Tribulations du révérend A. Barton/3

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Traduction par A.-F. d’Albert-Durade.
Librairie Hachette et Cie (p. 41-52).


CHAPITRE III


La lune inonde de sa pâle lueur la neige gelée et les pins à barbe blanche qui entourent Camp-Villa, en jetant leur ombre bleuâtre à travers la route ; le Rév. Amos Barton et sa femme font craquer sous leurs pieds la neige friable, en s’approchant vendredi soir, vers les sept heures, de cette agréable habitation de campagne, qui n’est qu’à un demi-mille de Milby.

Au salon brille un feu dont la clarté réjouissante vacille sur la robe de soie d’une dame qui, protégée par un écran, s’appuie dans l’angle d’un sofa, et cette même clarté permet de voir que les cheveux d’un personnage assis sur le fauteuil en face, une gazette sur les genoux, deviennent décidément gris. Un petit king’s-Charles, un ruban rouge autour du cou, assis au milieu du garde-feu, s’aperçoit que cette zone est trop chaude pour lui et saute sur le sofa avec l’intention évidente de se coucher sur la robe de soie. Deux bougies sont sur la table, prêtes à être allumées dès qu’on entendra les invités.

On frappe ; les bougies sont allumées et bientôt M. et Mme Barton sont introduits : M. Barton, raide et en costume ecclésiastique, la cravate irréprochable et le crâne brillant ; Mme Barton, toute gracieuse dans sa robe noire nouvellement retournée.

« Voilà qui est charmant de votre part, dit la comtesse Czerlaska, en s’avançant à leur rencontre et embrassant Milly avec une élégance affectueuse. Je suis vraiment honteuse de l’égoïsme qui me fait demander à mes amis de venir me voir par ce temps affreux. » Puis tendant la main à Amos : « Et vous, monsieur Barton, dont les minutes sont si précieuses ! Mais je fais une bonne action en vous arrachant à votre travail ; je vous empêche de vous martyriser. »

Pendant ce temps M. Bridmain, homme un peu épais, souhaite la bienvenue avec une cordialité empesée. Il est étonnant combien peu il ressemble à sa sœur la comtesse Czerlaska, qui est vraiment très belle. Lorsqu’elle s’assit près de Mme Barton sur le sofa, les yeux de celle-ci s’arrêtèrent, faut-il l’avouer ? principalement sur la riche soie de teinte lilas rose (la comtesse portait toujours le soir des couleurs délicates), sur la pèlerine de dentelle noire et sur les barbes semblables retombant derrière sa petite tête ornée de tresses. Car Milly avait une faiblesse (c’était une jolie faiblesse de femme) : elle aimait la parure ; et souvent, tandis qu’elle travaillait comme une couturière économe, elle avait des visions chatoyantes du plaisir qu’elle éprouverait à porter elle-même de belles choses à la mode, par exemple des manches à ballon bien raides, sans lesquelles un costume féminin n’était rien à cette époque. Vous et moi, lecteur, n’est-ce pas, nous avons aussi notre faiblesse qui nous fait de temps en temps penser à des choses folles ? Peut-être nous complaisons-nous dans une admiration excessive pour de petites mains et de petits pieds, pour une taille élancée, pour de grands yeux foncés, pour des cheveux noirs et soyeux. La comtesse possédait tout cela, et de plus un nez délicatement formé, très légèrement bombé, et le teint clair d’une brune. Sa bouche, il faut l’avouer, était un peu en arrière de son menton et, pour un œil exercé, annonçait le casse-noisette pour l’âge avancé.

Mais, à la clarté du feu et des bougies, la vieillesse semblait bien éloignée ; la comtesse ne paraissait pas plus de trente ans.

Regardez ces deux femmes assises sur le même sofa ! Milly, forte, blonde, aux yeux doux et timides ; même dans l’intimité il ne lui est pas facile de parler de l’affection dont son cœur est plein. La comtesse, petite, brune et les lèvres minces, agite son petit cerveau pour trouver des mots caressants et de charmantes exagérations.

« Et comment se portent les chérubins de la maison ? » dit-elle en se baissant pour prendre Jet ; et sans attendre la réponse : « J’ai été retenue chez moi depuis dimanche par un refroidissement ; sans cela je ne serais pas restée sans vous voir. Qu’avez-vous fait de ces malheureux chanteurs, monsieur Barton ?

— Nous avons organisé un nouveau chœur qui, avec un peu d’étude, ira très bien. J’étais décidé à ce que l’ancienne bande fût renvoyée. Je leur avais donné l’ordre de ne pas chanter le psaume du mariage, comme ils l’appellent, qui jette le ridicule sur les nouveaux mariés, et ils l’ont chanté pour me braver. Je pourrais, si je le voulais, les faire comparaître devant une cour ecclésiastique pour avoir fait dans l’église opposition au pasteur.

