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Traditions religieuses de la Polynésie. — Cosmogonie tahitienne/01

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TRADITIONS RELIGIEUSES DE LA POLYNÉSIE.




COSMOGONIE TAHITIENNE.


(Document inédit.)


Avant de mourir, un vieux Tahitien, nommé Maré, a raconté, sur la demande de M. le contre-amiral et gouverneur Lavaud, tout ce qu’il savait de la croyance religieuse de ses ancêtres. C’était un homme très-intelligent : la vivacité de son esprit et son élocution facile l’avaient fait élever à la fonction « d’orateur du gouvernement de Tahiti[1]. » Son manuscrit, rédigé par lui en langue indigène, est aujourd’hui conservé dans la bibliothèque du Dépôt de la marine, à Paris. Il nous a paru qu’il serait utile d’en publier une traduction. Ce document unique, ne fût-il considéré que sous le rapport littéraire, serait déjà d’un grand intérêt ; mais il mérite surtout l’attention à titre d’élément nouveau pour l’étude comparée des traditions religieuses de la Polynésie. Notre célèbre orientaliste, M. Eugène Burnouf, conseillait aux voyageurs de consigner avec soin dans leurs relations tout ce qu’ils pourraient apprendre sur les légendes cosmogoniques de cette partie du monde, isolée et inconnue de toutes les nations civilisées pendant une si longue suite de siècles. Il faisait observer que ces traditions qui, à l’époque des premières découvertes, formaient encore un faisceau commun, étaient exposées à s’éteindre et à disparaître avec les générations nouvelles, et qu’il fallait par conséquent se hâter d’en recueillir les débris déjà trop dispersés. À l’époque où M. E. Burnouf exprimait ce vœu, quelques recherches remarquables venaient d’être faites par l’Anglais W. Ellis et le Belge Mœrenhout dans la direction particulière indiquée par notre grand philologue ; depuis lors a paru le recueil des traditions nouveau-zélandaises publié par le gouverneur sir Georges Gray[2]. Il est satisfaisant d’être en mesure de prouver que l’occupation française à Tahiti n’aura pas eu lieu sans apporter sa part au travail commun. Le manuscrit de Maré comptera certainement parmi les relations les plus curieuses qui soient encore sorties de la bouche trop discrète ou trop ignorante des modernes Polynésiens. Nous devons avertir toutefois que Maré ne nous a peut-être pas transmis, les traditions de sa race dans toute leur pureté primitive : lorsqu’il les a écrites, il était depuis longues années converti au christianisme, et il se peut que, volontairement ou non, il ait fait quelque mélange des croyances nationales de Tahiti avec les idées nouvelles apportées par les missionnaires anglais. Il n’était plus assez ingénu pour être complètement sincère. Pour lui, les anciens dieux de son pays sont des démons, des varva ino, de mauvais esprits, comme il les appelle. Son style n’est pas uniforme ; quelques endroits, ceux qui semblent faire partie d’un chant liturgique, ne peuvent être traduits littéralement et paraissent bien avoir conservé le caractère de l’originalité primitive. Ailleurs, au contraire, il est visible que Maré raconte la tradition à sa manière ; il emploie les formes modernes de la langue, et alors la traduction ne présente aucune difficulté. De cette confusion de fragments épars, d’anciens chants et de narrations interpolées, il résulte des contradictions évidentes dont la critique pourra, du reste, tirer parti pour rétablir le sens général de l’ancienne croyance.

Ajoutons que si notre traduction est nouvelle, nous avons cependant consulté avec quelque profit la version anglaise qui a été faite à Tahiti, par ordre de M. le gouverneur Lavaud, et qui est restée manuscrite. Nous nous sommes toujours tenu aussi près du texte qu’il était possible, afin de ne pas effacer le double caractère de grandeur et de naïveté dont il est empreint. La modification la plus considérable que nous nous soyons permise a été de compléter la ponctuation imparfaite de Maré, et d’indiquer par des points les principales lacunes du texte et aussi quelques suppressions honnêtement nécessaires.


GENÈSE TAHITIENNE[3].


DIEU. — CRÉATION DE LA TERRE, DE L’HOMME ET DE LA FEMME.


Ô gouverneur ! ô Lavaud !

Salut en Dieu !

Voici les paroles que tu m’as demandées :

Taaroa nui tuhi maite, Taaroa[4], le grand ordonnateur, est la cause de la terre. Taaroa est toïvi, il n’a point de père, point de mère, point de postérité.

