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Tristan et Yseult (Wagner, Wilder)/Acte 1

La bibliothèque libre.
Traduction par Victor Wilder.
Breitkopf & Härtel (p. 5-33).


ACTE PREMIER.






Sur la proue d’un navire, une tente close au fond et formée de riches tapisseries. Au dernier plan, sur l’un des côtés, un escalier étroit descend dans l’intérieur du vaisseau. Yseult est couchée sur un lit de repos, le visage caché dans les coussins. Brangaine soulevant un coin de la tente, regarde par-dessus bord.

Scène PREMIÈRE.




YSEULT et BRANGAINE, Un jeune MATELOT invisible et dont la voix semble venir du haut du mât.


LE MATELOT.


Vers l’ouest,
L’œil tourne et vire
Vers l’est,
Fuit mon navire ;
Adieu, la belle, et pour toujours !
Ainsi finissent nos amours !
Sous tes soupirs, la voile
Fait palpiter sa toile.
Chante, souffle, ô zéphyr !
Pleure, souffre à mourir,
Fille d’Irlande, au cœur cruel et doux !


YSEULT,
se soulevant et lançant autour d’elle un regard plein de trouble.

Qui me fait cette injure ? —
Brangaine es-tu là ? — Dis, où sommes-nous ?

BRANGAINE,
à l’ouverture de la tente.


Au couchant, l’horizon s’élargit et s’azure ;
Leste et léger, il s’envole sur l’eau,
Le rapide vaisseau ;
Avant la fin du jour, nous serons au rivage…

YSEULT,
avec une profonde angoisse.

Où donc ?

BRANGAINE.

Où donc ? En Cornouaille, où Marke est roi !

YSEULT.

Où donc ? Non, jamais ! plutôt le naufrage !

BRANGAINE,
laisse tomber le pan de la tente et court toute émue vers Yseult.

Qu’entends-je ?… Qu’est-ce ?… Quoi ?

YSEULT

Ô faible cœur ! ô fille abâtardie ! —
Où donc, ma mère, où donc est ton pouvoir
De déchaîner la tempête en furie ?
Le mien se borne, — ô frivole savoir ! —
À composer des philtres et des charmes.
Révèle-moi, magie : art souverain !
Révèle-moi ta force et prête-moi tes armes !
Viens ! vent du Nord, la terreur du marin,
Viens sonner dans les airs tes fanfares sauvages !

Fais jaillir l’ouragan du combat des nuages ;
Fais bouillonner les vagues de la mer !
Creuse le gouffre aux lueurs de l’éclair,
Ouvre l’abîme et montre-lui sa proie,
Fracasse enfin ce navire orgueilleux,
Sous le choc des flots furieux ;
Et pour salaire, ô vent ! je te donne, avec joie,
Le souffle de tous ceux qui sont à bord !

BRANGAINE,
vivement émue et s’empressant auprès d’Yseult.

Yseult ! — non ! — non ! n’évoque pas la mort !
Ô parle, — parle ! — fille chère !
De ton secret fais-moi l’aveu ! —
Pas une larme, hélas ! pour ton père et ta mère !
En les quittant, à peine un mot d’adieu !
Depuis ce jour… muette, pâle et sombre…
Sans sommeil… sans repos,
Tu vas errante, comme une ombre,
L’œil hagard, fixé sur les flots !
Ah ! quel chagrin, pour moi qui t’aime,
De voir ton pauvre cœur s’enfermer en lui-même ! —
Ô viens, ma fille,… explique toi ;
D’où vient ton trouble, dis le moi !
Viens, ô ma reine !
Conte ta peine
À qui sait y compâtir ;
Ne désole plus ta Brangaine !

YSEULT.


De l’air ! de l’air ! je me sens défaillir !
Ouvre au large… je vais mourir !

Brangaine écarte vivement les tentures du fond.

Scène DEUXIÈME.




Les Mêmes, TRISTAN et KOURWENAL au fond ; Matelots et Chevaliers.

