Trente ans de vie française/I. – Les Idées de Charles Maurras/Lumière d’Attique

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Les Idées de Charles Maurras
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 9-39).

LIVRE  I

LUMIÈRE  D’ATTIQUE

I
SUR  L’ACROPOLE

Même n’en usant qu’à titre d’hypothèse commode, la critique trouve une aide dans l’habitude de se référer aux idées-mères, aux natures simples qui, parmi la ruine dont elles ne subissent point l’atteinte, durent sur l’Acropole. Quand M. Maurras fit là-haut son voyage, une petite fille, nous raconte-t-il, au premier jour lui montra d’un doigt tendu son chemin. Et, dans son œuvre, Anthinea nous conseille, pour la situer et pour le situer lui-même, par un geste pareil vers la même direction. Ce sont des idées athéniennes qui nous donnent dès l’abord sa formule spirituelle, et suscitent le Chien constellation céleste au-dessus du chien de garde, animal aboyant.

« La femme, dit l’auteur du Romantisme féminin, a découvert, dès les origines, l’esthétique du Caractère à laquelle fut opposée plus tard cette esthétique de l’Harmonie, que les Grecs inventèrent et portèrent à la perfection, parce que l’intelligence mâle dominait parmi eux. Les Grecs firent du sens général et national du beau le principe de toute leur civilisation que Rome et Paris prolongèrent. Les autres peuples d’Orient ou d’Occident, c’est-à-dire tous les barbares, se sont tenus au principe du Caractère, tel que le sentiment féminin l’avait révélé[1] »

De ces termes d’harmonie et de caractère retenons ici l’idée d’une opposition. Opposition entre une sensibilité et une intelligence, entrée un tourbillon passionnel et un ordre de pensée, qui donnent à la nature littéraire de M. Maurras son rythme et son ton. De M. Maurras et de bien d’autres, chez qui les éléments d’abord en lutte sont les mêmes. Des Amants de Venise, tragédie qu’il a transposée dans une histoire extérieure, mais dont il s’est déclaré le théâtre et le sujet, à l’idée catholique et positiviste de l’ordre qui se rencontre dans la Politique Religieuse, on distingue facilement le sens de la courbe. Et plus anciennement le Chemin de Paradis… Les créateurs de l’Acropole voyaient en cette confrontation d’un ordre masculin et d’un ordre féminin, en leur conflit et en leur harmonie sous les apparences du dorique et de l’ionique, la loi et le sens de la beauté qu’ils installèrent sur leur rocher. Pour qu’elle fût vivante et pour qu’elle engendrât, ils lui donnèrent une nature sexuée. Ici comme dans la vie sociale, l’élément primitif fut non l’individu, mais le couple. Celui qui construit selon des règles athéniennes son Acropole intérieure y retrouve ou y reproduit les éléments dont se meubla le rocher de Cecrops : le grand temple dorique, aire d’intelligence et de lumière au fronton duquel les premiers rayons du soleil suscitent toujours la naissance de Pallas ; le temple ionique, paré de toutes les élégances amoureuses, qui garde les anciennes racines et les vieux cultes, et de l’un à l’autre le regard des Cariatides ioniques qui pensent le Parthenon qu’elles contemplent, qui par la patience et le feu doux d’une intelligence en acte incorporent tout le dorique dans les lignes de leur attitude et dans les cannelures de leur robe. Cariatides placées là pour que les Idées de lumière se réalisent comme des images de marbre et les images de marbre comme des personnes de chair.

II
LES DEUX ORDRES

« Rarement les idées m’apparaissent plus belles qu’en ce gracieux état naissant, à la minute où elles se dégagent des choses, quand leurs membres subtils écartent ou soulèvent un voile d’écorce ou d’écaille, et, dryade ou naïade, se laissent voir dans la vérité de leur mouvement. Alors leur signification ne prête pas au doute ; alors nulle équivoque, nulle confusion n’est commise. La généralité n’est pas encore séparée des idées ou des faits qui l’engendrent et l’éclaircissent ; les éléments qui l’ont créée lui prodiguent vie et lumière, commentaire et explication. Elle n’a pas perdu ce poids, cette vigueur et ces contours solides qui ne peuvent tromper sur la nature des rapports qu’elle soutient avec le monde d’où elle sort[2]. »

J’imagine que M. Maurras distinguerait le moment où les idées lui apparaissent belles et le moment où frappées d’une effigie royale il leur est permis de circuler comme vraies. Pourtant n’écrit-il pas dans Anthinea : « Aucune origine n’est belle. La beauté véritable est au terme des choses[3] ? » Celui qui verrait dans cette différence des termes une contradiction réelle connaîtrait mal ce qu’est le mouvement de la pensée, et que sa vie totale comme le fronton du Parthenon entre les chevaux du soleil et le char de la lune comporte bien des groupes sous des vêtements de différente lumière. M. Maurras a dit en doux mots les matins de la pensée, les heures de brume qu’arrête Corot. Mais lorsqu’il veut la concevoir réalisée dans son être, c’est dans son midi, dans sa plénitude qu’il la figure. Les idées qu’il a mises en circulation sont claires, carrées, robustes et pleines d’être : elles se sont imposées à lui, comme à un scolastique, en raison de l’être qu’elles contenaient, qui les amenait à se produire et à produire : idée de l’ordre, idée du tout catholique, idée de la France, idée du roi, — idées du goût classique, de la discipline romaine, de la tradition politique française : « En esthétique, en politique, j’ai connu la joie de saisir dans leur haute évidence des idées-mères ; en philosophie pure, non[4]. » S’il est pourtant permis d’accoucher l’idée philosophiques que contient la vigoureuse pensée de M. Maurras, on a le droit d’y voir une philosophie des solides, de l’être concret, achevé et plastique, un réalisme, — une philosophie de Méridional et de Latin qui porte tout accent sur le substantiel et le massif. « On pourrait, dit-il, définir la libre pensée philosophique ou théologique le désir de penser vaguement, et tous ceux qui savent ce que c’est que penser savent aussi que c’est la bonne façon de ne point penser. Un libre-penseur est un homme dont la pensée demande à vagabonder, à flotter. Sa haine du catholicisme s’explique par les mêmes causes et les mêmes raisons qui attachent ou inclinent au catholicisme toutes les intelligences précises, fussent-elles incroyantes : le catholicisme se dresse sur l’aire du vagabondage et du flottement intellectuel comme une haute et dure enceinte fortifiée. La philosophie catholique soumet les idées à un débat de filtration et d’épuration. Elle les serre et les enchaîne de manière à former une connaissance aussi ferme que possible. Au contraire de la science, les prétendus libres-penseurs ne retiennent pas ce que cette science sait, ce qu’elle dit, ce qu’elle enseigne de certain : la Science ce n’est pour eux qu’un point de départ d’hypothèses plus ou moins gratuites, romanesques et poétiques[5]. » Ce qu’il admire dans la théologie catholique, c’est l’obligation où se trouve le raisonnement, si délié et si vigoureux soit-il, de dégager du précis et de construire du solide. Le royalisme, qui veut une personne, un intérêt de chair et d’os, d’esprit prévoyant et agissant derrière le concept abstrait de l’État, le royalisme de M. Maurras est un réalisme. Rex, res.

Tel est l’ordre dorique, mâle, de M. Maurras, tel est son Parthenon, et le pavé de marbre qui porte sur sa blancheur le culte de l’Odyssée homérique et l’amour de cette Divine Comédie qu’écrivit un « docteur de l’Être ». L’œuvre dernière qu’il rêverait au delà des plus matérielles besognes politiques, ce serait aussi peut-être quelque Paradiso fait de lumière, identifié à un de Monarchia sous une Idée du Pape et du Roi… Mais à côté de son ordre dorique est son ordre ionique, à côté de son Parthenon son Erechteion. Erechteion où l’Étang de Berre place le vieil olivier de Provence et d’Athènes, où le Romantisme Féminin met les sinuosités du serpent chthonien. « Certes, un enchaînement logique de vérités bien définies, mises à leur place céleste, développe au regard un ordre harmonieux plus satisfaisant pour l’esprit, et le rêve de l’homme est sans conteste de pouvoir s’en composer un jour l’exacte et entière synthèse. Mais cela veut du temps et la vie est très courte. Notre faiblesse humaine souffre du feu supérieur qui l’éblouit, mais qui l’égare. L’esprit est plus sensible à la douce lumière d’une raison demi-mêlée aux réalités naturelles qu’elle fait resplendir en les traversant[6]. » Cet ordre dorique auquel après des années de résistance il a fini par incorporer le sérieux et le poids romains, il établit son primat, mais il l’aime vu d’une nature humanisée, un peu féminisée, — de la Tribune aux Cariatides. La grappe sous la rosée du matin, un mouvement gracieux qui sans le savoir et pudiquement porte la raison comme une tige une fleur, Racine, Léonard…

