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Trilby (La Lecture)/I

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Trilby
George du Maurier

traduit et adapté par Thérèse Batbedat

Revue La Lecture n°89, 17 juin 1899






TRILBY





I




« Mimi Pinson est une blonde
Une blonde que l’on connaît.
Elle n’a qu’une robe au monde !
Landéirirette, et qu’un, bonnet ! »


C’était une de ces belles matinées ensoleillées qu’avril ramène à Paris et que de tièdes ondées embaument de leurs, senteurs troublantes.

La grande fenêtre entr’ouverte laissait pénétrer une brise légère dans l’atelier encore dans tout le désordre de son installation. Un grand piano de Broadwood avait été expédié d’Angleterre, un demi-queue qui, fraîchement accordé, reposait déjà contre le mur. Une panoplie de fleurets, masque et gants d’escrime, lui faisait face. À une grosse poutre du plafond pendaient un trapèze, une corde à nœuds et des anneaux.

Des moules de plâtres ; bras, jambes, mains, pieds, une face de Dante, l’alto-relievo de Léda et le cygne de Michel-Ange, un centaure et Lapith d’après les marbres d’Elgin, sur lesquels la poussière n’avait pas encore eu le temps de se poser, relevaient la teinte un peu sombre des murs tapissés de papier grenat. Des études à l’huile, nudités copiées du Titien, de Rembrandt, Vélasquez, Rubens, Tintoret, Léonard de Vinci — aucune de l’école de Botticelli ou de Montegna, deux maîtres encore ignorés du public.

Une large planche courait, le long des murs, supportant d’autres modèles en plâtre, en terre cuite ou en imitation de bronze ; un Thésée, une Vénus de Milo, un petit discobole ; un homme flagellé et menaçant le ciel, un lion et un sanglier par Barye ; un squelette de cheval, avec trois pattes seulement et pas d’oreilles ; plus loin, une tête de cheval, également sans oreilles, copie d’un fragment du fronton du Parthénon, et le buste de Clytie, avec son remarquable front, son doux regard, ses épaules merveilleuses, sa gorge adorable, nid divin où l’homme aimerait, abriter ses désirs.

Dans le fond de la pièce, près du poêle, étaient suspendus des ustensiles de cuisine. Tout contre, dans un buffet vitré, un service de table très modeste, mais très propre.

Sur le plancher soigneusement ciré, étaient étendus une peau de cheetah et un grand tapis persan dont la moitié (sous le trapèze jusqu’au delà de la table à modèles) était recouverte d’un épais paillasson destiné aux assauts d’escrime et de boxe.

Deux fenêtres avec des volets et d’épais rideaux de serge s’ouvraient l’une au levant, l’autre au couchant.

Outre une grande alcôve, il y avait dans tous les coins de la pièce des enfoncements destinés à être garnis, avec le temps, de petits meubles et de bibelots, de tous ces menus objets auxquels on s’attache malgré soi et qu’on revoit toujours comme des êtres sympathiques et familiers.

Un immense divan moelleux faisait face aux deux fenêtres. Il était assez long et large pour permettre à trois hommes de s’y allonger confortablement sans se gêner les uns les autres et d’y fumer paresseusement leurs pipes, ce qui arrivait fort souvent à nos héros…

Le premier des locataires de l’atelier que nous venons de décrire, était un nommé Taffy Whynn.

Issu d’une famille du Yorkshire, c’était le gentilhomme de la bande — on le disait parent éloigné d’un baronnet. — Bras nus et en manches de chemise, il faisait tournoyer énergiquement une paire de massues autour de sa tête. Son visage, aux traits réguliers, rougi par la violence de l’exercice, et tout en sueur, avait une singulière expression de fierté.

C’était un homme très grand, blond, avec des yeux bleus vivaces ; ses bras étaient ceux d’un athlète.

Pendant trois ans, il avait servi dans l’armée, et était revenu de la campagne de Crimée sans une égratignure. Il eût été un des célèbres « six cents » dans la fameuse charge de Balaklava, s’il n’avait été alors cloué à l’hôpital par une foulure attrapée en jouant à saut de mouton dans les tranchées.