 
Au moment où Brangaine écarte les tentures, le regard du spectateur embrasse le navire dans toute sa longueur, jusqu’au gouvernail. Au-delà les flots de la mer, bornés par l’horizon. — Des matelots sont couchés sur le pont autour du grand mât, ils travaillent à des cordages. Plus loin, à la poupe, des chevaliers et des écuyers ; ils sont également étendus sur le pont. — À quelque distance, d’eux, Tristan debout et les bras croisés, plonge son regard pensif dans les vagues. À ses pieds Kourwenal étendu négligemment. On entend de nouveau du haut du mât la voix du jeune matelot.

LE MATELOT.

Adieu ! la belle, et pour toujours !
Ainsi finissent nos amours !
Sous tes soupirs, la voile
Fait palpiter sa toile !
Chante, souffle, ô zéphyr !
Pleure, souffre à mourir

YSEULT,
son regard est allé droit à Tristan et reste fixement attaché sur lui.

Cœur élu ! —
Cœur perdu ! —
Âme fière ! — âme lâche ! —
Front marqué par le sort, —
Tête où plane la mort ! —

à Brangaine.

Que dis-tu de ce serf ?

BRANGAINE,
suivant la direction de son regard.

Que dis-tu de ce serf ? Quel serf ?

YSEULT.

Que dis-tu de ce serf ? Quel serf ? Vois ! — il se cache !

Son œil fuyant et soucieux
S’efforce d’éviter mes yeux ! —
Qu’en penses-tu, dis-moi ?

BRANGAINE.

Qu’en penses-tu, dis-moi ? Qui veux-tu dire ? —
Tristan ? le preux que l’on admire ;
La fleur des paladins ?
La gloire de l’empire ;
L’égal des Souverains ?

YSEULT,
la raillant

Le traître qui se vante,
Esclave de sa foi,
De livrer la vierge mourante
À son Seigneur et roi ! —
T’embrouilles-tu, dans mon poëme ?
Cet homme franc peut, mieux que moi,
Te l’expliquer lui même. —
Il sait qu’à son respect j’ai droit ;
Il sait qu’il manque aux égards qu’il me doit ;
S’il hésite à me rendre hommage
Et s’il a peur de mon visage,
C’est qu’il sait bien pourquoi ! —
Va trouver l’orgueilleux, porte-lui mon message ;
Qu’il se jette à mes pieds, et subisse ma loi !

BRANGAINE.

Lui dirai-je qu’on le réclame ?

YSEULT

Va dire au serf : qu’il est à moi,
Et qu’il me craigne, moi, sa dame !

Sur un geste souverain d’Yseult, Brangaine s’éloigne. Baissant la tête, elle passe près du groupe des matelots et traverse le pont, en se dirigeant vers le gouvernail. Yseult la suit d’un regard fixe, en reculant vers son lit de repos. Elle y reste assise pendant la conversation qui suit, le regard toujours fixé sur la poupe du navire. Kourwenal voit arriver Brangaine. Sans se lever, il tire Tristan par un pan de son vêtement.

KOURWENAL

Prends garde, maître, Yseult en veut à toi.

TRISTAN,
tressaille, mais se remet promptement pour recevoir Brangaine, qui s’incline devant lui.

Yseult ? — à moi ? — C’est vous, Brangaine !
Que désire ma souveraine ? —
Remplir ses vœux est mon premier devoir.

BRANGAINE.

Le mien, messire ! ici m’amène,
Car ma maîtresse veut vous voir.

TRISTAN.

C’est un ennui cruel qu’un long voyage ;
Mais nous touchons au port ; — Prenez courage !
Et que ma reine noble et sage
M’excuse, en sa bonté !

BRANGAINE.

Auprès d’Yseult il faut vous rendre,
Telle est sa volonté !

TRISTAN.

Nous approchons du havre, où Marke doit l’attendre ;
Nous y serons avant ce soir !
Pour la mener au prince, alors j’irai la prendre,
C’est mon office et mon devoir !

BRANGAINE.

Allons, de grâce, plus de leurre !
Je parle clairement : on veut vous voir,
Messire ! et vous parler sur l’heure.

TRISTAN.

Toujours soumis à son désir,
Tristan met son honneur, sa gloire à la servir.
Mais si j’osais quitter mon poste,
Qui guiderait la nef au port où l’on m’attend ?

BRANGAINE.