— Et ce serait une leçon utile, dit la comtesse ; en vérité, vous êtes trop patient et trop tolérant, monsieur Barton. Pour ma part, je suis hors de moi, lorsque je vois combien vous êtes loin d’être apprécié à votre juste valeur dans ce misérable Shepperton. »

Si, comme cela est probable, M. Barton ne savait que répondre h ce compliment, ce fut un soulagement pour lui que l’annonce du dîner. Il offrit le bras à la comtesse.

Pendant que M. Bridmain conduisait Mme Barton à la salle à manger, il lui fit observer que le temps était bien rigoureux. « Certainement », répondit Milly.

M. Bridmain étudiait la conversation comme un art. Aux dames il parlait du temps, qu’il avait coutume d’envisager sous trois points de vue. D’abord, comme une question de climat en général, comparant à cet égard l’Angleterre avec les autres pays ; puis, comme question personnelle, demandant s’il affectait particulièrement la santé de son interlocutrice ; et ensuite, comme question de probabilité, discutant s’il y aurait un changement ou une continuation des conditions atmosphériques actuelles. Avec les messieurs il parlait politique, et chaque jour il lisait deux feuilles publiques pour se préparer. M. Barton le croyait un homme fort au courant de la politique, mais de peu d’activité personnelle.

« Vous comptez donc toujours avoir vos réunions ecclésiastiques chez M. Ely ? dit la comtesse entre deux cuillerées de potage.

— Oui, dit M. Barton ; Milby est un point central, et il y a beaucoup d’avantages à n’avoir qu’un lieu de réunion.

— Bon, continua la comtesse ; chacun paraît vouloir accorder la préférence à M. Ely. Pour moi, je ne puis l’admirer. Sa prédication est trop froide pour moi. Elle n’a point de ferveur, point d’onction. Je le dis souvent à mon frère : c’est un grand avantage pour moi que Shepperton ne soit pas trop loin, afin que nous puissions y aller ; n’est-ce pas, Edmond ?

— Oui, répondit M. Bridmain ; nous avons un si mauvais banc à Milby ; il est justement exposé à un courant d’air qui vient de la porte. La première fois que j’y suis allé, j’en suis revenu avec le cou tout raide.

— Ah ! c’est le froid qui part de la chaire qui m’affecte ; ce n’est pas celui du banc. Ce matin, en écrivant à mon amie lady Porter, je lui disais mon opinion. Elle et moi, nous pensons de même sur ces sujets. Elle désire vivement que, lorsque sir William aura l’occasion de disposer de la cure de Dippley, il puisse y placer un homme habile et d’un véritable zèle. Je lui ai parlé de certain de mes amis qui, je crois, serait bien son fait. C’est une si jolie cure, Milly, que vraiment je voudrais vous en voir la maîtresse. »

Milly sourit en rougissant un peu. Le Rév. Amos, lui, devint très rouge, et fit entendre un petit rire d’embarras. Il pouvait difficilement contenir ses muscles dans les limites du sourire.

En ce moment, John, le domestique, s’approcha de Mme Barton avec une saucière et aussi avec une légère odeur d’écurie, qu’il conservait généralement pendant son service à l’intérieur. John était nerveux, et, la comtesse lui ayant adressé la parole dans ce moment inopportun, la saucière glissa de ses mains, et son contenu se répandit sur la robe nouvellement retournée de Mme Barton.

« Quelle horreur ! Dites à Alice de venir tout de suite essuyer la robe de Madame », dit la comtesse au domestique ahuri, en faisant grande attention d’écarter sa robe lilas du plancher inondé de sauce. Mais M. Bridmain, qui s’intéressait aux soieries, s’élança et appliqua sa serviette sur la robe de Mme Barton.

Milly éprouvait quelque inquiétude, mais ne montra point de mauvaise humeur, et chercha à prendre la chose légèrement, par égard pour le valet tout autant que pour ses hôtes. La comtesse, reconnaissante de ce que sa propre parure avait échappé au danger, poussa de sympathiques interjections.

« Chère sainte que vous êtes, dit-elle lorsque Milly fit remarquer en riant que, sa robe n’étant pas très brillante, la tache ne s’y verrait pas beaucoup, vous ne tenez pas à la toilette, je le sais. Pareil accident m’arriva un jour chez la princesse Wengstein, sur un satin rose. J’étais au désespoir. Mais vous êtes si indifférente à ces choses-là, et vous avez raison, car c’est vous qui embellissez la parure, et non la parure qui vous embellit. »

Alice, sémillante femme de chambre, beaucoup mieux mise que Mme Barton, parut enfin pour suppléer l’obligeant M. Bridmain ; après des frottements réitérés, l’ordre fut rétabli, et le dîner continua.

