, vivants et morts ! — À ceux qui survivent, que Rome accorde en récompense son amour ; — à ceux que je conduis à leur dernière demeure, — la sépulture au milieu de leurs ancêtres ! — Ici les Goths m’ont permis de rengainer mon épée. — Titus, cruel, indifférent aux tiens, — pourquoi souffres-tu que tes fils, non ensevelis encore, — errent sur la redoutable rive du Styx ?

On ouvre le tombeau des Andronicus.

— Recevez là l’accueil silencieux auquel sont habitués les morts, — et dormez en paix, victimes des guerres de votre patrie ! — Ô réceptacle sacré de mes joies, — sanctuaire auguste de la vertu et de la noblesse, — combien de mes fils as-tu accaparés, — que tu ne me rendras plus !


LUCIUS.

— Donnez-nous le plus fier des prisonniers goths, — que nous hachions ses membres, et que, sur un bûcher, — nous les offrions en sacrifice ad manes fratrum, — devant cette prison terrestre de leurs ossements ; — en sorte que les ombres de nos frères soient apaisées, — et que nous ne soyons pas obsédés sur terre de prodigieuses apparitions !


TITUS.

— Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux qui survivent, — le fils aîné de cette reine en détresse.


TAMORA.

— Arrêtez, frères romains… Gracieux conquérant, — victorieux Titus, aie pitié des larmes que je verse, — larmes d’une mère passionnée pour son fils ; — et, si jamais tes fils te furent chers, — oh ! songe que mon fils m’est également cher. — Ne suffit-il pas que nous soyons amenés à Rome, — pour embellir ton triomphal retour, — asservis à toi et au joug romain ? — Faut-il encore que mes fils soient égorgés dans les rues — pour avoir vaillamment défendu la cause de leur pays ? — Oh ! si c’est piété chez toi de combattre — pour le prince et pour la patrie, c’est piété aussi chez eux. — Andronicus, ne souille pas ta tombe de sang. — Veux-tu te rapprocher de la nature des dieux ? — Eh bien, tu te rapprocheras d’eux en étant clément. — La douce merci est le véritable insigne de la noblesse. — Trois fois noble Titus, épargne mon premier-né.


TITUS.

— Contenez-vous, Madame, et pardonnez-moi. — Voici les frères vivants de ceux que vous, les Goths, vous avez vus — mourir ; pour leurs frères égorgés — ils demandent religieusement un sacrifice. — Votre fils est marqué pour cet holocauste ; et il faut qu’il meure, — pour apaiser les ombres gémissantes de ceux qui ne sont plus.


LUCIUS.

— Qu’on l’emmène et qu’on fasse vite un feu ; — puis de nos épées, sur le bûcher même, — coupons ses membres, jusqu’à ce qu’ils soient entièrement consumés.

Sortent Lucius, Quintus, Martius et Mutius, emmenant Alarbus.

TAMORA.

— Ô cruelle, irréligieuse piété !


CHIRON.

Jamais la Scythie fut-elle, à moitié près, aussi barbare ?


DÉMÉTRIUS.

— Ne comparez pas la Scythie à l’ambitieuse Rome. — Alarbus va reposer ; et nous, nous survivons — pour trembler sous le regard menaçant de Titus. — Donc, Madame, du courage ; mais espérez en même temps — que les mêmes dieux, qui armèrent la reine de Troie — d’une occasion de châtier — pleinement le tyran de Thrace dans sa tente (2), — pourront aider Tamora, la reine des Goths, — (quand les Goths étaient Goths et que Tamora était reine), — à venger sur ses ennemis ces sanglants outrages.

Lucius, Quintus, Martius et Mutius rentrent avec leurs épées sanglantes.

LUCIUS.

— Voyez, mon seigneur et père, comme nous avons accompli — nos rites romains : les membres d’Alarbus sont dépecés, — et ses entrailles alimentent le feu du sacrifice, — dont la flamme parfume le ciel, comme un encens. — Il ne nous reste plus qu’à enterrer nos frères, — et à les accueillir dans Rome au bruit des fanfares.


TITUS.

— Qu’il en soit ainsi, et qu’Andronicus — adresse à leurs âmes ce dernier adieu.

Les trompettes sonnent, et le cercueil est déposé dans le tombeau.

Dans la paix et l’honneur reposez ici, mes fils ; — champions les plus hardis de Rome, dormez ici — à l’abri des hasards et des malheurs de ce monde ! — Ici pas de trahison qui rôde ; ici pas d’envie qui écume ; — ici pas de rancunes maudites ; ici, pas de tempêtes, — pas de bruit, mais le silence et l’éternel sommeil.

Entre Lavinia.

— Dans la paix et l’honneur reposez ici, mes fils !


LAVINIA.

— Dans la paix et l’honneur que le seigneur Titus vive longtemps ! — Vis dans la gloire, mon noble seigneur et père ! — Vois, j’apporte mes larmes tributaires — à cette tombe, pour les obsèques de mes frères ; — et je m’agenouille à tes pieds en versant sur la terre — des larmes de joie, pour ton retour à Rome. — Oh ! bénis-moi ici de ta main victorieuse, — toi, dont les meilleurs citoyens de Rome acclament la fortune.


TITUS.

— Bonne Rome qui as ainsi conservé avec amour, — pour la joie de mon cœur, ce cordial de ma vieillesse ! — Vis, Lavinia ; puisses-tu survivre à ton père, — et puisse le renom de ta vertu survivre à l’éternité de la gloire !

Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et autres.

MARCUS.

— Vive le seigneur Titus, mon frère bien-aimé, — triomphateur si gracieux aux yeux de Rome !


TITUS.

— Merci, généreux tribun, noble frère Marcus.


MARCUS.

— Et vous, mes neveux, soyez les bienvenus au retour de cette heureuse guerre, — vous qui survivez et vous qui dormez dans la gloire. — Beaux seigneurs, vous avez eu un égal succès, — vous tous qui avez tiré l’épée pour le service de votre patrie ; — mais les vrais triomphateurs sont les héros de cette pompe funèbre — qui ont atteint au bonheur de Solon (3), — et triomphé du hasard dans le lit de l’honneur. — Titus Andronicus, le peuple romain, — dont tu as toujours été le loyal défenseur, — t’envoie par moi, son tribun et son mandataire, — ce pallium d’une blancheur sans tache, — et t’admet à l’élection pour l’empire, — concurremment avec les fils ici présents de l’empereur défunt. — Sois donc candidatus ; mets ce manteau, — et aide à donner une tête à Rome décapitée.


TITUS.

— À ce glorieux corps il faut une meilleure tête — que celle qui tremble de vieillesse et de débilité. — Quoi ! je revêtirais cette robe pour vous importuner ! — Je me laisserais proclamer aujourd’hui, — et demain je céderais le pouvoir, j’abdiquerais la vie, — et je vous créerais à tous une nouvelle besogne ! — Rome, j’ai été ton soldat quarante ans ; — j’ai enterré vingt et un fils, — tous armés chevaliers sur le champ de bataille, tous tués vaillamment, les armes à la main, — pour la cause et le service de leur noble patrie. — Qu’on me donne un bâton d’honneur pour ma vieillesse, — mais non un sceptre pour gouverner le monde ! — Il l’a bien porté, seigneurs, celui qui l’a porté le dernier.


MARCUS.

— Titus, tu obtiendras l’empire en le demandant.


SATURNINUS.

— Fier et ambitieux tribun, peux-tu dire ?…


TITUS.

— Patience, prince Saturninus !


SATURNINUS.

Romains, faites-moi justice. — Patriciens, tirez vos épées, et ne les rengainez pas — que Saturninus ne soit empereur de Rome. — Andronicus, mieux vaudrait pour toi être embarqué pour l’enfer — que me voler les cœurs des peuples.


LUCIUS.

— Présomptueux Saturninus, qui interromps le magnanime Titus, — quand il veut ton bien !


TITUS.

— Contiens-toi, prince ; je te rendrai — les cœurs des peuples, dussé-je les détacher d’eux-mêmes.


BASSIANUS.

— Andronicus, je ne te flatte point, — mais je t’honore, et je t’honorerai jusqu’à ma mort. — Si tu veux fortifier mon parti de tes amis, — je t’en serai profondément reconnaissant, et la reconnaissance, pour les hommes — à l’âme généreuse, est une noble récompense.


TITUS.

— Peuple de Rome, et vous, tribuns du peuple, — je vous demande vos voix et vos suffrages ; — voulez-vous les confier amicalement à Andronicus ?


UN TRIBUN.

— Pour complaire au bon Andronicus, — et pour célébrer son heureux retour à Rome, — le peuple consent à accepter celui qu’il désignera.


TITUS.

— Tribuns, je vous remercie, et je demande — que vous élisiez le fils aîné de votre empereur, — le seigneur Saturninus, dont j’espère que les vertus — rayonneront sur Rome, comme Titan sur la terre, — et mûriront la justice en cette république ; — si donc vous voulez élire qui je désigne, — couronnez-le et criez : Vive notre empereur !


MARCUS.

— Par la voix et aux acclamations de toutes les classes, — des patriciens et des plébéiens, nous créons — le seigneur Saturninus empereur suprême de Rome, — et nous crions : Vive Saturninus, notre empereur !

Longue fanfare.

SATURNINUS.

— Titus Andronicus, pour le service que tu nous as rendu — aujourd’hui dans notre élection, — je te remercie comme tu le mérites, — et je veux par des actes reconnaître ta générosité ; — et tout d’abord, Titus, pour honorer — ton nom et ta noble famille, — je veux faire de Lavinia mon impératrice, — la royale maîtresse de Rome, la maîtresse de mon cœur, — et l’épouser dans le Panthéon sacré. — Dis-moi, Andronicus, cette motion te plaît-elle ?


TITUS.

— Certes, mon digne seigneur ; en cette alliance, — je me tiens pour hautement honoré par votre grâce ; — et ici, à la vue de Rome, à Saturninus, — le roi et le chef de notre république, — l’empereur du vaste univers, je dédie — mon épée, mon char et mes prisonniers : — présents bien dignes de l’impérial seigneur de Rome ! — Accueille-les donc, comme le tribut que je te dois, — ces trophées de ma gloire humiliés à tes pieds.


SATURNINUS.

— Merci, noble Titus, père de ma vie ! — Combien je suis fier de toi et de tes dons, — Rome l’attestera à jamais. Le jour où j’oublierais — le moindre de tes inestimables services, — Romains, oubliez votre féauté envers moi.


TITUS, à Tamora.

— Maintenant, Madame, vous voilà prisonnière d’un empereur, — d’un homme qui, par égard pour votre dignité et votre rang, — vous traitera noblement, vous et votre suite.


SATURNINUS.

— Charmante dame, assurément ; une beauté — que je choisirais, si mon choix était encore à faire !… — Rends la sérénité, belle reine, à ce front nébuleux ; — bien que les chances de la guerre aient produit ce changement dans ta situation, — tu n’es pas venue ici pour être la risée de Rome. — Tu y seras partout traitée en princesse. — Fiez-vous à ma parole, et ne permettez pas que la tristesse — abatte toutes vos espérances. Madame, celui qui vous encourage — peut vous faire plus grande que la reine des Goths. — Lavinia, vous n’êtes pas mécontente de ceci ?


LAVINIA.

— Nullement, monseigneur ; votre loyale noblesse — m’est garant que ces paroles ne sont qu’une courtoisie princière.


SATURNINUS.

— Merci, chère Lavinia… Romains, partons ; — nous mettons ici nos prisonniers en liberté sans rançon. — Proclamez notre élévation, seigneurs, au son de la trompette et du tambour.

Il s’entretient avec Tamora.

BASSIANUS, s’emparant de Lavinia.

— Seigneur Titus, ne vous déplaise, cette jeune fille est à moi.


TITUS.

— Comment ! Parlez-vous sérieusement, monseigneur ?


BASSIANUS.

— Oui, noble Titus, et je suis résolu — à me faire justice de mes propres mains.


MARCUS.

Suum cuique est un axiome de notre droit romain ; — c’est à bon droit que ce prince ressaisit son bien.


LUCIUS.

— Et il veut le garder, et il le gardera, tant que Lucius vivra.


TITUS.

— Traîtres, arrière !… Où est la garde de l’empereur ?… — Trahison, monseigneur ! Lavinia est enlevée !


SATURNINUS.

— Enlevée ! par qui ?


BASSIANUS.

Par celui qui aurait le droit — de reprendre au monde entier sa fiancée !

Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.

MUTIUS.

— Mes frères, aidez à l’emmener d’ici, — et moi je garderai cette porte l’épée à la main.

Sortent Lucius, Quintus et Martius.

TITUS, à Saturninus.

— Suivez-moi, seigneur, et je vais bientôt vous la ramener.


MUTIUS, à Titus.

— Monseigneur, vous ne passerez pas là.


TITUS.

Quoi, misérable enfant ! — Tu me barres mon chemin dans Rome !


MUTIUS.

Au secours, Lucius, au secours !

Titus tue Mutius.
Rentre Lucius.

LUCIUS.

— Monseigneur, vous êtes injuste, et plus qu’injuste ; — vous avez tué votre fils dans une querelle inique.


TITUS.

— Ni toi, ni lui, vous n’êtes plus des fils pour moi ; — mes fils ne m’auraient jamais ainsi outragé. — Traître, rends Lavinia à l’empereur.


LUCIUS.

— Morte, si vous voulez, mais non pour devenir sa femme, — étant légitimement promise à un autre.

Il sort.
Saturninus, empereur, monte sur la plate-forme supérieure, accompagné de Tamora, des deux fils de celle-ci, et du More Aaron.

SATURNINUS.

— Non, Titus, non ! L’empereur n’a pas besoin d’elle, — ni d’elle, ni de toi, ni d’aucun de ta race. — Je ne me fierai plus légèrement à qui s’est une fois moqué de moi, — à toi, pas plus qu’à tes fils, ces insolents, ces traîtres, — tous ligués pour m’outrager ainsi ! — N’y avait-il donc à Rome que Saturninus — dont on pût faire un jouet ? Ces actes, Andronicus, — ne s’accordent que trop bien avec ton arrogante assertion — que j’ai mendié l’empire de ta main.


TITUS.

— Oh ! monstrueux ! que signifient ces paroles de reproche ?


SATURNINUS.

— Mais va ton chemin ; va, abandonne cette capricieuse — à celui qui pour elle a fait parade de son épée. — Tu auras un gendre vaillant, — un homme bien fait pour s’associer avec tes fils incorrigibles — et pour mettre le désordre dans la république de Rome.


TITUS.

— Ces paroles sont des rasoirs pour mon cœur blessé !


SATURNINUS.

— Et maintenant, aimable Tamora, reine des Goths, — toi qui, pareille à la majestueuse Phébé au milieu de ses nymphes, — éclipses les plus galantes beautés de Rome, — si tu agrées mon brusque choix, — écoute, Tamora, je te choisis pour femme, — et je veux te créer impératrice de Rome. — Parle, reine des Goths, applaudis-tu à mon choix ? — J’en jure ici par tous tes dieux de Rome, — puisque le prêtre et l’eau sacrée sont si proches, — puisque les flambeaux jettent une clarté si vive et que tout — est prêt pour l’hyménée, — je ne reverrai point les rues de Rome, — je ne monterai point à mon palais, que d’ici même — je n’aie emmené avec moi cette épousée.


TAMORA.

— Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome — que, si Saturninus élève à lui la reine des Goths, — elle sera pour ses désirs une servante, — une nourrice aimante, une mère pour sa jeunesse.


SATURNINUS.

— Montons, belle reine, au Panthéon… Seigneurs, accompagnez — votre noble empereur et son aimable fiancée, — destinée par les cieux au prince Saturnin, — et dont l’infortune est vaincue désormais par ma sagesse. — C’est là que nous accomplirons la cérémonie nuptiale.

Sortent Saturninus et sa suite ; Tamora et ses enfants ; Aaron et les Goths.

TITUS.

— Je ne suis pas invité à escorter la fiancée. — Titus, quand t’est-il arrivé de rester ainsi seul, — déshonoré et abreuvé d’outrages ?


Rentrent Marcus, Lucius, Quintus et Martius.

MARCUS, montrant le cadavre de Mutius.

Oh ! Titus, vois, oh ! vois ce que tu as fait. — Tu as tué dans une mauvaise querelle un vertueux fils !


TITUS.

— Non, tribun stupide, ce n’est point mon fils ; — vous ne m’êtes rien, ni toi, ni ces traîtres, tes complices dans l’acte — qui a déshonoré toute notre famille ; — indigne frère, indignes fils !


LUCIUS.

— Mais donnons-lui la sépulture convenable, — ensevelissons Mutius à côté de nos frères.


TITUS.

— Traîtres, arrière ! il ne reposera pas dans cette tombe. — Depuis cinq cents ans subsiste ce monument, — que j’ai somptueusement réédifié ; — c’est à des soldats, à des serviteurs de Rome — qu’est réservé ce lieu de repos glorieux, et non pas à des misérables tués dans une dispute ! — Ensevelissez-le où vous pourrez, il n’entrera pas ici.


MARCUS.

— Monseigneur, c’est impiété à vous ; — les hauts faits de mon neveu Mutius plaident pour lui ; — il doit être enseveli avec ses frères.


QUINTUS ET MARTIUS.

— Et il le sera, ou nous le suivrons.


TITUS.

— Et il le sera ? Quel est le maroufle qui a dit ce mot ?


QUINTUS.

— Quelqu’un qui est prêt à le soutenir partout ailleurs qu’ici.


TITUS.

— Quoi ! vous voudriez l’ensevelir malgré moi !


MARCUS.

— Non, noble Titus ; mais nous te conjurons — de pardonner à Mutius et de l’ensevelir.


TITUS.

— Marcus, tu m’as toi-même frappé dans ma dignité, — et, avec ces enfants, tu as blessé mon honneur. — Je vous regarde tous comme des ennemis ; — ainsi ne m’importunez plus, mais allez-vous-en.


MARTIUS.

— Il ne s’appartient plus ; retirons-nous.


QUINTUS.

— Moi, non, tant que les ossements de Mutius ne seront pas inhumés.

Le frère et les fils de Titus s’agenouillent.

MARCUS.

— Frère, c’est la nature qui t’invoque par ce nom.


QUINTUS.

— Père, c’est la nature aussi qui parle par ce nom.


TITUS.

— Ne parlez plus, si vous ne voulez pas tous qu’il vous arrive malheur.


MARCUS.

— Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié de mon âme !


LUCIUS.

— Cher père, âme et substance de nous tous !


MARCUS.

— Permets que ton frère Marcus enterre — ici, dans le nid de la vertu, son noble neveu, — qui est mort dans l’honneur pour la cause de Laivinia. — Tu es un Romain, ne sois pas barbare. — Les Grecs, mieux avisés, ensevelirent Ajax — qui s’était suicidé ; et le sage fils de Laërte — plaida gracieusement pour ses funérailles. — Ne ferme pas l’entrée de ce lieu au jeune Mutius, — qui était ta joie.


TITUS.

Lève-toi, Marcus, lève-toi ! — Voici la plus affreuse journée que j’aie jamais vue ! — Être déshonoré par mes fils dans Rome ! — C’est bon, enterrez-le, et enterrez-moi après.

Ils mettent Mutius dans le tombeau.

LUCIUS.

— Repose ici, cher Mutius, avec tes parents, — jusqu’à ce que nous ornions ta tombe de trophées !

Tous s’agenouillent.

— Que nul ne verse de larmes sur le noble Mutius ; — il vit dans la gloire, celui qui est mort dans la cause de la vertu.

Tous sortent excepté Marcus et Titus.

MARCUS, à Titus.

— Monseigneur, pour faire diversion à ce cruel tourment, — comment se fait-il que la subtile reine des Goths — soit si soudainement intronisée dans Rome ?