Vous êtes plein de ruse et prompt à la riposte
Vous m’éludez adroitement.
Mais voici ce qu’a dit la noble et fière femme !
» Va dire au serf : qu’il est à moi,
Et qu’il me craigne, moi, sa dame ! «

KOURWENAL,
d’un bond se dressant debout.

Répondrai-je pour toi ?

TRISTAN,
avec calme.

Et que veux-tu que l’on réponde ?

KOURWENAL,
à Brangaine.

Ouvre l’oreille, écoute, moi : —
Le preux Tristan, l’orgueil du monde,
N’est pas un vil vassal.
Héros sans pair et sans rival,
Il sort du sang royal ;
Or donc, des rois il est l’égal !

Il faut qu’Yseult le sache,
Tant pis, si ça la fâche !

Tandis que Tristan, par des signes, s’efforce d’imposer silence, à Kourwenal, Brangaine, offensée, se retire. Kourwenal la poursuit, en chantant à pleine voix.

Morold s’en va, bravant les flots,
Lever tribut en Angleterre. —
Une île flotte au sein des eaux,
C’est là qu’il gît en terre !
Sa tête, on en a fait présent
À celle qui pleurait l’absent !
Gloire ! au héros Tristan,
Le vainqueur du forban !

Kourwenal, morigéné par Tristan, descend dans l’intérieur du navire. Brangaine, toute confuse, est retournée vers Yseult. Elle ferme, derrière elle, les tentures, tandis que l’équipage reprend le refrain de la chanson de Kourwenal.

LES MATELOTS.

Sa tête, on en a fait présent
À celle qui pleurait l’absent !
Gloire ! au héros Tristan,
Le vainqueur du forban !


Scène TROISIÈME.



YSEULT et BRANGAINE, seules dans la tente, dont les tapisseries cachent de nouveau l’arrière du navire. Yseult se lève avec des gestes de colère et de désespoir. Brangaine se jette à ses pieds.

BRANGAINE.

Oh ! l’indigne, l’infâme outrage !


YSEULT,
prête à donner l’essor à la violence de sa colère, se remet par un effort soudain de sa volonté.

Eh bien ? — Tristan ? — Je veux connaître son langage.

BRANGAINE.

N’insiste pas !

YSEULT.

N’insiste pas ! Parle ! et n’hésite plus !

BRANGAINE.

Je ne rapporte qu’un refus !

YSEULT.

As-tu parlé sans feinte ?

BRANGAINE.

Sans équivoque et sans contrainte. —
» Toujours soumis à ton désir,
Tristan mettra, — dit-il, — sa gloire à te servir.
Mais s’il osait quitter son poste,
Qui guiderait sa nef au port où l’on t’attend ? « 

YSEULT,
répétant ses paroles avec une amertume profonde.

» Qui guiderait sa nef au port où l’on m’attend ? « 
Le vassal orgueilleux, le vainqueur insolent ;
Voilà comme il riposte !

BRANGAINE.

Je lui transmis, alors, ton ordre souverain,
Quand Kourwenal se mit soudain…

YSEULT,
l’interrompant.

Oui, sous son insolence,
J’ai vu rougir ton front ;
Mais tu ressentiras bien mieux l’offense,
Quand tu sauras qui me vaut cet affront ! —
Ils chantent, en riant, ma honte,
Je vais répondre en te contant… un conte ! —
Dans un canot, échoué près du port,
Je recueillis jadis un homme,
Pâle et blême comme un fantôme,
Marqué déjà par le doigt de la mort. —
De l’art d’Yseult il connut la mesure ;
Un baume rare, entre tous précieux,
Lui ferma sa blessure
Et lui rouvrit les yeux. —
Tantris, — c’était le nom que prenait le parjure, —
Tantris cachait Tristan, il n’eut pu le nier ;
Dans une large brèche au fil de son épée,
S’encastrait le fragment d’acier
Resté fixé dans la tête coupée,
Dont il me fit présent, pour railler ma douleur.
Un cri de rage échappa de mon cœur ;
Levant la forte et lourde lame,
J’allais frapper l’infâme
Et venger Morold expirant !…
Alors, — sans crainte… sans alarmes…
Il fixa dans mes yeux son œil mourant
Et sourit à travers ses larmes.
Je ne pus soutenir ce regard surhumain
Et le fer glissa de ma main.
Tristan guérit bien vite.
Troublée et le cœur anxieux,
J’eus hâte, alors, de protéger sa fuite,
Pour me soustraire au charme de ses yeux.


