Transformisme et socialisme

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La Révolution Française

Transformisme et socialisme.
Réponse à Hœckel[1]
Jules Guesde, mai 1879


Il n'est personne aujourd'hui, quelque peu au courant du mouvement scientifique, qui ne sache à peu prés ce que l'on entend par transformisme.

Sous ce titre général sont comprises :

1° La théorie générale de l'évolution, conception mécanique et moniste du monde considéré comme un vaste et continuel enchaînement de phénomènes nés les uns des autres sous l'empire des mêmes lois ;

2° La théorie de la descendance, due à notre grand Lamarck, laquelle relie dans une série ascendante tous les être organisés, convaincus desortir les uns des autres, les plus complexes des plus simples, les animaux et les végétaux poly-cellulaires d'être monocellulaires, dérivés eux-mêmes d'organismes plus rudimentaires encore, les monères ;

3° La théorie de la sélection découverte par Darwin et qui, pour être considérée généralement comme la plus importante, n'est qu'une des hypo-thèses destinées à expliquer le développement et la différenciation - ou la transformation graduelle des organismes.

C'est cette théorie générale, en dehors de laquelle, l'Univers soustrait à la Science n'est plus explicable que par miracle par création surnaturelle – c'est-à-dire cesse d'être explicable – que le nouvel ouvrage d'Ernest Hœckel tend à établir, à « prouver » contre Virchow, un savant de premier ordre, mais qui paraît avoir complè-tement dévoyé la politique bismarkienne dont il a fini par devenir l'adepte et le complice.

Dans la réfutation qu'il s'est décidé à entreprendre des attaques politico-scientifiques de Virchow, Hœckel n'a d'ailleur aucune peine à gagner la cause du transformisme en général et de la partie spéciale du transformisme (contre laquelle s'était surtout déchaîné son adversaire) qui rattache l'homme au monde organique et en fait un simple terme – quoique le terme supérieur - de la série animale.

L'anatomie comparée est, en effet, d'accord avec l'embryologie pour ne plus permettre à l'homme de se considérer comme un être à part véritable centre de la nature animée, - de même que la terre à dû cesser depuis Galilée de pouvoir être considérée comme le centre du ou des mondes stellaires.

L''anthropocentrie, selon la belle expression de Hœckel, n'est pas plus soutenable aujourd'hui que la géocentrie de la Bible.

Entre l'homme et le chimpanzé ou le gorille, par exemple, les différences anatomiques sont plus faibles qu'entre certaines espèces de singe supérieur et les singes inférieurs.

L'embryon humain, d'autre part, qui dans sa première période de développement ne se distingue pas de l'embryon des autres vertébrés, continue à se présenter dans une période beaucoup plus longue comme absolument identique à l'embryon simien.

Ce qui ne veut pas dire,- comme le prétendent avec une indignation plus ou moins bien jouée ceux qui estimeraient plus glorieux de descendre d'un peu de boue, - que l'homme procède directe-ment du singe, mais ce qui ne permet pas de douter qu'il n'ait avec le singe une forme ancestrale commune et qu'il se rattache, par suite, dans son apparition sur notre globe, à la transformation progressive des organismes inférieurs, et ce qui convaincs d'ores et déjà d'imposture grossière les religions qui le font sortir de la collaboration d'un Dieu et d'une motte de terre.

Toutes les preuves à l'appui de la « véritable place occupée par l'homme dans la nature » sont magistralement et irréfutablement développées dans l'ouvrage d'Hœckel, - auquel le défaut d'es-pace nous oblige à renvoyer le lecteur.

Car aprés avoir reconnu la valeur des données scientifiques si magistralement exposées par le célèbre professeur de morphologie d'Iéna, il nous reste à examiner les apllications sociales que, par opposition, à Virchow, il s'est avisé de faire de ces données, et qui sont, comme on va le voir, aussi malheureuses et aussi fausses que possibles, Amicus Plato sed magis amica veritas, - C'est Hœckel qui réédite cette règle et qui l'évoque à l'appui de sa campagne contre son ancien maître et ami. Et pourtant, il ne saurait trouver mauvais que nous nous en couvrions à notre tour contre lui-même.

Quelque estime que nous puissions professer pour un savant de sa trempe,la vérité nous est encore plus chère, surtout lorsque – comme dans la cas actuel – elle se confond avec la justice, et nous manquerions à tous nos devoirs en ne nous inscrivant pas en faux contre les déductions aussi fantaisistes qu'imprévues auxquelles il s'est laissé entrainer en sortant gratuitement des limites de sa compétence.