TITUS.

— Je ne sais pas, Marcus ; mais je sais que cela est. — Est-ce par quelque machination, ou non ? Les cieux seuls peuvent le dire. — Mais n’a-t-elle pas une grande obligation à l’homme — qui l’a ramenée de si loin pour cette haute fortune ?


MARCUS.

— Oui, et il le récompensera noblement (4).

Fanfares. Entrent d’un côté l’empereur Saturninus, Tamora, Chiron, Démétrius et Aaron le More ; de l’autre côté, Bassianus, Lavinia et autres.

SATURNINUS.

— Ainsi, Bassianus, votre coup a réussi ; — que Dieu vous rende heureux dans les bras de votre belle épouse !


BASSIANUS.

— Et vous dans les bras de la vôtre, monseigneur ; je ne dis rien de plus, — et ne vous souhaite rien de moins ; sur ce, je prends congé de vous.


SATURNINUS.

— Traître, pour peu que Rome ait des lois ou que nous ayons le pouvoir, — toi et ta faction, vous vous repentirez de ce rapt.


BASSIANUS.

— Qu’appelez-vous un rapt, monseigneur ? Reprendre mon bien, — ma fiancée bien-aimée, désormais ma femme ! — Mais que les lois de Rome en décident ; — en attendant, j’ai pris possession de ce qui m’appartient.


SATURNINUS.

— C’est bon, monsieur ; vous avez le ton bien bref avec nous, — mais, si nous vivons, nous serons aussi péremptoire avec vous.


BASSIANUS.

— Monseigneur, je dois répondre, du mieux que je puis, — de ce que j’ai fait, et j’en répondrai sur ma tête. — Seulement, j’en avertis votre grâce, — au nom de tous les devoirs qui m’attachent à Rome, — ce noble personnage, le seigneur Titus, que voici, — est outragé dans sa réputation et dans son honneur ; — lui qui, pour vous rendre Lavinia, — a de ses propres mains tué son plus jeune fils, — par zèle pour vous, étant irrité jusqu’à la fureur — d’être contrarié dans le don sincère qu’il vous faisait. — Rendez-lui donc votre faveur, Saturninus ; — dans tous ses actes il s’est montré — le père et l’ami et de Rome et de vous.


TITUS.

— Prince Bassianus, cesse de justifier mes actes. — C’est par toi, et par tous ceux-là, que j’ai été déshonoré. — Je prends Rome et le ciel juste à témoin — de l’amour et du respect que j’ai toujours eus pour Saturnin !


TAMORA, à l’empereur.

— Mon digne seigneur, si jamais Tamora — eut quelque grâce à tes yeux princiers, — permets-moi de parler pour tous indifféremment, — et à ma requête, mon bien-aimé, pardonne le passé !


SATURNINUS.

— Quoi ! madame, être déshonoré publiquement, — et le supporter lâchement sans se venger !


TAMORA.

— Nullement, monseigneur. Me préservent les dieux de Rome — de consentir à votre déshonneur ! — Mais, sur mon honneur, j’ose répondre — de la complète innocence du bon seigneur Titus, — dont la furie non dissimulée atteste la douleur. — Veuillez donc, à ma requête, le considérer avec faveur ; — ne perdez pas un si noble ami sur une vaine supposition, — et n’affligez pas par des regards hostiles son généreux cœur.

À part, à l’empereur.

— Monseigneur, laissez-vous guider par moi ; laissez-vous enfin gagner — dissimulez tous vos griefs et tous vos ressentiments ; — vous n’êtes que tout nouvellement installé sur votre trône ; — craignez donc que le peuple et les patriciens, — après mûr examen, ne prennent le parti de Titus, — et ne vous renversent comme coupable d’ingratitude, — ce que Rome tient pour le plus odieux des crimes ; — cédez à mes instances, et puis laissez-moi faire. — Je trouverai un jour pour les massacrer tous, — et anéantir leur faction et leur famille, — le père, ce cruel, et les fils, ces traîtres, — à qui je demandais la vie de mon fils chéri ; — et je leur apprendrai ce qu’il en coûte de laisser une reine — se prosterner dans les rues et implorer grâce en vain.

Haut.

— Allons, allons, bien-aimé empereur ; allons, Andronicus ! — Relevez ce bon vieillard, et ranimez ce cœur — qui succombe sous les orages de votre front menaçant.


SATURNINUS.

— Debout, Titus, debout ! mon impératrice a prévalu.


TITUS.

— Je remercie votre majesté, ainsi qu’elle, monseigneur ; — ces paroles, ces regards infusent en moi une vie nouvelle.


TAMORA.

— Titus, je suis incorporée à Rome, — étant devenue Romaine par une heureuse adoption, — et je suis tenue de conseiller l’empereur pour son bien. — En ce jour toutes les querelles expirent, Andronicus ; — que j’aie l’honneur, mon bon seigneur, — de vous avoir réconcilié avec vos amis ! — Quant à vous, prince Bassianus, j’ai donné — à l’empereur ma parole solennelle — que vous serez à l’avenir plus doux et plus traitable. — Soyez sans crainte, seigneurs, et vous aussi, Lavinia ; — suivant mon avis, vous allez tous tomber à genoux, — et demander pardon à sa majesté.


LUCIUS.

— Oui ; et nous jurons à son altesse, à la face du ciel, — que nous avons agi avec toute la modération possible, — en défendant l’honneur de notre sœur et le nôtre.


MARCUS.

— C’est ce que j’atteste ici sur mon honneur.


SATURNINUS.

— Retirez-vous, et ne parlez plus ; ne nous importunez plus davantage.


TAMORA.

— Allons, allons, cher empereur, il faut que nous soyons tous amis ; — le tribun et ses neveux demandent grâce à genoux ; — je ne veux pas être refusée. Mon bien-aimé, retournez-vous.


SATURNINUS.

— Marcus, à ta considération et à celle de ton frère que voici, — et à la prière de ma charmante Tamora, — j’absous les méfaits odieux de ces jeunes gens. — Relevez-vous tous. Lavinia, vous avez eu beau me laisser là comme un rustre ; — j’ai trouvé une amie, et j’ai juré par l’infaillible mort — de ne pas quitter le prêtre sans être marié. — Allons, si la cour de l’empereur peut fêter deux mariées, — je serai votre hôte, Lavinia, et celui de vos amis. — Ce jour sera une journée d’amour, Tamora.


TITUS.

— Demain, s’il plaît à votre majesté — que nous chassions la panthère et le cerf — avec cor et meute, nous irons souhaiter le bonjour à votre grâce.


SATURNINUS.

— Très-volontiers, Titus, et grand merci.

Ils sortent.
- Acte premier Titus Andronicus - Acte troisième




SCÈNE II

[Devant le palais impérial.]
Entre Aaron.

AARON.

— Maintenant Tamora monte au sommet de l’Olympe, — hors de la portée des traits de la fortune, et trône, — à l’abri des craquements du tonnerre et des feux de l’éclair, — au-dessus des atteintes menaçantes de la pâle envie. — Tel que le soleil d’or, quand, saluant la matinée, — et dorant l’Océan de ses rayons, — il galope sur le zodiaque dans son char splendide, — et domine les plus hautes montagnes, — telle est Tamora. — À son génie tous les honneurs terrestres font cortège, — et la vertu se courbe et tremble à son sourcillement. — Donc, Aaron, arme ton cœur, et dispose tes pensées — pour t’élever avec ton impériale maîtresse, — et t’élever à sa hauteur ; longtemps tu l’as traînée en triomphe — prisonnière, enchaînée dans les liens de l’amour, — et plus étroitement attachée aux regards charmants d’Aaron — que Prométhée au Caucase. — Loin de moi les vêtements d’esclaves et les serviles pensées ! — Je veux être magnifique et resplendir de perles et d’or, — pour servir cette impératrice de nouvelle date… — Pour servir, ai-je dit ! Pour folâtrer avec cette reine, — cette déesse, cette Sémiramis, cette nymphe, — cette sirène qui va charmer la Rome de Saturninus, — et assister au naufrage de l’empereur et de l’empire. — Eh bien ! Quel est cet orage ?

Entrent Chiron et Démétrius, se bravant.

DÉMÉTRIUS.

— Chiron, ta jeunesse n’a pas encore assez d’esprit, ton esprit pas encore assez de pénétration — ni d’expérience, pour que tu t’insinues ainsi près de celle qui m’a agréé — et pourrait bien, d’après tout ce que je sais, avoir de l’inclination pour moi.


CHIRON.

— Démétrius, tu es outrecuidant en tout, — et surtout dans ta prétention de m’intimider avec des bravades. — Ce n’est pas la différence d’une année ou deux — qui peut me rendre moins agréable, et te rendre plus fortuné. — Je suis aussi apte, aussi habile que toi — à servir une maîtresse, et en mériter les grâces ; — cela, mon épée te le prouvera — en soutenant les droits de ma passion à l’amour de Lavinia.


AARON.

— À la garde ! à la garde ! ces amoureux-là ne veulent pas se tenir en paix.


DÉMÉTRIUS.

— Allons, enfant, parce que notre mère, par inadvertance, — vous a mis au côté une épée de bal, — êtes-vous désespéré au point de menacer vos parents ? — Allons ! faites coller votre latte dans son fourreau, — jusqu’à ce que vous sachiez mieux la manier.


CHIRON.

— En attendant, messire, avec le peu de talent que j’ai, — tu vas connaître tout ce que j’ose.


DÉMÉTRIUS.

— Oui-da, enfant, êtes-vous devenu si brave ?

Ils dégainent.

AARON.

Eh bien, eh bien, seigneurs ? — Si près du palais de l’empereur, vous osez dégainer, — et soutenir ouvertement une pareille querelle ! — Je sais parfaitement le motif de toute cette animosité ; — je ne voudrais pas pour un million d’or — que la cause en fût connue de ceux qu’elle intéresse le plus ; — et, pour bien plus encore, votre noble mère ne voudrait pas — être ainsi déshonorée à la cour de Rome… — Par pudeur, rengainez vos épées.


DÉMÉTRIUS.

Non, tant que je n’aurai pas plongé — ma rapière dans son sein, — en lui rejetant à la gorge les paroles outrageantes — qu’il a proférées ici pour mon déshonneur.


CHIRON.

— Pour cela je suis tout préparé et pleinement résolu. — Lâche mal embouché qui tonnes avec ta langue, — sans oser rien faire avec ton épée !


AARON.

Assez, vous dis-je ! — Ah ! par les dieux que les Goths belliqueux adorent, — cette misérable dispute nous perdra tous. — Eh ! seigneurs, mais ne songez-vous pas combien il est dangereux — d’empiéter sur les droits d’un prince ? — Quoi ! Lavinia est-elle à ce point dissolue, — ou Bassianus à ce point dégénéré, — que de pareilles querelles puissent être élevées pour l’amour d’elle, — sans qu’il y ait répression, justice ou vengeance ? — Jeunes seigneurs, prenez garde ! Si l’impératrice savait — le motif de ce désaccord, une telle musique ne lui plairait pas.


CHIRON.

— Peu m’importe qu’il soit connu d’elle et de tout l’univers ; — j’aime Lavinia plus que tout l’univers.


DÉMÉTRIUS.

— Marmouset, apprends à faire un plus humble choix. — Lavinia est l’espoir de ton frère aîné.


AARON.

— Çà, êtes-vous fous ? Ne savez-vous pas combien — les Romains sont furieux et impatients, — et qu’ils ne tolèrent pas de rivaux en amour ? — Je vous le déclare, seigneurs, vous ne faites que tramer votre mort — par cette machination.


CHIRON.

Aaron, j’affronterais — mille morts pour conquérir celle que j’aime.


AARON.

— Pour la conquérir ! Comment ?


DÉMÉTRIUS.

Que trouves-tu à cela de si étrange ? — Elle est femme, donc elle peut être courtisée ; — elle est femme, donc elle peut être séduite ; — elle est Lavinia, donc elle doit être aimée. — Allons, mon cher ! il file plus d’eau par le moulin — que n’en voit le meunier ; et il est aisé, — nous le savons, de voler une tranche d’un pain coupé. — Tout frère de l’empereur qu’est Bassianus, — de plus grands que lui ont déjà porté le cimier de Vulcain.


AARON, à part.

— Oui, et d’aussi grands peut-être que Saturninus.


DÉMÉTRIUS.

— Alors pourquoi désespérer, quand on sait faire sa cour — avec de douces paroles, de doux regards, et avec libéralité ? — Quoi ! n’as-tu pas bien souvent frappé la biche, — et ne l’as-tu pas emportée bellement sous le nez du garde-chasse ?


AARON.

— Eh ! mais on dirait que certain braconnage ou quelque chose comme cela — ferait votre affaire.


CHIRON.

Oui, l’affaire serait faite avec quelque chose comme cela.


DÉMÉTRIUS.

— Allons, tu as touché le but.


AARON.

Que ne l’avez-vous touché aussi ! — Alors nous ne serions pas ennuyés de tout ce fracas. — Eh bien, écoutez, écoutez. Êtes-vous assez fous — de vous quereller pour cela ? Seriez-vous donc fâchés, — si tous deux vous réussissiez (5) ?


CHIRON.

Moi, nullement !


DÉMÉTRIUS.

Ni moi, — pourvu que je sois de la partie !


AARON.

— De grâce, soyez amis, et liguez-vous au lieu de vous quereller. — C’est l’adresse et la ruse qui doivent — vous mener à vos fins ; réfléchissez-y bien, — ce que vous ne pouvez pas faire comme vous le voulez, — vous devez forcément l’accomplir comme vous le pouvez. — Prenez de moi cet avis : Lucrèce n’était pas plus chaste — que cette Lavinia, la bien-aimée de Bassianus. — Il nous faut poursuivre une marche plus expéditive — que cette traînante langueur, et j’ai trouvé la voie. — Messeigneurs, une chasse solennelle se prépare ; — les aimables dames romaines y afflueront. — Les allées de la forêt sont larges et spacieuses, — et il y a bien des recoins solitaires, — ménagés par la nature pour le viol et la vilenie : — entraînez-y donc cette biche délicate, — et attrapez-la bonnement par la force, sinon par des paroles. — C’est dans celle voie, et pas ailleurs, qu’il y a pour vous de l’espoir. — Allons, allons, nous instruirons de tous nos projets — notre impératrice, dont l’esprit néfaste — est voué à la violence et à la vengeance, — et elle perfectionnera nos ressorts avec ses avis ; — elle ne souffrira pas que vous vous querelliez, — mais elle vous mènera tous deux au comble de vos vœux. — La cour de l’empereur est comme la demeure de la renommée ; — son palais est rempli de langues, d’yeux, d’oreilles ; — les forêts sont impitoyables, terribles, sourdes et mornes. — Là, braves enfants, parlez, frappez, et usez de vos avantages ; — là assouvissez votre désir, à l’abri des regards du ciel, — et gorgez-vous des trésors de Lavinia.


CHIRON.

— Ton conseil, mon gars, ne sent pas la couardise.


DÉMÉTRIUS.

Sit fas et nefas, jusqu’à ce que je trouve une source — pour rafraîchir cette ardeur, un charme pour calmer ces transports. — Per Styga, per manes vehor (6).

Ils sortent.

SCÈNE III

[Devant le palais impérial.]
Entrent Titus Andronicus, ses trois fils, et son frère Marcus, au bruit des fanfares et des aboiements.

TITUS.

— La chasse est commencée, la matinée est brillante et azurée ; — les champs sont embaumés, et les bois verdoyants ; — découplez les chiens ici, et provoquons leurs abois, — pour qu’ils éveillent l’empereur et son aimable femme, — et fassent accourir le prince ; sonnons un carillon de chasse — au bruit duquel toute la cour fasse écho. — Mes fils, chargez-vous, avec nous, — d’escorter attentivement la personne de l’empereur. — J’ai été troublé cette nuit dans mon sommeil, — mais le jour naissant m’a inspiré une sérénité nouvelle.

Aboiement de chiens. Fanfares de cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, Lavinia, Chiron, Démétrius et leur suite.

TITUS.

— Mille bons jours à votre majesté ! — Et autant à vous, madame ! — J’avais promis à votre grâce un carillon de chasse.


SATURNINUS.

— Et vous l’avez vigoureusement sonné, messeigneurs, — un peu trop tôt pour de nouvelles mariées.


BASSIANUS.

— Qu’en dites-vous, Lavinia ?


LAVINIA.

Je dis que non : — j’étais largement éveillée depuis plus de deux heures.


SATURNINUS.

— Allons ! qu’on nous donne les chevaux et les chariots, — et en campagne !

À Tamora.

Madame, vous allez voir — notre chasse romaine.


MARCUS.

J’ai des chiens, monseigneur, — qui vous relanceront la plus fière panthère — et graviront la cime du plus haut promontoire.


TITUS.

— Et moi, j’ai un cheval qui suivra le gibier — par tous les chemins et franchira la plaine comme une hirondelle.


DÉMÉTRIUS, bas à Chiron.

— Chiron, nous ne chassons pas, nous autres, avec chevaux ni meute, — mais nous espérons prendre au piège une biche mignonne.

Ils sortent.

SCÈNE IV

[Un vallon désert dans la forêt. Dans un fond, un souterrain secret, dont l’ouverture est cachée par un arbre.]
Entre Aaron, portant un sac d’or.

AARON.

— Quelqu’un qui aurait du sens, croirait que je n’en ai pas — d’enterrer sous un arbre tant d’or, — pour ne jamais en jouir. — Que celui qui aurait de moi cette humiliante opinion — sache qu’avec cet or doit être forgé un stratagème — qui, habilement effectué, doit produire — un chef-d’œuvre de scélératesse. — Et sur ce, doux or, repose ici pour l’inquiétude de celui — qui recueillera cette aumône tombée de la cassette de l’impératrice.

Il enfouit le sac d’or au pied de l’arbre qui ombrage le souterrain.
Entre Tamora.

TAMORA.

— Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l’air si morne, — quand toute chose est d’une provocante gaieté ? — Les oiseaux chantent une mélodie sur chaque buisson ; — le serpent enroulé dort au riant soleil ; — les feuilles vertes frissonnent au vent frais, — et font une ombre bigarrée sur le sol. — Sous ce doux ombrage asseyons-nous, Aaron ; — et, tandis que l’écho bavard dépiste les chiens, — répliquant en fausset aux cors harmonieux, — comme si une double chasse se faisait entendre à la fois, — asseyons-nous, et écoutons les bruyants jappements ; — puis, après une mêlée comme celle dont jouirent jadis, — à ce qu’on suppose, Didon et son prince errant, — alors qu’ils furent surpris par un heureux orage — et dissimulés par une discrète caverne, — nous pourrons, enlacés dans les bras l’un de l’autre, — nos passe-temps terminés, goûter un sommeil doré, — tandis que les limiers, et les cors, et les oiseaux doucement mélodieux — seront pour nous comme le chant de la nourrice — qui berce son enfant pour l’endormir.


AARON.

— Madame, si Vénus gouverne vos désirs, — Saturne domine les miens. — Que signifie mon regard sinistre et fixe, — mon silence et ma sombre mélancolie ? — Pourquoi mes cheveux, laineuse toison, maintenant débouclés, — sont-ils comme autant de vipères qui se déroulent — pour faire quelque fatale exécution ? — Non, madame, ce ne sont pas là de voluptueux symptômes. — Le ressentiment est dans mon cœur, la mort est dans ma main, — le sang et la vengeance fermentent dans ma tête. — Écoute, Tamora, toi, l’impératrice de mon âme — qui n’a jamais espéré d’autre ciel que ta société, — voici le jour suprême pour Bassianus ; — sa Philomèle doit perdre la langue aujourd’hui ; — tes fils doivent mettre sa chasteté au pillage, — et laver leurs mains dans le sang de Bassianus… — Vois-tu cette lettre ? Prends-la, je te prie, — et remets au roi ce pli fatal. — Maintenant ne me questionne pas ; on nous a aperçus ; — voici venir une partie de notre butin tant souhaité. — Ils ne se doutent guère de la destruction de leur existence.