BRANGAINE.

Qu’entends-je ? — aveuglement étrange ! —
Celui que nous avons guéri…

YSEULT.

Tu viens d’entendre sa louange :
» Gloire au héros Tristan ! « — C’est lui, l’ingrat, c’est lui ! —
Des bienfaits d’Yseult, à l’en croire,
Il devait garder la mémoire.
Apprends, comment
Un héros tient son serment ! —
Tantris parti, — grâce à ma connivence, —
Tristan revint, plein d’arrogance.
D’un front hardi, d’un air hautain
Il venait demander ma main
Au nom du vieux monarque,
Son oncle : le roi Marke. —
Morold vivant, nul certes n’eût osé
M’infliger cette indigne offense ;
Jamais on ne m’eût proposé
Le déshonneur d’une telle alliance !…
Ô rage vaine ! ô stérile remord !
Moi-même j’ai fixé mon sort !
Je pouvais le frapper… ; j’ai trahi ma vengeance,…
Et maintenant, — destin fatal ! —
Je suis l’esclave d’un vassal !

BRANGAINE.

Lorsque tout un peuple en liesse,
Fêtait, avec ivresse,
L’hymen qui lui donnait la paix,
Pouvais-je soupçonner ta peine et tes regrets ?

YSEULT,
s’apostrophant avec fureur.

Ô cœur sans force, sans vaillance,

Pourquoi gardai-je un vain silence ? —
Tristan, moins simple et moins discret,
N’est pas resté muet. —
Cachant l’ingrat, — farouche et sombre, —
Nuit et jour, le veillant dans l’ombre. —
Yseult, jadis, l’a sauvé du trépas ! —
Qu’importe ! il ne m’épargne pas ! —
Triomphant, à la cour de Marke,
Tout haut, il m’offre à son monarque :
« Ces yeux charmants, ces yeux si doux,
Seigneur, qu’en dites-vous ?
Je veux aller chercher la belle ;
À vous son cœur, à vous sa main…
La route ne m’est pas nouvelle,
Un mot,… je pars demain ;
Il me sourit de tenter l’aventure. « —
Traître orgueilleux !
Lâche et parjure !
Haine ! mort ! mort… à nous deux !

BRANGAINE,
se précipitant vers Yseult dans l’emportement de sa tendresse.

Maîtresse chère ! douce ! bonne !
Ô viens, de grâce ; viens, mignonne !
Chère âme, écoute, calme-toi ! —
Quelle erreur fatale et bizarre,
Ô cœur chéri, t’égare
Et cause un vain émoi ? —
Mais, n’est-ce pas Tristan, dis-moi ?
Qui, pour payer sa dette
Met la couronne sur ta tête ?
Sujet loyal, il sert son roi,
Mais, tout en le servant, il s’acquitte envers toi !
C’est à lui ce royaume, il te l’offre lui-même ;
À tes pieds, abdiquant ses droits,
Il te remet son diadème. —

Et Marke même ? — Est-il un choix
Plus digne de flatter ton âme,
Ô ma gentille dame ? —
Un prince illustre, au noble cœur,
Qui porte autour du front la palme du vainqueur,
Que sert le preux le plus fidèle…
Dis ! — parle ! — réponds, ma belle !
Quel trône vaut celui qui s’offre à toi ?

YSEULT,
regardant fixement dans le vague.

Sans qu’il m’aime, ce cœur superbe,
Le voir sans cesse…près de moi !…
Pourrais-je endurer ce supplice acerbe ?

BRANGAINE.

Qu’oses-tu dire ? — Sans t’aimer ! —

Elle s’approche d’Yseult, en l’enveloppant de ses caresses.

Mais quel mortel, au cœur sensible et tendre,
Peut te voir, t’approcher, sans se laisser surprendre,
Sans se laisser charmer ? —
S’il existe un tel homme,
Chère Yseult, qu’on le nomme,
Et je saurai le désarmer ;
D’un feu soudain, d’une immortelle flamme,
Tu verras s’embraser son âme !