Ainsi, il n’avait pu être ni à la gloire ni à la mort ; cette fâcheuse aventure, dont il ne s’était jamais entièrement consolé, l’avait dégoûté du métier militaire.

C’est alors que, se sentant une réelle vocation pour les arts, il avait donné sa démission, et était venu s’installer à Paris, dans l’atelier où nous le rencontrons.

Il portait d’épaisses moustaches et de longs favoris châtains, autrefois appelés « Piccadilly pleureurs » et adoptés par Mr Sothern dans lord Drundeary. Cette mode était, à ce moment, une furie parmi la jeunesse dorée et — on aura peine à le croire aujourd’hui où même les gardes de la reine sont rasés comme des acteurs — l’estimé qu’on avait pour ces favoris croissait avec leur longueur.

« What’s become of all the gold that used to hang and brush their bosoms ?… »

Le deuxième compagnon, Sandy Le Laird, vêtu, lui aussi, très sommairement, était assis devant son chevalet, travaillant à un petit toréador qui donnait une sérénade en plein jour, sous le balcon d’une belle Espagnole. Le Laird n’avait jamais mis les pieds en Espagne, ce qui ne l’empêchait pas de posséder une guitare et un costume complet de toréador, le tout acheté au Temple.

Sandy avait dans la bouche une pipe éteinte, dont la tête renversée répandait des cendres qui couvraient son pantalon.

Son visage bon enfant respirait la plus franche gaieté.

Il se mit tout d’un coup à entonner la Ballade de la Bouillabaisse.


A street there is in Paris famous
for which no rhyme our language yields
Roo Neuve day Petty shong its namc is — (rue Neuve-des-Petits-Champs)
The New Street of the little fields… »


Fils d’un brave et simple avoué, il était né à Dundee ; se sentant très peu de disposition pour succéder un jour à son père, il avait pris le parti de faire de la peinture, et était venu à Paris où il s’était fait une spécialité de toréadors.

Agenouillé sur le divan, les coudes appuyés sur le bord de la fenêtre, se tenait un troisième personnage, beaucoup plus jeune que les deux autres. Celui-ci était Little Billee. Il avait levé la jalousie verte et par-dessus les toits contemplait le panorama de Paris, tout en croquant un savoureux petit pâté à l’ail. Ayant été toute la matinée à l’atelier de Carrel occupé à faire de l’académie, il avait grand faim et mangeait de fort bon appétit.

Little Billee était à peine majeur ; petit, mince, les traits fins, le front droit et blanc, les yeux bleu foncé, le nez légèrement arqué à la façon des juifs, les cheveux d’un noir d’ébène, les mains et les pieds très petits ; il était gracieux, bien fait de sa personne et habillé avec une correction irréprochable, qui jurait étrangement avec le débraillé de ses amis.

Little Billee, tout en dévorant son pâté, fixait attentivement, place Saint-André-des-Arts, les antiques maisons d’en face que l’on démolissait au moment où elles allaient tomber en ruines.

Par de larges brèches il voyait des vieux murs sombres, délabrés, avec des fenêtres mystérieuses et des balcons de fer rouillé qui le faisaient rêver à je ne sais quels crimes terribles du Paris d’autrefois… Une ouverture pratiquée juste au milieu du bloc, permettait d’apercevoir la Seine, la cité et la Morgue.

Sur la droite, les vieilles tours de Notre-Dame se découpaient nettement sur le ciel bleu très clair. Avec l’aide de son imagination, Little Billee se figurait voir se dérouler devant lui la ville tout entière, et le regard avide de cette chose nouvelle qui avait longtemps hanté son cerveau, excité sa curiosité, en silence, il contemplait ce Paris ! Paris !! Paris !!! dont le seul nom avait toujours eu le don de l’ensorceler. Et voilà qu’il se trouvait dans ce Paris convoité ! qu’il y habitait, qu’il allait y vivre et travailler à devenir le grand artiste qu’il voulait être.

Le pâté achevé, il alluma sa pipe, se jeta de tout son long sur le divan et laissa échapper un profond soupir de contentement.