Quand John raconta cet événement à la cuisine, il ajouta : « Mme Barton est une bien aimable femme ; j’aurais préféré avoir versé la sauce sur la belle robe de la comtesse ; mais quel tapage elle aurait fait, une fois les invités partis !

— Vous auriez bien mieux fait de ne pas la verser du tout, répondit la sympathique cuisinière, à qui John ne faisait point la cour. Comment voulez-vous qu’on vous fournisse assez de sauce si vous l’employez à inonder les robes ? »

John répliqua humblement : « Vous devriez humecter le dessous de la saucière, pour l’empêcher de glisser.

— Humectez votre cervelle », riposta la cuisinière, qui probablement regardait cette réponse comme une impertinence et dont la réplique eut le don de réduire John au silence.

Plus tard, dans la soirée, tandis que John enlevait du salon le service à thé et brossait les miettes de pain de la table, tout en sifflant comme il en avait l’habitude pour s’encourager à brosser le cheval de M. Bridmain, le Rév. Amos Barton tira de sa poche une mince brochure à couverture verte, et dit en la présentant à la comtesse :

« Vous avez été satisfaite, je crois, de mon sermon du jour de Noël. Il a été imprimé dans le journal la Chaire, et j’ai pensé qu’un exemplaire vous serait agréable.

— Oh ! certainement. Je serai très heureuse de pouvoir lire ce sermon. Il y avait tant de profondeur, tant de raisonnement ! Ce n’était pas un sermon à n’entendre qu’une fois. Je suis enchantée qu’il puisse être connu, comme il le sera, maintenant qu’il est imprimé dans la Chaire.

— Oui, dit Milly innocemment ; j’ai été si charmée de la lettre de l’éditeur. » Et elle prit son petit agenda de poche, où elle renfermait comme un trésor cet autographe, tandis que M. Barton riait, en disant : « Quelle niaiserie, Milly.

— Vous voyez, dit-elle en donnant la lettre à la comtesse, que je suis très fière des éloges que reçoit mon mari. »

Le sermon en question, disons-le, était un raisonnement très fort sur l’Incarnation ; prêché à une congrégation où personne n’avait le moindre doute sur ce dogme et à laquelle les Sociniens, dont il était fait mention, étaient aussi inconnus que les Arimaspiens ; ce sermon était merveilleusement propre à jeter le doute et la confusion dans l’esprit sheppertonien.

« L’éditeur a grandement raison, dit la comtesse en rendant la lettre, de dire qu’il sera satisfait de recevoir d’autres écrits de la même plume. Mais j’aimerais mieux voir publier vos sermons dans un volume à part, monsieur Barton : ce serait agréable de les voir sous cette forme. Je pourrais en envoyer un exemplaire au doyen de Radborough, ainsi qu’à, lord Blarney, que j’ai connu avant qu’il fût chancelier. J’étais sa favorite, tout à fait, et vous ne sauriez croire les aimables choses qu’il me disait. Je ne pourrai pas résister un de ces jours à la tentation de lui écrire sans façon, pour lui signaler en faveur de qui il devrait disposer de la première cure qu’il aura à sa disposition. »

Je ne saurais dire si Jet, l’épagneul, voulait désapprouver ces paroles de la comtesse, comme ne s’accordant pas avec ses idées de véracité ; mais en ce moment il sauta de dessus ses genoux et, lui tournant le dos, posa une patte sur le garde-feu et leva l’autre pour la chauffer, comme pour témoigner qu’il ne prenait plus aucune part à la conversation.

À ce moment, M. Bridmain proposa les échecs, et M. Barton accepta avec une immense satisfaction la perspective d’une partie. Le Rév. Amos aimait beaucoup les échecs, comme les gens qui peuvent, pendant des journées, préparer dans leur jeu d’intéressantes péripéties, en faisant faire à leur cavalier des mouvements longuement médités, pour découvrir ensuite qu’ils ont exposé leur reine !

Les échecs sont un jeu silencieux, et, le babil de la comtesse avec Milly ayant trait, sans doute, à des su¬ jets féminins qu’il nous serait impertinent d’écouter, nous quitterons Camp-Villa et nous nous rendrons à la cure de Milby, où M. Farquhar rend visite à M. Ely, avec deux autres personnes qu’il a reçues à dîner ; il est en gaieté et fatigue le révérend par ses paroles oiseuses et incohérentes.