Se serrant contre Yseult et d’une voix mystérieuse.

L’art de ta mère a tout prévu,
En confiant à ta servante
Un philtre d’étrange vertu,
Que prépara sa main savante.

YSEULT,
d’un ton sombre.

Ma mère aimée, avait raison.

Que son secours, qu’Yseult réclame,
Venge la trahison,
Calme la peine de mon âme ! —
Apporte le coffret !

BRANGAINE,
allant prendre un petit coffret qu’elle ouvre, en montrant son contenu.

Le charme est là, tout prêt. —
Tu vois, — ta mère même.
Rangea tout, dans un ordre extrême. —
Voici les baumes frais et purs,
Les antidotes prompts et sûrs ;
Enfin, voici le remède à ta peine.

Elle prend un flacon dans le coffret et le montre à Yseult.


YSEULT.

Non, non ! tu fais erreur ! tu te trompes, Brangaine !

Elle saisit un autre flacon.

Regarde ! — oui, le voilà !

BRANGAINE,
reculant épouvantée.

Regarde ! — oui, le voilà ! C’est la mort que tu veux !

On entend derrière les coulisses les appels des matelots. Yseult se lève et les écoute avec une anxiété croissante.


LES MATELOTS.

Au mât de foc, carguez la voile !
Ohé ! ohé ! Serrez la toile !

YSEULT.

Malheur ! nous touchons à ce pays odieux !


Scène QUATRIÈME.



Les Mêmes, KOURWENAL, entrant brusquement, en écartant les tentures.


KOURWENAL.

Alerte ! Alerte ! l’heure presse !
La terre est proche et nous sommes au but !

S’adressant à Yseult.

Tristan, mon maître, à votre Altesse,
De ses respects présente le tribut. —
Déjà le drapeau d’allégresse
Flotte gaîment à la cime du mât.
C’est vous, madame, qu’il signale,
À votre demeure royale. —
Pour vous conduire, en apparat,
À l’époux qui doit vous attendre,
Tristan, bientôt, viendra vous prendre.

YSEULT,
troublée d’abord à l’entrée de Kourwenal, a rapidement reconquis son calme et répond avec dignité.

À ton maître, offre mes saluts
Et va lui porter mon message : —
S’il veut s’épargner un refus,
S’il veut qu’on le suive au rivage,
Qu’il vienne tout d’abord me rendre hommage,
Qu’il vienne racheter l’affront,
Qui m’a blessé le cœur ; — qu’il courbe enfin le front.

Kourwenal fait un geste de révolte. Yseult reprend avec une insistance marquée.

Écoute bien et retiens mes paroles ;
Je ne fais point de menaces frivoles,
Je dicte une inflexible loi : —
S’il veut que je suive sa trace,

S’il veut me conduire à son roi,
S’il veut enfin qu’Yseult lui fasse grâce,
Qu’il vienne racheter l’affront,
Qui m’a blessé le cœur ; — qu’il courbe enfin le front !

KOURWENAL.

Mot pour mot, ô ma reine,
Je vais tout rapporter.

Il sort. Yseult court vers Brangaine et l’embrasse avec emportement.


YSEULT.

Et maintenant Brangaine
Nous allons nous quitter.

Elle l’embrasse encore.

Garde ce baiser pour ma mère.

BRANGAINE,
troublée et sans comprendre.

Eh ! quoi ? — qu’entends-je ? —
où veux-tu fuir ? —
Je te suis au bout de la terre !

YSEULT,
déjà remise d’un moment de faiblesse.

L’as-tu compris ? il va venir
Le preux qui me raille et m’outrage. —
Allons ! pour la dernière fois,
Brangaine ; obéis à ma voix :
Prépare le breuvage !

BRANGAINE.

Prépare le breuvage ! Quel breuvage ?

YSEULT,
lui donnant un flacon.

Tiens, le voilà ! c’est le philtre de mort ; —
Remplis la coupe jusqu’au bord.


BRANGAINE,
recevant le philtre avec des signes de la plus profonde épouvante.

L’ai-je rêvé ?

YSEULT.

L’ai-je rêvé ? Sois moi fidèle !