TAMORA.

— Ah ! mon cher More, plus cher pour moi que la vie même !


AARON.

— Plus un mot, grande impératrice. Bassianus arrive. — Cherche-lui noise ; et je vais quérir tes fils — pour soutenir ta querelle, quelle qu’elle soit.

Il sort.
Entrent Bassianus et Lavinia.

BASSIANUS.

— Qui trouvons-nous ici ? La royale impératrice de Rome, — séparée de sa brillante escorte ? — Ou bien est-ce Diane qui, assumant les traits de notre souveraine, — a abandonné ses bois sacrés, — pour voir la chasse dans cette forêt ?


TAMORA.

— Insolent contrôleur de nos plus intimes démarches ! — Si j’avais le pouvoir que, dit-on, avait Diane, — sur ton front seraient immédiatement plantées — des cornes, comme sur celui d’Actéon ; et les limiers — courraient sus à tes membres métamorphosés, — intrus malappris que tu es !


LAVINIA.

— Avec votre permission, gentille impératrice, — on vous croit fort généreuse en fait de cornes ; — et sans doute votre More et vous, — vous vous étiez mis à l’écart pour tenter des expériences. — Que Jupiter préserve votre mari de ses chiens aujourd’hui ! — Ce serait dommage qu’ils le prissent pour un cerf !


BASSIANUS.

— Croyez-moi, madame, votre noir Cimmérien — donne à votre honneur le reflet de sa personne, — reflet impur, détesté, abominable. — Pourquoi êtes-vous éloignée de toute votre suite ? — Pourquoi êtes-vous descendue de votre beau destrier blanc comme la neige, — et errez-vous ainsi dans ce recoin obscur, — accompagnée de ce More barbare, — si un vilain désir ne vous y a pas conduite ?


LAVINIA.

— Et, étant ainsi interrompue dans vos ébats, — il est tout juste que vous taxiez mon noble seigneur — d’insolence.

À Bassianus.

Je vous en prie, partons d’ici, — et laissons-la jouir de son amour noir comme le corbeau. — Ce vallon est passablement commode pour la chose.


BASSIANUS.

— Le roi, mon frère, sera informé de ceci.


LAVINIA.

— Voilà assez longtemps que ces escapades le font remarquer. — Ce bon roi ! être si cruellement trompé !


TAMORA.

— Comment ai-je la patience d’endurer tout cela ?

Entrent Chiron et Démétrius.

DÉMÉTRIUS.

— Eh bien ! chère souveraine, notre gracieuse mère, — pourquoi votre altesse est-elle si pâle et si défaillante ?


TAMORA.

— Et ne croyez-vous pas que j’aie sujet d’être pâle ? — Ces deux êtres m’ont attirée ici, à cette place, — dans le vallon aride et désolé que vous voyez ; — les arbres, en dépit de l’été, y sont dénudés et rabougris, — surchargés de mousse et de gui délétère ; — ici jamais le soleil ne brille ; ici rien ne vit, — si ce n’est le hibou nocturne et le fatal corbeau. — Et, après m’avoir montré ce gouffre abhorré, — ils m’ont dit qu’ici, à l’heure la plus sépulcrale de la nuit, — mille démons, mille serpents sifflants, — dix mille crapauds tuméfiés et autant de hérissons — devaient jeter des cris confus si effrayants, — que tout être mortel qui les entendrait — deviendrait fou ou mourrait brusquement. — À peine avaient-ils achevé ce récit infernal, — qu’ils m’ont dit qu’ils allaient m’attacher ici — au tronc d’un if funeste, — et m’abandonner à cette misérable mort. — Et alors ils m’ont appelée infâme adultère, — Gothe lascive, enfin de tous les noms les plus insultants — que jamais oreille ait entendus dans ce genre. — Et, si vous n’étiez venus ici par un merveilleux hasard, — ils allaient exécuter sur moi cette vengeance. — Si vous tenez à la vie de votre mère, prenez votre revanche, — ou désormais ne vous appelez plus mes enfants.


DÉMÉTRIUS.

— Voici la preuve que je suis ton fils.

Il poignarde Bassianus.

CHIRON, le poignardant aussi.

— Et voici un coup bien asséné, pour montrer ma force.


LAVINIA.

— À ton tour, Sémiramis ! ou plutôt barbare Tamora ! — Car il n’y a que ton nom qui aille à ta nature.


TAMORA, à un de ses fils.

— Donne-moi ton poignard. Vous allez voir, mes fils, — que la main de votre mère va faire justice à votre mère.


DÉMÉTRIUS.

— Arrêtez, madame. Il lui faut autre chose. — D’abord, battez le blé, et puis brûlez la paille. — Cette mignonne se prévaut de sa chasteté, — de sa foi conjugale, de sa loyauté, — et, avec cette fallacieuse prétention, brave votre majesté. — Faut-il qu’elle emporte tout cela dans la tombe ?


CHIRON.

— S’il en est ainsi, je consens à être eunuque. — Traînons le mari hors d’ici en quelque coin secret, — et faisons de son tronc mort un oreiller à notre luxure.


TAMORA.

— Mais, quand vous aurez goûté le miel que vous désirez, — ne souffrez pas que cette guêpe vive pour nous piquer.


CHIRON.

— Je vous le garantis, madame ; nous prendrons nos précautions… — Venez, ma belle, nous allons jouir, de vive force, — de cette vertu si scrupuleusement préservée par vous.


LAVINIA.

— Ô Tamora ! tu portes un visage de femme !…


TAMORA.

— Je ne veux pas l’entendre : emmenez-la.


LAVINIA.

— Chers seigneurs, suppliez-la de m’écouter ! Rien qu’un mot.


DÉMÉTRIUS.

— Écoutez-la, madame. Faites-vous gloire — de voir ses larmes ; mais qu’elles soient pour votre cœur — comme les gouttes de pluie pour l’insensible roche.


LAVINIA, à Démétrius.

— Quand donc les petits du tigre en ont-ils remontré à leur mère ? — Oh ! ne lui apprends pas la fureur ; c’est elle qui te l’a apprise : — le lait que tu as sucé d’elle s’est changé en marbre ; — tu as puisé ta cruauté à la mamelle… — Pourtant, toutes les mères n’engendrent pas des fils qui leur ressemblent…

À Chiron.

— Supplie-la, toi, de montrer la pitié d’une femme.


CHIRON.

— Quoi ! tu veux que je prouve que je suis un bâtard !


LAVINIA.

— C’est vrai ! Le corbeau n’engendre pas d’alouette. — Pourtant j’ai ouï dire (oh ! puissé-je en avoir la preuve en ce moment !) — que le lion, ému de pitié, s’est laissé — couper ses griffes royales. — On dit que les corbeaux nourrissent les petits abandonnés, — tandis que leurs propres poussins ont faim dans leur nid. — Oh ! quand ton cœur dur dirait non, aie pour moi, — sinon tant de bonté, du moins un peu de pitié !


TAMORA.

— Je ne sais pas ce que cela veut dire : emmenez-la.


LAVINIA.

— Oh ! laisse-moi t’éclairer ! Au nom de mon père, — qui t’a donné la vie, quand il était en son pouvoir de te tuer, — ne sois pas impitoyable, ne reste pas sourde.


TAMORA.

— Quand toi, personnellement, tu ne m’aurais pas offensée, — je serais implacable à cause de ton père même… — Rappelez-vous, enfants, que de larmes j’ai vainement versées — pour sauver votre frère du sacrifice ; — mais le féroce Andronicus n’a pas voulu céder. — Emmenez-la donc, et faites d’elle ce que vous voudrez. — Plus vous lui serez cruels, plus vous serez aimés de moi.


LAVINIA.

— Ô Tamora, mérite le nom de bonne reine, — et tue-moi sur place de ta propre main ; — car ce n’est pas la vie que j’implore depuis si longtemps. — Je suis une pauvre assassinée, depuis que Bassianus est mort.


TAMORA.

— Qu’implores-tu donc ? Femme insensée, lâche-moi.


LAVINIA.

— Ce que j’implore, c’est la mort immédiate, et quelque chose encore — que la pudeur empêche ma langue de dire. — Oh ! sauve-moi de leur luxure pire que la mort, — et jette-moi dans quelque fosse horrible, — où jamais regard humain ne pourra découvrir mon corps. — Fais cela et sois une charitable assassine.


TAMORA.

— Ainsi je volerais à mes chers fils leur salaire ! — Non ! qu’ils assouvissent leur désir sur toi !


DÉMÉTRIUS.

— En marche ! tu nous as retenus ici trop longtemps !


LAVINIA.

— Pas de grâce ! rien d’une femme ! Ah ! monstrueuse créature ! — L’opprobre et l’ennemie de tout notre sexe ! — Que la ruine tombe…


CHIRON, l’entraînant.

— Ah ! je vous fermerai bien la bouche.

À Démétrius.

Toi, amène le mari : — voici le souterrain où Aaron nous a dit de l’enfouir.

Ils jettent le cadavre dans le souterrain.

TAMORA.

— Au revoir, mes fils, assurez-vous bien d’elle.

Démétrius et Chiron sortent, traînant Lavinia.

— Puisse mon cœur ne pas connaître la vraie joie, — que tous les Andronicus ne soient exterminés ! — Je vais de ce pas trouver mon aimable More, — et laisser mes fils furieux déflorer cette drôlesse.

Elle sort.
Entre Aaron, accompagné de Quintus et de Martius.

AARON.

— Venez, messeigneurs ; assurez le pied en marchant. — Je vais vous mener à l’affreuse fosse, — où j’ai découvert la panthère profondément endormie.


QUINTUS.

— Je ne sais ce que cela veut dire, mais j’ai les yeux appesantis.


MARTIUS.

— Et moi aussi, je vous le jure ; n’était une fausse honte, — je laisserais volontiers la chasse pour dormir un peu.

Il tombe dans le souterrain.

QUINTUS.

— Quoi ! es-tu tombé ? Quel est ce souterrain subtil — dont la bouche est couverte de ronces hérissées, — aux feuilles desquelles il y a des gouttes de sang nouvellement répandu, — aussi fraîches que la rosée du matin distillée sur les fleurs ? — Ce lieu me semble bien funeste… — Parle, frère, t’es-tu blessé dans ta chute ?


MARTIUS.

— Oh ! frère, je le suis du plus épouvantable spectacle — dont jamais le regard ait fait gémir le cœur.


AARON, à part.

— Maintenant je vais chercher le roi ; il les trouvera ici, — et fera la conjecture toute vraisemblable — que ce sont eux qui ont fait disparaître son frère.

Il sort.

MARTIUS, à Quintus.

— Pourquoi ne me prêtes-tu pas main-forte, et ne m’aides-tu pas à sortir — de cette fosse maudite et souillée de sang ?


QUINTUS.

— Je suis saisi d’une frayeur étrange ; — une sueur glacée envahit mes membres tremblants ; — mon cœur soupçonne plus d’horreur que mes yeux n’en peuvent voir.


MARTIUS.

— Pour preuve que ton pressentiment est juste, — Aaron et toi, regardez dans cette caverne, — et voyez l’affreux spectacle de sang et de mort.


QUINTUS.

— Aaron est parti ; et mon cœur ému — ne permet pas à mes yeux de regarder fixement — la chose dont le soupçon seul le fait trembler. — Oh ! dis-moi ce que c’est ; car jamais jusqu’ici — je n’ai eu la puérilité d’avoir peur de je ne sais quoi.


MARTIUS.

— Le seigneur Bassianus est étendu là broyé, — défiguré, pareil à un agneau égorgé, — dans cette horrible fosse ténébreuse et abreuvée de sang.


QUINTUS.

— Si elle est ténébreuse, comment peux-tu reconnaître que c’est lui ?


MARTIUS.

— À son doigt sanglant il porte — une riche escarboucle qui illumine tout le souterrain ; — sorte de flambeau sépulcral — qui éclaire les joues terreuses du mort — et montre les rugueuses entrailles de cette fosse. — Ainsi la lune projetait sa pâle clarté sur Pyrame, — gisant la nuit baigné dans un sang virginal. — Oh ! frère, aide-moi de ta main défaillante, — si la crainte te fait défaillir autant que moi, — aide-moi à sortir de ce réceptacle terrible et dévorant, — aussi hideux que la bouche brumeuse du Cocyte.


QUINTUS.

— Tends-moi la main, que je puisse t’aider à sortir ; — si je n’ai pas la force de te rendre ce service, — je risque fort d’être entraîné dans la gueule béante — de ce gouffre profond, tombeau du pauvre Bassianus… — Je n’ai pas la force de t’attirer jusqu’au bord.


MARTIUS.

— Ni moi, la force de remonter sans ton aide.


QUINTUS.

— Ta main encore une fois ! Je ne la lâcherai pas, — que tu ne sois en haut, ou moi en bas… — Tu ne peux pas venir à moi ; c’est moi qui viens à toi.

Il glisse dans le souterrain.
Entrent Saturninus et Aaron.

SATURNINUS.

— Venez avec moi… Je vais voir quel est ce gouffre, — et qui vient de s’y précipiter… — Parle, qui es-tu, toi qui viens de descendre — dans cette crevasse béante de la terre ?


MARTIUS.

— Le malheureux fils du vieil Andronicus, — amené ici à la male heure — pour y trouver ton frère Bassianus mort.


SATURNINUS.

— Mon frère mort ! À coup sûr, tu plaisantes. — Lui et sa femme sont au pavillon — du côté nord de cet agréable bois ; — il n’y a pas une heure que je l’ai laissé là.


MARTIUS.

— Nous ne savons où vous l’avez laissé vivant, — mais, hélas ! nous l’avons trouvé ici mort.

Entrent Tamora, Titus Andronicus et Lucius.

TAMORA.

— Où est monseigneur le roi ?


SATURNINUS.

— Ici, Tamora, mais affligé d’une mortelle affliction.


TAMORA.

— Où est ton frère Bassianus ?


SATURNINUS.

— Tu fouilles ma blessure jusqu’au fond ; — le pauvre Bassianus est là assassiné.


TAMORA.

— J’apporte donc trop tard ce fatal écrit, — le plan de cette tragédie néfaste ; — et je m’étonne grandement qu’une face humaine puisse couvrir — d’aimables sourires une si meurtrière férocité.


SATURNINUS, lisant la lettre que lui tend Tamora.

— « Si nous ne réussissons pas à l’atteindre bellement, — cher chasseur (c’est de Bassanius que nous te parlons), — charge-toi de creuser la fosse pour lui ; — tu sais ce que nous voulons dire. Ta récompense, cherche-la, — sous les orties, au pied du sureau — qui ombrage l’ouverture du souterrain, — où nous sommes convenus d’ensevelir Bassianus. — Fais cela, et acquiers en nous des amis durables. » — Ô Tamora ! a-t-on jamais ouï chose pareille ! — Voici le souterrain, et voici le sureau… — Voyez, messieurs, si vous pouvez y trouver le chasseur — qui doit avoir assassiné ici Bassianus.


AARON, tirant le sac d’or qu’il a enfoui précédemment.

— Mon gracieux seigneur, voici le sac d’or.


SATURNINUS, à Titus.

— Deux de tes petits, cruels limiers de race sanguinaire, — ont ici ôté la vie à mon frère.

Aux gens de sa suite.

— Messieurs, traînez-les de cette fosse en prison ; — qu’ils y restent, jusqu’à ce que nous ayons imaginé — pour eux quelque torture inouïe.


TAMORA.

— Quoi ! ils sont dans ce souterrain ! Ô prodigieuse chose ! — Comme le meurtre est aisément découvert !


TITUS.

— Puissant empereur, sur mes faibles genoux, — j’implore une faveur, avec des larmes qui ne sont pas versées légèrement : — que ce crime odieux de mes fils maudits, — maudits, si ce crime est prouvé le leur…


SATURNINUS.

— S’il est prouvé ! vous voyez qu’il est évident… — Qui a trouvé cette lettre ? Tamora, est-ce vous ?


TAMORA.

— C’est Andronicus lui-même qui l’a ramassée.


TITUS.

— En effet, monseigneur. Pourtant permettez que je sois leur caution ; — car, par la tombe vénérable de mon père, je jure — qu’ils seront prêts, selon le bon plaisir de votre altesse, — à répondre sur leur tête du soupçon qui pèse sur eux.


SATURNINUS.

— Tu ne seras pas leur caution ; allons, suis-moi. — Que les uns se chargent du corps de l’assassiné, les autres, des assassins ; — qu’on ne leur laisse pas dire une parole ; leur culpabilité est manifeste ; — sur mon âme, s’il y avait une fin plus terrible que la mort, — cette fin leur serait infligée.


TAMORA.

— Andronicus, je supplierai le roi ; — ne crains pas pour tes fils, il ne leur arrivera pas malheur.


TITUS.

— Viens, Lucius, viens ; ne t’arrête pas à leur parler. —

Ils sortent par différents côtés.
Entrent Démétrius et Chiron, amenant Lavinia violée, les mains et la langue coupées.

DÉMÉTRIUS.

— Bon ! Maintenant va dire, si ta langue peut parler, — qui t’a coupé la langue et qui t’a violée.


CHIRON.

— Écris ta pensée, explique ton idée ; — et si tes moignons te le permettent, joue de l’écritoire.


DÉMÉTRIUS, à Chiron.

— Vois, comme avec des signes et des gestes elle peut encore griffonner !


CHIRON.

— Rentre, demande de l’eau de senteur, et lave-toi les mains.


DÉMÉTRIUS.

— Elle n’a plus de langue pour demander, ni de mains à laver ! — Et sur ce laissons-la à ses silencieuses promenades.


CHIRON.

— Si c’était là mon cas, j’irais me pendre !


DÉMÉTRIUS.

— Oui, si tu avais des mains pour t’aider à attacher la corde.

Sortent Démétrius et Chiron.
Entre Marcus.

MARCUS.

— Qui est là ? Est-ce ma nièce qui s’enfuit si vite ? — Nièce, un mot… Où est votre mari ? — Si je rêve, que ne puis-je, pour tout ce que je possède, être réveillé ! — Si je suis éveillé, que quelque planète me renverse contre terre — et me fasse dormir d’un éternel sommeil !… — Parle, gentille nièce, quelles mains atrocement cruelles — t’ont mutilée et dépecée ? Quelles mains ont dépouillé ton corps — de ses deux branches, de ces douces guirlandes, — dans le cercle ombré desquelles des rois ont ambitionné de dormir, — impuissants qu’ils étaient à conquérir un bonheur aussi grand — que la moitié seulement de ton amour ?… Pourquoi ne me réponds-tu pas ? — Hélas ! un flot cramoisi de sang chaud, — pareil à une source qui bouillonne agitée par le vent, — jaillit et s’écoule entre les lèvres rosées, — suivant le va-et-vient de ton haleine embaumée ! — Mais, sûrement, quelque Térée t’a déflorée, — et, pour t’empêcher de le dénoncer, t’a coupé la langue. — Ah ! voilà que tu détournes la face par confusion ! — Et, nonobstant tout ce sang que tu perds — par ces trois jets béants, — tes joues sont empourprées comme la face de Titan — rougissant à la rencontre d’un nuage ! — Faut-il que je réponde pour toi ? que je dise : c’est cela ? — Oh ! que je voudrais connaître ta pensée, et connaître le misérable — pour pouvoir l’accuser à cœur-joie ! — Le chagrin caché, comme un four fermé, — brûle et calcine le cœur qui le recèle. — La belle Philomèle n’avait perdu que la langue, — et sur un long canevas elle put broder sa pensée. — Mais à toi, aimable nièce, ce moyen t’est retranché. — Tu as rencontré un Térée plus astucieux, — et il a coupé ces jolis doigts, — qui auraient brodé mieux que ceux de Philomèle. — Oh ! si le monstre avait vu ces mains de lis — palpiter, comme des feuilles de tremble, sur un luth — et prodiguer aux cordes soyeuses les délices de ses caresses, — il n’aurait pas voulu les toucher, au prix même de sa vie. — Ou, s’il avait entendu la céleste harmonie — qu’exhalait cette langue mélodieuse, — il aurait laissé choir son couteau, et serait tombé assoupi, — comme Cerbère aux pieds du poëte de Thrace. — Allons, partons, viens aveugler ton père ; — car un tel spectacle doit rendre un père aveugle. — Un orage d’une heure suffit à noyer les prairies odorantes : — qu’est-ce que des années de larmes vont faire des yeux de ton père ?… — Ne te dérobe pas ; car nous nous lamenterons avec toi. — Oh ! que nos lamentations ne peuvent-elles soulager ta misère !