En effet, il ne s’était jamais senti si heureux ; c’est à peine s’il eût osé prétendre à un semblable bonheur. Et pourtant sa vie jusque là s’était écoulée douce et facile. Il était jeune et tendre, Little Billee, il n’avait jamais été à l’école : il ignorait le monde et ses misères, les mœurs de Paris en général et du quartier Latin en particulier. Il avait été élevé à la maison, avait passé son enfance à Londres, entre sa mère et sa sœur, gens peu aisés qui demeuraient en Devonshire.

Son père, un ancien employé à la Trésorerie, était mort depuis de longues années.

Li ttle Billee et ses deux camarades, Taffy et Le Laird, venus à Paris ensemble pour tenter la fortune, s’étaient réunis pour louer l’atelier. Le Laird couchait dans un cabinet contigu, Taffy avait une chambre à l’Hôtel de Seine, dans la rue de ce nom.

Litlle Billee habitait à l’Hôtel Corneille, place de l’Odéon.

Maintenant il regardait ses deux fidèles compagnons, et se demandait si jamais être humain avait possédé une paire d’amis aussi fidèles et aussi dévoués que les siens.

Il les aimait mieux que des frères, et ne leur trouvait que des vertus. Eux, de leur côté, raffolaient du gamin.

Sa confiance aveugle en tout ce qu’ils faisaient et disaient les touchait d’autant plus qu’ils s’en sentaient peu dignes. La grande pureté de son âme les amusait tout en les charmant, et ils faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour la conserver intacte (ce qui n’était point une sinécure, pour des habitués du quartier Latin !…)

Ils l’aimaient pour son esprit avisé, ses drôleries naïves, et ils l’admiraient beaucoup plus qu’ils ne le lui avouaient, car ils reconnaissaient en lui une vivacité, une délicatesse, une finesse d’observation, une conception de l’esthétique, une sensation juste des beautés de la nature, et un pouvoir prodigieux à les reproduire, qui ne leur avait pas été accordé à eux-mêmes, et qui, comme ils l’admettaient sans basse envie, tenait du génie.

Quand un des membres qui forment le cercle de notre intimité est ainsi doué, selon les dispositions de notre caractère nous l’adorons ou nous le haïssons, en proportion de ses dons.

Cependant, Little Billee, comme tout le monde, avait ses défauts. Par exemple, il ne s’intéressait jamais aux tableaux des autres. Il ne semblait faire aucune attention au petit toréador joueur, de guitare de Le Laird, ni à la dame à laquelle la sérénade s’adressait.

À vrai dire, quand les trois amis allaient au musée du Louvre, Little Billee traitait avec la même indifférence le Titien, Rembrandt, Vélasquez, Rubens, Véronèse, Léonard de Vinci.

Cette égalité dans le mépris pouvait à la rigueur consoler les deux autres.

Le jeune garçon étudiait plus les gens qui regardaient les tableaux que les tableaux eux-mêmes ; surtout les jeunes femmes artistes qui travaillaient là ; elles lui paraissaient toutes charmantes.

Little Billee après avoir repris la suite de la Ballade de la Bouillabaisse, se mit à faire de vagues projets d’avenir. Un coup violent à la porte l’interrompit brusquement. Deux hommes entrèrent.

Le premier un grand diable maigre, au type juif, auquel il eût été difficile de donner un âge exact, entre trente et quarante-cinq ans, portait un béret rouge, des vêtements salés et usés, recouverts d’un grand collet de velours attaché au cou par un fermoir en métal. Sur ses épaules tombaient des cheveux noirs, longs, mous et gras. Il avait des yeux sombres, hardis et brillants, ombrés de cils épais ; son visage creusé et tourmenté avait quelque chose de sinistre et disparaissait sous une barbe très foncée, sur laquelle d’immenses moustaches de teinte plus claire tombaient en longues spirales. Il était Allemand, et s’appelait Svengali, parlait le français couramment mais avec un fort accent. Sa voix éraillée et dure se cassait par moment en un désagréable fausset.

