Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville, Lévy/Discours de réception à l’Académie française

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Michel Lévy (Œuvres complètes, vol. IXp. 1-23).

DISCOURS
DE RÉCEPTION À L’ACADÉMIE FRANÇAISE

prononcé le 21 avril 1842


Messieurs,

Tout est nouveau en France, excepté l’Académie. L’Académie demeure comme l’unique vestige de l’ancienne société détruite. Elle seule a des annales qui remontent à deux siècles. Contemporaine de la littérature, née presque en même temps qu’elle, elle n’a cessé d’attirer dans son sein tous ceux qui chez nous ont brillé par les lettres. Presque tous nos grands écrivains en ont fait partie. On rencontre ici leur souvenir ou leur présence, et il est impossible d’aborder pour la première fois cette antique et illustre compagnie sans faire un retour sur soi-même et sans souffrir de sa propre insuffisance.

Plus qu’un autre, j’éprouve ce sentiment, messieurs ; mais je ne chercherai point à l’exprimer.

J’ai considéré qu’il y avait quelque chose de plus modeste encore que de parler modestement de soi-même, c’est de n’en point parler du tout.

J’arriverai donc sur-le-champ à l’objet de ce discours, qui est d’entretenir l’Académie de l’homme respectable que je ne me flatte point de remplacer près d’elle.

M. de Cessac était né vers le milieu du dix-huitième siècle, en 1752 ; il atteignait l’âge viril à ce moment solennel où la révolution, qui allait bientôt renouveler toutes les institutions politiques de ses contemporains, achevait de se consommer dans leurs idées.

Le tableau que présentait à cet instant la société était singulier et nouveau. D’autres siècles avaient déjà vu des esprits puissants et indociles, secouant le joug des opinions reçues et des doctrines autorisées, poursuivre isolément la vérité. Mais un pareil spectacle n’avait été donné que par quelques hommes ou à propos de quelques-unes des connaissances humaines.

Ce qui singularise le dix-huitième siècle dans l’histoire, c’est que cette curiosité audacieuse et réformatrice ait été ressentie à la fois par une génération entière, et se soit exercée, en même temps, sur l’objet de presque toutes ses croyances ; de telle sorte que, dans le même moment, les principes sur lesquels avaient reposé jusque-là les sciences, les arts, la philosophie, la politique, atteints ensemble par une sorte d’ébranlement universel, ont tous été remués ou détruits, et que la religion seule, se retirant au fond de certaines âmes, a pu y tenir ferme en attendant d’autres jours.

Au moment où M. de Cessac entrait dans le monde, cette notion extraordinaire, que chacun ne doit chercher la vérité qu’en soi, et est en état de l’y découvrir, s’était établie au centre de toutes les intelligences. La lutte avait cessé ; la nouvelle philosophie régnait sans partage ; on ne s’occupait plus à en discuter le principe, mais seulement à en découvrir les conséquences.

M. de Cessac entra profondément dans cet esprit de son temps.

Cependant la nature ne l’avait point préparé à devenir un novateur. Mais il était jeune alors, et il y avait dans les allures du siècle quelque chose de juvénile qui ne pouvait manquer de l’attirer par de vives sympathies.

La société était ancienne par sa durée, plus vieille encore par ses mœurs. Elle possédait presque tous les avantages et montrait la plupart des vices et des travers que l’âge donne aux nations. Mais dans ce vieux corps se montrait un esprit jeune. Quoique la monarchie française comptât déjà plus de mille années d’existence, les Français croyaient entrer dans la vie sociale pour la première fois. Pour eux l’humanité venait de prendre une face nouvelle, ou plutôt une nouvelle humanité s’offrait à leurs regards. Ils se sentaient à l’entrée d’une longue carrière qu’ils ne craignaient point de parcourir, et vers laquelle ils s’avançaient d’un pas agile et vif, faisant voir, à leurs paroles et à leur contenance, cette confiance présomptueuse en ses forces et ce fier oubli de soi-même qui sont les attributs de la jeunesse.