Ils sortent.

SCÈNE V

[Rome.]
Entrent les Sénateurs, les Juges et les officiers de justice, conduisant au lieu d’exécution Martius et Quintus enchaînés ; Titus marche en avant, suppliant.

TITUS.

— Écoutez-moi, vénérables pères ! nobles tribuns, arrêtez ! — Par pitié pour mon âge, dont la jeunesse fut prodiguée — dans de terribles guerres, tandis que vous dormiez en sécurité, — au nom de tout le sang que j’ai versé dans la grande querelle de Rome, — de toutes les nuits glacées que j’ai veillé, — et de ces larmes amères qu’en ce moment vous voyez — remplir sur mes joues les rides de la vieillesse, — soyez cléments pour mes fils condamnés, — dont les âmes ne sont pas aussi corrompues qu’on le croit ! — Je n’ai pas pleuré sur mes vingt-deux autres fils, — parce qu’ils sont morts dans le lit sublime de l’honneur.

Il se prosterne contre terre tandis que le cortège passe.

— Mais pour ceux-ci, tribuns, pour ceux-ci, j’inscris dans la poussière — avec les tristes sanglots de mon âme le profond désespoir de mon cœur. — Laissez mes larmes étancher la soif de la terre altérée ; — le doux sang de mes fils la ferait rougir en la déshonorant.

Le cortège sort.
Acte deuxième Titus Andronicus Acte quatrième





TITUS, seul, continuant.

— Ô terre, je t’abreuverai mieux avec les pleurs sympathiques — distillés de ces deux vieilles urnes — que le jeune Avril avec toutes ses ondées ; — dans la sécheresse de l’été, je t’arroserai encore ; — en hiver, je ferai fondre la neige avec de chaudes larmes, — et j’entretiendrai sur ta face un éternel printemps, — si tu refuses de boire le sang de mes chers fils.

Entre Lucius avec son épée nue.

— Ô vénérables tribuns ! gentils vieillards ! — déliez mes fils, révoquez l’arrêt de mort ; — et faites-moi dire, à moi qui jusqu’ici n’ai jamais pleuré, — que mes larmes ont eu aujourd’hui une suprême éloquence !


LUCIUS.

— Ô noble père, vous vous lamentez en vain ; — les tribuns ne vous entendent pas, il n’y a ici personne, — et vous racontez vos douleurs à une pierre.


TITUS.

— Ah ! Lucius, laisse-moi intercéder pour tes frères. — Graves tribuns, je vous adjure une fois de plus.


LUCIUS.

— Mon gracieux seigneur, il n’y a pas de tribun qui vous entende.


TITUS.

— Bah ! peu importe, mon cher ! S’ils m’entendaient, — ils ne feraient pas attention à moi ! Oh ! non, s’ils m’entendaient, — ils n’auraient pas pitié de moi ! — Voilà pourquoi je confie aux pierres mes chagrins impuissants ; — si elles ne peuvent répondre à ma détresse, — elles sont du moins en quelque sorte meilleures que les tribuns, — car elles ne me coupent pas la parole. — Tant que je pleure, elles recueillent mes larmes — humblement à mes pieds, et semblent pleurer avec moi : — si elles étaient seulement couvertes de graves draperies, — Rome n’aurait pas de tribun qui les valût. — La pierre est tendre comme la cire, les tribuns sont plus durs que les pierres ! — Une pierre est silencieuse et ne fait pas de mal ; — les tribuns avec une parole condamnent les gens à mort. — Mais pourquoi te tiens-tu ainsi avec ton épée nue ?


LUCIUS.

— C’était pour arracher mes deux frères à la mort : — pour cette tentative, les juges ont prononcé — contre moi une sentence d’éternel bannissement.


TITUS.

— Ô heureux homme ! ils t’ont favorisé ! — Comment ! insensé Lucius, tu ne vois pas — que Rome n’est qu’un repaire de tigres ! — Il faut aux tigres une proie ; et Rome n’a pas d’autre proie à leur offrir — que moi et les miens. Que tu es donc heureux — d’être banni de ces dévorants ! — Mais qui vient ici avec notre frère Marcus ?

Entrent Marcus et Lavinia.

MARCUS.

— Titus, que tes nobles yeux se préparent à pleurer ; — sinon, que ton noble cœur se brise ; — j’apporte à ta vieillesse une accablante douleur !


TITUS.

— Doit-elle m’accabler ? Alors fais-la moi connaître.


MARCUS, montrant Lavinia.

— C’était ta fille !


TITUS.

Mais, Marcus, c’est toujours elle !


LUCIUS.

— Malheur à moi ! ce spectacle me tue.


TITUS.

— Pusillanime enfant, relève-toi, et regarde-la… — Parle, Lavinia, quelle est la main maudite — qui t’a fait apparaître sans main devant ton père ? — Quel est le fou qui a ajouté de l’eau à l’Océan, — ou apporté un fagot à Troie flamboyante ? — Ma douleur était comble avant ta venue, — et la voilà, comme le Nil, qui enfreint toute limite !… — Qu’on me donne une épée ; je veux, moi aussi, avoir mes mains coupées ; — car c’est en vain qu’elles ont combattu pour Rome, — et elles n’ont fait, en prolongeant ma vie, que couver ce désespoir ; — elles se sont tendues pour d’inutiles prières, — et ne m’ont servi qu’à un stérile usage ; — maintenant, le seul service que je réclame d’elles, — c’est que l’une aide à trancher l’autre. — Peu importe, Lavinia, que tu n’aies plus de mains ; — car c’est en vain qu’on les use au service de Rome.


LUCIUS.

— Parle, chère sœur, qui t’a martyrisée ?


MARCUS.

— Hélas ! ce délicieux organe de ses pensées, — qui les modulait avec une si charmante éloquence, — est arraché de la jolie cage — où le mélodieux oiseau chantait — ces doux airs variés qui ravissaient l’oreille !


LUCIUS.

— Oh ! parle pour elle ! Qui a commis cette action ?


MARCUS.

— Oh ! je l’ai trouvée ainsi, errant dans le parc, — cherchant à se cacher comme l’agneau — qui a reçu quelque blessure incurable.


TITUS.

— C’était bien mon agneau ! Et celui qui l’a blessée, — m’a fait plus de mal que s’il m’avait tué. — Car maintenant je suis comme un naufragé debout sur un roc — environné de la solitude des mers, — qui regarde la marée montante grandir flot à flot, — attendant toujours le moment où quelque lame envieuse — l’engloutira dans ses entrailles amères. — C’est par ce chemin que mes malheureux fils sont allés à la mort ; — voici mon autre fils, un banni ; — et voici mon frère, pleurant sur mes malheurs ; — mais celle qui cause à mon âme l’angoisse suprême, — c’est cette chère Lavinia, qui m’est plus chère que mon âme. — Je ne t’aurais vue ainsi qu’en peinture, — que cela m’eût rendu fou ; que deviendrai-je, — maintenant que je vois ta personne vivante en cet état ? — Tu n’as plus de mains pour essuyer tes larmes, — ni de langue pour me dire qui t’a martyrisée. — Ton mari est mort, lui ; et, pour sa mort, — tes frères sont condamnés, et déjà exécutés. — Regarde, Marcus ! ah ! regarde-la, mon fils Lucius ! — Quand j’ai nommé ses frères, de nouvelles larmes — ont alors apparu sur ses joues, comme le miel de la rosée — sur un lis déjà cueilli et presque flétri.


MARCUS.

— Peut-être pleure-t-elle parce qu’ils ont tué son mari ; — peut-être, parce qu’elle les sait innocents.


TITUS.

— Si en effet ils ont tué ton mari, alors sois joyeuse — de voir que la loi les en a punis… — Non, non, ils n’ont pas commis un si noir forfait ; — témoin la douleur que manifeste leur sœur… — Chère Lavinia, laisse-moi baiser tes lèvres, — et indique-moi d’un signe comment je puis te soulager. — Veux-tu que ton bon oncle, et ton frère Lucius, — et toi, et moi, nous nous asseyions au bord d’une source, — tous, baissant les yeux pour y contempler nos joues — flétries, pareilles à des prairies encore humides — du fangeux limon déposé par l’inondation ? — Resterons-nous penchés sur la source — jusqu’à ce que son onde pure ait perdu sa douceur — et soit changée en une eau saumâtre par l’amertume de nos larmes ? — Veux-tu que nous coupions nos mains, comme les tiennes ? — ou que nous déchirions nos langues avec nos dents et que nous passions — le reste de nos jours affreux dans de muettes pantomimes ? — Que veux-tu que nous fassions ? Nous qui avons des langues, — combinons un plan de misère suprême — pour faire la stupeur de l’avenir.


LUCIUS.

— Cher père, arrêtez vos larmes ; car voyez, — votre douleur fait sangloter et pleurer ma misérable sœur.


MARCUS.

— Patience, chère nièce. Bon Titus, sèche tes yeux.

Il essuie les yeux de son frère avec son mouchoir.

TITUS.

—Ah ! Marcus ! Marcus ! Je le sais bien, frère, — ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes larmes, — car, infortuné, tu l’as inondé des tiennes.


LUCIUS.

— Ah ! ma Lavinia, je veux essuyer tes joues.


TITUS.

— Écoute, Marcus, écoute ! Je comprends ses signes ; — si elle avait une langue pour parler, elle dirait — maintenant à Lucius cela même que je viens de te dire, — que ses joues endolories ne peuvent plus être essuyées — par un mouchoir tout trempé des larmes de son frère ! — Oh ! qu’est-ce que cette sympathie de la détresse ? — Elle est aussi loin du soulagement que les limbes le sont du paradis.

Entre Aaron.

AARON.

— Titus Andronicus, monseigneur l’empereur — t’envoie dire ceci : si tu aimes tes fils, — un de vous, Marcus, Lucius, ou toi, vieux Titus, — n’a qu’à se couper la main — et à l’envoyer au prince ; lui, en retour, — te renverra ici tes deux fils vivants, — et ce sera la rançon de leur crime.


TITUS.

— Oh ! gracieux empereur ! Oh ! généreux Aaron !… — Le corbeau a-t-il jamais eu le doux chant de l’alouette — annonçant le lever du soleil ?… — C’est de tout mon cœur que j’enverrai ma main à l’empereur. — Bon Aaron, veux-tu aider à la couper ?


LUCIUS.

— Arrête, mon père ; cette noble main, — qui a abattu tant d’ennemis, — ne sera pas envoyée ; la mienne fera l’affaire ; — ma jeunesse a plus de sang à perdre que vous, — et ce sera mon sang qui sauvera la vie de mes frères.


MARCUS.

— Quelle est celle de vos mains qui n’ait pas défendu Rome — et brandi la hache d’armes sanglante, — inscrivant la destruction sur le bastion de l’ennemi ? — Oh ! vos mains à tous deux sont hautement héroïques ; — la mienne n’a été qu’inutile ; qu’elle serve — de rançon à mes deux neveux, — et je l’aurai conservée pour un digne résultat.


AARON.

— Allons, décidez vite quelle est la main qui tombera, — de peur qu’ils ne meurent avant que le pardon n’arrive.


MARCUS.

— La mienne tombera.


LUCIUS.

Par le ciel, ce ne sera pas la vôtre !


TITUS.

— Mes maîtres, ne vous disputez plus ; des rameaux flétris comme ceux-ci — ne sont bons qu’à arracher ; ce sera donc la mienne.


LUCIUS.

— Cher père, si je dois être réputé ton fils, — laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.


MARCUS

— Au nom de notre père, par la tendresse de notre mère, — laisse-moi te prouver à présent mon fraternel amour.


TITUS.

— Décidez entre vous ; je veux bien sauver ma main.


LUCIUS.

— Eh bien ! je vais chercher la hache.


MARCUS.

— Mais la hache me servira.

Sortent Lucius et Marcus.

TITUS.

— Approche, Aaron ; je vais les tromper tous deux ; — prête-moi le secours de ta main, et je te livre la mienne.


AARON, à part.

— Si cela s’appelle tromper, je veux être honnête, — et ne jamais tromper les gens tant que je vivrai ; — mais moi, je vais vous tromper d’une autre façon, — et cela, vous le reconnaîtrez, avant que la demi-heure se passe.

Il coupe la main de Titus.
Entrent Lucius et Marcus.

TITUS.

— Maintenant, cessez votre discussion ; ce qui devait être, est exécuté… — Bon Aaron, donne ma main à l’empereur ; — dis-lui que c’est une main qui l’a préservé — de mille dangers ; prie-le de l’ensevelir ; — elle eût mérité mieux ; qu’elle ait du moins cela. — Quant à mes fils, dis-lui que je les tiens — pour des bijoux achetés à peu de frais, — et pourtant trop cher encore, puisque je n’ai fait que racheter mon bien.


AARON.

— Je pars, Andronicus ; et, en échange de ta main, — attends-toi à avoir tout à l’heure tes fils auprès de toi…

À part.

— Leurs têtes, veux-je dire ; oh ! comme cette vilenie — m’enivre de sa seule idée ! — Que les fous fassent le bien, et que les hommes blancs invoquent la grâce ! — Aaron veut avoir l’âme aussi noire que la face.

Il sort.

TITUS, s’agenouillant.

— Oh ! j’élève vers le ciel cette main unique, — et j’incline cette faible ruine jusqu’à terre ; — s’il est une puissance qui ait pitié des misérables larmes, — c’est elle que j’implore…

À Lavinia qui s’agenouille près de lui.

— Quoi ! tu veux t’agenouiller avec moi ! — Fais-le donc, cher cœur ; car le ciel entendra nos prières, — ou avec nos soupirs nous assombrirons le firmament, — et nous ternirons le soleil de leur brume, comme parfois les nuages, — quand ils l’enferment dans leur sein fluide.


MARCUS.

— Ah ! frère, parle raisonnablement, — et ne te précipite pas dans l’abîme du désespoir.


TITUS.

— Mon malheur n’est-il pas un abîme, lui qui est sans fond ? — Que mon affliction soit donc sans fond comme lui.


MARCUS.

— Mais du moins que la raison gouverne ta désolation.


TITUS.

— S’il y avait une raison pour de pareilles misères, — alors je pourrais contenir ma douleur dans des limites. — Quand le ciel pleure, est-ce que la terre n’est pas inondée ? — Si les vents font rage, est-ce que l’Océan ne devient pas furieux ? — Est-ce qu’il ne menace pas le ciel de sa face écumante ? — Et tu veux une raison à ces lamentations !

Montrant Lavinia.

— Je suis l’Océan ; écoute les soupirs de ma fille. — Elle est le ciel en pleurs ; je suis la terre. — Il faut bien que mon océan soit remué par ses soupirs ; — il faut bien que ma terre soit inondée et noyée — sous le déluge de ses larmes continuelles ! — Car, vois-tu, mes entrailles ne peuvent absorber ses douleurs ; — et il faut que je les vomisse comme un homme ivre ! — Laisse-moi donc, car toujours celui qui perd est libre — de soulager son cœur par d’amères paroles.

Entre un messager, portant deux têtes et une main coupées.

LE MESSAGER.

— Digne Andronicus, tu es bien mal payé — du sacrifice de cette bonne main que tu as envoyée à l’empereur. — Voici les têtes de tes deux nobles fils ; — et voici ta main, qu’on te renvoie par dérision. — Tes douleurs, ils s’en amusent ; ton courage, ils s’en moquent ; — je souffre plus à la pensée de tes souffrances — qu’au souvenir de la mort de mon père.

Il sort.

MARCUS.

— Maintenant, que le bouillant Etna se refroidisse en Sicile, — et que mon cœur soit un enfer à jamais brûlant ! — Voilà plus de misères qu’on n’en peut supporter. — Pleurer avec ceux qui pleurent, cela soulage un peu, — mais l’angoisse bafouée est une double mort.


LUCIUS.

— Ah ! se peut-il que ce spectacle fasse une si profonde blessure — sans qu’une vie abhorrée s’écoule ! — Se peut-il que la mort laisse la vie porter son nom, — quand la vie n’a plus d’autre bien que le souffle !

Lavinia l’embrasse.

MARCUS.

— Hélas ! pauvre cœur ! ce baiser n’est pas plus un soulagement pour lui, — que de l’eau glacée pour une couleuvre affamée.


TITUS.

— Quand cet effrayant sommeil finira-t-il ?


MARCUS.

— Maintenant adieu tout palliatif ! Meurs, Andronicus. — Tu ne sommeilles pas. Regarde ! Voici les têtes de tes deux fils, — voici ta main martiale coupée ; voici ta fille mutilée ; — voici ton autre fils banni que cet atroce spectacle — a fait blême et livide ; et me voici, moi, ton frère, — comme une statue de pierre, glacé et immobile. — Ah ! je ne veux plus maintenant modérer ta douleur, — arrache tes cheveux d’argent ; ronge ton autre main — avec tes dents, et que cet horrible spectacle — ferme à jamais nos yeux misérables ! — Voici le moment de te déchaîner ; pourquoi restes-tu calme ?


TITUS, riant.

— Ha ! ha ! ha !


MARCUS.

Pourquoi ris-tu ? Ce n’est pas le moment.


TITUS.

— C’est que je n’ai plus une seule larme à verser. — Et puis, ce désespoir est un ennemi — qui veut s’emparer de mes yeux humides — et les aveugler par un tribut de larmes. — Alors comment trouverais-je le chemin de l’antre de la vengeance ? — Car ces deux têtes semblent me parler — et me signifier que je ne serai pas admis à la félicité — tant que ces forfaits n’auront pas été rejetés — à la gorge de ceux qui les ont commis. — Allons, voyons quelle tâche j’ai à faire… — Vous, malheureux, faites cercle autour de moi, — que je puisse me tourner successivement vers chacun de vous — et jurer à mon âme de venger vos injures… — Le vœu est prononcé !… Allons, frère, prends une des têtes ; — et de cette main je porterai l’autre. — Lavinia, tu vas avoir de l’emploi : — porte ma main, chère fille, entre tes dents. — Quant à toi, mon garçon, pars, retire-toi de ma vue ; — tu es exilé, et tu ne dois plus rester ici. — Cours chez les Goths et lève une armée parmi eux ; — et, si tu m’aimes, comme je le crois, — embrassons-nous, et séparons-nous, car nous avons beaucoup à faire.

Sortent Titus, Marcus et Lavinia.

LUCIUS, seul.

— Adieu, Andronicus, mon noble père, — l’homme le plus malheureux qui ait jamais vécu dans Rome ! — Adieu, superbe Rome, jusqu’à ce que Lucius soit de retour ! — il laisse ici des otages qui lui sont plus chers que la vie. — Adieu, Lavinia, ma noble sœur ! — Oh ! que n’es-tu encore telle que tu étais naguère ! — Mais maintenant Lucius et Lavinia ne vivent plus — que dans l’oubli et dans d’odieuses souffrances. — Si Lucius vit, il vengera vos injures, — et réduira le fier Saturninus et son impératrice — à demander grâce aux portes de Rome, comme Tarquin et sa reine. — Maintenant je vais chez les Goths, et j’y lèverai des forces — pour châtier Rome et Saturnin.