Son compagnon, aussi misérablement vêtu, était un petit Bohémien basané dont les yeux marrons, longs, doux et caressants, comme ceux d’un épagneul, éclairaient un visage défiguré par des marques de petite vérole.

Dans ses mains courtes et nerveuses, aux ongles rongés, il tenait un violon et un archet sans étui.

— Ponchour, mes envants, dit Svengali. Che fous amène mon ami Cheko, qui choue du violon comme un anche !

Little Billee, qui adorait la musique, se leva d’un bond et dans son plus pur français — qui laissait encore beaucoup à désirer,  — fit à Gecko un accueil empressé.

— Ha ! le biano ! fit Svengali, jetant son béret et son collet.sur le plancher. J’espère qu’il est pon et pien t’accord !

Et ouvrant le piano il commença à faire courir ses doigts sur les touches avec cette sûreté d’exécution, cette aisance qui révèlent le maître.

Puis il exécuta l’Impromptu de Chopin en la bémol avec un tel brio que le cœur de Little Billee était prêt à se rompre. Jamais, jusqu’à ce jour, il n’avait entendu jouer du Chopin, à peine dans de petites soirées de province, avait-il entendu d’innocentes balivernes inventées pour mettre la compagnie à l’aise et encourager les gens timides et les pauvres causeurs.

Jamais Little Billee ne devait oublier cet Impromptu, qu’il était destiné, d’ailleurs, à entendre de nouveau, et dans quelles circonstances !

Ensemble, Svengali et Gecko firent un concert divin : petits morceaux courts, mélodies, fragments, des bribes, des riens mais pleins de force et de sentiments, faits pour charmer, attendrir, attrister ou affoler, — czardas, danses bohémiennes, plaintes d’amour hongroises, qui provoquèrent chez Taffy et le Le Laird un enthousiasme presque égal à celui qui secouait Little Billee.

Quand ces grands artistes s’arrêtèrent pour fumer une pipe, les autres trop émus pour rien oser dire, restèrent immobiles et silencieux.

Brusquement le marteau de la porte retentit à nouveau, bruyamment, et une voix claire, chaude, très particulière, qui eût pu appartenir à un homme aussi bien qu’à une femme ou à un ange, lança le cri du marchand de lait en Angleterre.

— Milk below ! Et avant que personne eût le temps de dire « Entrez », l’a porte s’était ouverte et un curieux personnage apparut, encadré dans l’obscurité de la petite antichambre.

C’était une jeune fille, très grande et très développée, affublée d’une large capote de fantassin couvrant à demi un jupon rayé et court qui laissait voir deux pieds d’une blancheur et d’une forme impeccables, aux talons rosés, ronds, menus et lisses comme la lame d’un rasoir.

Elle était chaussée d’énormes pantoufles d’homme qu’elle traînait nonchalamment en marchant. Elle avait l’allure aisée, la grâce simple, d’une femme aux nerfs équilibrés et à l’humeur gaie qui a l’habitude de vivre dans une atmosphère masculine et s’y trouve bien.

Le visage jeune et sain, entouré de cheveux courts et épais qui relevaient en ondes brunes, les yeux trop éloignés l’un de l’autre, sa bouché très grande, le menton large et la peau couverte de taches de rousseur ne constituaient pas un ensemble précisément joli au premier abord (d’ailleurs il est impossible de juger de la beauté ou de la laideur d’une femme avant d’avoir fait son portrait). Mais le collet déboutonné de la capote laissait voir un cou d’une blancheur éblouissante comme l’ont rarement les Anglaises, et jamais les Françaises. Le front était beau et intelligent, les sourcils long et soyeux, plus foncés que les cheveux, le nez court et bien dessiné, et les joues admirablement modelées.

Son regard s’arrêta sans embarras sur la compagnie assemblée, qu’elle salua d’un large sourire bienveillant et ouvert, d’une irrésistible douceur qui découvrit de larges dents positivement étincelantes. Plantée devant les cinq hommes ; elle les fixait tous avec une hardiesse et une absolue confiance trahissant au premier coup d’œil une créature au-dessus de l’ordinaire, simple, loyale, bonne et habituée à être accueillie en amie partout où elle se présentât.