Cela, du reste, n’a point été particulier à la France. La France en a donné le plus grand, mais non l’unique exemple ; il n’y a point de société si vieille, qui, à l’approche d’une grande transformation sociale, n’ait eu de ces retours de jeunesse. Cette orgueilleuse croyance, que le vrai absolu vient enfin d’être trouvé, ces belles illusions sur la nature humaine, cette confiance presque illimitée en soi, ce généreux élan vers l’idéal, ces immenses et chimériques espérances ont précédé et produit toutes les révolutions qui ont changé la face de la terre. Car, quoi qu’on en dise, ce n’est point à l’aide de médiocres sentiments et de vulgaires pensées que se sont jamais accomplies les grandes choses.

Et, à cette première époque, il en a toujours succédé une autre durant laquelle, par un violent retour, les hommes, après s’être élevés fort au-dessus de leur niveau naturel, rentraient petitement en eux-mêmes, et paraissaient honteux tout à la fois du mal et du bien qu’ils avaient fait, où un découragement efféminé succédait à une présomption presque puérile, où les dévouements imprudents étaient remplacés par un égoïsme plus imprudent encore, et où les contemporains se montraient souvent plus sévères pour leurs œuvres que ne le sera la postérité.

Ce serait commettre une manifeste injustice de ne juger une grande révolution que par ce que disent d’elle les hommes qui, après l’avoir faite ou vu faire, lui survivent.

Il n’y a pas de révolution qui ne promette infiniment plus qu’elle ne tient, et il est rare que les plus nécessaires et les plus victorieuses ne laissent pas dans l’âme de ceux même qui les ont conduites et qui en profitent, presque autant d’amertume que de joie.

Comme on n’a point atteint tout ce qu’on a visé, il semble qu’on n’a point touché le bat. On devient aisément insensible aux biens qu’on a acquis, par le souvenir de ceux qu’on a rêvés, et, comparant le résultat à l’effort, on est presque tenté de rire de soi-même.

La génération qui voit finir une grande révolution est toujours inquiète, mécontente et triste.

Arrivé au moment où le courant d’opinions qui nous a conduits où nous sommes achevait de creuser son lit et devenait irrésistible, M. de Cessac, ainsi que je l’ai déjà dit, ne chercha pas à lutter contre son cours : il le suivit. Il coopéra avec ardeur et avec succès à la composition de l’Encyclopédie. Il fit dans ce vaste recueil d’excellents articles, qui tous ont trait à l’état militaire, qui était sa profession.

Cependant l’ancien régime continuait à s’affaisser au milieu de ses inégalités abusives, de ses erreurs et de ses vices. Déjà, pour beaucoup d’esprits, il ne s’agissait plus de le corriger, mais de le détruire. La nouvelle philosophie tournait peu à peu en révolution. Cela arrive toujours, et cela surprend toujours. Quoiqu’il n’y ait rien de plus clairement établi dans la législation de Dieu sur les sociétés humaines, que le rapport nécessaire qui unit les grands mouvements intellectuels aux grands mouvements politiques, les chefs des nations ne semblent jamais l’apercevoir que quand on le leur met sous les yeux. Comme les cas où cette loi générale se manifeste ne se reproduisent que de loin en loin, les princes et les hommes d’État oublient volontiers qu’elle existe ; au bout d’un certain temps ils se persuadent qu’elle n’a jamais été promulguée, ou du moins qu’elle est tombée en désuétude ; et quand Dieu la leur applique enfin, ils sont presque toujours aussi surpris que s’il n’en avait jamais fait usage envers leurs devanciers.

Tant qu’on ne considère que d’une manière abstraite les choses humaines et qu’on ne s’occupe qu’à discuter en général les notions du bien et du mal, du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, ils ne voient là que des amusements d’oisifs, des plaisirs de rêveurs. Ils ne s’aperçoivent point que ces idées, qui leur paraissent si séparées des actes, sont au corps social ce que le principe vital lui-même est au corps humain ; cette force centrale et occulte qu’on ne peut définir, qu’on ne saurait voir, mais qu’on découvre dans le jeu des organes, qui tous se troublent ou se décomposent dès qu’elle s’altère.

Le principe vital de l’ancienne monarchie ayant donc été atteint, la grande révolution sociale de 89 commença.

On avait été presque unanime dans le désir d’amener cette révolution. En sa présence on se divisa.

M. de Cessac resta avec ceux qui, après l’avoir préparée, l’adoptèrent, contre ceux qui, l’ayant également préparée, la combattirent. En 1791, il entra dans l’Assemblée législative, dont ensuite il fut élu président.