« Rappelez-vous ces extraordinaires dessins de Léonard de Vinci, dans lesquels la courbe vivante, chef-d’œuvre d’un art souverain, effleure et tente par endroit la courbe régulière, mais tout autrement régulière, qui est propre aux dessins de géométrie. Les formes circonscrites sont déjà idées, et leur concret touche à l’abstrait, en sorte que nous nous demandons, avec un peu d’angoisse, si la vierge ou la nymphe ne vont pas éclater en un schématisme éternel. Auguste Comte éveille la même impression, mais en sens inverse : c’est la pensée méthodique, sévère et dure qui tend à la vie ; elle y aspire, elle en approche, comme approche de l’infini le plus ambitieux ou le plus agile des nombres, ou, du cercle, le plus emporté des myriagones. Quelque chose manque toujours à ces deux efforts héroïques. Mais, pour tonifier la vertu, pour donner au courage l’aile de la Victoire, rien n’égale le spectacle d’un tel effort[7]. »

Voilà des lignes qui pénètrent au foyer même de l’intelligence de Comte, et qui méritent que nous reconnaissions à celle d’où elles émanent un foyer pareil. Voilà les voix alternées que l’on retrouve, toujours reconnaissables, en toute belle pensée d’Occident, celles qui composaient dans les îles d’Ionie, sur les terres de Grande-Grèce et de Sicile, le chœur des anciens philosophes, celles auxquelles la tragédie et le dialogue apportèrent des musiques nouvelles, — celles qu’après tant d’autres dans la spéculation, la plastique ou la musique Flaubert stylise par le dialogue du Sphinx et de la Chimère. Le mouvement est l’espérance éternelle de l’ordre et l’ordre le schème éternel du mouvement. Comme l’Acropole d’Athènes, chaque intelligence complète se dédouble en deux styles et vit, se meut, s’éclaire sous ce régime du couple. Aucune de ses démarches ne la satisfait, même si elle le croit un instant et le proclame très haut. Ses lignes vivantes tendent à la géométrie des axiomes éternels, et le cristal géométrique de ses axiomes veut s’infléchir selon les courbes de la chair. L’analyse démêle ces deux motifs profonds, ces deux racines. Mais des racines, groupes de consonnes, ne se vocalisent pas, elles ne peuvent être parlées, elles n’existent que virtuelles et groupent les sons de la voix vers des directions possibles. Ainsi les deux styles de l’humanité idéale ne se révèlent à nous que trempés l’un de l’autre, et, couple indissoluble, que consonants l’un avec l’autre ou vocalisés l’un par l’autre. Quelque chose, certes, manque toujours à l’effort par lequel chacun d’eux vise à atteindre et à s’incorporer l’autre, mais l’Amour étant fils de Penia ce manque est compris dans tout amour, qui ne chercherait pas ce qui lui fait défaut, s’il ne l’avait trouvé. Le dorique et l’ionique figurent des fonctions. Au dorique, seul, du Parthenon manquerait ce qui fait partie de sa définition, la présence de l’ionique, et à l’ionique, seul, de l’Erechtheion ferait défaut ce qui rentre dans son concept, la présence du dorique. Mais les jeunes filles de la Tribune sont là qui pensent l’un par l’autre, traduisent l’un dans l’autre, établissent de l’un à l’autre l’ordre de la vie, de la production dans la beauté, et ce que M. Maurras, l’appliquant à un fût des Propylées, appelle « la claire raison de l’homme couronnée du plus tendre des sourires de la fortune. »

III
LE ROMANTISME FÉMININ

C’est peut-être sur cette Acropole supérieure, entrevue par instants dans toute sa plénitude, que M. Maurras, en des temps plus heureux et plus harmonieux, eût figuré les scènes de sa tragédie intérieure. Peut-être ? Qui sait ? N’était-il pas dans sa destinée de lutter contre son siècle, quel qu’il fût ? et d’en remonter le courant pour s’éprouver, avec plus d’intensité, vivant ? En tout cas, s’il a gardé dans la vie quotidienne de la pensée le schème de ce dualisme héroïque, il l’accommode généralement à des réalités plus mêlées, plus proches de l’humanité ordinaire. Il n’a fait qu’indiquer — lui qui aurait pu la construire — une doctrine du classicisme. Il ne s’est point étendu, en des voyages par la terre, les musées et les livres, sur l’esthétique de l’Harmonie et du Caractère. Mais il a cru discerner dans les formes diverses du désordre intellectuel, moral et politique décrites et combattues par lui une sorte de transgression où déborde la nature féminine. Apercevant sous la nature humaine un élément passif qui nous mène à céder, à sentir, à rêver, un élément actif qui nous conduit à agir, à vouloir, à penser, il a constaté que nos régressions étaient faites des gains du premier et des pertes du second. Dans l’Avenir de l’Intelligence, recueil d’articles où règne une saisissante unité, à la suite de l’Ordre positif d’après Comte il a placé cette sorte de tableau du désordre et du négatif modernes qu’est le Romantisme Féminin. Il n’a pas écrit contre le génie féminin et son œuvre n’a rien de misogyne mais contre les forces tumultueuses ou les divagations qui le déplacent hors de son rang.

D’une femme de lettres qu’il connut : « Qui fut mieux destinée à la forêt des myrtes que cette âme, qui fut brûlée toute sa vie par le même poison ? La mort même ne lui ôtera aucune inquiétude, car, plus folle que Phèdre, que Procné, qu’Evadné, qu’Eriphyle et que toutes les anciennes victimes d’amour, ce n’est pas seulement sa vie particulière qu’elle a voulu suspendre à l’autel du fragile dieu, c’est la vie même des cités, des nations, des sociétés. Il n’y a pas d’erreur plus fausse. Il n’y en a pas de moins belle. Cependant elle est d’un grand cœur[8]. »

Ce ne fut point l’erreur particulière de Paule Mink, ce ne fut point au XIXe siècle l’erreur particulière des femmes. Et la pente inévitable de leur nature, tout ce qui leur fait ce grand cœur,

L’enthousiasme pur dans une voix suave,
cela peut-il s’appeler leur erreur ? Ce fut l’erreur générale de ceux-là qui, élus pour les guides de l’intelligence, trahirent leur mandat et leur sexe même. Des quatre Sirènes étudiées avec de si beaux fonds et de si profondes résonances dans le Romantisme Féminin, M. Maurras parle en analyste amusé, curieux, peut-être même passionné. Mais les hommes ! L’imagination de Hugo fut féminine « en ce qu’elle se réduisit à une impressionnabilité infinie. Elle sentit, elle reçut plus qu’elle ne créa… Châteaubriand différa-t-il d’une prodigieuse coquette ? Musset, d’une étourdie vainement folle de son cœur ? Baudelaire, Verlaine ressemblaient à de vieilles coureuses de sabbat ; Lamartine, Michelet, Quinet furent des prêtresses plus ou moins brûlées de leur Dieu[9]. » On se rappelle ici en lisant M. Maurras ces lignes des Mémoires d’Outre-Tombe : « Si j’avais pétri mon limon, peut-être me serais-je créé femme. » Ces hommes usurpèrent sur le génie féminin, et « depuis qu’il retombe en quenouille, le romantisme est rendu à ses ayants droits. »

Discernant autour de lui ce règne de l’individu libre, de la facilité, du sentiment, et de l’amour non pas seulement principe, mais base de sable mobile et but emporté par un tourbillon perpétuel, apercevant dans cet empoisonnement des sources de l’âme et du rythme le germe des maladies dont une société périt, M. Maurras a demandé à l’ordre mâle, dorique et classique, romain et catholique, français et politique les normes qui remettront et maintiendront un juste équilibre entre des fonctions bien distribuées et bien remplies. Un grand mal, toutes les formes du désordre. Donc un seul bien, toute la somme de l’ordre.

La spontanéité, l’indulgence féminine de chacun envers son propre génie, toute licence sauf contre l’amour, c’est-à-dire toute licence sauf contre une licence la plus grande, tout cela conduit fatalement et rapidement le long des pentes d’anarchie et de barbarie : « S’il faut de longs âges, un effort méthodique et persévérant, des inventions presque divines pour bâtir une ville, élever un État, constituer une civilisation, il n’y a rien de plus aisé que de défaire ces délicates compositions. Quelques tonnes de poudre vile renversent une moitié du Parthenon ; une colonie de microbes décime le peuple d’Athènes ; trois ou quatre basses idées systématisées par des sots n’ont point mal réussi depuis un siècle à rendre vains mille ans d’histoire de France[10]. » Cette croyance en la force des idées malfaisantes est balancée chez M. Maurras par une foi vérifiée en la puissance des idées bienfaitrices, assez pour que ces idées mènent à l’action, — pas assez pour empêcher qu’un certain pessimisme entretienne aux racines et transporte au sommet de cette action la nudité saine et tragique d’un style mâle.