Puis, fermant vivement la porte derrière elle, la tête de côté, les poings sur les hanches, elle s’écria :

— Tous des étrangers ; hein ?… J’ai entendu la musique et me v’là pour un petit moment. Ça ne vous gêne pas au moins Je m’appelle Trilby…, Trilby 0’Ferral.

Elle avait dit cela en anglais avec un accent étranger et des intonations françaises, d’une voix riche et profonde de ténor.

Quand on la voyait pour la première fois l’impression que l’on ressentait était le regret qu’elle ne fût pas un garçon, car elle eût fait un bien joyeux compagnon :

— Enchantés ! au contraire, répondait Little Billee en lui avançant une chaise.

— Oh ! ne vous occupez pas de moi ; continuez votre musique, dit-elle en s’asseyant en tailleur près du piano.

Sans s’apercevoir de la surprise mélangée de curiosité et d’embarras qu’elle provoquait, elle tira de la poche de sa capote un paquet enveloppé de gros papier, et dit :

— Je vais déjeuner, si vous le permettez. Je suis modèle, vous savez ; et midi vient de sonner — la récréation. — Je pose pour l’ensemble chez Durien le sculpteur, à l’étage au-dessous.

— L’ensemble ? fit Little Billee, tout saisi.

— Oui... l’ensemble, tête, mains, pieds, tout… les pieds spécialement.

Jetant en l’air sa pantoufle et allongeant la jambe droite, elle continua :

— V’la mon pied, le plus joli de tout Paris !… Il n’y en à qu’un qui puisse rivaliser avec lui, et c’est celui-là… Et éclatant d’un rire qui donnait l’idée d’une giboulée de perles, elle avança son autre jambe.

De fait, ces pieds aux courbes gracieuse, aux lignes parfaites, avaient la chair transparente et rosé des bébés, et étaient d’une forme aussi harmonieuse que ceux des plus beaux morceaux de sculpture ou de peinture.

Alors Little Billee, qui, par un don divin, connaissait la forme et la couleur idéales de tout membre humain (si différentes de celles que nous voyons chaque jour), fut complètement transporté à la vue de ce pied réel, bien vivant, et pourtant d’une perfection si irréprochable. Il jugea qu’un tel piédestal prêtait une olympique et antique dignité à cette créature qui, un instant auparavant, apparaissait presque grotesque avec son épaisse capote militaire, son jupon court pour tout vêtement.

Le fac-similé en plâtre de ce pied, mince, ni grand, ni petit, survit encore.

Bien des ateliers d’un bout à l’autre dû monde le possèdent sur leurs planches, où il provoquera encore et toujours l’émerveillement des artistes présents et à venir.

Et le pied d’une femme peut être un chef-d’œuvre comme la main, plus, peut-être ; mais il possède rarement toute sa beauté, déformé qu’il est par la chaussure. Fâcheux effet delà civilisation ! Il est vrai qu’il peut être parfois, de par la nature, la plus vilaine chose du monde, même chez la créature la plus séraphiquement belle, et alors il arrive que cette disgrâce physique peut suffire à refroidir, à tuer même la plus vive des passions, à dissiper les jeunes rêves d’amour, et à navrer le cœur…

Trilby avait toujours pris le plus grand’soin du don que Dame Nature lui avait lait, et n’avait jamais porté de souliers ni de bottines en cuir.

Ses pieds étaient sa grande coquetterie, sa seule vanité.

Gecko, son archet dans une main et son violon dans l’autre, regardait l’étrange fille avec surprise et ravissement.

Elle continuait de manger son sandwich de biscuit de soldat et de fromage à la crème, avec une parfaite insouciance.

Quand elle eut fini, elle lécha le bout de ses doigts rosés et fouillant dans l’autre poche de sa capote, en sortit une petite blague à tabac, roula une cigarette, l’alluma et aspira la fumée en larges bouffées qu’elle lâcha par les narines avec un air de profonde béatitude.