Pendant son court séjour au sein de cette assemblée, M. de Cessac prit souvent la parole. Presque tous ses discours sont relatifs à l’organisation de l’armée. Tous manifestent un esprit net, simple et clair. On voit que M. de Cessac était du nombre des hommes qui rendirent le plus de services à la révolution, précisément parce qu’ils n’avaient point le naturel révolutionnaire, et qui, mêlant à sa fougue leur goût régulier et organisateur, firent triompher sa cause sans lui appartenir. Il ne faut pas croire que ce soit toujours ceux qui s’abandonnent le plus aux penchants instinctifs de leur parti qui lui obtiennent la victoire. Le contraire se fait voir fréquemment. Presque tous les partis périssent par l’exagération et l’abus du principe même qui fait leur force. C’est là leur maladie la plus commune et la plus dangereuse, et l’homme qui les sert le mieux est souvent celui qui apporte au service de leurs idées un autre esprit que le leur.

Tel fut M. de Cessac, quoiqu’il ait longtemps vécu au milieu de générations qui avaient préparé ou proclamé la république ; on peut dire qu’il appartenait naturellement à cette race d’hommes destinée par la Providence à faire la force et l’honneur des monarchies absolues ; race secondaire, mais grande encore.

Les souverains absolus trouvent en effet sous leurs mains deux espèces de serviteurs qu’il ne faut pas confondre : les uns, exécuteurs malhabiles ou corrompus des volontés du maître, exposent ou déshonorent son autorité. Ils lui plaisent souvent ; mais ils lui nuisent toujours. Les autres font voir jusque dans la plus extrême obéissance une vigueur intellectuelle et une grandeur morale qu’on doit reconnaître. Sans chercher plus que les premiers çà discerner ce qu’il peut y avoir d’injuste ou de dangereux dans l’entreprise qu’on leur confie, ils ne s’occupent qu’à la pousser jusqu’au bout avec fidélité et honneur. L’action de leur conscience se resserre en quelque sorte dans ce petit espace, et parfois elle n’en devient que plus énergique et que plus vive. Pour mieux coopérer à l’exécution de ces desseins dans lesquels ils sont entrés sans les avoir discutés ni conçus, ils semblent se déserter eux-mêmes et se transporter tout entiers au point de vue de celui qui les dirige. On dirait qu’ils ne possèdent les lumières d’une haute intelligence que pour mieux pénétrer dans la pensée d’un autre, et qu’ils ne jouissent de leur propre génie que quand il lui sert.

On ne les voit point négliger les parties obscures du gouvernement pour ne s’occuper que des éclatantes ; ils apportent le même soin aux petites actions et aux grandes, ou plutôt ils ne jugent pas qu’il se trouve dans leur vie de petites actions, car, ce qui seul est grand pour eux, c’est leur devoir envers celui qui les fait agir.

Comme ils ne sont que les exécuteurs de plans qu’ils ne se croient point le droit de changer, leur commandement est toujours inflexible, souvent sévère, et ils arrivent quelquefois ainsi jusqu’à être impitoyables par une sorte de vertu ; cependant ils ne sont pas insensibles aux maux qu’ils causent. Mais ils aiment à se figurer que la grandeur de l’État finit toujours par résulter de la grandeur du prince ; ils se plaisent à croire que le bonheur de ses sujets dépend de l’exercice incontesté de sa pleine puissance, et ils mettent du patriotisme à bien tenir leur pays dans l’ordre et dans l’obéissance où ils sont eux-mêmes.

M. de Cessac était un rejeton de cette famille. Il lui appartenait par son esprit, ses penchants, ses qualités, ses défauts ; la nature lui avait clairement assigné son rôle. Le théâtre seul lui avait manqué ; l’Empire le lui fournit.

La révolution, en poursuivant son cours, avait achevé de tout détruire. Elle n’avait encore rien pu créer. Le désordre et la faiblesse étaient partout. Personne ne savait plus ni commander ni obéir, et l’on se croyait sur le point de recueillir les derniers soupirs du corps social.

Napoléon paraît à ce moment suprême. Il ramasse à la hâte et place dans ses mains tous les fragments dispersés du pouvoir, constitue une administration, forme une justice, organise sur un seul et même plan la législation civile aussi bien que la législation politique ; il tire, en un mot, de dessous les ruines que la révolution avait faites, une société nouvelle, mieux liée et plus forte que l’ancienne société détruite, et l’offre tout à coup aux regards de la France, qui ne se reconnaissait plus elle-même.