Que la sensibilité substitue le sens et le goût des séries harmonieuses et liées à l’amour des paroxysmes ! Des hommes d’aujourd’hui, de cette sensibilité souveraine contre laquelle il lutte, et contre laquelle le goût même du beau style ordonne de lutter pour la pourvoir de son frein d’or, M. Maurras écrit : « Il leur pèse de durer dans leurs propres résolutions, car ils redoutent d’être esclaves, et c’est l’être en quelque façon que d’obéir à soi, d’exécuter d’anciens projets, d’être fidèles à de vieux rêves. Ils se sont affranchis presque de la constance et l’univers entier les subjugue chaque matin[11]. » Dans le règne esthétique, qui fut pour lui le premier et qui contribua à lui fournir une méthode de pensée, M. Maurras n’a jamais couronné que les puissances de l’ordre soit au moment où l’ordre va s’établir, soit au moment où l’ordre est créé : « Sans l’ordre qui donne figure, un livre, un poème une strophe n’ont rien que des semences et des éléments de beauté[12]. » Un amour, une vie, de même.

Que l’intelligence substitue la connaissance raisonnée de la vérité impersonnelle au goût romantique et inorganique, au pailleté des opinions individuelles qui se succèdent ou s’accumulent ! « L’intéressant, le capital, ici, ce n’est pas ce qui est pensé par vous, ou par moi, ou par nos voisins différents, mais bien plutôt ce qu’il convient que tout le monde pense, en d’autres termes ce qui doit être pensé… J’accepte pour maîtresse et déterminatrice la puissance d’une vérité évidente ; mais la cohue et même le concert de vos opinions, leurs moyennes, leurs totaux et leurs différences m’intéressent à peine et ne me conduisent à rien[13]. » Même loi dans votre pensée, pour vous-même, que hors de votre pensée, pour autrui : la souveraineté d’une idée générale et vraie qui dure, qui rayonne, qui engendre avec ordre et lumière ses conséquences, qui comporte comme une maison florissante une postérité indéfinie

Que l’action de l’individu ne s’oriente pas vers la satisfaction et la domination de l’individu, mais, pour saisir quelque bonheur, vers ce qui lui est étranger, et, pour réaliser par delà lui même le meilleur de lui, vers ce qui le dépasse et le comprend ! « Je n’avais qu’un désir, c’était d’atteindre l’individualisme. Et, le prenant de front, je voulais tenter de montrer que cette doctrine superficielle, fondée sur une vue incomplète de l’homme, ne manque rien tant que son but, à savoir le bonheur de l’individu[14]. » Éternelle découverte, sans cesse recommencée, de toute expérience individuelle et de toute philosophie morale, depuis Platon jusqu’à Stuart Mill. Les puissances du style grec sont tendues sous une vie qui résiste comme un marbre au ciseau, et « le frein, l’obstacle, la difficulté et l’autorité sont parfois de grands éléments de bonheur[15]. »

IV
LE POINT

Style grec, style mâle qui refuse beaucoup — en quantité — pour affirmer un peu — en qualité — et dont l’acte est le choix, le fruit la perfection. Platon compare le désir vulgaire du bonheur à celui des enfants au marché, qui veulent tout à la fois. À mesure que l’homme s’éloigne de la mentalité de l’enfant — en passant par celle de la femme — il observe le principe logique de l’exclusion des contraires, il veut moins et choisit mieux. L’Acropole parut à M. Maurras une école de choix raisonné, et le génie athénien la formule de ce choix. Qui sait ? Le peuple d’Athènes, remarque-t-il, n’admit pas qu’Aristide cultivât sans mesure la justice et Socrate l’ironie : peut-être M. Maurras a-t-il mêlé à ce plaisir du choix et à ce dogme de la restriction volontaire quelque pareille intempérance.

Certes il faut le louer de ce que pour lui « l’art même et la vie des Grecs ne sont pas d’immobiles objets, ayant été une fois, puis ensevelis. Il faut les concevoir dans leur suite perpétuelle, à travers la mémoire et le culte du genre humain… Parlant de Sophocle Racine se borne pour toute louange à le mettre parmi les imitateurs d’Homère[16]. » Mais la petite philosophie du monde grec qu’il a esquissée au livre I d’Anthinea, comme elle les rétrécit, le cercle ou la lignée des Imitateurs d’Homère ! M. Maurras n’admet pas la France, mais… du vieux Ranc. Quelle Grèce, mais… chez cet adorateur des colonnes propyléennes ! Le Voyage d’Athènes marque le plus absolu dédain pour l’archaïsme mycénien et pour la sculpture du VIe siècle. Pareillement, aux propos qu’il tient sur toute la culture hellénisante et alexandrine, j’imagine qu’elle lui apparaît comme le mal romantique de la Grèce « Épuisée de guerres intérieures, la Grèce éteint sa flamme quand l’Asie d’Alexandre communique à ses conquérants, non le type d’un nouvel art, mais un état d’inquiétude, de fièvre et de mollesse qu’entretinrent les religions de l’Orient[17]. » Ne lui dites pas que c’est la Grèce orientalisée et l’Orient hellénisé, la Grèce romanisée et Rome hellénésée, l’action et la réaction des vaincus et des vainqueurs les uns sur les autres, qui nous ont fait notre culture méditerranéenne, non évidemment telle que l’on peut en Uchronie la rêver, mais telle qu’elle est, telle qu’elle constitue déjà le plus singulier miracle de perpétuité : « À la bonne époque classique, le caractère dominant de tout l’art grec, c’est seulement l’intellectualité ou l’humanité. Les merveilles qui ont mûri sur l’Acropole sont par là devenues propriété, modèle et aliments communs ; le classique, l’attique est plus universel à proportion qu’il est plus sévèrement athénien, athénien d’une époque et d’un goût mieux purgés de toute influence étrangère. Au bel instant où elle n’a été qu’elle-même, l’Attique fut le genre humain [18] ». Admettons, admirons ce goût sévère et dépouillé, cette passion du parfait et du pur où l’on peut trouver la plus haute discipline spirituelle. Mais si choisir marque le bel art de la culture humaine, si l’acceptation passive de tout se confond avec une sentimentalité grégaire, M. Maurras, ici et ailleurs — mais ici à l’état cristallin et typique — ne témoigne-t-il pas d’une hyperesthésie de la faculté de choix ? Ainsi Comte faisait commencer la décadence politique avec la fin du moyen âge. L’histoire et l’art ne nous présenteraient que de courts moments de perfection bientôt corrompus et brisés. Certes ni Comte ni M. Maurras n’en tirent un pessimisme décoratif à la Chateaubriand, mais bien un Laboremus que fait de plus de prix la difficulté de son but : un « empirisme organisateur », une « science de la bonne fortune » sont là pour rechercher les lois qui gouvernent l’éclosion de ces moments dans le passé et, peut-être, leur résurrection dans l’avenir. Et comme, pour classer, il faut un point suprême de maturité idéale au-dessous duquel tout le reste s’étage et s’apprécie, cette conception permet ou commande une hiérarchie : « Choisir n’est pas exclure, ni préférer sacrifier[19]. »