Svengali tout en jouant Rosemond de Schubert, ne la quittait pas des yeux. Mais elle ne le regardait pas. Elle regardait Little Billee, le Grand Taffy et Le Laird ; elle regardait les moules en plâtre et les modèles ; elle regardait le ciel, les tuyaux de cheminée et les tours de Notre-Dame que l’on apercevait là-bas de la place où elle était assise.

Quand elle eut fini sa cigarette, elle s’écria :

— Maiie aie ! c’est rudement bien tapé c’te musique-là ! Seulement, c’est pas gai, vous savez ! Comment qu’ça s’appelle ? C’est la Rosemond de Schubert, Matemoisselle, répondit Svengali.

— Et qu’est-ce que c’est que cette Rosemond ?

— Rosemonte était une brincesse de Cypre, Matemoisselle, et Cypre est une île.

— Ah ! et Schubert alors, qu’est-ce ?

— Schubert n’est pas une île, Matemoisselle, Schubert était un de mes gombatriotes qui gombosait te la mussique et chouait tu biano gomme moi.

— Ah ! Schubert était un monsieur, alors. Connais pas, n’ai jamais entendu son nom.

— C’est tommage, Matemoisselle. Il avait tu dalent. Et massacrant le piano, ses doigts osseux frappant vigoureusement la basse, Svengali ajouta :

— Fous aimez peut être mieux cela ?


« Messieurs les étudiants
S’en font à la chaumière,
Pour y tanser la gangan. »…


Quand il eut fini son odieuse bastringue, Trilby répondit :

— Oui, j’aime mieux ça. C’est plus gai. Est-ce aussi une composition d’un de vos compatriotes ?

— Tieu veuille que non, Matemoisselle.

Mais le drôle de l’affaire, c’est que Trilby était d’une absolue bonne foi.

— Vous aimez la musique ? demanda Little Billee.

— J’te crois ! fit-elle. Mou père chantait comme un ange. C’était un gentleman et un homme instruit. Il s’appelait Patrick Michael O’Ferral et était élève de l’université de Cambridge. Il chantait Ben Bolt, connaissez-vous Ben Bolt ?

— Oh oui, parfaitement, c’est une très jolie chanson.

— Je la sais. Voulez-vous que je vous la chante ?

— Oh ! certainement. Vous nous ferez plaisir.

Elle posa aussitôt ses mains sur ses genoux et éloignant les coudes, du corps, fixant le plafond avec un sourire tendre et sentimental, elle commença la chanson touchante.


« Oh, don’t you remember
Sweet Alice,. Ben Bolt ?
Sweet Alice, witch hair so brown ! Etc... etc.


Comme il y a des sujets trop tristes pour faire pleurer, il en est qui sont trop grotesques pour faire rire.

De ces, derniers était Ben Bolt, chanté par miss O’Ferral.

De sa grande bouche s’échappaient des sons bas, profonds et vibrants qui emplissaient tout.

Elle manquait absolument d’oreille, à en juger par les notes dissonantes qu’elle émettait et qui semblaient ne pouvoir être jamais dans le ton.

Quand elle se tut, il se fit un silence gênant. On ne savait trop si elle était sérieuse ou si elle ne prenait pas tout simplement sa revanche de l’impertinence de Svengali avec « Messieurs les étudiants ».

Si telle était sa pensée, elle avait bien atteint son but, car une lueur mauvaise étincela dans la prunelle roussâtre de Svengali, dont le caractère était susceptible.

Ce fut Little Billee qui rompit la glace :

— Merci ! Miss O’Ferral ; c’est très joli.

— N’est-ce pas ? malheureusement je ne sais rien d’autre. Mon père chantait Ben Bolt tout à fait comme ça quand il se sentait en verve après un grog chaud. Il faisait pleurer l’assistance et pleurait souvent lui-même. Moi, ça ne me fait pas pleurer…. Il y a des gens qui disent que je ne peux pas chanter une note, mais ce que je sais, c’est qu’il m’a souvent fallu chanter Ben Bolt six ou sept fois de suite dans des tas d’ateliers ; je varie, voyez-vous, pas les paroles, mais le ton. Il n’y a pas longtemps, d’ailleurs, que je me suis mise à la musique. Connaissez-vous Litolff, le grand compositeur ? Eh bien, il est arrivé chez Durien l’autre jour comme je chantais et il a dit que la grande Alboni ne pouvait ni monter si haut, ni descendre si bas que moi, et que sa voix n’était pas moitié si puissante que la mienne. Il m’en a donné sa parole d’honneur et il a ajouté, que je respirais aussi également qu’un enfant et que j’avais seulement besoin de régler un peu. Ma voix.