Que Darwin ait essayé de dégagé du transformisme une sociologie à l'image et à usage des privilégiés de l'ordre actuel, c'est ce que l'on s'explique sans trop de difficulté. L'homme qui a essayé de concilier l'origine naturaliste de l'homme avec le credo d'une âme immatérielle et immortelle, et ce par politique et pour ne pas s'aliéner la caste sacerdotale, devait presque fatalement cèder à la tentation de faire sa cour aux classes dirigeantes en s'efforçant de tirer de ses doctrines la justification des inégalités sociales d'au-jourd'hui, d'ordre providentiel devenues d'ordre naturel.

Mais, tel n'est pas le cas de Hœckel. Dans ses ouvrages précédents, notamment dans son Histoire de la Création naturelle, Hœckel avait fait preuve de trop d'indépendance pour que – avant de l'avoir vu – on ait pu songer à lui attribuer les opinions sottement conservatrices qu'il vient de nous révéler et qui sont loin de lui faire honneur.

Virchow, le progressiste Virchow, qui a voté la loi contre la démocratie socialiste allemande, avait, dans son discours de Munich, accusé le transformisme et particulièrement la théorie de la descendance de fournir une base scientifique au socialisme. Et au lieu de reconnaître ce qui est, c'est-à-dire que Virchow avait raison, et de se glorifier d'un pareil résultat, Hœckel a éprouvé le besoin de justifier le transformisme et de le présenter comme le « meilleur contre-poison contre les absurdes utopies socialistes ».

A l'entendre, la nouvelle science, dont il est un des principaux et le plus énergique représentant, loin d'être favorable à l'égalité sociale, en serait la plus complète condamnation.

C'est à se demander si on rêve.

Comment ! L'élimination de tout créateur, c'est-à-dire du Dieu dont se réclament non seule-ment les prêtres, mais les rois et les empereurs, et sur lequel ils fondent leurs droits impériaux et royaux ; cette élimination scientifique qui ne laisse plus que des hommes en présence les uns des autres, libres par suite d'établir entre-eux les rapports qu'ils jugeront les plus utiles et les plus équitables pour tous, une pareille élimination serait un obstacle à l'équité ou à l'égalité, deux noms différents d'une même chose !

L'élimination des religions, de toutes les religions, qui est la conséquences naturelle et nécessaire de la démonstration de leur fausseté ; l'élimination de ces religions toutes d'accord pour expliquer par des raisons providentielles l'inégalité qui existe parmi les hommes et pour offrir comme compensation à la misère du plus grand nombre les jouissances futures d'un paradis fermé aux riches ou dans lequel il sera aussi difficile aux riches d'entrer qu'à un chameau ou à un câble de passer par le trou d'une aiguille ; l'évanouissement des ces « récompenses éternelles » aurait pour effet de réduire le droit et la volonté des masses de se faire place par tous les moyens au banquet de la vie monopolisé actuellement par quelques-uns !

Si, au lieu d'un professeur émérite, d'un savant comme Hœckel, c'était Pierre ou Paul qui s'avisât de soutenir une pareil thèse, quel éclat de rire et quel haussement d'épaule ne recueuillerait-il pas comme unique réponse !

Mais, dit Hœckel, après Darwin, la nature, dont nous approfondissons tous les jours d'avantages les lois, nous montre tous les êtres organisés aux prises les uns avec les autres. Et c'est de cette lutte générale pour l'existence qui a pour effet la destruction des moins bien doués et la survi-vance des plus aptes ou des meilleurs, que sort tout progrès. Le progrès humain, pas plus que le progrès organique, ne saurait donc s'accomoder de cette égalité que vous rêvez, laquelle laisserait également survivre tous les membres de la société y compris les plus infimes.

Halte-là, monsieur Hœckel !

Ce qui permet dans la nature que la concurrence vitale poussée jusqu'à la mort soit mère ou créatrice de progès, c'est que les êtres en lutte sont opposés les uns aux autres dans leurs qualités ou leurs forces intrinsèques, personnelles, organiques. La victoire équivaut alors toujours, partout et fatalement, à la survivance de ceux qui sont organiquement, c'est-à-dire réellement supérieurs.

Mais en est-il de même dans la sociétés hu-maines, dans un ordre de choses qui met aux prises, non pas des organismes réduits à leur vertu propre, mais des êtres pourvus d'instructions, de capitaux qui ne font pas corps avec eux, qui leur viennent du dehors, dont leurs concurrencents sont privés ?