Le monde éclata en cris d’admiration à cette vue, et l’on fut excusable de croire que celui qui donnait de tels spectacles aux hommes était en quelque sorte lui-même plus qu’un homme.

La chose était en effet admirable et extraordinaire, mais elle n’était point aussi merveilleuse que se le figuraient ceux qui en étaient les témoins. Il s’était rencontré, pour l’accomplir, des facilités si singulières, mais en même temps si cachées, que peut-être le principal effort du génie de Napoléon a-t-il été de les découvrir.

Plusieurs de ces facilités ont été montrées et sont bien connues.

Je ne parlerai donc point de la destruction complète de toutes les anciennes lois, qui semblaient nécessiter et légitimer toutes les nouvelles ; de la lassitude des âmes qu’une si longue et si rude tempête avait épuisées ; de la passion des conquêtes qui avait succédé à celle de la liberté, et qui, tôt ou tard, devait faire tomber le sceptre dans les mains d’un soldat ; du besoin enfin qu’éprouvaient tous ceux dont la révolution avait amélioré l’état, de se procurer une organisation sociale quelconque, qui leur permît de mettre à couvert les fruits de la victoire et d’en jouir ; toutes ces causes étaient accidentelles et passagères ; il y en a de profondes et de plus permanentes.

Le dix-huitième siècle et la révolution, en même temps qu’ils introduisaient avec éclat dans le monde de nouveaux éléments de liberté, avaient déposé, comme en secret, au sein de la société nouvelle, quelques germes dangereux dont le pouvoir absolu pouvait sortir. La philosophie nouvelle, en soumettant au seul tribunal de la raison individuelle toutes les croyances, avait rendu les intelligences plus indépendantes, plus fières, plus actives, mais elle les avait isolées. Les citoyens allaient bientôt s’apercevoir que désormais il leur faudrait beaucoup d’art et d’efforts pour se réunir dans des idées communes, et qu’il était à craindre que le pouvoir ne vînt enfin à les dominer tous, non parce qu’il avait pour lui l’opinion publique, mais parce que l’opinion publique n’existait pas.

Ce n’était pas seulement l’isolement des esprits qui allait être à redouter, mais leurs incertitudes et leur indifférence ; chacun cherchant à sa manière la vérité, beaucoup devaient arriver au doute, et avec le doute pénétrait naturellement dans les âmes le goût des jouissances matérielles, ce goût si funeste à la liberté et si cher à ceux qui veulent la ravir aux hommes.

Des gens qui se croyaient et qu’on reconnaissait tous également propres à chercher et à trouver la vérité par eux-mêmes, ne pouvaient rester longtemps attachés à des conditions inégales. La révolution française avait, en effet, détruit tout ce qui restait des castes et des classes ; elle avait aboli les privilèges de toute espèce, dissous les associations particulières, divisé les biens, répandu les connaissances, et composé la nation de citoyens plus semblables par leur fortune et leurs lumières que cela ne s’était encore vu dans le monde. Cette grande similitude des intérêts et des hommes s’opposait à ce que la société entière pût désormais être gouvernée au profit exclusif de certains individus. Elle nous garantissait ainsi à jamais de la pire de toutes 1rs tyrannies, celle d’une classe ; mais elle devait rendre en même temps notre liberté plus difficile.

Chez les peuples libres, on ne gouverne que par les partis, ou plutôt le gouvernement, c’est un parti qui a le pouvoir. Le gouvernement y est donc d’autant plus puissant, persévérant, prévoyant et fort, qu’il existe dans le sein du peuple des partis plus compactes et plus permanents.

Or, des partis semblables ne se forment et ne se maintiennent facilement que dans les pays où il existe, entre les intérêts des citoyens, des dissemblances et des oppositions assez visibles et assez durables pour que les esprits se trouvent amenés et fixés d’eux-mêmes dans des opinions contraires.

Quand les citoyens sont à peu près pareils, il est malaisé de réunir un grand nombre d’entre eux dans une même politique, et de l’y tenir.