BRANGAINE,
balbutiant.

Mais… qui… boira ?

YSEULT.

Qui me trompa !

BRANGAINE.

Tristan !

YSEULT.

Tristan ! Meure le traître !

BRANGAINE.

Tristan ! Meure le traître ! Horreur ! — grâce, cruelle !

YSEULT.

Grâce pour moi : femme rebelle !

Avec une intention marquée de persiflage.

» L’art de ma mère a tout prévu,
En confiant à ma servante
Un philtre d’étrange vertu
Que prépara sa main savante. « 
Laissons les baumes frais et purs
Les antidotes prompts et sûrs ;
Pour le mal sans espoir, qui me dévore l’âme,
C’est le poison mortel que de toi je réclame.


BRANGAINE.

Ô jour fatal !

YSEULT.

Ô jour fatal ! Brangaine ! — tu m’entends

BRANGAINE.

Quel effroi me pénètre !

YSEULT.

M’obéis-tu ?

BRANGAINE.

M’obéis-tu ? Pitié !

KOURWENAL,

annonçant.

M’obéis-tu ? Pitié ! Mon maître !

YSEULT,
faisant un effort surhumain pour reprendre son calme

Qu’il entre ! — je l’attends !…


Scène CINQUIÈME.



TRISTAN, YSEULT, BRANGAINE.

Yseult rassemblant ses forces, se dirige vers son lit de repos, contre lequel elle s’appuie, en regardant fixement devant elle. Tristan paraît et s’arrête respectueusement sur le seuil de la porte. Kourwenal laisse retomber la tapisserie derrière son maître et disparaît. Brangaine éperdue se détourne et se retire à l’écart.

TRISTAN.

Que veut ma noble souveraine ?


YSEULT.

Ne sais-tu pas ce que je veux
Et n’est-ce qu’une crainte vaine
Qui te fait fuir mes yeux ?

TRISTAN.

Le respect dicte ma conduite.

YSEULT.

Ton respect, tu le montres peu
Et tu te fais un jeu
De rabaisser ma gloire et mon mérite.

TRISTAN.

Je sers mon prince et je fais mon devoir.

YSEULT.

Ton prince est peu courtois, s’il veut que l’on évite
Une femme qui doit partager son pouvoir ?

TRISTAN.

L’usage dit : « évitez la promise
Qu’à votre honneur on a remise
Pour la conduire à son mari.

YSEULT.

Pour quel motif ?

TRISTAN.

Pour quel motif ? Interrogez l’usage.

YSEULT.

Mais n’est-ce pas l’usage aussi
De boire au même verre avec son ennemi,
Si l’on veut s’en faire un ami,
Si l’on veut qu’il nous rende hommage.


TRISTAN.

Qui m’en voudrait ?

YSEULT.

Qui m’en voudrait ? Interroge ta peur ;
Le sang versé réclame la vengeance !

TRISTAN.

La paix est faite !

YSEULT.

La paix est faite ! Espoir trompeur !

TRISTAN.

Peuple vaincu, peuple vainqueur
Ont fait éternelle alliance.

YSEULT.

Était-ce alors que Tantris éploré
Me livrait Tristan sans défense ? —
Plus tard, tout fier, s’il promit allégeance,
Ce qu’il jura je ne l’ai pas juré.
Car j’avais appris à me taire,
Je t’ai veillé dans l’ombre et le mystère,
J’aurais pu te frapper, j’avais le glaive en main
Je domptai ma colère et sus lui mettre un frein,
Mais au fond de mon cœur altéré de vengeance,
Je fis un serment en silence
Et je ne l’ai pas fait en vain !

TRISTAN.

Et qu’avez-vous juré ?

YSEULT.

Et qu’avez-vous juré ? De venger ta victime.


TRISTAN.

Y tenez-vous ?

YSEULT.