— Qu’est-ce qu’elle tit ? demanda Svengali.

Alors, elle répéta en français et en très bon français, tout ce qu’elle venait de dire.

Son ton n’était point, il est vrai, celui qu’on a coutume d’entendre à la Comédie-Française ou au. faubourg Saint-Germain, mais il n’avait rien de vulgaire ni même de commun : un français original et expressif, drôle sans être canaille.

— Barpleu ! il a raison, Litolff, dit Svengali. Je vous assure, Matemoisselle, que je n’ai jamais eudentu un foix qui puisse égaler la fôtre ; vous afez une dalent tout à fait exceptionnel.

Elle eut un éblouissement de joie, tandis que les autres, dans leur for intérieur, traitaient Svengali et Litolff de brutes pour avoir abusé ainsi de la crédulité de la petite. Celle-ci se leva, secoua les miettes de pain dont elle était couverte et dit en anglais :

— Il faut que je m’en aille. La vie n’est pas faite de plaisir, mais qu’est-ce que ça fait si on a le cœur content.

En s’éloignant, elle s’arrêta devant la peinture de Taffy — un chiffonnier, la lanterne à la main, scrutant un tas d’ordure. Car Taffy était, ou se croyait être alors un passionné réaliste. Depuis, il changea et ne peignit plus que des rois Arthur, des Lancelot, et des Ladies of Shallot.

— La hotte n’est pas assez haute, fit-elle remarquer. Comment le chiffonnier pourrait-il taper sa pique contre le bord et laisser tomber les chiffons dedans si elle était accrochée à mi-dos ? Et les sabots sont mal-faits, et la lanterne aussi, et tout le reste…

— Eh ! mon Dieu ! répliqua Taffy, qui était devenu très rouge, vous avez l’air de vous y entendre merveilleusement. Quel malheur que vous ne soyez pas peintre ?

— Allons bon, vous v’la fâché maintenant !’ Y a pas d’quoi. Elle se dirigea vers la porte, et jetant aux trois amis un dernier regard sympathique :

— Quelles belles dents vous avez tous les trois : c’est parce que vous êtes Anglais, bien sûr, et que vous les lavez deux fois par jour… Comme moi…

Puis faisant une révérence comique, elle ajouta :

— Trilby O’Ferral, 48, rue des Pousse-Cailloux ! pose pour l’ensemble, quand ça l’amuse ! Va-t-en ville, et fait tout ce qui concerne son état ! n’oubliez pas. « Thanks tous, et good bye ».

— En f’la une orichinale, dit Svengali.

Elle est délicieuse, — fit le jeune et tendre Little Billee. — Ciel ! quel pied !… c’est triste de penser qu’elle pose pour l’ensemble.

Cinq minutes après, Little Billee, avec la pointe d’un compas, traçait en blanc sur le mur rouge un trois quarts du pied gauche de Trilby qui était peut-être le plus parfait de ces deux poèmes.

Cette esquisse, bien que jetée à la hâte, rendait exactement la particularité de l’original, trahissait la forte impression éprouvée par l’artiste et était déjà le morceau d’un maître. C’était le pied de Trilby et non celui d’aucune autre, et Little Billee était le seul qui eût pu en rendre ainsi la ressemblance.

Qu’est-ce que c’est, Ben Bolt ? questionna Gecko.

À la demande de Taffy, Little Billee se mît au piano et commença à chanter en s’accompagnant. Il avait une jolie voix de baryton qu’il menait adroitement.

C’était uniquement pour jouir des talents de Liltle Billee qu’on avait fait venir de Londres le piano qui avait appartenu à la mère de Taffy.



(À suivre.)

Georges du Maurier.
(Traduction de Th. Batbedat.)