Il sort.

SCÈNE VI.

[Une salle à manger chez Titus. Un repas préparé.]


Entrent Titus, Marcus, Lavinia et le jeune Lucius, fils de Lucius (7).

TITUS.

— Bien, bien… Maintenant asseyons-nous, et veillons à ne manger — que juste ce qu’il nous faut pour conserver la force — de venger nos amères calamités. — Marcus, dénoue ce nœud formé par le désespoir ; — ta nièce et moi, pauvres créatures, nous n’avons plus nos mains, — et nous ne pouvons soulager notre décuple douleur — en croisant ainsi nos bras… Il ne me reste plus — que cette pauvre main droite pour tyranniser ma poitrine ; — et, quand mon cœur, affolé de misère, — bat dans cette prison profonde de ma chair, — je le réprime ainsi.

Il se frappe la poitrine.
À Lavinia.

— Et toi, mappemonde de malheur, qui ne t’expliques que par signes ! — quand ton pauvre cœur bat outrageusement, — tu ne peux le frapper ainsi pour le calmer ; — blesse-le de tes soupirs, ma fille, accable-le de tes sanglots, — ou bien prends un petit couteau entre tes dents, — et fais un trou contre ton cœur, — en sorte que toutes les larmes que tes pauvres yeux laissent tomber — coulent dans cette crevasse et, en l’inondant, — noient dans leur flot amer le fou qui se lamente.


MARCUS.

— Fi, mon frère, fi ! Ne lui apprends pas ainsi — à porter des mains violentes sur sa tendre existence.


TITUS.

— Comment cela ? est-ce que le chagrin te fait déjà radoter ? — Ah ! Marcus ! nul autre que moi ne devrait être fou ! — Quelles mains violentes peut-elle porter sur son existence ? — Ah ! pourquoi nous poursuis-tu de ce mot : mains ! — C’est presser Énée de raconter deux fois — comment Troie fut brûlée, et lui-même fait misérable ! — Oh ! ne manie pas ce thème, ne parle pas de mains, — de peur de nous rappeler que nous n’en avons plus… — Fi, fi ! quel délire préside à mon langage ! — Comme si nous oublierions que nous n’avons pas de main, — quand Marcus ne prononcerait pas le mot mains ! — Allons, à table ! et toi, douce fille, mange ça… — Il n’y a rien à boire ! Écoute, Marcus, ce qu’elle dit, — je puis interpréter tous les signes de son martyre ; — elle dit qu’elle ne peut boire d’autre breuvage que ses larmes, — qu’a brassées sa douleur et qui fermentent sur ses joues. — Muette plaignante, j’étudierai ta pensée ; — je serai aussi exercé à tes gestes silencieux — que les ermites mendiants à leurs saintes prières. — Tu ne pousseras pas un soupir, tu ne lèveras pas tes moignons au ciel, — tu ne feras pas un clignement d’yeux, un mouvement de tête, une génuflexion, un signe, — que je n’en torde un alphabet — et que je n’apprenne, par une incessante pratique, à connaître ton idée.


LE JEUNE LUCIUS, les larmes aux yeux.

— Bon grand-père, laisse-là ces lamentations amères ; — égaie ma tante par quelque joyeux récit.


MARCUS.

— Hélas ! le tendre enfant, ému de compassion, — pleure de voir la douleur de son grand-père.


TITUS.

— Calme-toi, tendre rejeton ; tu es fait de larmes, — et ton existence serait bien vite fondue dans les larmes.

Marcus frappe un plat avec son couteau.

— Que frappes-tu, Marcus, avec ton couteau ?


MARCUS.

— Un être que j’ai tué, monseigneur, une mouche !


TITUS.

— Malheur à toi, meurtrier ! tu assassines mon cœur ! — Mes yeux sont fatigués de la vue de la tyrannie. — Un acte de mort, commis sur un innocent, — ne sied pas au frère de Titus… Va-t’en ; — je vois que tu n’es pas à ta place en ma compagnie.


MARCUS.

— Hélas ! monseigneur, je n’ai fait que tuer une mouche.


TITUS.

— Mais si cette mouche avait son père et sa mère ! — Comme ils iraient partout étendant leurs délicates ailes d’or — et bourdonnant dans l’air leurs lamentations ! — Pauvre mouche inoffensive, — qui était venue ici pour nous égayer

— avec son joli et mélodieux murmure, et tu l’as tuée !…

MARCUS.

— Pardonnez-moi, seigneur ; c’était un vilain moucheron noir — qui ressemblait au More de l’impératrice ; voilà pourquoi je l’ai tué.


TITUS.

Oh ! oh ! oh ! — Alors pardonne-moi de t’avoir blâmé, — car tu as fait un acte charitable. — Donne-moi ton couteau, je veux l’outrager, — en m’imaginant que c’est le More — venu ici exprès pour m’empoisonner… — Tiens, voilà pour toi, et voilà pour Tamora ! — Ah ! coquin !… — Pourtant je ne nous crois pas à ce point déchus — qu’il faille nous mettre à deux pour tuer un moucheron, — qui nous rappelle ce More noir comme le charbon !


MARCUS, à part.

— Hélas ! le pauvre homme ! la douleur a tellement agi sur lui — qu’il prend de vaines ombres pour des objets réels.


TITUS.

— Allons ! qu’on desserve ! Lavinia, viens avec moi ; — je vais dans mon cabinet lire avec toi — les tristes histoires arrivées au temps jadis… — Viens, enfant, viens avec moi ; ta vue est jeune, — et tu liras, quand la mienne commencera à se troubler.

Ils sortent.

SCÈNE VII

[Devant la maison de Titus.]
Entrent Titus et Marcus ; puis le jeune Lucius, après lequel court Lavinia ; l’enfant fuit, ayant sous le bras ses livres qu’il laisse tomber à terre.

LE JEUNE LUCIUS.

— Au secours, grand-père, au secours ! ma tante Lavinia — me suit partout, je ne sais pourquoi. — Bon oncle

- Acte troisième Titus Andronicus - Acte cinquième




Marcus, voyez comme elle vient vite !… — Hélas ! chère tante, je ne sais ce que vous voulez.


MARCUS.

— Tiens-toi près de moi, Lucius ; n’aie pas peur de ta tante.


TITUS.

— Elle t’aime trop, mon enfant, pour te faire du mal.


LE JEUNE LUCIUS.

— Oui, quand mon père était à Rome, elle m’aimait bien.


MARCUS.

— Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes ?


TITUS.

— N’aie pas peur d’elle, Lucius : elle veut dire quelque chose. — Vois, Lucius, vois comme elle te cajole ; — elle veut que tu ailles avec elle quelque part. — Ah ! mon enfant, Cornelia ne mit jamais plus de zèle — à instruire ses enfants que Lavinia à t’apprendre — la belle poésie et l’Orateur de Cicéron. — Est-ce que tu ne peux pas deviner pourquoi elle te presse ainsi ?


LE JEUNE LUCIUS.

— Je n’en sais rien, monseigneur, et je ne peux le deviner, — à moins que ce ne soit quelque accès de délire qui la possède. — En effet, j’ai souvent ouï dire à mon grand-père — que l’excès des chagrins rendait les hommes fous ; — et j’ai lu qu’Hécube de Troie — devint folle de douleur ; c’est ce qui m’a fait peur, — quoique je sache bien, monseigneur, que ma noble tante — m’aime aussi tendrement que m’a jamais aimé ma mère ; — elle ne voudrait pas effrayer ma jeunesse, si ce n’est dans la démence ; — c’est cette idée qui m’a fait jeter mes livres et fuir, — sans raison, peut-être ; mais pardon, chère tante ! — Oui, madame, si mon oncle Marcus veut venir, — je vous suivrai bien volontiers.


MARCUS.

Je veux bien, Lucius.

Lavinia retourne successivement les livres que Lucius a laissés tomber.

TITUS.

— Eh bien, Lavinia ? Marcus, que veut dire ceci ? — Il y a quelque livre qu’elle désire voir… — Lequel de ces livres, ma fille ?… Ouvre-les, enfant… — Mais tu es plus lettrée, et plus instruite que cela ; — viens, et choisis dans toute ma bibliothèque, — et trompe ainsi ta souffrance, jusqu’à ce que les cieux — révèlent l’auteur maudit de ce forfait… — Quel livre ?… — Pourquoi lève-t-elle ainsi les bras l’un après l’autre ?


MARCUS.

— Elle veut dire, je pense, qu’il y a eu plus d’un — coupable dans le crime… Oui, qu’il y en avait plus d’un ; — ou peut-être lève-t-elle les bras vers le ciel pour implorer vengeance.


TITUS.

— Lucius, quel est le livre qu’elle remue ainsi ?


LE JEUNE LUCIUS.

— Grand-père, ce sont les Métamorphoses d’Ovide ; — ma mère me les a données.


MARCUS.

— Peut-être est-ce en souvenir de celle qui n’est plus, — qu’elle a choisi ce livre entre tous les autres.


TITUS.

— Doucement ! avec quelle rapidité elle tourne les feuillets ! — Aidons-la : que veut-elle trouver ? Lavinia, lirai-je ? — Ceci est la tragique histoire de Philomèle ; — il y est question de la trahison de Térée et de son viol ; — et le viol, j’en ai peur, est l’origine de son ennui.


MARCUS.

— Voyez, frère, voyez ! remarquez comme elle considère les pages !


TITUS.

— Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise, — violée, outragée, comme le fut Philomèle, — forcée dans les vastes forêts impitoyables et sinistres ? — Voyons ! voyons ! — Oui, il y a un endroit comme cela !… L’endroit où nous avons chassé — (oh ! plût au ciel que nous n’eussions jamais, jamais chassé là !) — est comme celui que le poëte décrit ici, — disposé par la nature pour le meurtre et pour le viol.


MARCUS.

— Oh ! pourquoi la nature édifie-t-elle un antre aussi affreux, — si les dieux ne prennent pas plaisir aux tragédies ?


TITUS.

— Fais-nous signe, chère fille… Il n’y a ici que des amis… — Quel est le seigneur romain qui a osé commettre le forfait ? — Saturninus se serait-il dérobé, comme jadis Tarquin, — qui abandonna son camp pour déshonorer le lit de Lucrèce ?


MARCUS.

— Assieds-toi, douce nièce… Frère, asseyez-vous près de moi… — Apollon, Pallas, Jupiter, Mercure, — inspirez-moi, que je puisse découvrir cette trahison ! — Monseigneur, regardez ici… Regarde ici, Lavinia.

Il écrit son nom sur le sable avec son bâton qu’il dirige avec ses pieds et sa bouche.

— Ce terrain sablé est uni ; dirige, si tu peux, — ce bâton, comme moi. J’ai écrit mon nom, — sans le secours de mes mains. — Maudit soit dans l’âme celui qui nous a forcés à cet expédient ! — Écris, ma bonne nièce, et révèle enfin ici — ce que Dieu veut rendre manifeste pour le châtiment. — Que le ciel guide ton burin de manière à imprimer clairement tes malheurs — et à nous faire connaître les traîtres et la vérité !

Lavinia prend le bâton entre ses dents et écrit en le guidant avec ses bras mutilés.

TITUS.

— Oh ! lisez-vous, monseigneur, ce qu’elle a écrit ? — « Stuprum, Chiron, Demetrius. »


MARCUS.

— Comment ! comment ! les fils lascifs de Tamora — auteurs de cet atroce et sanglant forfait !


TITUS.
Magni Dominator poli,
Tam lentus audis scelera ? tam lentus vides
 ?

MARCUS.

— Oh ! calme-toi, noble seigneur ! pourtant, je reconnais — que ce qui est écrit là à terre — suffirait à provoquer la révolte dans les esprits les plus doux — et à armer d’indignation le cœur d’un enfant… — Monseigneur, agenouillez-vous avec moi ; Lavinia, à genoux ; — à genoux, toi aussi, doux enfant, espoir de l’Hector romain ; — et faites tous avec moi le serment que jadis, après le viol de Lucrèce, — le seigneur Junius Brutus fit avec le malheureux époux — et le père de cette vertueuse femme déshonorée ; — jurez que nous poursuivrons délibérément — ces Goths perfides de notre mortelle vengeance, — et que nous verrons couler leur sang, ou que nous périrons sous cet outrage.


TITUS.

— Nous venger ! cela ne fait pas question ; reste à savoir comment. — Pour peu que vous blessiez les oursons, prenez garde ; — leur mère sera aux aguets ; et, si une fois elle vous flaire, — songez qu’elle est étroitement liguée avec le lion ; — elle le berce tout on se jouant sur le dos, — et, dès qu’il dort, elle peut faire ce qu’elle veut. — Vous êtes un chasseur novice, Marcus ; laissez-moi faire, — et venez, je vais me procurer une feuille d’airain, — et avec une pointe d’acier j’y inscrirai ces mots-là, — pour les tenir en réserve.

Il montre les mots que vient d’écrire Lavinia.

Un vent du nord violent — va disperser ces sables, comme les feuilles de la sibylle, — et où sera votre leçon alors ?… Enfant, que dis-tu ?


LE JEUNE LUCIUS.

— Je dis, monseigneur, que, si j’étais homme, — la chambre à coucher de leur mère ne serait pas sûre — pour ces traîtres asservis au joug de Rome.


MARCUS.

— Oui, voilà bien un digne enfant ! ton père a souvent — agi avec ce dévouement pour son ingrate patrie.


LE JEUNE LUCIUS.

— Eh bien, mon oncle, j’agirai ainsi, si je vis.


TITUS.

— Allons, viens avec moi dans ma salle d’armes ; — Lucius, je vais t’équiper ; et ensuite, mon enfant, — tu porteras de ma part aux fils de l’impératrice — les présents que j’ai l’intention de leur envoyer à tous deux ; — viens, viens ; tu rempliras ton message, n’est-ce pas ?


LE JEUNE LUCIUS.

— Oui, avec mon poignard dans leurs poitrines, grand-père.


TITUS.

— Non, enfant, non ; je t’enseignerai un autre moyen. — Lavinia, viens… Toi, Marcus, veille sur ma maison ; — Lucius et moi, nous allons faire merveille à la cour ; — oui, morbleu, seigneur ; et nous aurons un cortège.

Sortent Titus, Lavinia et le jeune Lucius.

MARCUS.

— Ô ciel, peux-tu entendre un bon homme gémir, — et ne pas t’attendrir, et ne pas avoir pitié de lui ? — Va, Marcus, suis-le dans son délire, — lui qui a au cœur plus de cicatrices de douleurs, — que de balafres ennemies sur son bouclier bossu, — et si honnête pourtant qu’il ne veut pas se venger ! — Que le ciel se charge de venger le vieil Andronicus !

Il sort.

SCÈNE VIII.

[Dans le palais.]
Entrent, par une porte, Aaron, Chiron et Démétrius ; par l’autre, le jeune Lucius et un serviteur, portant un faisceau d’armes entouré d’une inscription en vers.

CHIRON.

— Démétrius, voici le fils de Lucius ; — il est chargé de quelque message pour nous.


AARON.

— Oui, quelque message insensé de son insensé grand-père.


LE JEUNE LUCIUS.

— Messeigneurs, avec toute l’humilité possible, — je salue vos honneurs de la part d’Andronicus.

À part.

— Et prie les dieux de Rome de vous exterminer tous deux.


DÉMÉTRIUS.

— Grand merci, aimable Lucius, quelle nouvelle ?


LE JEUNE LUCIUS, à part.

— La nouvelle, c’est que vous êtes tous deux reconnus (8) — pour des misérables souillés de viol.

Haut.

Ne vous en déplaise, — mon grand-père, bien avisé, vous envoie par moi — les plus belles armes de son arsenal — afin d’en gratifier votre honorable jeunesse, — l’espoir de Rome ; c’est, en effet, ce qu’il m’a commandé de dire ; — et je le dis, et je présente ces dons — à vos seigneuries afin que, quand il en sera besoin, — vous soyez bien armés et bien équipés, — et sur ce je vous laisse tous deux…

À part.

Sanguinaires scélérats !

Sortent le jeune Lucius et le serviteur.

DÉMÉTRIUS.

— Qu’y a-t-il là ? Un écriteau ! enroulé tout autour ! — Lisons :

Integer vitae, scelerisque purus,
Non eget Mauri jaculis, nec arcu.

CHIRON.

— Oh ! c’est un vers d’Horace ; je le reconnais bien ; — je l’ai lu dans la grammaire, il y a longtemps.


AARON.

— Oui, justement, un vers d’Horace ! Vous y êtes parfaitement.

À part.

— Ah ! ce que c’est que d’être un âne ! — Ceci n’est pas une pure plaisanterie ! Le bonhomme a découvert leur crime ; — et il leur envoie des armes, enveloppées de vers, — qui les blessent au vif, à leur insu. — Mais, si notre sagace impératrice était sur pied, — elle applaudirait à la pensée d’Andronicus. — Mais laissons-la reposer quelque temps encore sur son lit d’insomnie.

Haut.

— Eh bien, jeunes seigneurs, n’est-ce pas une heureuse étoile — qui nous a conduits à Rome, nous, étrangers, et qui plus est, — captifs, pour y être élevés à cette grandeur suprême. — J’ai eu plaisir, devant la porte du palais, — à braver le tribun à l’oreille même de son frère !


DÉMÉTRIUS.

— Et moi, plus de plaisir encore à voir un si grand seigneur — s’humilier bassement et nous envoyer des présents.


AARON.

— N’a-t-il pas ses raisons pour cela, seigneur Démétrius ? — N’avez-vous pas traité sa fille bien affectueusement ?


DÉMÉTRIUS.

— Je voudrais que nous eussions mille dames romaines — à notre discrétion pour servir tour à tour à nos désirs.


CHIRON.

— Vœu charitable et plein d’amour !


AARON.

— Il ne manque ici que votre mère pour dire amen !


CHIRON.

— Et elle le dirait pour vingt mille Romaines de plus.


DÉMÉTRIUS.

— Partons et allons prier tous les dieux — pour notre bien-aimée mère en proie aux douleurs.


AARON, à part.

— Priez plutôt les démons ; les dieux nous ont abandonnés.

Fanfare.

DÉMÉTRIUS.

— Pourquoi les trompettes de l’empereur retentissent-elles ainsi ?


CHIRON.

— Sans doute, en réjouissance de ce que l’empereur a un fils.


DÉMÉTRIUS.

— Doucement ! qui vient là ?

Entre Une nourrice, portant un enfant more dans ses bras.

LA NOURRICE.

Bonjour, seigneurs. — Oh ! dites-moi, avez-vous vu le More Aaron ?


AARON.

— Oui, peu ou prou, ou point du tout. — Voici Aaron ; que lui veux-tu, à Aaron ?


LA NOURRICE.

— Ô gentil Aaron, nous sommes tous perdus ! — Avise vite, ou le malheur te frappe à jamais.


AARON.

— Eh ! quel tintamarre fais-tu là ? — Que serres-tu, que chiffonnes-tu dans tes bras ?


LA NOURRICE.

— Oh ! ce que je voudrais cacher au regard des cieux, — la honte de notre impératrice, et la disgrâce de la majestueuse Rome… — Elle est délivrée, seigneurs, elle est délivrée.


AARON.

— Comment !


LA NOURRICE.

Je veux dire qu’elle est accouchée.


AARON.

C’est bon. Que Dieu — lui accorde un salutaire repos ! Que lui a-t-il envoyé ?


LA NOURRICE.

Un démon.


AARON.

— La voilà donc mère du diable : l’heureuse engeance !