Y tenez-vous ? As-tu sondé ton crime ? —
Morold et moi, nous étions fiancés,
Sa gloire à lui, c’était ma gloire ;
Le même coup tous deux nous a blessés,
Car c’est pour moi qu’il briguait la victoire ;
En le frappant tu m’as frappée au cœur,
C’est pourquoi j’ai juré, te lançant l’anathème,
Si nul n’osait se faire mon vengeur
De me venger un jour moi-même ! —
Pâle, mourant et tout près du trépas
Je t’ai tenu sans défense en mes bras,
Je t’ai sauvé, car ma vengeance est lente,
Pour te faire frapper, dans ta force insolente,
Par l’homme que j’aurais choisi : —
Le sort qui t’attend, tu dois le connaître,
Puisque tous, avec toi, sont d’accord aujourd’hui,
Qui doit frapper le traître ?

TRISTAN,
pâle et sombre, lui tendant son épée.

Si Morold vous était si cher,
Tenez, prenez ce fer,
Frappez d’une main ferme et sûre,
Vengez sa mort et vengez votre injure.

YSEULT.

Quel outrage ferais-je à ton ami royal !
N’insulterais-je pas le roi Marke en personne,
Si j’immolais le serviteur loyal
Qui lui conquit sa terre et sa couronne ? —
Suis-je, à tes yeux, un présent si banal

Pour que ton prince, oubliant ton service,
Put pardonner, sans te faire injustice,
Si je versais le sang de son vassal ?
Mets ton glaive au fourreau, ma colère est calmée,
Je l’ai pesée, un jour, j’ai brandi ton épée,
Mais tandis que ton œil, par un lâche larcin,
Au profit de ton roi, me volait mon image,
Le fer a glissé de ma main… —

Elle fait un signe à Brangaine, qui tressaille et reste hésitante. Yseult l’excite à l’obéissance d’un geste plus impérieux ; Brangaine, vaincue, va préparer le breuvage.

LES MATELOTS.

Ôhé ! ôhé !
Au mât d’avant, carguez la voile !
Ôhé ! ôhé !
Serrez la toile !

TRISTAN,
sortant brusquement de sa rêverie.

Où suis-je ?

YSEULT.

Où suis-je ? Près de terre. —
Parle, me fais-je entendre ? — as-tu compris, Tristan ?

TRISTAN,
sombre.

Ma maîtresse est prudente et m’invite au mystère ;
Si j’ai compris ce qu’elle veut me taire,
Je dois taire à mon tour ce qu’elle ne comprend.

YSEULT.

Prétextes vains ! Si ton cœur se repent,
Viens m’en donner la marque.


LES MATELOTS.

Ôhé ! Ôhé !

YSEULT.

Ôhé ! Ôhé ! Voici le port ! décide-toi ! —
Dans un instant, tous deux, nous serons près de Marke : —
Superbe et triomphant, me montrant à ton Roi,
Tu vas pouvoir lui dire :
« Voilà, mon prince, un cœur soumis,
Et tel enfin, que le tien le désire.
Autrefois de ma main j’immolai son promis,
Et lui fis présent de sa tête ;
La blessure qu’il m’avait faite,
Yseult la ferma doucement ;
Et si je vis, — Tristan l’atteste et le proclame, —
C’est grâce à la gentille dame. —
Pour moi, la belle a trahi son serment ;
Tu n’as jamais rêvé plus tendre et douce femme. —
Tantôt, sa voix grondait encor
Mais, dans les flots de pourpre et d’or,
De cette coupe pleine,
Nous avons noyé notre haine !« 

LES MATELOTS.

L’ancre en mer !

TRISTAN,
avec une impétuosité sauvage.

Levez la chaîne !
Gouvernez de l’avant,
Les mâts et les voiles au vent !

Il saisit résolument la coupe.

Reine, je sais que la nature
N’a pu vous dérober ses plus subtils secrets ; —
Jadis un baume a fermé ma blessure ;

Que ce breuvage, pour jamais,
Guérisse maintenant mon âme ! —
Pourtant, avant de boire, un mot encor, madame !
La gloire de Tristan, c’est ma fidélité !
Son supplice sera son orgueil indompté !
Piège du cœur, rêve enchanté,
Deuil éternel, charme céleste ;
Breuvage de l’oubli, je te bois sans effroi !

Il porte la coupe à ses lèvres, et boit.


YSEULT,
lui arrachant la coupe

À moi, mapart ! à moi le reste !
Âme ingrate, je bois à toi !