Les besoins du moment, la fantaisie des esprits, les moindres intérêts particuliers peuvent y créer à chaque instant de petites factions éphémères, dont la mobilité capricieuse et stérile finit par dégoûter les hommes de leur propre indépendance, et la liberté est menacée de périr, non parce qu’un parti abuse tyranniquement du gouvernement, mais parce qu’aucun parti ne se trouve en état de gouverner.

Après que la vieille hiérarchie sociale eut été détruite, chaque Français se trouva plus éclairé, plus indépendant, plus difficile à gouverner par la contrainte ; mais d’une autre part, il n’existait plus entre eux de liens naturels et nécessaires. Chacun concevait un sentiment plus vif et plus fier de sa liberté ; mais il lui était plus difficile de s’unir à d’autres pour la défendre ; il ne dépendait de personne, mais il ne pouvait plus compter sur personne. Le même mouvement social qui avait brisé ses entraves avait isolé ses intérêts, et on pouvait le prendre à part pour le contraindre ou le corrompre séparément.

Les patrimoines ayant été partagés, l’aisance s’étant répandue, tout le monde put s’occuper de la politique et s’intéresser à ses débats, ce qui rendait la fondation du pouvoir absolu plus difficile ; mais, d’un autre côté, nul ne pouvait plus se donner tout entier à la chose publique. Les fortunes étaient petites et mobiles ; le soin de les accroître ou de les assurer devait désormais attirer le premier et souvent le plus grand effort des âmes ; et bien que tous les citoyens eussent le goût et, jusqu’à un certain point, le temps de s’occuper du gouvernement, personne ne pouvait considérer le gouvernement comme sa seule affaire. Un pouvoir unique, savant, habile et fort, devait se flatter qu’à la longue il surprendrait les volontés d’une multitude ainsi inexpérimentée ou inattenlive, et qu’il la détournerait graduellement des passions publiques, pour l’absorber dans les soins attrayants des affaires privées.

Plusieurs opinions nouvelles, sortant de la même source, tendaient à favoriser le succès d’une pareille entreprise.

Au moment où se répandait en France l’idée que chaque homme avait le droit de prendre part au gouvernement et d’en discuter les actes, à ce moment même chacun de nous se faisait des droits de ce gouvernement une notion beaucoup plus vaste et plus haute.

Le pouvoir de diriger la nation et de l’administrer n’étant plus considéré comme un privilège attaché à certains hommes ou à certaines familles, mais paraissant le produit et l’agent de la volonté de tous, on reconnaissait volontiers qu’il ne devait avoir d’autres limites que celles qu’il s’imposait à lui-même ; c’était à lui à régler à son gré l’État et chaque homme. Après la destruction des classes, des corporations et des castes, il apparaissait comme le nécessaire et naturel héritier de tous les pouvoirs secondaires. Il n’y avait rien de si grand qu’il ne pût atteindre, rien de si petit qu’il ne pût loucher. L’idée de la centralisation et celle de la souveraineté du peuple étaient nées le même jour.

De pareilles notions étaient sorties de la liberté ; mais elles pouvaient aisément aboutir à la servitude.

Ces pouvoirs illimités qu’on avait avec raison refusés au prince, quand il ne représentait que lui-même ou ses aïeux, on pouvait être amené à les lui concéder lorsqu’il semblait représenter la souveraineté nationale ; et c’est ainsi que Napoléon put enfin dire, sans trop blesser le sens public, qu’il avait le droit de tout commander, parce que seul il parlait au nom du peuple.

Alors commença entre nos idées et nos mœurs cette étrange lutte, qui dure encore, et qui même devient de nos jours plus vive et plus obstinée.

Tandis que chaque citoyen, enorgueilli de ses lumières, fier de sa raison émancipée, indépendant de ses pareils, semblait de plus en plus se mettre à l’écart, et ne considérant dans l’univers que lui-même, s’efforçait à chaque instant de faire prévaloir son intérêt particulier sur l’intérêt général, on voyait poindre et se répandre de tous côtés une multitude de sectes diverses, qui toutes contestaient aux particuliers l’usage de plusieurs des droits qui leur avaient été reconnus depuis l’origine des sociétés. Les unes voulaient détruire la propriété, les autres abolir l’hérédité ou dissoudre la famille. Toutes tendaient à soumettre incessamment l’emploi de toutes les facultés individuelles à la direction du pouvoir social, et à faire de chaque citoyen moins qu’un homme.