Laisser le combat pour la vie s'engager entre les hommes dans ces conditions d'inégalités arti-ficielle, et prétendre que les victorieux, les survivants, seront nécessairement les meilleurs, équi-vaut à fiare combattre un homme nu, sans autre arme que ses mains, contre un fantassin de M. de Moltke pourvu d'un sabre et d'un fusil à aiguille, et à soutenir que ce dernier, qui peut être rachitique et idiot et qui n'en tuera pas moins l'autre, était musculairement et cérébralement supérieur à cet autre qui pourrait être Milon de Crotone... ou M. Hœckel.

Que dirait-on de quelqu'un qu ferait courir deux chevaux, dont l'un avec une surcharge de 100 kilos ou attelé à une lourde voiture, et qui entendrait décider de leur valeur respective sur la course qu'ils auraient ainsi fournie ?

C'est cependant ce que fait la société actuelle en mettant la misère des uns aux prises avec la richesse des autres, l 'ignorance absolue de ceux-ci avec l'instruction supérieure de ceux-là. Et M. Hœckel ose se faire l'apologiste d'un pareil régime et soutenir, qui plus est, que l'élimination peut fonctionner comme facteur de progrès dans une lutte aussi... bizeautée ! Et il se retourne contre qui ? Contre les socialistes qui réclament pour chacun et pour tous l'égalité du point de départ, qui veulent qui si, concurrence et lutte il doit y avoir, cette concurrence et cette lutte s'engagent entre hommes assurés des mêmes moyens sociaux de développement et d'action !

Encore une fois, ce n'est pas sérieux !

Même en admettant que, chez l'homme, comme chez les organismes inférieurs, le progrès soit le prix de la mort, la selection naturelle, devenue sociale, exige, pour produire ses fruits, la destru-tion de l'ordre actuel et son remplacement par un ordre nouveau offrant un champ de bataille égal aux concurrents également armés ou outillés.

Ce n'est pas tout, d'ailleurs.

J'ai commencé, en effet, par accepter que le progrès dans notre espèce socialisée s'opérait sous l'empire de la même loi de la « lutte entre les mem-bres de l'espèce » qui régit les espèces inférieures et leur a seule permis de se développer et de progresser. Mais j'aurais pu le contester – et je le conteste.

J'affirme contre l'affirmation de Darwin et de son école que la concurrence vitale en tant que concurrence intestine, entre hommes, n'est pas fatale ; qu'elle n'est pas productrice de progrès – et que le progrès dans les sociétés humaines est en raison inverse de la concurrence vitale humaine.

Que la concurrence vitale intestine ou intérieur ne s'impose pas à l'homme sociable ou que ce der-nier puisse s'en affranchir, c'est ce que suffirait à établir la société même créée par l'homme. Qui dit société dit rapports fondés sur la communauté des intérêts. C'est la solidarité « aidons-nous les uns les autres » qui, substitué à l'antagonisme, au « tue-moi ou je te tue » de l'homme animal a permis à l'homme devenu social de triompher dans la lutte – celle-ci nécessaire – qu'il lui a fallu soutenir contre tout ce qui n'était pas lui, contre les forces organiques et inorganiques de la nature ennemie.

Mais, il y a mieux : ce qui en lève l'homme à la nécessité de la lutte pour l'existence contre son semblable, c'est que l'homme peut exister, subsister et se développer sans nuire à l'homme, parce qu'il produit et que, susceptible de produire plus qu'il ne consomme, il lui est possible de consom-mer non seulement sans empêcher, mais sans restreindre la consommation d'aucun de ses semblable. C'est ensuite que le travail humain est d'autant plus productif qu'il est plus divisé, et que cette division ou répartion du travail est incompatible avec la lutte entre l'homme et l'homme.

Comment ce phénomène du travail, de la pro-duction humaine, qui caractérise notre espèce et la soustrait à la fatalité de la sélection ou du progrès de la mort, a-t-il pu échapper, je ne dis pas à une Darwin préoccupé par-dessus tout de se concilier les maîtres du jour, mais à un Hœckel ?

Que d'autre part la lutte de l'homme contre l'homme ne soit pas productive de progrès, c'est ce dont on se rendra immédiatement compte, rien qu'en songeant que – l'activité humaine étant limité comme toute activité – toutes les forces que l'homme dépense contre son semblable sont autant de forces perdues pour la lutte – féconde et progressive celle-là – de l'homme contre la nature. Quoi de plus contraire que la guerre à la production, à l'adaptation à nos besoins des éléments de la nature vaincue, c'est-à-dire au vrai progrès ! Toute l'histoire militaire de l'humainité n'est que l'histoire de la misère et de l'ignorance dans l'humanité.