Taaroa restait dans le néant : il n’y avait alors ni terre, ni ciel, ni mer. La terre flottait sans direction, agitée comme l’eau au souffle du vent : elle n’était point fixée. Taaroa dit alors : « Voici que le ciel erre dans l’espace, que la terre informe flotte et vacille dans les profondeurs de l’abîme. Elle est haletante comme le plongeur au fond de la mer ; elle attend, informe, vacillant dans les profondeurs de l’abîme. » Taaroa mit la tête en dehors de son enveloppe et son enveloppe s’évanouit et devint la terre. Taaroa vit alors que la terre était devenue terre, que la mer était devenue mer et que le ciel était devenu ciel.

Taaroa restait Dieu et contemplait son œuvre, lorsque la terre fut emportée au loin. Il dit alors[5] :

« Ô Tronc ! viens ici. » Mais le tronc lui répondit : « Je n’irai pas, je suis le tronc de la terre. — Ô Base, viens ici. — Je n’irai pas, je suis la base ou le fondement de la terre. — Ô Rejetons, venez ici. — Nous n’irons pas, nous sommes les rejetons de la terre. — Ô Racine mère, viens ici. — Je n’irai pas, je suis la racine mère de la terre. — Ô Radicules, venez ici. — Nous n’irons pas, nous sommes les radicules de la terre. — Ô Racines chevelues, venez ici. — Nous n’irons pas, nous sommes les racines chevelues de la terre. »

Alors Taaroa secoua la terre, mais la terre ne fut pas ébranlée.

Taaroa cria à longue voix : « Qui est sur la terre ? » Et la voix de Taaroa fit écho dans les vallées, et il lui fut répondu : « C’est moi la terre stable, c’est moi la montagne inébranlable, c’est moi le sable[6]… »

Taaroa demanda ensuite : « Qui est vers la mer ? » Et il lui fut répondu : « C’est moi les rochers de la haute mer, les récifs qui croissent dans la mer, le corail de la mer… »

Taaroa demanda encore : « Qui est au-dessus ? » Il lui fut répondu : « C’est moi le jour éclatant, c’est moi la nue éclatante, c’est moi le ciel éclatant… »

Enfin, Taaroa demanda : « Qui est au-dessous ? » Et il lui fut répondu : « C’est moi la caverne (l’enfer), la caverne dans le tronc, la caverne dans la base… »

L’âme de Taaroa resta Dieu : son nom est Teharuru[7] papa, c’est-à-dire le murmure de la base de la terre.

Alors Taaroa vit qu’il n’y avait pas d’homme sur la terre, et en bas il aperçut Tepaparaharaha (déesse à la chevelure flottant sur l’épaule) : elle leva les yeux vers Taaroa et lui sourit.

… Voici le germe de Taaroa ! regardez l’origine, regardez ! observez l’origine, observez ! considérez l’origine, considérez ! veillez l’origine, veillez !… Teapoirai de Taaroa (la partie courbe du ciel) s’étendit vers Tepaparaharaha…

La femme est l’os de l’épaule de Taaroa…

Un autre nom de la femme est Tefaimairaro,… de même que Taaroa est appelé aussi Tefaimaina…

D’eux naquit Oneura (le sable rouge), vint ensuite Onemea (le sable blanc) : ce furent les sables de la terre. Puis naquit Oro, qui est devenu dieu et demeure au-dessus de la voûte du ciel.

Vint ensuite Tane, vint ensuite Teiri, vint ensuite Tefatu, vint ensuite Moe, vint ensuite Ruanuu, vint ensuite Tu, vint ensuite Toahiti, vint ensuite Tauutu, vint ensuite Temeharo, vint ensuite Punua te Fatutiri, et ce sont les seuls qui naquirent dieux.

Puis naquit me femme dont le nom fut Hina tutupo (Hina qui bat l’écorce pendant la nuit[8]) : sa fonction était de battre l’écorce de l’Auté pour la cohorte des dieux.

…Voici le pehe ou chant de Taaroa lorsqu’il étendit Havaï[9], comme on étend de l’herbe sur le sol, lorsqu’il étendit la Terre : « Étendez-vous, sables rouges ! étendez vous, sables blancs ! Fleurs du cocotier, épanouissez vous ! Oh ! les gémissements, les cris de douleur de la terre dans le travail de sa création !… Tane-nui-mana-ore, en disposant tout en ordre, arrange le sable pour ma petite pirogue, étends-le pour ma grande pirogue ! Étends, étends, jusqu’à ce que tout soit fini ! Vite, à l’œuvre ! à l’œuvre ! à l’œuvre ! jusqu’à ce que tout soit fini. » C’est ainsi que Tetumu (la cause, l’origine) étendit Havaï, comme on étend de l’herbe sur le sol.