Et ce ne sont pas de rares génies qui, remontant avec effort le courant des idées contemporaines, parvenaient enfin jusqu’à ces nouveautés singulières. Elles se trouvaient si bien sur le grand chemin du public, que les esprits les plus vulgaires et les intelligences les plus boiteuses ne manquaient guère de les rencontrer à leur tour et de s’en saisir.

Ainsi, chose bizarre ! tandis que chaque particulier, s’exagérant sa valeur et son indépendance, tendait vers l’individualisme, l’esprit public se dirigeait de plus en plus, d’une manière générale et abstraite, vers une sorte de panthéisme politique qui, retirant à l’individu jusqu’à son existence propre, menaçait de le confondre enfin tout entier dans la vie commune du corps social.

Ces instincts divers, ces idées contraires, que le dix-huitième siècle et la révolution française nous avaient suggérés, formaient encore une masse confuse et impénétrable lorsque Napoléon entra sur la scène ; mais sa puissante intelligence ne tarda pas à les démêler. Il vit que ses contemporains étaient plus près de l’obéissance qu’ils ne le croyaient eux-mêmes, et que ce n’était pas une entreprise insensée que de vouloir fonder parmi eux un nouveau trône et une dynastie nouvelle.

Du dix-huitième siècle et de la révolution, comme d’une source commune, étaient sortis deux fleuves : le premier conduisait les hommes aux institutions libres, tandis que le second les menait au pouvoir absolu. La résolution de Napoléon fut bientôt prise. Il détourna l’un et s’embarqua sur l’autre avec sa fortune. Entraînés par lui, les Français se trouvèrent bientôt plus loin de la liberté qu’ils ne l’avaient été à aucune époque de l’histoire.

Quoique l’Empire ait fait des choses surprenantes, on ne peut dire qu’il possédât en lui-même les véritables sources de la grandeur. Il dut son éclat à des accidents plutôt qu’à lui-même.

La révolution avait mis la nation debout, il la fit marcher. Elle avait amassé des forces immenses et nouvelles, il les organisa et en usa. Il fit des prodiges, mais dans un temps de prodiges. Celui qui avait fondé cet empire, et qui le soutenait, était d’ailleurs lui-même le phénomène le plus extraordinaire qui eût paru depuis bien des siècles dans le monde, il était aussi grand qu’un homme puisse l’être sans la vertu.

La singularité de son génie justifiait et légitimait en quelque sorte aux yeux de ses contemporains leur extrême dépendance ; le héros cachait le despote ; et il était permis de croire qu’en lui obéissant, on se soumettait moins à son pouvoir qu’à lui-même. Mais après que Napoléon eut cessé d’éclairer et de vivifier ce monde nouveau qu’il avait créé, il ne serait resté de lui que son despotisme, le despotisme le plus perfectionné qui eût jamais pesé sur la nation la moins préparée à conserver sa dignité dans la servitude.

L’empereur avait exécuté sans peine une entreprise inouïe ; il avait rebâti tout l’édifice social en même temps et sur un plan unique, pour y loger commodément le pouvoir absolu.

Les législateurs qui ont formé les sociétés naissantes, n’avaient pas été eux-mêmes assez civilisés pour concevoir l’idée d’une pareille œuvre, et ceux qui étaient venus quand déjà les sociétés vieillissaient, n’avaient pu l’exécuter ; ils avaient trouvé dans les débris des institutions anciennes d’insurmontables obstacles. Napoléon possédait les lumières du dix-neuvième siècle, et il avait à agir sur une nation presque aussi dépourvue de lois, de coutumes et de mœurs fixes, que si elle n’eût fait que de naître. Cela lui permit de fabriquer le despotisme d’une façon bien plus rationnelle et plus savante qu’on n’avait osé l’entreprendre avant lui. Après avoir promulgué dans un même esprit toutes les lois destinées à régler les mille rapports des citoyens entre eux et avec l’État, il a pu créer à la fois tons les pouvoirs chargés d’exécuter ces lois, et les subordonner de telle sorte, qu’ils ne composassent tous ensemble qu’une vaste et simple machine de gouvernement, dont lui seul restait le moteur.

Rien de semblable n’avait encore paru chez aucun peuple.