Conversant ici avec mon auteur à l’ombre de statues grecques, je n’irai point lui crier que la Grèce est un « bloc » et qu’il en faut tout admirer avec une dévotion également aveugle. Une matière brute seule se présente sous cet aspect inorganique, et, bien qu’il ait parfois une tendance à faire de la monarchie française un bloc, de la contre-révolution un bloc, j’imagine que dans ce système cyclopéen des blocs M. Maurras doit voir comme dans le non anti-romain une manière de philosophie barbare. Ne disons point un bloc, mais disons un tout, un corps vivant. À l’esprit qui vit dans le foyer hellénique et qui se meut dans le rayonnement de la Grèce, la culture grecque apparaît comme une ligne unique, comme une forme plastique qui réunit par une beauté plus excellente que chacune d’elles, fût-ce la plus haute, des beautés inégales en lumières, des temps forts et des temps faibles alternés ici comme le sont les vers. Le chef-d’œuvre d’Athènes ce n’est point l’Acropole, c’est Athènes, et le chef-d’œuvre de la Grèce ce n’est point Athènes, c’est la Grèce. Comme le disait à peu près le vieux capoulié Félix Gras, il y a quelque chose de plus aimable que Martigues, la Provence, et de plus aimable que la Provence, — la France. Il semblerait que pour M. Maurras la statuaire, signe et symbole de l’hellénisme entier, sitôt en fleur ait hâte de décliner : pour un peu, il l’y pousserait : « Le premier déclin de la statuaire hellénique fut sublime, après tout, puisque notre Vénus du Louvre y a brillé, dit-on[20]. » Ces petits mots entre virgules indiquent un peu de mauvaise humeur à reconnaître l’évidence, mais enfin on s’y rend. Si ce déclin fut sublime, pourquoi l’appeler déclin ? De la stèle d’Hégéso à celle de Pamphile et Démétria, comme de la nef au chœur d’Amiens, un œil exercé apercevra d’un regard la ligne qui permet de laisser tomber dans une pleine idée claire ce mot de déclin. Mais des Parques du British Museum à la Vénus du Louvre ? De Phidias à Scopas ?… Et puis ce n’est pas dans ce « déclin » que notre Milienne a exactement « brillé » ; aucun témoignage de l’antiquité ne nous indique qu’entre les centaines de chefs-d’œuvre qui peuplèrent l’art du IVe siècle elle ait été plus particulièrement distinguée. Son destin, comme celui du Dormeur de Wells, était de briller après vingt-trois siècles, de briller mutilée plus qu’elle n’avait éclaté intacte. Alors c’est précisément que sa mutilation, obole du Styx, tribut qu’elle a payé à la durée, l’incorpore à cette durée, — et l’enceinte de temple où elle a figuré jadis la soutenait, la présentait, l’humanisait moins que cette classification de musée, cet ordre chronologique intelligent, composé comme un discours, dont elle forme une phrase solide et un chaînon vigoureux. Si elle vint des ateliers d’Athènes, elle est moins athénienne que grecque, et, passée d’Orient en Occident, moins grecque qu’humaine. « Au bel instant où elle n’a été qu’elle-même l’Attique fut le genre humain. » Ne forçons pas une pensée juste. Celui qui tient les yeux ouverts sur l’histoire comme Renan sur l’Acropole sourira de l’idée d’un genre humain limité par une vue de l’esprit à la suprême qualité attique. Le genre humain ou simplement l’Occident comporte un composé plus riche, un plus complexe métal. L’Attique ne fut pas le genre humain, mais le génie de l’Attique a fourni la logique, les moyens termes, les liaisons par lesquelles l’humanité nous apparaît dans l’espace ce genre vivant et dans la durée cette suite ordonnée. L’idée du point, de la perfection qu’il n’y a plus qu’à répéter en la mûrissant et en la raffinant, je ne lui conteste pas sa place et son rôle bienfaiteur ; mais l’idée de la ligne dans sa souplesse et sa perpétuité, l’idée de la chaîne et de la suite est la seule qui donne à l’histoire humaine une durée intérieure telle que celle de l’humanité dont parle Pascal, pareille à un homme qui apprend, se souvient continuellement, et garde dans la succession de sa conscience l’unité d’une œuvre d’art.

« Que Racine a raison ! Gloire aux seuls Homérides ! Ils ont surpris le grand secret qui n’est que d’être naturel en devenant parfait. Tout art est là, tant que les hommes seront hommes[21]. » M. Maurras déclare se rattacher à la Grèce en peplos des archéologues, des hommes de goût et des poètes d’autrefois. Devant son « onde jeune et limpide » je songe à la beauté grecque telle que la concevait Winckelmann, celle qui « comme l’eau pure » n’avait pas de goût. Cette suite perpétuelle des imitateurs d’Homère, M. Maurras l’imagine dans l’atmosphère de l’Apothéose d’Ingres. Il la somme comme un groupe, comme un chœur bien plus que comme un mouvement et une série. Il la raréfie comme un éther, la cristallise comme une épure, la ramasse toute entière en ce qui ne pèse que comme une fleur à la main. Pour ce monarchiste platonicien et scolastique l’excellent est un, l’excellent c’est l’un.

On retrouvera dans des débats de ce genre la vieille opposition de deux familles spirituelles. Des esprits sont portés à réaliser des ensembles stables, à subordonner toute dynamique à une statique ; d’autres sont inclinés à se mouvoir sur des séries, à éprouver de l’intérieur une durée, à voir dans toute statique la coupe provisoire et conventionnelle d’une dynamique. Comte fournirait un bon type des premiers, Montaigne des seconds. Toute la pensée de M. Maurras est construite sur le premier modèle et tout ce qui appartient à l’autre type est étiqueté par lui sous des termes ingénieusement variés et fréquemment injurieux. M. Bergson ayant exprimé et poussé à son intensité la plus forte le second mode de penser, M. Maurras a coutume de ne point prononcer son nom sans l’accompagner d’épithètes, qui ne sauraient atteindre un philosophe, mais qui scandalisent parfois des amis de M. Bergson et des amis de M. Maurras, et peut-être davantage ceux-ci. De petits esprits les expliquent par une mauvaise humeur à l’égard d’une autre influence. Elles dérivent simplement de l’heureuse incompréhension d’une pensée opposée. Je prononçais tout à l’heure au sujet de M. Maurras le nom d’un grand peintre, grand méridional et grand classique. Les propos de M. Maurras à l’égard d’un rival rappellent à la fois par leur épaisseur, par leur origine et par leur destinataire ceux d’Ingres à l’égard de Delacroix. Le génie d’Ingres, fait de la plus magnifique hyperbole classique, ne pouvait comprendre ni tolérer celui de Delacroix, et la gloire de celui-ci lui paraissait un scandale. Le romantique, d’intelligence plus large et de manières plus courtoises que le classique, ne parlait au contraire d’Ingres qu’avec un respect sincère et une politesse élégante. Aujourd’hui le temps a fait son œuvre, la réflexion critique a accompli son travail, et celui qui mépriserait les fresques de Saint-Sulpice serait taxé de la même barbarie que celui qui méconnaîtrait la Source.

V
UN NATIONALISME ATHÉNIEN

Ce que M. Maurras a demandé à l’Acropole ce n’est pas une statue pour décorer sa maison, c’est une pierre pour bâtir son église. « Les théories philosophiques et esthétiques d’Anthinea forment le fondement même de ma politique[22]. » Dans l’ordre logique. Mais sans doute dans l’ordre du temps ces théories sont-elles survenues pour confirmer et décorer une attitude politique déjà imposée par des influences plus proches et une raison plus nue. « Mon ami Maurice Barrès s’est publiquement étonné que j’eusse rapporté d’Athènes une haine aussi vive de la démocratie. Si la France moderne ne m’avait pas persuadé de ce sentiment, je l’aurais reçu de l’Athènes antique [23]. » Évidemment M. Maurras envoyé à Athènes par le directeur de la Gazette de France qui, nous dit la dédicace d’Anthinea, « vit aller et revenir le visage d’un homme heureux », a rapporté en cette matière l’essentiel de ce qu’il avait emporté, et le bon M. Janicot vit aussi aller et revenir la pensée d’un royaliste. Ç’aurait été mettre beaucoup de fantaisie en ses opinions politiques que de les laisser modeler ou modifier par des formes de rocher, des présences de temples, des dieux de musée, et de revenir à son journal comme, après son voyage de Rome, le moine Luther à son couvent. On ne doit pas partager l’étonnement de M. Barrès. Il y a plusieurs raisons pour que l’on puisse aimer M. Maurras, et les principales sont des raisons françaises. Mais d’autres sont raisons à figure singulièrement athénienne. Comparant dans la petite ville corse, française et grecque de Cargèse le curé de rite latin et le pappa de rite grec, M. Maurras estime que « les prêtres de notre rite font une assez triste figure, avec leur joue rasée, la douillette étriquée, la chasuble façon tailleur. Ne les comparons pas au majestueux héritier du manteau et de la barbe philosophique[24]. » Est-ce de cela, est-ce d’autre chose, que certains prêtres de notre rite, si j’en crois l’Action Française et la Religion Catholique, lui ont gardé ce que la mule du pape d’Avignon garda dix ans à Tistet Védène ? Je ne sais trop. Mais j’ai toujours considéré en M. Maurras un authentique héritier des attributs philosophiques qui parurent d’abord aux jardins d’Athènes et que Julien, ce Maurras antique, transporta dans Lutèce et sur le trône impérial. Son éristique, et ce que l’on appelle sa sophistique, et cette passion forte, lumineuse, ardente d’argumenter, de harceler, de railler et de convaincre me rappellent le mode de penser et de vivre qui s’établit avec Socrate et se maintint si longtemps, comme le goût du terroir dans les écoles philosophiques d’Athènes. L’idée fixe de sa réforme politique ressemble à l’idée fixe de la réforme socratique, et l’Enquête sur la Monarchie est une excellente forme rajeunie de dialogue platonicien. Il n’avait pas besoin d’avoir fait le voyage d’Athènes pour que certains pussent se figurer raisonnablement l’y avoir rencontré. Si un Athénien endormi au IVe siècle se réveillait aujourd’hui, il ne lui faudrait pas un quart d’heure pour être mis au courant des disputes agitées par M. Maurras et pour y prendre part, sur les principes s’entend.