…Taaroa but alors de l’ava[10] et s’enivra. Il appela Pani, qui était son ami. Pani lui dit : « Ô Tupuaitu, qu’y-a-t-il ? Les feux de Maurai sont éteints ; le coq de Raroata, le chien d’Arava et le cochon de Fetuna se sont tus. On n’entend plus que le Tutua[11] de Mauoro où Hina tutupo bat l’écorce de l’Auté pour les vêtements des dieux et de Taaroa. » Mais Taaroa se mit à gronder, et dit à Pani : « Ce Tutua me bourdonne dans les oreilles. » Pani lui répondit : « C’est Hina qui bat l’écorce de l’Auté. — Va la trouver et dis-lui de cesser, qu’elle trouble l’ava du Tupuaitu. » Pani alla trouver Hina et lui dit de cesser, qu’elle troublait l’ava du Tupuaitu. Hina lui répondit : « Je ne cesserai pas, je bats l’écorce de l’Auté pour les vêtements des dieux, pour Taaroa, pour Oro, pour Tane, pour Teiri, pour Tefatu, pour Moe, pour Ruanuu, pour Tu, pour Toahiti, pour Tauutu, pour Temeharo, pour Punua te Fatutiri. » Pani revint et fit savoir au Tupuaitu que Hina ne voulait pas cesser. Taaroa ordonna de nouveau à Pani d’aller parler à Hina. Par trois fois, Pani se rendit vers Hina. La colère le gagna parce qu’elle ne voulait pas écouter sa parole. Il prit le Ie et la frappa sur la nuque : elle mourut. L’âme de Hina s’envola dans le ciel. Elle reçut le nom de Hina-nui-aia-i-te-marama, c’est-à-dire la grande Hina prenant possession de la lune, et depuis Hina demeura dans la lune.

Traduit du tahitien par M. L. Gaussin.

(La suite à une autre livraison.)


  1. L’orateur était dans l’assemblée des chefs de Tahiti ce que sont dans nos assemblées représentatives les commissaires du gouvernement.

    Nous donnerons le portrait de Maré, dessiné d’après nature à Tahiti, par un peintre habile, M. Charles Giraud, qui a longtemps habité cette île.

  2. Polynesian mythology and tradition on ancient history of the New-Zealand race.
  3. Les personnes qui ont lu le Voyage aux iles du Grand Océan, publié il y a une vingtaine d’années par Mœrenhout, reconnaîtront facilement dans le texte suivant quelques passages rappelant des fragments cosmogonique que ce voyageur eut le bonheur de recueillir de la bouche du dernier prêtre indigène de Tahiti, mais qu’il paraphrasa dans la forme classique de l’antiquité grecque, faute de bien connaître la langue polynésienne.
  4. Tangaroa, Tanaloa, Takaoa, etc., dans les autres archipels. (Voy. sur les dieux tahitiens le tome IV des Voyageurs anciens et modernes, note 1 de la page 315.)
  5. Pour comprendre le passage suivant il faut se figurer la terre comme un arbre dont l’ensemble des rameaux forme la surface terrestre. Ces rameaux sont supportés par un tronc qui a ses rejetons et ses racines fixés dans une base inébranlable, fondement du monde.
  6. Il nous est impossible de traduire littéralement quelques lignes de ce passage qui vraisemblablement faisait partie d’un chant liturgique dans lequel l’officiant, après avoir rappelé le dialogue grandiose de la création, interpellait directement le dieu de la terre, le dieu du ciel, le dieu de la mer et le dieu des cavernes ou des enfers. Peut-être aussi l’officiant donnait-il des ordres à l’un des aides de la cérémonie à laquelle il présidait.
  7. u doit être prononcé ou.
  8. Les anciens vêtements étaient en écorce battue.
  9. Havaïki, Savaïki ; cette tradition, suivant nous, se rapporte à Savaii, du groupe Samoa ou des Navigateurs.
  10. Kava dans d’autres archipels, liqueur enivrante.
  11. Tutu signifie battre (l’écorce) ; le tutua est le morceau de bois sur lequel on bat l’écorce, le je est le battoir.