M. Ely était un homme de trente-trois ans, aux cheveux foncés, à l’air distingué. Les laïques de Milby et des environs le considéraient comme un homme de facultés et savoir remarquables, devant faire une grande sensation dans les chaires et dans les salons de Londres, lors de ses visites à la métropole ; et ses confrères ecclésiastiques le jugeaient un collègue discret et agréable. M. Ely ne s’abandonnait jamais à la chaleur de la discussion ; il suggérait aux autres ce qu’on devait penser et disait rarement ce qu’il pensait lui-même ; il ne laissait voir à personne, homme ou femme, qu’il se moquait d’eux et ne donnait jamais à, personne l’occasion de rire de lui. Il ne manquait de jugement qu’en une chose. Il séparait au milieu du front ses cheveux noirs et ondulés, et, comme sa tête était plutôt plate, ce genre de coiffure ne lui était pas avantageux.

Quoique n’appartenant point à la paroisse de M. Ely, M. Farquhar était l’un de ses plus chauds admirateurs ; il pensait que ce révérend serait un gendre fort acceptable, quoiqu’il ne fût point d’une famille distinguée. M. Farquhar était très susceptible à l’égard du sang, le fluide circulant qui animait son torse court et ses membres flasques lui paraissant d’une qualité très supérieure.

À propos, dit-il avec une certaine emphase contre-balancée par un zézayement prononcé, quel âne que ce Barton à l’endroit de Bridmain et de la comtesse, comme elle veut qu’on l’appelle. Après votre départ, l’autre soir, Mme Farquhar lui parlait de l’opinion générale du voisinage à leur égard ; il s’est fâché tout rouge. Dieu nous garde, mais il croit toute l’histoire du mari polonais et de sa merveilleuse délivrance ; quant à elle, il la regarde comme une femme pleine de sentiments distingués, une perfection ; c’est à n’en pas finir. »

M. Ely sourit.

« Quelques personnes pourraient dire que notre ami Barton n’est pas le meilleur juge en fait de distinction. Peut-être cette dame le flatte-t-elle un peu, et nous autres hommes nous sommes sensibles à l’adulation. Elle va tous les dimanches à l’église de Shepperton, entraînée, à ce qu’il est permis de supposer, par l’éloquence de M. Barton.

— Bah ! dit M. Farquhar, il n’y a qu’à regarder cette femme pour voir ce qu’elle est ; s’habillant d’une manière ébouriffante pour attirer l’attention et promenant ses regards de tous côtés, quand elle vient à l’église ; Je Croirais volontiers qu’elle est fatiguée de son frère Bridmain et qu’elle cherche quelqu’un d’autre partageant mieux ses goûts. Mme Farquhar aime beaucoup Mme Barton, et est très peinée de la voir se lier avec une telle femme ; aussi a-t-elle entrepris M. Barton à ce sujet, mais cela est inutile, avec une tête d’âne comme la sienne. Barton a de bonnes intentions, mais il est d’un entêtement… J’ai cessé de lui donner des conseils. »

M. Ely pensa : « Quelle punition ! » sourit, intérieurement, puis répondit : « Barton pourrait être plus judicieux, il faut l’avouer ». Il commençait par être fatigué et ne sentait aucune nécessité d’allonger le sujet.

« Personne ne les voit, excepté les Barton, continua M. Farquhar, et pourquoi viendraient-ils ici, s’ils n’avaient des raisons particulières de préférer un milieu où ils ne soient pas connus ? Cela a mauvais air. Mais vous leur avez fait une visite, vous ; comment les avez-vous trouvés ?

— Oh ! M. Bridmain me fait l’effet d’un homme assez ordinaire qui tâche de paraître bien élevé. Il vous fatigue avec des nouvelles politiques, et paraît instruit de ce qui se passe en France* La comtesse est une très belle femme ; mais elle prend de trop grands airs. Woodcock s’y est laissé prendre ; il a exigé que sa femme la vit et l’invitât à dîner ; mais je crois que Mme Woodcock s’est montrée rebelle et qu’elle ne l’invitera pas une seconde fois.

— Ha ! ha ! Woodcock a toujours en son cœur une place réservée pour un joli visage. C’est singulier qu’il ait épousé une femme laide et sans fortune.

— Mystères de l’amour, dit M. Ely ; je n’y suis pas initié, vous savez. »

En cet instant on annonça la voiture de M. Farquhar, et, comme nous n’avons pas trouvé sa conversation avec M. Ely remarquablement brillante, nous ne l’accompagnerons pas chez lui dans l’atmosphère encore moins animée de sa vie domestique.

M. Ely se jeta, avec un sentiment de soulagement, dans son fauteuil le plus commode, mit ses pieds sur les chenets et, dans cette attitude de célibataire en pleine satisfaction, commença à lire les mémoires de l’évêque Jebb.