LA NOURRICE.

— Malheureuse, horrible, noire et sinistre engeance ! — Voici le bambin aussi affreux qu’un crapaud — au milieu des charmants enfants de nos pays. — L’impératrice te l’envoie, comme ton empreinte, ta vivante effigie, — et t’ordonne de le baptiser avec la pointe de ton poignard.


AARON.

— Fi donc ! fi donc, putain ! Le noir est-il une si ignoble couleur ?… — Cher joufflu, vous êtes un beau rejeton, assurément.


DÉMÉTRIUS.

— Malheureux ! qu’as-tu fait ?


AARON.

Ce que tu ne peux défaire.


CHIRON.

— Tu as perdu notre mère !


AARON.

Ta mère, malheureux, je l’ai gagnée !


DÉMÉTRIUS.

— Et c’est en cela, limier d’enfer, que tu l’as perdue. — Malheur à sa fortune, et damné soit son choix immonde ! — Maudit soit le produit d’un si noir démon !


CHIRON.

— Il ne vivra pas !


AARON.

Il ne mourra pas.


LA NOURRICE.

— Aaron, il le faut ; la mère le veut ainsi.


AARON.

— Ah ! il le faut, nourrice ? Eh bien, que nul autre que moi — ne se charge d’immoler ma chair et mon sang !


DÉMÉTRIUS.

— J’embrocherai le têtard à la pointe de ma rapière. — Nourrice, donne-le-moi ; mon épée l’aura vite expédié.


AARON, mettant l’épée à la main.

— Cette épée t’aura plus vite labouré les entrailles.

Il prend l’enfant des bras de la nourrice.

— Arrêtez, infâmes scélérats ! Voulez-vous tuer votre frère ? — Ah ! par les flambeaux brûlants du ciel — qui brillaient si splendidement quand cet enfant fut engendré, — il meurt de la pointe affilée de mon cimeterre, — celui qui touche à cet enfant, à mon premier-né, à mon héritier ! — Je vous le déclare, freluquets, ni Encelade, — avec toute la formidable bande des enfants de Typhon, — ni le grand Alcide, ni le dieu de la guerre, — n’arracheraient cette proie des mains de son père. — Allons, allons, jeunes sanguins, cœurs vides, — murs crépis de blanc, enseignes peintes de cabaret, — le noir le plus foncé est supérieur à toute autre couleur — par cela même qu’il se refuse à prendre une autre couleur : — car toute l’eau de l’Océan — ne parvient pas à blanchir les pattes noires du cygne, — quoiqu’il les lave à toute heure dans les flots. — Dites de ma part à l’impératrice que je suis d’âge — à garder mon bien ; qu’elle excuse cela comme elle voudra.


DÉMÉTRIUS.

— Veux-tu donc trahir ainsi ta noble maîtresse ?


AARON.

— Ma maîtresse est ma maîtresse. Cet enfant, c’est moi-même ; — c’est la fougue et le portrait de ma jeunesse ; — cet enfant, je le préfère atout l’univers ; — cet enfant, je le sauverai, malgré tout l’univers, — ou quelques-uns de vous en pâtiront dans Rome.


DÉMÉTRIUS.

— Par cet enfant notre mère est à jamais déshonorée.


CHIRON.

— Rome la méprisera pour cette noire escapade.


LA NOURRICE.

— L’empereur, dans sa rage, la condamnera à mort.


CHIRON.

— Je rougis en pensant à cette ignominie.


AARON.

— Oui, voilà le privilège attaché à votre beauté. — Fi de cette couleur traîtresse qui trahit par une rougeur — les mouvements et les secrets les plus intimes du cœur ! — Voici un jeune gars fait d’une autre nuance : — voyez, comme le noir petit drôle sourit à son père, — d’un air qui semble dire : vieux gaillard, je suis ton œuvre !… — Il est votre frère, seigneurs ; il est sensiblement nourri — de ce même sang qui vous a donné la vie ; — et c’est du ventre où vous fûtes emprisonnés — qu’il a été délivré pour venir au jour. — Au fait, il est votre frère, du côté le plus sûr, — quoique mon sceau soit imprimé sur sa face.


LA NOURRICE.

— Aaron, que dirai-je à l’impératrice ?


DÉMÉTRIUS.

— Décide, Aaron, ce qu’il faut faire, — et nous souscrirons tous à ta décision. — Sauve l’enfant, soit, pourvu que nous soyons tous sauvés.


AARON.

— Eh bien, asseyons-nous, et consultons ensemble… — Mon enfant et moi, nous nous mettrons au vent de vous ; — installez-vous là… Maintenant causons à loisir des moyens de vous sauver.


DÉMÉTRIUS.

— Combien de femmes ont vu cet enfant ?


AARON.

— À la bonne heure, braves seigneurs ! Quand nous sommes tous unis paisiblement, — je suis un agneau ; mais, si vous bravez le More, — le sanglier irrité, la lionne des montagnes, — l’Océan ont moins de courroux qu’Aaron de tempêtes ! — Mais revenons à la question : combien de personnes ont vu l’enfant ?


LA NOURRICE.

— Cornélie, la sage-femme, et moi ; — voilà tout, outre l’impératrice accouchée.


AARON.

— L’impératrice, la sage-femme, et toi. — Deux peuvent garder un secret, en l’absence d’un tiers. — Va trouver l’impératrice ; répète-lui ce que j’ai dit.

Il la poignarde.

— Couac ! couac !… Ainsi crie un cochon qu’on arrange pour la broche !


DÉMÉTRIUS.

— Que prétends-tu, Aaron ? Pourquoi as-tu fait cela ?


AARON.

— Oh ! seigneur, c’est un acte politique : — devait-elle vivre pour trahir notre faute ? — Une bavarde commère ayant la langue si longue ! Non, seigneurs, non. — Et maintenant apprenez mon plan tout entier. — Non loin d’ici demeure un certain Muliteus, mon compatriote ; — sa femme n’est accouchée que d’hier ; — son enfant ressemble à cette femme, il est blanc comme vous : — bâclez le marché avec lui, donnez de l’or à la mère, — et expliquez-leur à tous deux les détails de l’affaire, — à quelle haute destinée leur enfant va être appelé, — qu’il va être traité comme l’héritier de l’empereur, — et substitué au mien, — pour calmer l’orage qui gronde à la cour ; — oui, et que l’empereur le caresse comme son propre enfant ! — Vous m’entendez, seigneurs ; vous voyez que je lui ai donné sa médecine…

Il montre la nourrice.

— Et maintenant, il faut que vous vous occupiez de ses funérailles ; — les champs sont tout près, et vous êtes de galants garçons. — Cela fait, veillez, sans plus de délais, — à m’envoyer immédiatement la sage-femme. — La sage-femme et la nourrice dûment supprimées, — libre alors à ces dames de jaser à leur aise.


CHIRON.

— Aaron, je vois que tu ne veux pas confier aux vents — un secret.


DÉMÉTRIUS.

Pour ta sollicitude envers Tamora, — elle et les siens te sont grandement obligés.

Sortent Démétrius et Chiron, emportant la nourrice.

AARON.

— Maintenant chez les Goths, aussi vite que vole l’hirondelle ! — Là je mettrai en sûreté le trésor que j’ai dans les bras, — et je m’aboucherai secrètement avec les amis de l’impératrice. — En avant, petit drôle aux lèvres épaisses, je vais vous emporter d’ici ; — car c’est vous qui nous obligez à tant de ruses ; — je vous ferai nourrir de fruits sauvages, de racines, — et régaler de caillebotte et de petit lait, je vous ferai téter la chèvre, — et loger dans une caverne ; et je vous élèverai — pour être un guerrier, et commander un camp.

Il sort.

SCÈNE IX

[Une place aux abords du palais.]
Entrent Titus, Marcus, le jeune Lucius, et autres seigneurs, portant des arcs. Titus porte les flèches, aux bouts desquelles sont attachées diverses inscriptions.

TITUS.

— Viens, Marcus, viens… Cousins, voici le chemin. — Mon petit monsieur, voyons votre talent d’archer : — ajustez bien, et ça y va tout droit… — Terras Astrœa reliquit… — Oui, rappelez-vous-le, Marcus, Astrée est partie, elle s’est enfuie… — Messire, munissez-vous de vos engins… Vous, cousins, vous irez — sonder l’Océan, et vous y jetterez vos filets ; — peut-être la trouverez-vous dans la mer ; — pourtant la justice n’est pas plus là que sur terre… — Non, Publius et Sempronius, c’est à vous de faire cela ; — il faudra que vous creusiez avec la pioche et la bêche, — et que vous perciez le centre le plus profond de la terre ; — alors, une fois arrivés au pays de Pluton, — présentez-lui, je vous prie, cette supplique ; — dites-lui qu’elle implore justice et appui, — et qu’elle vient du vieil Andronicus, — accablé de douleurs dans l’ingrate Rome. — Ah ! Rome !… oui, oui ! j’ai fait ton malheur, — du jour où j’ai reporté les suffrages du peuple — sur celui qui me tyrannise ainsi. — Allons, partez ; et, je vous prie, soyez tous bien attentifs, — et fouillez un à un tous les bâtiments de guerre : — ce maudit empereur pourrait bien avoir fait embarquer la justice, — et alors, cousins, nous aurions beau la réclamer, ce serait comme si nous chantions.


MARCUS.

— Ô Publius, n’est-ce pas une chose accablante — de voir ton noble oncle dans un pareil délire ?


PUBLIUS.

— Aussi, monseigneur, c’est pour nous un devoir impérieux — de veiller scrupuleusement sur lui nuit et jour ; — caressons son humeur aussi doucement que nous pourrons, — jusqu’à ce que le temps ait apporté à son mal quelque remède salutaire.


MARCUS.

— Cousins, ses peines sont irrémédiables. — Joignons-nous aux Goths ; et par une guerre vengeresse — punissons Rome de son ingratitude — et châtions le traître Saturninus.


TITUS.

— Publius, eh bien ? eh bien, mes maîtres ? — voyons, l’avez-vous trouvée ?


PUBLIUS.

— Non, monseigneur ; mais Pluton vous envoie dire — que, si c’est la vengeance que vous voulez obtenir de l’enfer, vous l’aurez ; — quant à la justice, ma foi, elle est occupée, — croit-il, avec Jupiter dans le ciel, ou ailleurs ; — en sorte que vous devez forcément attendre quelque temps.


TITUS.

— Il me fait du mal en me leurrant de tant de délais ; — je plongerai dans le lac brûlant de l’abîme, — et par les talons j’arracherai la justice de l’Achéron… — Marcus, nous ne sommes que des arbrisseaux, nous ne sommes pas des cèdres, — ni des hommes à forte ossature, de la taille des Cyclopes ; — mais, Marcus, notre nature de fer est profondément trempée. — Pourtant les maux qui nous accablent sont trop lourds pour nos reins ; — et, puisque la justice n’est ni sur terre ni en enfer, — nous implorerons le ciel, et nous presserons les dieux — d’envoyer la justice ici-bas pour venger nos injures. — Allons, à la besogne ! Vous un bon archer, Marcus…

Il leur distribue les flèches, en lisant les inscriptions qu’elles portent.

Ad Jovem ! voilà pour vous… Ici, ad Apollinem !Ad Martem ! ça, c’est pour moi-même. — Tiens, enfant, à Pallas ! … Tenez, à Mercure ! — Tenez, Caius, à Saturne, mais pas à Saturninus ! — Autant vaudrait lancer votre flèche contre le vent… — Au but, enfant. Marcus, tirez quand je vous le dirai. — Sur ma parole, j’ai parfaitement tenu la plume ; — il n’y a pas un dieu qui n’ait sa requête.


MARCUS.

— Cousins, lancez toutes vos flèches dans la direction de la cour ; — nous allons mortifier l’empereur dans son orgueil.


TITUS.

— Maintenant, mes maîtres, tirez.

Ils lancent leurs flèches dans la direction du palais.

Oh ! à merveille, Lucius ! — Cher enfant, dans le sein de la Vierge ; envoie à Pallas.


MARCUS.

— Monseigneur, je vise à un mille au delà de la lune… — Votre lettre est arrivée à Jupiter en ce moment.


TITUS.

— Ha ! Publius, Publius ! qu’as-tu fait ? — Vois, vois, ta flèche a abattu une des cornes du Taureau.


MARCUS.

— C’était là le jeu, monseigneur. Dès que Publius a touché, — le Taureau, étant blessé, a donné à Ariès un tel coup — que les deux cornes du Bélier sont tombées au milieu de la cour, — et qui les a trouvées ? L’infâme mignon de l’impératrice ! — Elle a ri et a dit au More qu’il ne pouvait faire autrement — que de les donner en présent à son maître !


TITUS.

— Oui, ça va. Que Dieu accorde la joie à sa seigneurie !

Entre un paysan, avec un panier et une paire de pigeons.

— Des nouvelles, des nouvelles du ciel ! Marcus, la poste est arrivée ! — Maraud, quoi de nouveau ? as-tu des lettres ? — Obtiendrai-je justice ? Que dit l’omnipotent Jupiter ? —


LE PAYSAN.

Oh ! le dresseur de potence ! Il dit qu’il l’a démontée, parce que l’homme ne doit être pendu que la semaine prochaine.


TITUS.

Mais que dit Jupiter, je te demande ?


LE PAYSAN.

Las ! monsieur, je ne connais pas Jupiter ; jamais de ma vie je n’ai bu avec lui.


TITUS.

Ah ça, drôle, n’es-tu pas le porteur…


LE PAYSAN.

Oui, de mes pigeons, monsieur, voilà tout.


TITUS.

Ah çà, tu n’es donc pas venu du ciel ?


LE PAYSAN.

Du ciel ! Las ! monsieur, je n’ai jamais été là ; à Dieu ne plaise que j’aie la témérité de me presser pour le ciel dans mes jeunes jours ! Morguienne, je vais avec mes pigeons au tribunal de la plèbe, pour arranger une matière de querelle entre mon oncle et un des gens de l’empereur.


MARCUS, à Titus.

Eh bien, seigneur, cela se trouve à merveille pour la transmission de votre requête. Qu’il offre les pigeons à l’empereur de votre part.


TITUS.

Dis-moi, saurais-tu transmettre une requête à l’empereur avec grâce ?


LE PAYSAN.

Nenni, vraiment, monsieur, je n’ai jamais pu dire les grâces de ma vie.


TITUS.

— Maraud, viens ici ; ne fais plus d’embarras ; — mais offre tes pigeons à l’empereur ; — par moi tu obtiendras de lui justice… — Arrête, arrête, en attendant, voici de l’argent pour ta commission… — Qu’on me donne une plume et de l’encre !… — Drôle, sauras-tu remettre avec grâce une supplique ? —


LE PAYSAN.

Oui, monsieur.


TITUS.

Eh bien, voilà une supplique pour vous. Et, dès que vous serez devant l’empereur, de prime-abord, il faudra vous agenouiller ; puis vous lui baiserez le pied ; puis vous lui remettrez vos pigeons, et alors vous attendrez votre récompense. Je serai près de vous, monsieur ; surtout faites la chose bravement.


LE PAYSAN.

Je vous le garantis, monsieur, laissez-moi faire.


TITUS.

— Maraud, as-tu un couteau ?… Viens, fais-le-moi voir… — Tiens, Marcus, enveloppe-le dans la requête ; — car tu l’as rédigée comme un bien humble suppliant… — Et toi, quand tu l’auras remise à l’empereur, — frappe à ma porte, et rapporte-moi ce qu’il aura dit.

Il sort.

LE PAYSAN.

Dieu soit avec vous, monsieur ! J’y vais.


TITUS.

— Allons, Marcus, partons… Publius, suis-moi.

Ils sortent.

SCÈNE X

[La cour du palais.]
Entrent Saturninus, Tamora, Chiron, Démétrius, seigneurs et autres ; Saturninus a dans la main les flèches lancées par Titus.

SATURNINUS

— Eh bien, seigneurs, sont-ce là des outrages ? A-t-on jamais vu — un empereur de Rome ainsi obsédé, — molesté, bravé, et, pour avoir déployé — une stricte justice, traité avec un tel mépris ? — Vous le savez, messeigneurs, comme le savent les dieux puissants, — quelques rumeurs que ces perturbateurs de notre repos — chuchotent à l’oreille du peuple, il ne s’est rien fait — sans la sanction de la loi, contre les fils insolents — du vieil Andronicus. Et, sous prétexte — que ses chagrins ont ainsi étouffé sa raison, — serons-nous ainsi persécutés de ses ressentiments, — de ses accès, de ses frénésies et de son amertume ? — Le voilà maintenant qui écrit au ciel pour le redressement de ses griefs ! — Regardez, voilà pour Jupiter, et voici pour Mercure ; — voici pour Apollon ; voici pour le dieu de la guerre. — Missives bien douces à voir voler dans les rues de Rome ! — Qu’est-ce que tout cela, sinon diffamer le sénat, — et décrier partout notre injustice ? — Une excellente plaisanterie, n’est-ce pas, messeigneurs ? — Comme s’il disait qu’il n’y a pas de justice à Rome. — Mais, si je vis, sa feinte démence — ne servira pas de refuge à tous ces outrages. — Lui et les siens sauront que la justice respire — dans Saturninus ; si elle sommeille, — il saura si bien la réveiller que dans sa furie elle — anéantira le plus arrogant conspirateur qui soit au monde.


TAMORA.

— Mon gracieux seigneur, mon aimable Saturninus, — seigneur de ma vie, maître de mes pensées, — calme-toi, et tolère les fautes de la vieillesse de Titus, — comme les effets du chagrin causé par la perte de ses vaillants fils, — perte déchirante qui lui a percé le cœur. — Ah ! console sa détresse — plutôt que de poursuivre, pour ces affronts, — le plus humble ou le plus grand des hommes.

À part.

Oui, c’est ainsi qu’il sied — au génie profond de Tamora de tout pallier ; — mais va, Titus, je t’ai touché au vif ; — le plus pur de ton sang va couler ; si maintenant Aaron est habile, — alors tout est sauvé, l’ancre est dans le port.

Entre le paysan.

— Eh bien, l’ami ? tu veux nous parler ?


LE PAYSAN.

Oui, morguienne, si votre seigneurie est impériale.


TAMORA.

— Je suis l’impératrice… Mais voilà l’empereur assis là-bas. —


LE PAYSAN.

C’est lui… Que Dieu et saint Etienne vous donnent bonne chance ! Je vous ai apporté une lettre, et un couple de pigeons que voici.

L’empereur lit la lettre.

SATURNINUS, montrant le paysan.

— Allons, qu’on l’emmène et qu’on le pende sur-le-champ !


LE PAYSAN.

Combien dois-je avoir d’argent ?


TAMORA.

— Allons, drôle, tu dois être pendu.


LE PAYSAN.

— Pendu ! Par Notre-Dame, j’ai donc apporté mon cou pour un bel office !

Il sort, emmené par les gardes.

SATURNINUS.

— Odieux et intolérables outrages ! — Dois-je endurer cette monstrueuse avanie ? — Je sais d’où part cette malice. — Cela peut-il se supporter ?… Comme si ses traîtres fils, — qui sont morts de par la loi pour le meurtre de notre frère, — avaient été injustement égorgés par mon ordre ! — Allons, qu’on traîne ici le misérable par les cheveux ; — ni l’âge, ni la dignité n’interposeront leur privilège… — Pour cette arrogante moquerie, je veux être ton égorgeur, — perfide et frénétique misérable, qui n’as contribué à mon élévation — que dans l’espoir de gouverner Rome et moi !

Entre Æmilius.

— Quelles nouvelles, Æmilius ?


ÆMILIUS.