Que le progrès, enfin, dans le sens humain du mot, soit en raison inverse de la concurrence vitale humaine, c'est ce qui ressort de ce qui précède et ce qu'achève de mettre hors de doute le navrat spectacle que présentent certaines peuplades ou tribus de couleur,oû la lutte pour l'existence ne sévit pas seulement de tribu à tribu, mais de famille à famille, et où elle a été poussée à ce point de faire manger l'homme par l'homme.

L'anthropophagie est évidemment le plus haut degré de la concurrence vitale, et comme, d'après Darwin, cette concurrence est d'autant plus progresfiante qu'elle est intense, ce serait chez les anthropophages que devraient se trouver les représentations les plus élevés du progrès...

La concurrence vitale que nous oppose Hœckel, et qui est la loi du progrès dans les espèces inférieures, en tant qu'elle s'exerce non seulement entre les individus d'espèces différentes, mais entre individus de même espèces, n'est donc, dans son application à l'homme, « facteur de progrès » qu'autant qu'elle s'exerce entre l'homme et le reste de la nature. Et lorsque le socialisme entend substituer à l'antagonisme des intérêts la solidarité absolue des intérêts et supprimer la lutte pou l'existence entre les hommes pour activer la « lutte pour l'existence » de l'humanité contre les forces de la nature domptées et mises au service de tous par l'association des efforts musculaires et cérébraux de tous, loin d'être hors de la science, en contradiction avec la science, le socialisme travaille à y faire rentrer la société.

Quand à l'argument personnel à Hœckel, que Hœckel essaie de tirer de la « grande loi de diffé-renciation » et du « grand principe de la division du travai » contre les socialistes « qui demandent pour tous les citoyens des droits égaux et des jouissances égales », il supporte encore moins la discussion et dénote chez son auteur une ignorance – vraiment incommensurable – du socialisme de l'heure présente.

Oui, sans doute, « plus la vie sociale est déve-loppée » et plus « l'existence durable et l'Etat (lisez la société) exige que ces membres se partagent les devoirs si variés de la vie », c'est-à-dire que les fonctions se différencient et soient exer-cées à l'exclusion les unes des autres. Mais loi que le socialisme, qui ne refuse le droit d'exister qu'à ceux qui, comme nobles, bourgeois, capitalistes, ne remplissent actuellement aucune « fonction » sociale, soit en contradiction avec une pareille loi, il la confirme et l'applique au contraire en voulant soumettre tous les individus, sans distinction, au devoir du travail et augmenter ainsi le champ de la division du travail et des fonctions.

En quoi, d'autre part, les fonctions différenciées à l'infini et le travail divisé dans la même proportion empêchent-ils que ces travaux et ces fonc-tions, différents mais également utiles, assurent les même avantages, le même bien-être à ceux qui se les sont partagés ? Est-ce que, parce que les cellules multiples qui composent l'organisme humain et dérivent toutes de la même et unique cellule « ovulaire » jouent un rôle différent, les cellules supérieurs, par exemple les cellules cérébrales, restent à l'état d'inaction, d'oisiveté, que réclament comme un droit les « cellules sociales », si je puis m'exprimer ainsi, que représentent les classes ou les individus qui vivent de leurs rentes ou de l'exploitation du travail d'autrui ?

Est-ce qu'elles ne vivent pas, au contraire, de leur propre travail ? Est-ce qu'enfin, si inégaux qu'ils puissent être ou paraître, les divers organes ne doivent pas – pour maintenir l'état de santé de l'homme – être également satisfaits dans leurs besoins ?

L'organisme social n'est pas dans une autre condition, et ce qui lui apporte par suite le socialisme égalitaire, ce n'est pas un « poison » mais la « santé ». Que M. Hœckel en soit convaincu, lui qui, après avoir justement signalé comme la cause des erreurs de Virchow l'ignorance de ce physiologiste en matière de morpho-logie, ne s'est pas rendu compte que son ignorance en sociologie devait entraîner sa science morpho-logique à des erreurs tout aussi graves.

On ne peut – dit un de nos plus vieux proverbes – être à la fois au four et au moulin. L'étude de la morphologie, dans laquelle il est passé maître, a empêché M. Hœckel d'étudier les sciences morales et politiques. Il l'avoue lui-même. Ce n'est certe pas un cas pendable ; mais à une condition, c'est qu'i reste morphologiste.

Cette condition, malheureusement pour lui, M. Hœckel n'a pas su la remplir ; et c'est pourquoi partout où il se trouvera un sociologiste ou un socialiste (ce qui est tout un aujourd'hui), la partie « sociale » de sa réponse à Virchow fera rire ou sourire à ses dépens.

(La Révolution Française, mai 1879)


  1. Les preuves du transformisme par Ernest Hœckel préface de Jules Soury