Dans les pays qui n’ont pas d’institutions libres, les particuliers ont toujours fini par dérober au gouvernement une partie de leur indépendance, à l’aide de la diversité des lois et de la discordance des pouvoirs. Mais ici, la redoutable unité du système et la puissante logique qui liait entre elles toutes ses parties ne laissaient à la liberté aucun refuge.

L’esprit humain n’eût pas tardé à respirer péniblement dans une pareille étreinte. La vie se serait bientôt retirée de tout ce qui n’était pas le pouvoir ; et quand on eût vu ce pouvoir immense réduit à son tour à n’employer sa force surabondante que pour réaliser les petites idées et satisfaire les médiocres désirs d’un despote ordinaire, on se serait bien aperçu que la grandeur et la puissance surprenante de l’Empire n’étaient pas venues de lui-même.

Dans les sociétés croyantes ou mal éclairées, le pouvoir absolu comprime souvent les âmes, mais il ne les dégrade point, parce qu’on l’admet comme un fait légitime. On souffre de ses rigueurs sans le voir, on le porte sans le sentir. Il n’en saurait plus être de même de nos jours. Le dix-huitième siècle et la Révolution française ne nous avaient pas préparés à subir avec moralité et avec honneur le despotisme. Les hommes étaient devenus trop indépendants, trop irrespectueux, trop sceptiques pour croire sincèrement aux droits du pouvoir absolu. Ils n’eussent vu en lui qu’un secours déshonnête contre l’anarchie dont ils n’avaient pas le courage de se défendre eux-mêmes, un appui honteux accordé aux vices et aux faiblesses du temps. Ils l’auraient jugé tout à la fois nécessaire et illégitime, et, pliant sous ses lois, ils se seraient méprisés eux-mêmes en le méprisant.

Le gouvernement absolu d’ailleurs aurait été doué d’une efficacité spéciale et malfaisante pour nourrir et développer tous les mauvais instincts qui pouvaient se rencontrer dans la société nouvelle ; il se serait appuyé sur eux et les aurait accrus sans mesure.

La diffusion des lumières et la division des biens avaient rendu chacun de nous indépendant et isolé de tous les autres. Il ne nous restait plus désormais, pour unir momentanément nos esprits et rapprocher de temps en temps nos volontés, que le seul intérêt des affaires publiques. Le pouvoir absolu nous eut ôté cette occasion unique de penser ensemble et d’agir en commun ; et il aurait fini par nous cloîtrer dans cet individualisme étroit où nous ne sommes déjà que trop enclins à nous renfermer nous-mêmes.

Qui peut prévoir d’ailleurs ce qu’il serait advenu de l’esprit humain, si, en même temps qu’on cessait de lui donner à contempler la conquête du monde, on n’avait pas remplacé ce grand spectacle par celui de la liberté, et si, rentré dans le silence et dans la médiocrité de sa condition après tant de bruit et d’éclat, chacun se fût réduit à ne penser qu’aux meilleurs moyens de bien conduire ses affaires privées ?

Je crois fermement qu’il dépend de nos contemporains d’être grands aussi bien que prospères ; mais c’est à la condition de rester libres. Il n’y a que la liberté qui soit en état de nous suggérer ces puissantes émotions communes qui portent et soutiennent les âmes au-dessus d’elles-mêmes ; elle seule peut jeter de la variété au milieu de l’uniformité de nos conditions et de la monotonie de nos mœurs ; seule elle peut distraire nos esprits des petites pensées, et relever le but de nos désirs.

Que si la société nouvelle trouve les labeurs de la liberté trop pénibles ou trop dangereux, qu’elle se résigne, et qu’il lui suffise d’être plus riche que sa devancière, en restant moins haute.

C’est au milieu de la puissante organisation politique créée par l’Empire que M. de Cessac prit naturellement sa place. Il devint successivement directeur de l’École polytechnique, conseiller d’État, et enfin ministre de l’administration de la guerre, dans un temps où la guerre semblait être tout à la fois et le moyen et la fin du gouvernement. Sous ces différents jours, M. de Cessac se montra constamment le même homme ; il fut l’exécuteur intelligent, inflexible et probe des grands desseins de Napoléon. Et quand Napoléon fut abattu, M. de Cessac fit quelque chose de plus rare, peut-être, et de plus difficile que de sortir pauvre du pouvoir, il en sortit avec des richesses dont tout le monde connaissait et honorait la source : toutes étaient dues à l’estime magnifique de l’empereur.