— Aux armes, aux armes, messeigneurs ! Rome n’a jamais eu plus grand motif d’alarmes ! — Les Goths ont relevé la tête, et, avec une armée — d’hommes résolus, avides de pillage, — ils marchent droit à nous, sous la conduite — de Lucius, fils du vieil Andronicus, — qui menace, dans le cours de sa vengeance, de faire — autant que Coriolan.


SATURNINUS.

— Le belliqueux Lucius est général des Goths ! — Cette nouvelle me glace ; et je penche la tête — comme les fleurs sous la gelée, comme l’herbe battue de la tempête. — Oui, maintenant nos malheurs approchent : — c’est lui que les gens du peuple aiment tant ; — moi-même je leur ai souvent ouï dire, — quand je me promenais comme un simple particulier, — que le bannissement de Lucius était injuste ; — et ils souhaitaient que Lucius fût leur empereur.


TAMORA.

— Pourquoi vous alarmer ? Votre cité n’est-elle pas forte ?


SATURNINUS.

— Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, — et me déserteront pour le secourir.


TAMORA.

— Roi, que ton esprit soit impérial, comme ton nom. — Le soleil s’obscurcit-il, si des mouches volent dans ses rayons ? — L’aigle souffre que les petits oiseaux chantent, — sans se soucier de ce qu’ils veulent dire, — sachant bien qu’avec l’ombre de ses ailes — il peut à plaisir couper court à leur mélodie ; — de même tu peux faire taire les étourdis de Rome. — Rassure donc tes esprits ; car sache, ô empereur, — que je vais enchanter le vieil Andronicus — par des paroles plus douces, mais plus dangereuses — que ne l’est l’amorce pour le poisson et le trèfle mielleux pour la brebis : — l’un est blessé par l’amorce, — l’autre est étouffé par une délicieuse pâture.


SATURNINUS.

— Mais Titus ne voudra pas supplier son fils en notre faveur.


TAMORA.

— Si Tamora l’en supplie, il le voudra ; — car je puis caresser son grand âge, en l’accablant — de promesses dorées ; et son cœur serait — presque imprenable, sa vieille oreille serait sourde, — que cœur et oreille obéiraient encore à ma parole.

À Æmilius.

— Toi, va en avant, et sois notre ambassadeur ; — va dire que l’empereur demande une conférence — au belliqueux Lucius et lui désigne un rendez-vous — dans la maison même de son père, le vieil Andronicus.


SATURNINUS.

— Æmilius, remplis honorablement ce message ; — et, s’il tient, pour sa sûreté, à avoir des otages, — dis-lui de demander tous les gages qu’il voudra.


ÆMILIUS.

— Je vais exécuter activement vos ordres.

Il sort.

TAMORA.

— Maintenant, je vais trouver ce vieil Andronicus, — et l’amener, avec tout l’art que je possède, — à arracher aux Goths belliqueux le fier Lucius. — Et maintenant, cher empereur, reprends ta sérénité, — et ensevelis toutes tes craintes dans mes artifices.


SATURNINUS.

— Va donc, et puisses-tu réussir à le persuader !

Ils sortent.

SCÈNE XI

[Une route près de Rome.]
Fanfare. Entrent Lucius et les Goths, tambour battant, enseignes déployées.

LUCIUS.

— Guerriers éprouvés, mes fidèles amis, — j’ai reçu de la grande Rome des lettres — qui prouvent quelle haine y inspire l’empereur — et combien on y est désireux de notre présence. — Ainsi, nobles seigneurs, soyez impérieux, —

- Acte quatrième Titus Andronicus




comme vos griefs, et impatients de venger vos injures ; — et, pour chaque souffrance que vous a causée le Romain, — exigez de lui triple satisfaction.


PREMIER GOTH.

— Brave rejeton, issu du grand Andronicus, — toi dont le nom, jadis notre terreur, est aujourd’hui notre espoir, — toi dont les hauts faits et les actes honorables — sont payés d’un odieux mépris par l’ingrate Rome, — compte hardiment sur nous ; nous te suivrons partout où tu nous conduiras, — comme, aux plus chaudes journées de l’été, les abeilles armées de dards — suivent leur reine aux plaines fleuries, — et nous nous vengerons de la maudite Tamora.


TOUS LES GOTHS.

— Et ce qu’il dit là, nous le disons tous avec lui.


LUCIUS.

— Je le remercie humblement, et je vous remercie tous. — Mais qui vient ici, amené par ce Goth robuste ?

Entre un Goth, amenant Aaron qui porte son enfant dans ses bras.

DEUXIÈME GOTH.

— Illustre Lucius, je m’étais écarté de nos troupes — pour contempler les ruines d’un monastère ; — et comme je fixais attentivement les yeux — sur l’édifice délabré, soudain — j’ai entendu un enfant crier au bas d’un mur ; — j’accourais au bruit, quand bientôt j’ai entendu — une voix qui grondait ainsi le bambin éploré : — Paix, petit drôle basané, moitié de moi-même, et moitié de ta mère ! — Si ton teint n’avait pas révélé de qui tu es le fils, — si la nature t’avait seulement donné la physionomie de ta mère, — vilain, tu aurais pu être empereur. — Mais quand le taureau et la génisse sont tous deux blancs comme le lait, — ils n’engendrent jamais un veau noir comme le charbon. — Paix, vilain, paix ! … Et tout en gourmandant ainsi l’enfant : — Il faut, ajoutait-il, que je te porte à un fidèle Gothqui, quand il saura que tu es l’enfant de l’impératrice, te soignera tendrement par égard pour ta mère. — Sur ce, ayant tiré mon épée, je m’élance sur l’homme, — je le surprends à l’improviste, et je l’amène ici, — pour que vous le traitiez comme vous le jugerez nécessaire.


LUCIUS.

— Ô digne Goth ! c’est là le démon incarné — qui a volé à Andronicus sa noble main ; — c’est là la perle qui charmait le regard de votre impératrice ; — et voici le fruit infâme de sa brûlante luxure. — Parle, drôle à l’œil vairon, où voulais-tu porter — cette vivante image de ta face démoniaque ? — Pourquoi ne parles-tu pas ? Quoi ! es-tu sourd ?… Pas un mot ! — Une hart, soldats ; pendez-le à cet arbre, — et à côté de lui son fruit bâtard.


AARON.

— Ne touchez pas à cet enfant ; il est de sang royal.


LUCIUS.

— Trop semblable à son auteur pour jamais être bon ! — Pendez d’abord l’enfant, pour que le père le voie se débattre ; — cette vue le torturera dans l’âme. — Procurez-moi une échelle.

On apporte une échelle qu’on appuie contre un arbre, et l’on force Aaron à y monter.

AARON.

Lucius, sauve l’enfant, — et porte-le de ma part à l’impératrice ; — si tu fais cela, je t’apprendrai des choses prodigieuses — dont la révélation peut t’être d’un puissant avantage ; — si tu ne veux pas, advienne que pourra, — je ne dirai plus un mot ; mais que la vengeance vous confonde tous !


LUCIUS.

— Parle ; et si ce que tu dis me satisfait, — ton enfant vivra, et je me charge de le faire élever.


AARON.

— Si ce que je dis te satisfait ! Ah ! je t’assure, Lucius, — que ce que j’ai à dire te navrera dans l’âme ; — car j’ai à te parler de meurtres, de viols, de massacres, — d’actes de ténèbres, de forfaits abominables, — de complots, de perfidies, de trahisons, de crimes, — lamentables a entendre, impitoyablement exécutés. — Et tout cela sera enseveli dans ma tombe, — si tu ne me jures que mon enfant vivra.


LUCIUS.

— Dis ton secret ; je déclare que ton enfant vivra.


AARON.

— Jure-le, et alors je commence.


LUCIUS.

— Par quoi jurerai-je ? Tu ne crois pas à un Dieu : — cela étant, comment peux-tu croire à un serment ?


AARON.

— Qu’importe que je ne croie pas à un Dieu ! en effet je n’y crois pas ; — mais je sais que toi, tu es religieux, — que tu as en toi une chose appelée conscience, — et que tu es entiché de vingt momeries et cérémonies papistes, — que je t’ai vu soigneux de pratiquer ; — voilà pourquoi je réclame ton serment… En effet, je sais — qu’un idiot prend son hochet pour un dieu, — et tient le serment qu’il fait par ce dieu-là : — eh bien, je réclamerai de lui ce serment… Donc tu vas jurer, — par le dieu, quel qu’il soit, — que tu adores et que tu révères, — de sauver mon enfant, de le nourrir, et de l’élever ; — sinon, je ne te révèle rien.


LUCIUS.

— Par mon dieu, je te jure de le faire.


AARON.

— D’abord, sache que j’ai eu cet enfant de l’impératrice.


LUCIUS.

— Ô femme d’insatiable luxure !


AARON.

— Bah, Lucius ! ce n’était qu’un acte de charité, — en comparaison de ce que je vais t’apprendre. — Ce sont ses deux fils qui ont assassiné Bassianus ; — ils ont coupé la langue de ta sœur, l’ont violée, — lui ont coupé les mains, et l’ont dressée comme tu as vu.


LUCIUS.

— Oh ! détestable coquin ! tu appelles cela dresser.


AARON.

— Eh ! mais elle a été lessivée, dépecée et dressée ; et ce dressement même, a été tout plaisir pour ceux qui s’en sont chargés.


LUCIUS.

— Oh ! barbares ! monstrueux coquins, comme toi-même !


AARON.

— Effectivement, j’ai été leur maître, et c’est moi qui les ai instruits. — Cette ardeur lascive, ils la tiennent de leur mère, — aussi sûrement qu’il y a une carte qui doit faire la levée ! — Cette disposition sanguinaire, je crois qu’ils l’ont prise de moi, — aussi vrai qu’un bon chien attaque toujours de front. — Au fait, que mes actes témoignent de mon talent. — J’ai guidé tes frères à cette fosse insidieuse — où gisait le cadavre de Bassianus ; — j’ai écrit la lettre que ton père a trouvée, — et j’ai caché l’or mentionné dans la lettre, — d’accord avec la reine et ses deux fils. — Quel est l’acte dont tu aies eu à gémir, — auquel je n’ai pas eu une part fatale ? — J’ai fait une imposture pour avoir la main de ton père ; — et, dès que je l’ai eue, je me suis mis à l’écart, — et mon cœur a failli se rompre à force de rire. — J’épiais par la crevasse d’une muraille, — au moment où, en échange de sa main, il a reçu les têtes de ses deux fils ; — je regardais ses larmes, et je riais de si bon cœur — que mes yeux étaient aussi mouillés que les siens ; — et quand j’ai raconté cette farce à l’impératrice, — elle s’est presque pâmée à mon amusant récit, — et, pour mes renseignements, m’a donné vingt baisers.


UN GOTH.

— Quoi ! tu peux raconter tout cela, et ne pas rougir !


AARON.

— Si fait ! je rougis comme le chien noir du proverbe.


LUCIUS.

— Après tous ces actes odieux, tu n’as pas un regret !


AARON.

— Oui, le regret de n’en avoir pas fait mille autres. — En ce moment même, je maudis le jour (tout en étant convaincu — que bien peu de jours sont sous le coup de ma malédiction) — où je n’ai pas commis quelque méfait notoire : — comme de tuer un homme, ou du moins de machiner sa mort ; — de violer une vierge, ou de comploter dans ce but ; — d’accuser quelque innocent, et de me parjurer ; — de soulever une inimitié mortelle entre deux amis ; — de faire que les bestiaux des pauvres gens se rompent le cou ; — de mettre le feu aux granges et aux meules la nuit, — pour dire aux propriétaires de l’éteindre avec leurs larmes. — Souvent j’ai exhumé les morts de leurs tombeaux, — et je les ai placés debout à la porte de leurs plus chers amis, — au moment où la douleur de ceux-ci était presque éteinte ; — et sur la peau de chaque cadavre, comme sur l’écorce d’un arbre, — j’ai avec mon couteau écrit en lettres romaines : — « Que votre douleur ne meure pas, quoique je sois mort. » — Bah ! j’ai fait mille choses effroyables — aussi tranquillement qu’un autre tuerait une mouche ; — et rien ne me navre le cœur — comme de ne pouvoir en faire dix mille de plus.


LUCIUS.

— Faites descendre le démon ; car il ne faut pas qu’il meure — d’une mort aussi douce que la simple pendaison.


AARON.

— S’il existe des démons, je voudrais en être un, — et vivre et brûler dans les flammes éternelles, — pourvu seulement que j’eusse votre compagnie dans l’enfer — et que je pusse vous torturer de mes amères invectives.


LUCIUS.

— Messieurs, fermez-lui la bouche, qu’il ne parle plus.

Entre un goth.

LE GOTH.

— Monseigneur, voilà un messager de Rome — qui désire être admis en votre présence.


LUCIUS.

Qu’il approche.

Entre Æmilius.

— Bienvenu, Æmilius ! quelles nouvelles de Rome ?


ÆMILIUS.

— Seigneur Lucius, et vous, princes des Goths, — l’empereur romain vous salue tous par ma bouche ; — et, ayant appris que vous êtes en armes, — il demande un entretien avec vous dans la maison de votre père ; — il vous invite à réclamer vos otages, — et ils vous seront immédiatement livrés.


PREMIER GOTH.

— Que dit notre général ?


LUCIUS.

— Æmilius, que l’empereur remette ses gages — à mon père et à mon oncle Marcus, — et nous irons… En marche !

Fanfare. Ils sortent.

SCÈNE XII

[Le vestibule de la maison de Titus.]
Entrent Tamora, Chiron et Démétrius, déguisés.

TAMORA.

— Ainsi, dans cet étrange et sinistre accoutrement, — je vais me présenter à Andronicus, — et lui dire que je suis la Vengeance, envoyée d’en bas, — pour me joindre à lui et donner satisfaction à ses cruels griefs. — Frappez à son cabinet où l’on dit qu’il se renferme — pour ruminer des plans étranges de terribles représailles ; — dites-lui que la Vengeance est venue pour se joindre à lui, — et consommer la ruine de ses ennemis.

Ils frappent, et Titus ouvre la porte de son cabinet.

TITUS.

— Qui trouble ma méditation ? — Vous faites-vous un jeu de forcer ma porte, — pour que mes tristes résolutions s’envolent — et que tous mes labeurs soient de nul effet ? — Vous vous trompez ; car ce que j’entends faire, — voyez, je l’ai enregistré ici en lignes de sang, — et ce qui est écrit sera exécuté.


TAMORA.

— Titus, je suis venue pour conférer avec toi.


TITUS.

— Non ! pas un mot ! quel prestige peut avoir ma parole, — quand ma main n’est plus là pour l’appuyer du geste ? — Tu as l’avantage sur moi ; donc n’insiste plus.


TAMORA.

— Si tu me connaissais, tu voudrais conférer avec moi.


TITUS.

— Je ne suis pas fou ; je te connais suffisamment ; — j’en atteste ce misérable moignon, ces lignes cramoisies ; — j’en atteste ces tranchées, creusées là par la souffrance et les soucis ; — j’en atteste le jour fatigant et l’accablante nuit ; — j’en atteste toutes les douleurs, je te reconnais bien — comme notre superbe impératrice, la puissante Tamora ! — Est-ce que tu ne viens pas pour mon autre main ?


TAMORA.

— Sache, homme triste, que je ne suis pas Tamora ; — elle est ton ennemie, et je suis ton amie. — Je suis la Vengeance, envoyée de l’infernal royaume — pour assouvir le vautour dévorant de ta pensée — en exerçant de formidables représailles contre tes ennemis. — Descends pour me faire fête à mon apparition dans ce monde ; — viens t’entretenir avec moi de meurtre et de mort ; — il n’y a pas de caverne profonde, pas d’embuscade, — pas de vaste obscurité, pas de vallon brumeux, — où le Meurtre sanglant et le Viol odieux — peuvent se blottir effarés, qui me soit inaccessible ; — et je leur dirai à l’oreille mon nom terrible, — Vengeance, nom qui fait frissonner le noir offenseur.


TITUS.

— Es-tu la Vengeance ? Et m’es-tu envoyée, — pour être le tourment de mes ennemis ?


TAMORA.

— Oui ; descends donc, et accueille-moi.


TITUS.

— Rends-moi un service avant que je vienne à toi. — Là, à ton côté se tiennent le Viol et le Meurtre. — Eh bien, prouve un peu que tu es la Vengeance, — poignarde-les et déchire-les aux roues de ton char ; — et alors je viendrai, et je serai ton cocher, — et je t’accompagnerai dans ta course vertigineuse autour des globes ! — Procure-toi de bons palefrois noirs comme le jais — qui emportent rapidement ton char vengeur, — et découvre les meurtriers dans leurs antres coupables ; — et, quand ton char sera chargé de leurs têtes, — je sauterai à bas, et je courrai près de la roue — comme un servile valet de pied, tout le long du jour, — depuis le lever d’Hypérion dans l’orient — jusqu’à sa chute dans la mer ; — et chaque jour je remplirai cette pénible tâche, — pourvu que tu détruises le Viol et le Meurtre que voilà.


TAMORA.

— Ce sont mes ministres, et ils viennent avec moi.


TITUS.

— Ce sont tes ministres ? Comment s’appellent-ils ?


TAMORA.

— Le Viol et le Meurtre ; ils s’appellent ainsi — parce qu’ils châtient les coupables de ces crimes.


TITUS.

— Bon Dieu ! comme ils ressemblent aux fils de l’impératrice ! — Et vous, à l’impératrice ! Mais nous, pauvres humains, — nous avons les yeux misérables de la folie et de l’erreur. — Ô douce Vengeance ! Maintenant je vais à toi ; — et, si l’étreinte d’un seul bras te satisfait, — je vais t’en étreindre tout à l’heure.

Il ferme la porte de son cabinet.

TAMORA.

— Cette complaisance envers lui convient à sa démence ; — quelque idée que je forge pour alimenter son accès de délire, — soutenez-la, appuyez-la par vos paroles. — Car maintenant il me prend tout de bon pour la Vengeance ; — convaincu qu’il est de cette folle pensée, — je le déterminerai à envoyer chercher Lucius, son fils ; — et, quand je me serai assurée de lui dans un banquet, — je trouverai quelque moyen pratique et habile — pour écarter et disperser les Goths capricieux — ou tout au moins pour faire d’eux ses ennemis. — Voyez, le voici qui vient, il faut que je poursuive mon thème.

Entre Titus.

TITUS.

— J’ai vécu longtemps isolé, et cela à cause de toi. — Sois la bienvenue, redoutable furie, dans ma malheureuse maison ! — Viol et Meurtre, vous êtes aussi les bienvenus… — Comme vous ressemblez à l’impératrice et à ses fils ! — Vous seriez au complet, si seulement vous aviez un More. — Est-ce que tout l’enfer n’a pas pu vous fournir un pareil démon ? — Car je sais bien que l’impératrice ne bouge pas — sans être accompagnée d’un More ; — et, pour représenter parfaitement notre reine, — il vous faudrait un démon pareil. — Mais soyez les bienvenus, tels que vous êtes. Qu’allons-nous faire ?


TAMORA.

— Que veux-tu que nous fassions, Andronicus ?


DÉMÉTRIUS.

— Montre-moi un meurtrier, je me charge de lui.


CHIRON.

— Montre-moi un scélérat qui ait commis un viol ; — je suis envoyé pour le châtier.


TAMORA.

— Montre-moi mille êtres qui t’aient fait du mal, — et je les châtierai tous.


TITUS.

— Regarde dans les maudites rues de Rome, — et, quand tu trouveras un homme semblable à toi, — bon Meurtre, poignarde-le ; c’est un meurtrier !… — Toi, va avec lui ; et quand par hasard — tu en trouveras un autre qui te ressemble, — bon Viol, poignarde-le ; c’est un ravisseur !… — Toi, va avec eux ; à la cour de l’empereur, — il y a une reine, accompagnée d’un More ; — tu pourras la reconnaître aisément à ta propre image, — car elle te ressemble des pieds à la tête ; — je t’en prie, inflige-leur quelque mort cruelle, — car ils ont été cruels envers moi et les miens !