Nous avons là des espèces d’un fait général : l’attitude de l’esprit critique dans une démocratie, devant la démocratie. Laissez de côté les différences profondes entre une cité antique et un État moderne, entre un royaliste français appuyé sur une tradition ancienne et un Athénien qui doit créer lui-même ses raisons de douter, ses méthodes de penser et ses moyens de construire. Ne gardez que trois analogies : celle du fait démocratique dans ses traits élémentaires, — celle d’intelligences, grecque ou provençale, qui suivent des pentes analogues, — celle des milieux, Athènes et Paris, échange rapide, sur un espace restreint, des pensées ici par les conversations publiques et là par les dialogues quotidiens qu’implique la profession du journaliste. Et, comme il est naturel, M. Maurras se plaint que le cercle d’action soit, aujourd’hui et ici, beaucoup moins étendu et moins efficace qu’il ne l’était dans la cité grecque : « Les données du problème se sont simplifiées au point de se réduire au conflit de l’organisation et de l’anarchie, des civilisés et des barbares, du bien et du mal. Tout le monde en serait d’accord si nous vivions dans une des petites bourgades d’Attique ou d’Ionie que l’histoire décore du nom de cités et d’États : on se serait déjà rassemblé sur la place et Philippe de France serait unanimement rappelé pour nous sauver du Philippe macédonien. (Est-ce bien sûr ? Il y aurait eu, à Athènes comme chez nous, de beaux discours pour et de beaux discours contre.) Mais la France est si grande ! Les Français si nombreux ! Et leurs intérêts si divers ! L’ensemble leur échappe et doit leur échapper… Cet immense public ne peut se rendre à des lumières qui ne lui arrivent pas[25]. » Ajoutons, bien entendu, que cette grandeur de la France, ce nombre des Français et cette diversité des intérêts rendent non seulement la propagande, mais surtout le problème lui-même infiniment plus complexe qu’il ne l’était dans ces bourgades.

Les Athéniens n’avaient pas de maison royale et n’avaient plus d’aristocratie véritable, seuls moyens, estime M. Maurras, qui leur eussent, au temps de Démosthène, permis de prévoir et de prévenir les coups du Philippe Macédonien au lieu de les attendre pour chercher à les parer. M. Maurras a écrit, en 1902, vers le moment où parut Anthinea, un curieux article sur Un Nationaliste Athénien qui est Démosthène. La courbe d’histoire athénienne que je voulais rappeler au sujet de M. Maurras va de Socrate à Démosthène. Mais, laissant l’ordre des temps, je retiens d’abord cet article, (reproduit dans Quand les Français ne s’aimaient pas), qui me fournit, au seuil de cette étude, un belvédère commode.

Il paraphrase et commente un autre article, très plein et très vif, de M. Maurice Croiset, paru dans Minerva. Et comme M. Maurice Croiset semble y faire sous le nom de Démosthène le portrait de M. Maurras et comme il énonce en termes transparents un compendium de ses idées (ou plutôt comme les extraits de M. Maurras en retiennent ce compendium), on peut dire que M. Maurras n’a fait que reprendre un bien qu’il lui était si honorable de céder.

La discussion de M. Croiset porte sur le côté politique de ce beau problème que nous avons entrevu tout à l’heure, le débat entre l’atticisme strict et l'hellénisme large. Opposant la politique nationaliste de Démosthène au philippisme panhellénique d'Isocrate, il écrit : « La conception hellénique était chez les Grecs du Ve et du VIe siècle trop faible, trop intermittente, trop flottante et trop détendue en quelque sorte, pour produire régulièrement tous les effets du vrai patriotisme. Il eût été par suite extrêmement fâcheux que l’idée de la petite patrie se fondit trop vite dans celle de la grande sous l’influence d’un mouvement intellectuel d’origine restreinte. Une grande force morale eût été détruite sans être remplacée par une autre. » Et M. Maurras ajoute : « C'est ce qui se produisit malheureusement. Le panhellénisme était un thème de rhétorique, l’intérêt athénien une réalité : Isocrate et ses amis lâchaient la proie pour une ombre[26]. »

Ne discutons pas trop ici. Évidemment le panhellénisme tut un thème de rhétorique avant de devenir une réalité. Mais il devint cette réalité, qui achemine le génie d'Athènes à la consolidation romaine. Qu’Athènes y ait perdu ou même y ait péri, c'est l’une

Des faiblesses auxquelles nous devons la clarté.
La controverse qui peut s’installer ici sur Démosthène et Isocrate, sur le nationalisme et le philippisme à Athènes, elle se retrouve pareille au grand tournant de l’histoire romaine, lors de la lutte des républicains contre César et ses héritiers. Mommsen, dans sa forte histoire, si résolument césarienne, a écrit des pages pleines de verve sur les courtes vues de Caton et de Pompée, et sur l’heureuse nécessité qui menait Rome et l’humanité avec elle dans la voie impériale. À quoi Boissier, dans notre vieux Cicéron et ses amis, fait des objections pleines de sens, et du même ordre que celles de M. Maurice Croiset et de M. Maurras. Il est pour Pompée comme ils sont pour Démosthène… En Allemagne la thèse de Mommsen devint classique, et le césarisme s’incorpora à la dogmatique pangermaniste. De là même encre, les derniers, volumineux et érudits travaux germaniques sur Isocrate font de son panhellénisme décoratif et de son philippisme des analyses qui révèlent ou tout au moins cherchent en lui le grand homme d’État de son temps. Et Droysen… Car tout, grand état militaire ou autoritaire, Macédoine ou Empire romain, représenta pour l’Allemagne prussienne un prédécesseur ou un précédent.

C’est donc d’elles-mêmes que ces figures de la vie politique ancienne figurent, pour un esprit complaisant et aigu, de la politique actuelle. L’article de M. Maurice Croiset, commenté par M. Maurras, les noms de Démosthène et d’Isocrate qui y sont mêlés et leur caractère qui y est discuté, fournissent pareillement une heureuse occasion de rappeler que dans la mesure où l’idée du Roi, centre de la pensée de M. Maurras, est un produit de la réflexion et une construction de la raison, nous la retrouvons, analogue par ses traits généraux à ce qu’elle est chez lui, dans la république d’Athènes, au siècle et comme l’œuvre de l’esprit philosophique. Dans l’Athènes du Ve et du IVe siècle, il n’existe pas de dynastie nationale, ni même l’amorce d’un fondement sur lequel une imagination quelconque puisse asseoir l’idée d’une monarchie athénienne possible. L’esprit n’en est que plus libre pour construire l’idée du Roi, et cela de deux sources qui rappellent bien celles où s’alimente la pensée de M. Maurras.

C’est d’abord l’idée socratique que la politique constitue un métier, qu’elle doit être, comme les autres, exercée par l’homme compétent. Le Socrate des Mémorables figure souvent ce mélange de Sarcey, de Sancho Pança et de la Palisse dont M. Maurras se fait gloire de susciter parfois l’image. Evidemment Socrate n’est pas royaliste : il ne lui aurait manqué que cela ! Il veut la bonne République, comme M. Piou, et il achève sa vie ainsi que cet homme politique en des désillusions. Mais, par l’analyse de cette idée de compétence, les socratiques arrivent à l’idée d’hérédité, à l’idée du roi. Le Xénophon de la Cyropédie, le Platon du Politique et des Lois, en font preuve.

C’est ensuite la réflexion sur les causes de la supériorité dont témoignent dans leur lutte contre Athènes les états étrangers, l’exemple de Sparte, de la Perse, de la Macédoine. Les orateurs, les professeurs, les publicistes athéniens prononcent, écrivent par fragments, pendant soixante ans, leur Kiel et Tanger. Dans la politique de Sparte ils admirent la continuité de vues, analogue à celle du cabinet de Saint-James, continuité assurée par l’oligarchie des éphores et l’artifice constitutionnel de la monarchie divisée, équilibre savant qui permet à Sparte de neutraliser chez ses rois un Pausanias du même fonds dont elle utilise un Agesilas. — Les rois de Perse, bien qu’ils représentent pour un Grec l’ennemi héréditaire, le Barbare vaincu sur les champs de bataille, un candidat à la qualité de Grec comme l’Allemand est pour M. Maurras un « candidat à la qualité de Français », et bien que leur nullité personnelle, après Darius, ne soit un mystère pour aucun Grec intelligent, les rois de Perse sont respectés et redoutés comme les chefs d’une diplomatie artificieuse et savante, qui sait réparer par la ruse patiente et par la force de l’institution monarchique les désastres subis à la guerre : de sorte que les destinées des républiques grecques finissent par se régler à Suse, et que, peu après la retraite des Dix Mille et l’expédition d’Agésilas, le traité d’Antalcidas, établissant la paix du Grand Roi, apporte à la Perse, un triomphe analogue à celui de l’Autriche de 1815. — Enfin les discours de Démosthène nous montrent à l’état nu, dans la lutte contre la Macédoine, le contraste entre la faiblesse, la discontinuité démocratiques et la décision, la concentration, la persévérance d’un roi.