À la restauration, M, de Cessac entra dans la retraite, dont on peut dire qu’il est à peine sorti depuis.

Il porta dans la vie privée le même esprit qu’il avait montré dans la vie publique. Il avait fait des choses considérables avec simplicité. Il en fit de peu importantes avec dignité. L’idée du devoir, présente partout, grandissait tout.

Un esprit naturellement si régulier, si modéré et si contenu, n’avait jamais été bien loin des croyances religieuses. La retraite acheva de le ramener vers la foi.

Quand, retiré des affaires publiques, il put considérer d’un œil calme et pénétrant le tableau de sa vie, qui était aussi celui de son temps, et qu’il chercha ce qu’avaient produit ces événements mémorables et ces rares génies qui lui avaient paru remuer le monde, la grandeur de Dieu et notre petitesse durent éclater en quelque sorte à ses regards.

Il vit une immense révolution entreprise pour la liberté et aboutissant au despotisme ; un empire qui avait semblé toucher à la monarchie universelle, détruit par la main des étrangers dans sa capitale ; un homme qu’il avait cru plus grand que l’humanité, trouvant en lui-même sa propre ruine, et se précipitant du trône, alors que nul n’était plus assez fort pour l’en arracher. Se rappelant tant d’espérances déçues, tant de projets restés vains, tant de vertus et de crimes inutiles, la faiblesse et l’imbécillité des plus grands hommes faisant tantôt plus, tantôt moins, toujours autrement qu’ils ne voulaient, il comprit enfin que la Providence nous tient tous dans sa main, quelle que soit notre taille, et que Napoléon, devant lequel sa volonté s’était pliée et comme anéantie, n’avait été lui-même qu’un grand instrument choisi par Dieu au milieu de tous les petits outils dont il se sert pour renverser ou rebâtir les sociétés humaines.

M. de Cessac avait une intelligence trop ferme et trop conséquente pour qu’une croyance pût s’arrêter en quelque sorte dans son esprit sans passer dans ses actes. Pour lui le difficile était de croire, non de montrer sa foi. Il devint donc un chrétien aussi fervent qu’il était sincère : il servit Dieu comme il avait servi l’empereur.

C’est dans ce repos plein de dignité et d’espérance que la mort l’atteignit enfin. Il était alors parvenu aux dernières limites que puisse atteindre la vie humaine : il touchait à sa quatre-vingt-onzième année.

Quoique la grande révolution qui agita ses contemporains eût commencé avant sa naissance, et qu’il eût vécu lui-même près d’un siècle, il était mort avant d’être en état de connaître ce que deviendraient les générations formées par elle. Il a pu voir que de nouveaux germes de liberté et de servitude venaient d’être semés dans ce monde. Mais lesquels devaient se développer, lesquels seraient étouffés avant que de produire ? Les hommes venaient de concevoir un goût plus vif de leur indépendance ; mais auraient-ils le courage et l’intelligence nécessaires pour la régler et la défendre ? resteraient-ils assez honnêtes pour rester libres ?

M, de Cessac ne l’a pas su, nul ne le sait ; car Dieu n’a pas encore livré aux hommes la solution de ce redoutable problème.

Cependant on se hâte ; on veut dès à présent juger, soit en bien, soit en mal, celle grande époque dont on ne connaît point encore tous les produits. Une pareille œuvre est prématurée. C’est nous, messieurs, nous-mêmes qui ajouterons au dix-huitième siècle et à la révolution ce dernier trait sans lequel leur physionomie reste incertaine. Suivant ce que nous serons, il faudra se montrer plus ou moins favorable ou contraire à ceux dont nous sommes l’ouvrage. Ainsi nous tenons dans nos mains non-seulement notre propre honneur, mais encore celui de nos pères. Notre seule grandeur achèvera de les rendre grands aux yeux de l’histoire. Ils ont répondu de nous devant l’avenir ; et de nos vices ou de nos vertus dépend la place qu’ils doivent enfin garder dans l’esprit des hommes[1].



  1. Voir à la fin du volume, note A, la réponse de M. le comte Molé ; le discours de M. l’abbé Lacordaire, élu en remplacement de Tocqueville, et la réponse de M. Guizot.