TAMORA.

— Tu nous as parfaitement instruits ; nous ferons tout cela. — Mais veuille d’abord, bon Andronicus, — envoyer chercher Lucius, ton fils trois fois vaillant, — qui dirige sur Rome une armée de Goths belliqueux, — et dis-lui de venir banqueter chez toi ; — quand il sera ici, à ta fête solennelle, — j’amènerai l’impératrice et ses fils, — l’empereur lui-même et tous tes ennemis ; — et ils s’inclineront et se prosterneront à ta merci ; — et tu assouviras sur eux les furies de ton cœur. — Que dit Andronicus de ce projet ?


TITUS, appelant.

— Marcus, mon frère ! c’est le triste Titus qui t’appelle.

Entre Marcus.

— Cher Marcus, rends-toi près de ton neveu Lucius ; — tu le trouveras au milieu des Goths ; — dis-lui de venir chez moi et d’amener avec lui — quelques-uns des premiers princes des Goths ; — dis-lui de faire camper ses soldats où ils sont ; — annonce-lui que l’empereur et l’impératrice — festoieront chez moi, et qu’il sera, comme eux, du festin. — Fais cela pour l’amour de moi ; et qu’il fasse ce que je lui dis, — s’il tient à la vie de son vieux père.


MARCUS.

— Je vais le faire, et je reviendrai bientôt.

Il sort.

TAMORA.

— Maintenant je pars pour m’occuper de ma mission, — et j’emmène avec moi mes ministres.


TITUS.

— Non, non, que le Meurtre et le Viol restent avec moi ; — autrement je rappelle mon frère, — et je ne veux plus d’autre vengeur que Lucius.


TAMORA, à part, à ses fils.

— Qu’en dites-vous, enfants ? voulez-vous demeurer près de lui, — tandis que je vais dire à monseigneur l’empereur — comment j’ai gouverné notre comique complot ? — Cédez à son humeur, caressez-le, flattez-le, — et restez avec lui, jusqu’à mon retour.


TITUS, à part.

— Je les connais tous, bien qu’ils me croient fou ; — et je les attraperai à leurs propres pièges, — ces deux infâmes limiers d’enfer, et leur mère.


DÉMÉTRIUS.

— Madame, partez comme il vous plaît, laissez-nous ici.


TAMORA.

— Au revoir, Andronicus ! La Vengeance va maintenant — ourdir un complot pour surprendre tes ennemis.

Elle sort.

TITUS.

— Je le sais ; ainsi, chère Vengeance, au revoir.


CHIRON.

— Dis-nous, vieillard, à quoi allons-nous être employés ?


TITUS.

— Bah ! j’ai de l’ouvrage assez pour vous. — Publius, ici ! Caïus ! Valentin !

Entrent Publius et d’autres.

PUBLIUS.

— Que voulez-vous ?


TITUS.

Connaissez-vous ces deux êtres ?


PUBLIUS.

Les fils de l’impératrice, — à ce qu’il me semble, Chiron et Démétrius.


TITUS.

— Fi, Publius, fi ! tu te trompes par trop. — L’un est le Meurtre, l’autre s’appelle le Viol ! — En conséquence garrotte-les, cher Publius ; — Caïus, Valentin, mettez la main sur eux. — Vous m’avez souvent entendu souhaiter cet instant, — je le trouve enfin ! Donc garrottez-les solidement, — et bâillonnez-leur la bouche, s’ils veulent crier (9).

Publius et ses compagnons se saisissent de Chiron et de Démétrius. Titus sort.

CHIRON.

— Misérables ! arrêtez ; nous sommes les fils de l’impératrice.


PUBLIUS.

— Et c’est pourquoi nous faisons ce qu’il nous commande. — Bâillonnez-leur hermétiquement la bouche, qu’ils ne disent pas une parole… — Est-il bien attaché ?… Ayez soin de les bien attacher.

Rentre Titus Andronicus, accompagné de Lavinia ; elle porte un bassin, et lui un couteau.

TITUS.

— Viens, viens, Lavinia ; vois, tes ennemis sont garrottés. — Mes maîtres, fermez-leur la bouche, qu’ils ne me parlent pas, — mais qu’ils entendent les terribles paroles que je prononce… — Ô scélérats, Chiron et Démétrius ! — Voilà la source que vous avez souillée de votre fange ; — voilà le bel été que vous avez mêlé à votre hiver. — Vous avez tué son mari ; et, pour ce crime infâme, — deux de ses frères ont été condamnés à mort ; — ma main coupée n’a été pour vous qu’un jeu plaisant ; — ses deux mains, sa langue, et cette chose plus précieuse — que mains et que langue, son innocence immaculée, — traîtres inhumains, vous les avez violemment ravies. — Que diriez-vous, si je vous laissais parler ? — Scélérats, vous auriez honte d’implorer votre grâce ! — Écoutez, misérables, comment j’entends vous torturer. — Il me reste encore cette main unique pour vous couper la gorge, — tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons — le bassin qui va recevoir votre sang criminel. — Vous savez que votre mère doit banqueter avec moi ; — elle prend le nom de la Vengeance, et me croit fou !… — Écoutez, scélérats, je vais broyer vos os, les pulvériser, — et, en les mélangeant avec votre sang, j’en ferai une pâte ; — et de cette pâte je ferai une tourte, — que je bourrerai de vos deux têtes infâmes ; — et je dirai à cette prostituée, à votre maudite mère, — de dévorer, comme la terre, son propre produit. — Voilà le festin auquel je l’ai conviée, — et voilà les mets dont elle sera gorgée ; — car vous avez traité ma fille plus cruellement que Philomèle ; — et, plus cruellement que Progné, je me venge. — Et maintenant, tendez la gorge… Lavinia, allons, — reçois le sang ; et, quand ils seront morts, — je broyerai leurs os en une poudre menue, — que j’arroserai de cette odieuse liqueur ; — et dans cette pâte je ferai cuire leurs ignobles têtes. — Allons, allons, que chacun aide — à préparer ce banquet, et puisse-t-il être — plus sinistre et plus sanglant que le festin des Centaures !

Il les égorge.

— Maintenant, amenez-les, car je veux être le cuisinier, — et faire en sorte qu’ils soient apprêtés quand leur mère viendra.

Ils sortent.

SCÈNE XIII

[Un pavillon devant la maison de Titus.]
Entrent Lucius, Marcus et les Goths, avec Aaron, prisonnier.

LUCIUS.

— Oncle Marcus, puisque c’est le désir de mon père — que je rentre à Rome, je suis content.


PREMIER GOTH.

— Et ton contentement fait le nôtre, quoi qu’il arrive.


LUCIUS.

— Bon oncle, mettez en lieu sûr ce More barbare, — ce tigre vorace, ce maudit démon ; — qu’il ne reçoive aucune nourriture, et enchaînez-le, — jusqu’à ce qu’il soit confronté avec l’impératrice, — pour attester les forfaits de cette criminelle ; — et postez en embuscade bon nombre de nos amis ; — l’empereur, je le crains, ne nous veut pas de bien.


AARON.

— Puisse quelque démon murmurer des imprécations à mon oreille — et me souffler, en sorte que ma langue puisse exhaler — le venin de haine dont mon cœur est gonflé !


LUCIUS.

— Hors d’ici, chien inhumain ! misérable impie ! — Mes maîtres, aidez mon oncle à l’emmener.

Les Goths sortent emmenant Aaron. Fanfare.

— Les trompettes annoncent que l’empereur est proche.

Nouvelle fanfare. Entrent Saturninus, Tamora, les tribuns et autres.

SATURNINUS.

— Eh quoi ! le firmament a-t-il plus d’un soleil ?


LUCIUS.

— Tu te donnes pour un soleil ! À quoi bon ?


MARCUS.

— Empereur de Rome, et vous, neveu, entamez le pourparler. — Cette querelle doit être paisiblement débattue. — Il est prêt, le festin que l’attentif Titus — a ordonné dans une honorable intention, — pour la paix, pour l’amour, pour l’union, pour le bonheur de Rome. — Veuillez donc avancer et prendre vos places.


SATURNINUS.

Volontiers, Marcus.

Hautbois. Les convives prennent place. Entrent Titus, habillé en cuisinier, Lavinia, voilée, le jeune Lucius et d’autres. Titus pose un plat sur la table.

TITUS.

— Salut, mon gracieux seigneur ; salut, reine redoutée ! — Salut, Goths belliqueux ; salut, Lucius ; — salut, tous !… Si pauvre que soit la chère, — elle rassasiera vos appétits ; veuillez manger.


SATURNINUS.

— Pourquoi t’es-tu ainsi vêtu, Andronicus ?


TITUS.

— Pour m’assurer par moi-même que rien ne manque — pour fêter dignement votre altesse et votre impératrice.


TAMORA.

— Nous vous en sommes reconnaissants, bon Andronicus.


TITUS.

— Si votre altesse connaissait mon cœur, vous le seriez en effet. — Monseigneur l’empereur, résolvez-moi ceci : — l’impétueux Virginius a-t-il bien fait — de tuer sa fille de sa propre main, — parce qu’elle avait été violée, souillée et déflorée (10) ?


SATURNINUS.

— Il a bien fait, Andronicus.


TITUS.

Votre raison, puissant seigneur ?


SATURNINUS.

— Parce que sa fille ne devait pas survivre à sa honte, — et renouveler sans cesse par sa présence les douleurs de Virginius.


TITUS.

— Voilà une raison puissante, forte et décisive. — Un tel exemple, un tel précédent, est une vivante exhortation — pour moi, le plus misérable des hommes, à agir de même. — Meurs, meurs, Lavinia, et ta honte avec toi, — et avec ta honte la douleur de ton père !

Il tue Lavinia.

SATURNINUS.

— Qu’as-tu fait, père dénaturé et inhumain ?


TITUS.

— J’ai tué celle qui m’a aveuglé de mes larmes ; — je suis aussi malheureux que Virginius ; — et j’ai mille raisons de plus que lui — pour consommer cet acte de violence ; et maintenant le voilà consommé.


SATURNINUS.

— Quoi ! est-ce qu’elle a été violée ? dis-nous qui a commis cet acte.


TITUS.

— Daignez manger ! Votre altesse daignera t-elle prendre de la nourriture ?


TAMORA.

— Pourquoi as-tu tué ainsi ta fille unique ?


TITUS.

— Ce n’est pas moi qui l’ai frappée, c’est Chiron et Démétrius ; — ils l’ont violée, ils lui ont coupé la langue ; — ce sont eux, ce sont eux qui lui ont causé tous ces maux.


SATURNINUS.

— Qu’on aille les chercher immédiatement.


TITUS.

— Eh ! ils sont là tous deux, rôtis dans ce pâté, — dont leur mère s’est si bien régalée, — mangeant ainsi la chair qu’elle-même a engendrée. — C’est la vérité, c’est la vérité ; j’en atteste la pointe affilée de ce couteau.

Il tue Tamora.

SATURNINUS

— Meurs, frénétique misérable, pour cette maudite action.

Il tue Titus.

LUCIUS.

— Le fils peut-il voir d’un œil calme couler le sang de son père ? — Rétribution pour rétribution, mort pour coup de mort !

Il tue Saturninus. La foule se disperse terrifiée.

MARCUS.

— Ô vous, hommes à la mine consternée, gens et fils de Rome, — que ce tumulte disperse comme un essaim d’oiseaux — chassés par les vents et par les rafales de la tempète, — laissez-moi vous apprendre le moyen de réunir — ces épis disséminés en une gerbe unique, — ces membres séparés en un seul corps.


UN SEIGNEUR ROMAIN.

— Oui, empêchons que Rome ne soit le fléau d’elle-même, — et que cette cité, devant laquelle s’inclinent de puissants royaumes, — ne fasse comme le proscrit abandonné et désespéré — en commettant sur elle-même de honteuses violences. — Mais, si ces signes d’une vieillesse chenue, si ces rides de l’âge, — graves témoins de ma profonde expérience, — ne peuvent commander votre attention, — écoutez cet ami chéri de Rome.

À Lucius.

— Parlez, comme autrefois notre ancêtre, — quand dans un langage solennel il fit, — à l’oreille tristement attentive de Didon malade d’amour, — le récit de cette nuit sinistre et flamboyante — où les Grecs subtils surprirent la Troie du roi Priam ; — dites-nous quel Sinon a enchanté nos oreilles, — et comment a été introduit ici l’engin fatal — qui porte à notre Troie, à notre Rome, la blessure intestine. — Mon cœur n’est pas de roche, ni d’acier ; — et je ne puis rappeler toutes nos douleurs amères, — sans que des flots de larmes noient mon récit — en me coupant la parole, au moment même — où il provoquerait le plus votre attention — et exciterait votre plus tendre commisération, — Voici un capitaine; il fasse lui-même ce récit ; — vos cœurs sangloteront et gémiront à ses paroles.


LUCIUS.

— Sachez donc, nobles auditeurs, — que les infâmes Chiron et Démétrius — sont ceux qui ont assassiné le frère de notre empereur, — et que ce sont eux qui ont violé notre sœur : — pour leurs horribles crimes nos frères ont été décapités ; — les larmes de notre père ont été méprisées ; on lui a lâchement ravi — cette loyale main qui avait lutté jusqu’au bout pour la cause de Rome — et envoyé ses ennemis dans la tombe ; — moi-même enfin, j’ai été injustement banni ; — les portes ont été fermées sur moi, et, tout éploré, j’ai été chassé, — pour aller mendier du secours chez les ennemis de Rome, — qui ont noyé leur inimitié dans mes larmes sincères — et m’ont accueilli à bras ouverts comme un ami. — Et, sachez-le, c’est moi, proscrit, — qui ai assuré le salut de Rome au prix de mon sang ; — j’ai détourné de son sein le glaive ennemi, — au risque d’en plonger la lame dans ma poitrine aventureuse ! — Hélas ! vous le savez, je ne suis pas un fanfaron, moi ; — mes cicatrices peuvent attester, toutes muettes qu’elles sont, — que mon affirmation est juste et pleine de vérité. — Mais doucement ! Il me semble que je fais une digression excessive — en chantant ma louange, moi, indigne. Oh ! pardonnez-moi ; — les hommes font eux-mêmes leur éloge, quand ils n’ont pas près d’eux d’amis qui le fassent.


MARCUS.

— Maintenant c’est à moi de parler. Voyez cet enfant.

Il montre l’enfant qu’un serviteur porte dans ses bras.

— Tamora l’a mis au monde ; — il est l’engeance d’un More impie, — principal artisan et promoteur de tous ces maux. — Le scélérat est vivant, dans la maison de Titus, — pour attester, tout damné qu’il est, que telle est la vérité. — Jugez maintenant si Titus a eu raison de se venger — de ces outrages inexprimables et intolérables — qui dépassent tout ce qu’un vivant peut supporter. — Maintenant que vous avez entendu la vérité, que dites-vous, Romains ? — Avons-nous eu aucun tort ? Montrez-nous en quoi, — et, de cette hauteur même où vous nous voyez en ce moment, — nous, les pauvres restes de la famille d’Andronicus, — nous allons nous précipiter, tête baissée, la main dans la main, — pour broyer nos cervelles sur le pavé rugueux — et consommer tout d’un coup la ruine de notre maison. — Parlez, Romains, parlez, dites un mot, et Lucius et moi, — la main dans la main, comme vous voyez, nous nous précipitons.


ÆMILIUS.

— Viens, viens, vénérable Romain, — et amène doucement notre empereur par la main, — notre empereur Lucius ; car je suis bien sûr — que toutes les voix vont le nommer par acclamation.


MARCUS.

Salut, Lucius ! royal empereur de Rome !

Aux serviteurs.

— Allez, allez dans la maison désolée du vieux Titus, — et traînez ici ce More mécréant, — pour qu’il soit condamné à quelque mort affreuse et sanglante, en punition de son exécrable vie.


LES ROMAINS.

— Salut à Lucius, le gracieux gouverneur de Rome !


LUCIUS.

— Merci, nobles Romains ! puissé-je gouverner — de manière à guérir les maux de Rome et à effacer ses malheurs ! — Mais, cher peuple, donnez-moi un peu de répit, — car la nature m’impose une pénible tâche… — Rangez-vous tous… Vous, mon oncle, approchez — pour verser des larmes obséquieuses sur ce cadavre ! — Oh ! reçois ce baiser brûlant sur tes lèvres pâles et froides !

Il embrasse Titus.

— Reçois sur ton visage sanglant ces larmes douloureuses, — dernier et sincère hommage de ton noble fils !


MARCUS, se penchant sur le cadavre.

— Larmes pour larmes, baisers pour baisers d’amour ! — Ton frère Marcus prodigue tout cela à tes lèvres. — Ah ! quand le tribut de baisers que je te dois — serait illimité et infini, je voudrais encore le payer !


LUCIUS, à son fils.

— Viens ici, enfant ; viens, viens, et apprends de nous — à fondre en larmes. Ton grand-père t’aimait bien. — Que de fois il t’a fait danser sur son genou, — et t’a bercé sur sa poitrine aimante, devenue ton oreiller ! — Que de récits il t’a contés — qui convenaient et plaisaient à ton enfance ! — En reconnaissance, comme un fils affectueux, — laisse tomber quelques petites larmes de ton tendre printemps, — car c’est ce que te demande la bonne nature ; — les parents s’associent aux parents dans le chagrin et le malheur ; — dis-lui adieu, confie-le à la tombe, — donne-lui ce gage de tendresse, et prends congé de lui.


LE JEUNE LUCIUS.

— Ô grand-père, grand-père ! c’est de tout mon cœur — que je voudrais mourir, pour que vous revinssiez à la vie !… — Ô seigneur, je ne puis lui parler à force de sangloter ; — mes larmes m’étouffent, si j’ouvre la bouche.

Entrent des serviteurs amenant Aaron.

PREMIER ROMAIN.

— Vous, tristes Andronicus, finissez-en avec les calamités. — Prononcez l’arrêt de cet exécrable scélérat, — qui a été le promoteur de ces terribles événements.


LUCIUS.

— Qu’on l’enfonce jusqu’à la poitrine dans la terre, et qu’on l’affame ; — qu’il reste là, réclamant avec rage des aliments ; — quiconque le secourra ou aura pitié de lui, — mourra pour cette seule offense. Voilà notre arrêt ; — que quelques-uns demeurent pour veiller à ce qu’il soit enfoui dans la terre.


AARON

— Oh ! pourquoi la colère est-elle silencieuse, et la furie muette ? — Je ne suis pas un enfant, moi, pour avoir recours à de basses prières — et me repentir des méfaits que j’ai commis. — J’en commettrais dix mille, pires encore, — si je pouvais agir à ma volonté ; — si dans toute ma vie j’ai fait une bonne action, — je m’en repens du fond de l’âme.


LUCIUS.

— Que quelques amis dévoués emportent d’ici l’empereur, — et lui donnent la sépulture dans le tombeau de son père. — Mon père et Lavinia vont être sur-le-champ — déposés dans le monument de notre famille. — Pour cette odieuse tigresse, Tamora, — pas de rite funèbre, pas une créature en deuil, — pas une cloche mortuaire sonnant à son enterrement ; — mais qu’on la jette aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie ! — Elle a vécu comme une bête féroce, sans pitié ; — morte, elle ne trouvera pas de pitié. — Veillez à ce qu’il soit fait justice d’Aaron, ce More maudit, — qui a été l’auteur de nos maux accablants (11) ; — ensuite nous rétablirons l’ordre dans l’État, — pour empêcher que des événements pareils n’amènent un jour sa ruine.

Ils sortent.
FIN DE TITUS ANDRONICUS.