Mais il est piquant que bien mieux que dans Démosthène nous retrouvions l’essence rationnelle des idées de M. Maurras dans Isocrate lui-même. Et s’il est exact que, comme je le crois, Isocrate ne conçut jamais une idée personnelle, ne fut que l’écho sonore et le rhéteur périodique des opinions qui passaient devant la porte de son école, si ces idées étaient déjà de son temps des lieux communs de rhétorique, la rencontre n’en devient que plus intéressante. Lisez les quatre paragraphes V à VIII du discours qu’il place dans la bouche de Nicoclès, vous y verrez tous les arguments essentiels de l’Enquête sur la Monarchie.

1° Le principe des monarchies est de juger et de placer les hommes selon leur valeur (Le Culte de l’Incompétence…)

2° Les magistrats temporaires n’ont pas le temps d’acquérir de l’expérience alors que ce temps peut au contraire tenir lieu, au monarque, même de talent naturel (Kiel et Tanger.)

3° Les magistrats temporaires se reposent du soin des affaires les uns sur les autres (… Et l’horreur des responsabilités.)

4° Ils s’envient les uns les autres, alors que le roi n’a personne à envier, ils sont absorbés par des discussions particulières alors quelle roi n’a qu’à penser au bien général (Moi, moi…)

5° Ils sont intéressés à ce que leurs prédécesseurs et leurs successeurs gouvernent mal, afin d’acquérir plus de prestige ; au contraire le roi, gardant le pouvoir toute sa vie, n’est pas exposé à ce sentiment (« Un conseil d’anciens ministres des affaires étrangères ! Vous n’y pensez pas ! Ils ne songeraient qu’à se jouer des tours les uns aux autres. » (Sembat.)

6° Surtout (τὸ μέγιστον (to megiston) !) les affaires publiques sont pour les monarques des affaires particulières, pour les autres des affaires étrangères (Le métier de roi.)

7° Dans une république démocratique, l’influence est aux bavards, aux parleurs ; dans une monarchie aux hommes d’affaires et de sens (L’avocat-roi.)

8° Dans la guerre l’unité du commandement donne la victoire aux États monarchiques, ou tout au moins aux armées où règne l’unité du commandement (1914-1918.)

9° L’idée monarchique est un bon sens naturel à l’esprit humain qui réalise selon elle le monde de la divinité (Non M. Maurras, monarchiste comtiste en froid avec le monothéisme. Mais l’auteur de l’Apologie pour le Syllabus réalise selon l’idée monarchique pure l’être de l’Église.)

10° Nicoclès établit que ce sont ses pères qui ont fait l’État et sauvé la patrie (Les quarante rois qui ont fait la France.)

11° Il montre que lui-même est digne de régner (Philippe VIII sera un roi dans le genre de Henri IV.)

Ces raisons, qui contiennent toute la topique du monarchisme, comportent avec des arguments déjà anciens (qu’on se reporte au discours de Gobryas dans Hérodote !), des éléments empruntés à l’expérience politique d’alors, mais témoignent avant tout, théorie élégante et solide, du génie architectonique et idéologique d’Athènes. Dans la mesure où cette théorie pouvait se respirer avec l’atmosphère athénienne, on peut lui reconnaître autour de l’Acropole sinon trois origines, au moins trois affinités.

D’abord l’esprit critique, si vif à Athènes, Athènes fut le pays de la démocratie, mais aussi celui où l’on ridiculisa le bonhomme Demos. Socrate fut condamné comme adversaire des démocrates, comme tournant en dérision la constitution démocratique, et en somme toutes les coutumes sur lesquelles reposait la forme de l’État athénien ; mais avant de boire la cigüe à soixante-dix ans, il avait été laissé pendant quarante ans parfaitement libre en ses propos. Cette fois il fut accusé par un père de famille de corrompre la jeunesse, entendez de lui inspirer, comme la lecture du « sophiste » Maurras (bon pour la Haute-Cour) l’a fait à des fils de parlementaires, le mépris de la constitution démocratique. Et précisément il semble que la démocratie ait été plutôt, à Athènes, l’opinion des vieillards, des hommes mûrs et modérés, et l’oligocratie une doctrine des jeunes gens. La démocratie se confond tellement avec tout le passé d’Athènes qu’elle a toute la force d’une opinion conservatrice. (Et Tocqueville a montré que la démocratie est au fond parfaitement conservatrice. Gouvernement d’exploitation, non de construction, dit à son tour M. Maurras). Le fils de Philocleon (ami du démagogue) est dans les Guêpes un Bdelycleon (l’ennemi de Cleon). Il y eut à Athènes tout un mouvement critique où nous retrouvons non seulement ce que M. Maurras a de plus fort, mais ce que Tocqueville a de plus fin. Ainsi Platon montrant dans le Politique que ce qui caractérise la démocratie c’est la faiblesse ; « elle n’est capable ni d’un grand bien ni d’un grand mal, parce que les pouvoirs y sont divisés par parcelles entre beaucoup », — et concluant que dès lors la démocratie anarchique est le meilleur des mauvais gouvernements, la démocratie réglée le pire des bons gouvernements.

Ensuite, la disposition de l’esprit athénien à réaliser des idées générales. La notion du roi idéal n’a aucune racine politique dans l’Athènes démocratique. Les sophistes et les rhéteurs d’Athènes, et le Xénophon de la Cyropédie, et l’Isocrate des discours, vont chercher à l’étranger leur type monarchique, de même qu’au XVIIIe siècle les philosophes du despotisme éclairé, qui ne trouvent pas chez eux leur sage législateur, le saluent en Frédéric II, en Joseph II, en Catherine II. La comparaison de Voltaire chez Frédéric et de Platon chez Denys a été faite souvent. Mais en même temps la notion humaine du roi se forme chez Platon par un procès analogue à la notion dialectique du général et à la notion ontologique de l’Idée. Ajoutons-y enfin l’instinct plastique, les souvenirs de l’épopée et du théâtre. Depuis les rois homériques jusqu’au Darius d’Eschyle, à l’Œdipe de Sophocle, au Thésée d’Euripide, la poésie dramatique athénienne a réalisé des types de rois aussi beaux que ceux de Corneille et de Racine.

Enfin, peut-être fallait-il, pour que cette notion politique idéale pût éclore, qu’elle se détachât non sur une réalité à laquelle elle se fût trouvée mêlée, mais sur une absence, sur un vide, pareil au fond bleu des métopes du Parthenon, d’où elle fût repoussée presque violemment et saillît dans sa pureté logique. M. Maurras, en la « Méditation » qui termine le beau morceau d’Anthinea : la Naissance de la Raison, indique lui-même une origine analogue au culte athénien de Pallas : « Qu’un tel peuple, le plus sensible, le plus léger, le plus inquiet, le plus vivant, le plus misérable de tous les peuples, ait été précisément celui qui vit naître Pallas et opéra l’antique découverte de la Raison, cela est naturel, mais n’en est pas moins admirable. On comprend comme, à force d’éprouver toute vie et toute passion, les Athéniens ont dû en chercher la mesure autre part que dans la vie et dans la passion. Le sentiment agitait toute leur conduite, et c’est la raison qu’ils mirent sur leur autel[27]. » Mais qu’était-ce que cette vie et cette passion, dans leur forme la plus pure et la plus capricieuse, sinon l’état de l’« homme démocratique » que décrit la République ? Et de cet « homme démocratique » n’était-il pas naturel que jaillît, sur un plan analogue à celui qu’idéalisent au centre d’Athènes ces lignes de M. Maurras, une raison royale ? Athènes, fondée par le « synœkisme » de son roi, Thésée, qui en rassemblant des bourgades réalise en miniature sur le sol attique l’œuvre française des Capétiens rassembleurs de terre, retrouve, à son déclin, dans l’ordre de l’intelligence devenu malgré elle de plus en plus sa raison d’être, avec les philosophes socratiques tels que Platon, les rhéteurs socratiques tels que Xénophon et qu’Isocrate, la monarchie comme une essence, comme un discours, comme une réalité spirituelle aussi claire et aussi générale que le Thésée qui au fronton du Parthenon s’éveille devant le soleil levant.

Et peut-être en est-il de même de toute idée royale, de tout tempérament royal : « Le caractère des Français, disait la Bruyère, veut du sérieux dans le souverain. » Le Français cherche dans le souverain ce qui lui manque, dans la mesure même où cela lui manque. Ce qui est vrai d un État peut bien l’être de l’homme. M. Maurras démentira-t-il bien fort celui qui hasarderait que si un peu d’anarchie éloigne du roi, beaucoup d’anarchie, formant par sa masse un air irrespirable, y ramène ? En des souvenirs qu’il a livrés en lambeaux avares (j’espère que ce n’est que partie remise : il nous doit des Mémoires), M. Maurras assure que l’anarchisme de son enfance remontait jusqu’à nier la géométrie : on n’y va jamais de main-morte dans le Midi. « Notre génération donnait certainement le fruit parfait de tout ce que devait produire l’anarchie du XIXe siècle, et nos jeunes gens du XXe se feraient difficilement une idée de son état d’insurrection, de dénégation capitale. Un mot abrègera : il s’agissait pour nous de dire non à tout. Il s’agissait de contester toutes les évidences et d’opposer à celles qui s’imposaient (y compris les mathématiques) la rebellion de la fantaisie, au besoin, de la paresse et de l’ignorance… Un à quoi bon ? réglait le compte universel des personnes, des choses et des idées[28]. » Il appartint à Mgr Penon — qui a bien mérité pour cela l’évêché de Moulins — de mettre un frein à ce petit sauvage. M. Maurras fut peut-être transporté en un seul mouvement, comme il est naturel et nécessaire (la psychologie de Saint-Paul est éternelle) de l’anarchie intégrale à la monarchie intégrale. — Après l’aventure de Port-Tarascon, on ne disait plus, à Tarascon : « Hier on était au moins trente mille aux Arènes » mais « Hier si l’on était une douzaine aux Arènes, c’était tout le bout du monde. » Et Daudet termine : « De l’exagération tout de même… »

Revenons à Athènes (parler de M. Maurras était-ce donc vraiment en sortir ?) La démocratie athénienne portait à sa cime exactement ce que le gibelin Dante place dans le fond atroce de son enfer, deux tyrannicides : la fête d’Harmodius et d’Aristogiton était la fête politique de la cité, son 14 juillet. L’un et l’autre idéalisaient le caractère tumultueux d’une démocratie. Et une démocratie se manifeste en effet sous une figure double, celle d’un désordre qu’elle implique, celle d’un ordre qu’elle fait désirer. La monarchie n’échappe pas à la loi inverse, c’est-à-dire pareille. La République était belle sous l’Empire par les mêmes traits qui — joints au génie de M. Maurras — font la monarchie si belle sous la République. Il a fallu la monarchie des Empereurs pour que les Pompée, les Caton, les Brutus et les Cassius fissent, idéalisés eux aussi, une si longue fortune. Créées par un dieu artiste, les choses ne sont pas simples, mais la souplesse et la subtilité de leurs tours et de leurs retours font plus vivantes sans qu’elles soient moins intelligibles les destinées qu’elles décrivent.

L’étude de M. Maurice Croiset sur un Nationaliste Athénien, écrite au moment de l’affaire Dreyfus, appartient à ce genre de la politique rétrospective, du ϰτῆμα ἐς ἀεί (ktêma es aei) par lequel les professeurs d’histoire aiment à prendre contact avec les réalités contemporaines. (C’est de même encre que M. Alfred Croiset écrivit, mais dans la direction opposée, les Démocraties Antiques. Effet de la politique de M. Maurras sur une famille d’universitaires et d’hellénistes jusqu’alors unie ! Hermès symbolique des frères français pendant l’Affaire !) Grec, Romain et Français, nationaliste intégral pourvu de trois belles patries comme les heureux citoyens cargésiens, M. Maurras tire de même source ses trois nationalismes. On pourrait les grouper en une chaîne continue dont en effet Isocrate représenterait la tête. Pour le comprendre, ne descendons pas d’Isocrate, mais remontons à Isocrate.

Dans une visite au Musée d’Athènes, un buste, dit M. Maurras, « manqua de me faire sourire. Il représentait un pauvre homme d’empereur, le vieil Hadrien, épanoui dans son atticisme d’école. Je le jugeai fort à sa place, et le saluai en rêvant. Hélas ! tout compte fait, le monde romain s’acquitta mal auprès de la Grèce. À quoi pensaient-ils donc ces administrateurs modèles, qui ne sauvèrent pas leur éducatrice des pièges que lui tendait son intelligence et son ouverture d’esprit ? Ce furent de mauvais tuteurs. Non seulement ils ne surent point la guérir des lèpres sémites, mais tout le mal qu’Alexandrie avait pu faire au monde grec, Rome, on peut le dire, le fit. Il est vrai que Rome, à son tour, périt du même mal, en entraînant son lot d’hellénisme et d’humanité[29] »

Des catholiques ennemis de M. Maurras ont trouvé qu’il reprochait aux empereurs de n’avoir pas assez persécuté les chrétiens ; M. Maurras s’en est défendu, il est permis de croire qu’en parlant de « lèpres sémites » il n’a pas pensé expressément au christianisme. Mais enfin ce dont il accuse Athènes et Rome c’est de n’avoir pas défendu leur nationalité plus jalousement que ne l’a fait contre des ennemis analogues la France républicaine. Les Césars ont été en cette matière les disciples d’Isocrate, du rhéteur qui appelait Grecs ceux qui participaient à la même culture plutôt que ceux qui appartenaient à une même origine, — tout ce que Rome redit en plus belles phrases encore dans le discours de Cerialis. Et après tout, en cherchant bien, ne retrouverions-nous pas dans la cité antique, la minant ou l’élargissant, les quatre États confédérés que dénonce M. Maurras, — juif, protestant, maçon, métèque ? — Le juif, ou plus généralement le Sémite, a commencé ses infiltrations en Grèce de bonne heure puisque bien avant Alexandrie et saint Paul il lui a apporté des dieux, et d’abord Vénus Astarté ; même, d’après Strabon et les arguments irréfutables de M. Victor Bérard, l’Odyssée divine, fille de l’onde amère, fait ruisseler encore en tordant ses cheveux des fragments reconnaissables des vieux périples phéniciens. La haine et les échanges entre Grecs et Sémites entretinrent dans tout le monde antique la vie même de la Méditerranée, et, bien qu’Alexandre, destructeur de Tyr, n’ait conquis le monde que pour qu’on en parlât à Athènes, le foyer intellectuel d’Alexandrie, en supplantant Athènes, installa les tentes de Sem sur une Grèce desséchée, cataloguée, classée, utilisée et conquise. — La place occupée par les protestants dans le monde moderne fut tenue à peu près dans la cité antique par les philosophes, par cette souveraineté de l’examen qui prit naissance à Athènes, qui correspondit d’abord, avec Socrate, à une idée plus exacte et plus intérieure de la religion, mais qui, ainsi que l’avaient parfaitement discerné les accusateurs de 399, engendrait plus sûrement encore la dissolution de l’état politique et religieux et cette souveraineté de l’individu, dogme commun de toutes les sectes cynique, épicurienne, stoïcienne et académicienne au IIIe siècle. Quand la philosophie maîtresse du monde réalisa avec l’avènement de Marc-Aurèle le rêve de Platon, le résultat ne fut pas sans analogie avec l’intronisation de l’esprit de la Réforme au XVIIIe siècle. — La maçonnerie étant une société secrète, pour reconnaître à Athènes l’état-maçon, il faut en regarder l’histoire moins au soleil des généralités qu’à la loupe analyste des textes. Or on expliquerait avec vraisemblance l’histoire intérieure d’Athènes au IVe siècle par l’influence, l’action, les luttes acharnées des sociétés secrètes, des « hétairies » que signalent Thucydide et Xénophon. Elles sont à l’origine des gouvernements des Trente et des Quatre-Cents, elles nationalisent, laconisent ou philippisent, — et les procès de la mutilation des Hermès et de la parodie des Mystères, principal rayon qui nous permette de les reconnaître, nous les montrent solidarisées par des cérémonies bizarres analogues à celles que pratiquent dans la lumière du troisième appartement les Enfants de la Veuve. — Quant aux Métèques, ce n’est évidemment pas moi qui transporterais du moderne dans l’antique, c’est M. Maurras qui introduit le grec dans le contemporain. Les métèques sont une chose d’Athènes : tantôt un avantage et tantôt un danger pour Athènes, en tout cas une pépinière de citoyens nouveaux. Tout ce qui répand Athènes à l’extérieur, tout ce qui la tire de la plaine vers la Paralie et du terrestre vers le maritime, tout ce qui la fait être moins une cité passe par les métèques. Les vieux Athéniens se plaignent (voir la Constitution attribuée à Xénophon) non seulement de leur trop grande place, mais de la place envahissante des esclaves eux-mêmes.

Le nationalisme de M. Maurras s’installe ainsi dans la conception la plus inflexiblement étroite de la cité antique pour la défendre contre ce qui la dissout et la répand au dehors. Ce n’est pas un simple nationalisme français, c’est un nationalisme général qui s’étend à toutes les patries de son intelligence. Très bien ; mais enfin ses trois nationalismes athénien, romain et français se contredisent quelque peu. Parce qu’Athènes et Rome n’ont pas été des cités et des civilisations de la « porte étroite », elles se sont incorporé le monde barbare, elles ont permis une France. À quelqu’un qui lui demandait aigrement ce qu’il serait sans la Révolution, un plébéien ami de M. Maurras répondit sans sourciller : « Fermier général ! » Sans la voie large où s’engagèrent Athènes et Rome, sans la ϰοινή (koinê) de la civilisation grecque, ou si vous voulez gréco-sémite (contamination qui remonte, nous l’avons vu, à l’Odyssée), sans ces Gaulois que leur vainqueur « le divin Jules » fit entrer dans son Sénat et dans ses armées, un Martegal qui ne serait pas devenu Français ne serait devenu non plus ni archonte éponyme, ni consul — pas même de Cassis. M. Maurras se déclare Romain « parce que Rome, dès le consul Marius et le divin Jules jusqu’à Théodose mourant, ébaucha la première configuration de sa France[30]. » Français donc parce que Romain, et Romain parce que Français, mais non Romain parce que Romain. Ce que M. Maurras ne peut nier de la civilisation matérielle de Rome, il le nie de la civilisation intellectuelle d’Athènes. Toutes deux pourtant n’en font qu’une. Toutes deux ont civilisé en élargissant leurs murailles. Et après tout nous trouvons ici le cas que nous présentent à l’état nu la dualité primitive des tribus endogamiques et exogamiques. Les premières, celles aux mariages intérieurs, ont végété, n’ont pas duré, parce que les unions consanguines les ont abâtardies et parce qu’elles présentaient aux autres des proies faciles. Les secondes, qui enlevaient les femmes de leurs voisines, qui mêlaient leur sang à celui des autres tribus, ont lutté, ont prospéré plus ou moins — ont essaimé — ont vécu. L’endogamisme est à la limite du nationalisme, — et il y a un exogamisme propre à une civilisation maritime et que nous déploient par exemple les histoires de marins depuis l’Odyssée jusqu’au Mariage de Loti, qui est à la limite du cosmopolitisme. Je sais bien d’abord qu’un État fort et sain constitue une moyenne entre ces deux extrêmes et ensuite que M. Maurras ne confond pas porte ouverte et assimilation prudente et réglée, qu’il juge de toute différente façon les mariages des rois de France, la carrière des Mazarin et des Broglie, — et les mariages juifs de la noblesse française, la carrière de M. Joseph Reinach, de M. Maurice Paléologue et de Gabriel Monod. La vérité est sans doute que nos nations sont des réalités très complexes, et que le nationalisme, hors de principes simples comme la théorie de la monarchie, est lui-même quelque chose de plus complexe encore, où les affinités et les répulsions instinctives, les amitiés ou les haines originelles et acquises tiennent la place principale.

Après ces pages sur un Nationaliste Athénien, après d autres pages sur des nationalistes et sur un nationalisme français, après cette rectitude précautionneuse, tendue, cette restriction vers un atticisme décharné et jaloux, j’ai plaisir à me réciter la grande tirade de Panurge sur ses dettes. Pantagruel, homme sérieux, voudrait le voir hors de dettes et lui offre de payer ses créanciers. Panurge remercie, mais fait la grimace… Sans dettes, que deviendrait le monde ? Ce soleil refuserait de prêter sa lumière à la terre, — tout vit de prêts, tout vit de dettes, et Panurge ébauche ici de son point de vue de débiteur impénitent le grand lyrisme du Satyre. Ainsi il serait beau de ramener une nation à elle-même et à elle seule, mais elle aussi vit de dettes, — et la belle place qu’auraient, (après le soleil, la lune et les étoiles,) Athènes, Rome et Paris dans l’énumération de Panurge !

M. Maurras, fidèle à son principe de tout considérer en fonction de l’intérêt français, ne regarde que du point de vue du nationalisme français les nationalismes étrangers, — anglais, italien ou allemand. Ses opinions historiques sur l’unité italienne par exemple seront tout opposées selon qu’il verra triplicienne ou ententiste l’Italie unifiée. Amica historia, sed magis amica Gallia. L’idée d’envisager des questions politiques allemandes en se plaçant au point de vue de l’intérêt allemand, il la repousserait bien entendu, et cela se comprend, avec horreur, M. Maurras, comme tout patriote intégral, ne saurait admettre dans sa pensée aucune coexistence de nationalismes dans l’espace, dans le simultané, où évidemment ils s’excluent. Mais la même nécessité logique n’apparaît pas aussi impérieuse sur la ligne de la durée que dans le plan de l’espace. Le langage même situe dans l’espace le compossible ; mais la durée, comme l’indique dans le Phédon l’argument des contraires, admet pour un même sujet les contraires successifs. L’esprit, qui répugne à loger dans l’espace des contraires simultanés, ne répugne donc pas à loger dans la durée des contraires successifs ; dans les sciences expérimentales on voit clairement quand ces contraires successifs sont des contradictoires et quand ils ne le sont pas : la santé et la maladie sont des contradictoires dans le cas de maladies incurables et n’en sont pas dans le cas de maladies curables. Mais l’histoire développant une série de faits uniques, il est pratiquement impossible de savoir si les contraires étaient contradictoires ou s’ils ne l’étaient pas. L’ordre de l’Ancien Régime, puis le désordre de la Révolution, puis l’ordre du Consulat, figurent bien (dans la mesure où l’idée peu scientifique, et en somme provisoire et commode, de « contraires » peut leur être appliquée,) des contraires successifs non contradictoires, puisqu’en fait ils se sont réellement succédé. Mais deux contraires, idéalement et non réellement successifs, c’est-à-dire l’un réel et et l’autre simplement possible, dans le passé, étaient-ils contradictoires ? Nous ne pouvons le savoir. La disgrâce de Richelieu en 1629 et le maintien de ce qui nous paraît évidemment l’œuvre de Richelieu, à savoir l’établissement de la monarchie absolue, peuvent être dits des contraires : il est probable, mais il n’est pas sûr qu’ils aient été contradictoires, c’est-à-dire que, Richelieu disgrâcié, la monarchie absolue ne se serait pas établie tout de même, puisqu’à défaut de la cause principale réelle il restait d’autres causes possibles, et certaines mêmes causes réelles, comme la carence de l’aristocratie et les nécessités de la défense extérieure. Mais il est des cas où le caractère contradictoire des contraires apparaît comme presque certain. Il semble bien que le procès de fusion et d’unification que fut la fin de la cité antique et l’établissement de la romanité, événement dont la France moderne est, avec beaucoup d’autres réalités morales et politiques, sortie, impliquait nécessairement que la cité antique, sous sa forme particulariste et nationaliste, ne durât pas. M. Maurras, qui voit la difficulté de concilier ici ses deux nationalismes, tranche hardiment le nœud gordien, et affirme : « Le classique, l’attique est plus universel à proportion qu’il est plus sévèrement athénien, athénien d’une époque et d’un goût mieux purgés de toute influence étrangère. Au bel instant où elle n’a été qu’elle-même, l’Attique fut le genre humain[31]. » Mais tous les éléments de ce classique, de cet attique, sont ioniens ou doriens, sont venus à Athènes d’ailleurs, y ont pris leur point de perfection, puis, ce qu’un printemps avait apporté à l’été, l’été l’a rendu à l’automne, qui l’a transmis à des saisons nouvelles. L’attique est plein d’influences étrangères, l’Acropole en est peuplée. L’art athénien de Phidias lui vient des statuaires peloponnésiens et ioniens, comme l’art romain de la Renaissance vient de Florence et d’Ombrie, et il redescend de l’Acropole vers l’Ionie, et le Peloponnèse, et la mer et l’avenir, non moins fécond que fécondé. Ce qui est vrai de l’art de la cité l’est de la cité. Ce qui s’est concentré dans Athènes se diffuse hors d’Athènes, et son rayonnement dont nous vivons nous intéresse plus que sa concentration, sa cristallisation, image idéale de laquelle nous ne savons même pas s’il était possible qu’elle vécût.

  1. L’Avenir de l’Intelligence, p. 239.
  2. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. xxi.
  3. Anthinea, p. 218.
  4. L’Action Française et la Religion Catholique, p. 67.
  5. La Politique Religieuse, p. 32.
  6. Quand les Français ne s aimaient pas, p. XXI.
  7. L’Avenir de l’Intelligence, p. 152.
  8. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 169.
  9. L’avenir de l’intelligence, p. 236.
  10. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 153.
  11. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 153.
  12. L’Avenir de l’Intelligence, p. 213.
  13. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 23
  14. L’Action Française et la Religion Catholique, p. 83.
  15. Id., p. 84.
  16. Anthineas p. 5.
  17. Anthinea, p. 44.
  18. Id., p. 56
  19. Id., p. iv
  20. Id., p. 60.
  21. Anthinea, p. v.
  22. L’Action Française et la Religion Catholique, p. 139.
  23. Anthinea, p. vi.
  24. Anthinea, p. iii.
  25. Kiel et Tanger, p. 380.
  26. Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 333.
  27. Anthinea, p. 84.
  28. L’Étang de Berre. p. 247.
  29. Anthinea, p. 61.
  30. La Politique Religieuse, p. 395.
  31. Anthinea, p. 56.