Elle vide la coupe et la jette loin d’elle. Tous deux profondément
émus, se regardent fixement dans les yeux et demeurent immobiles. En un instant, l’expression de leur regard passe du mépris de la mort aux ardeurs delà passion. Un tressaillement nerveux agite tous leurs membres. Ils portent convulsivement la main de leur poitrine à leur front. Leurs yeux se cherchent de nouveau, se baissent, se relèvent, pour s’attacher les uns sur les autres, avec l’expression d’une passion croissante.


YSEULT.

Tristan !

TRISTAN.

Tristan ! Yseult !

YSEULT.

Tristan ! Yseult ! Cœur infidèle !

TRISTAN.

Femme cruelle !

Ils restent silencieusement enlacés.


MATELOTS ET CHEVALIERS.

Gloire et salut au Roi !

BRANGAINE,
pleine de trouble et de terreur, a détourné le visage et s’appuie sur le bord du navire. À cet instant, elle se retourne vers Tristan et Yseult, perdus dans un embrassement passionné ; tout à coup, elle se précipite sur le devant de la scène, avec un geste de désespoir.


Honte sur toi ! —
Servante misérable,
Arrache-toi les yeux !
N’est-ce pas ta pitié coupable
Qui les a perdus tous les deux ?

TRISTAN,

Qui donc parlait d’honneur, de gloire ?

YSEULT.

Quel rêve étrange a troublé ma mémoire ?

TRISTAN.

Un autre était aimé ?

YSEULT.

Ton cœur m’était fermé ? —
Sombre prestige… ombres du songe !

TRISTAN.

Vaine chimère, et vain mensonge !

YSEULT.

Tristan ! ô mon vainqueur !

TRISTAN.

Yseult, charme du cœur !


TOUS DEUX.

Ô pure ivresse, ô douce extase,
Flamme divine où notre âme s’embrase,
Tendres soupirs,
Tendres désirs,
Joie ineffable,
Heure adorable !
Ô merveilleux
Rêve des cieux !

YSEULT.

Tristan !

TRISTAN.

Tristan ! Yseult !

YSEULT.

Tristan ! Yseult ! Toi qui remplis ma vie !

TRISTAN.

Yseult !

YSEULT.

Yseult ! Tristan ! Toi que le ciel m’envie !

TOUS DEUX.

Yseult ! J’ai conquis ton âme, en ce jour,
À l’éternel amour !

La tenture du fond s’ouvre dans toute sa largeur, le pont est couvert de Chevaliers et de Matelots, qui, par-dessus bord, font des signes d’allégresse, du côté du rivage, où se dresse un château fort, sur la crête d’un rocher.


BRANGAINE,
aux suivantes qui montent de l’intérieur du navire.

Le grand manteau,… le diadème !

Elle se jette entre Tristan et Yseult, qui, perdus dans leur extase, ne semblent pas s’émouvoir de ce qui se passe. À Yseult.
Cœur égaré, rentre en toi-même !

Yseult se laisse revêtir de la parure royale sans qu’elle paraisse s’en apercevoir.


L’ÉQUIPAGE.

Gloire et salut au Roi,
Gloire à Marke,
Notre monarque !

KOURWENAL,
entrant brusquement.

Ô maître aimé, réjouis-toi ! —
Au-devant de sa fiancée,
Sur une barque pavoisée,
Voici venir l’époux, voici venir le roi !

TRISTAN,
levant les yeux.

Qui vient, dis-tu ?

KOURWENAL.

Qui vient, dis-tu ? C’est ton monarque !

TRISTAN.

Quel monarque ?

Kourwenal lui montre par-dessus bord la barque du roi qui approche.


L’ÉQUIPAGE.

Gloire et salut à Marke
Gloire et salut au Roi !


YSEULT,
à Brangaine, dans le plus grand trouble.

Qui donc, là-bas… près du rivage ?

BRANGAINE.

Ton prince, ton époux, entouré de sa cour.

YSEULT.

Où suis-je ? parle !… et quel breuvage ?…

BRANGAINE,
avec l’accent du désespoir.

Le breuvage d’amour !

YSEULT,
regardant Tristan avec une angoisse terrible.

Tristan ?

TRISTAN.

Tristan ? Yseult ?

YSEULT.

Tristan ? Yseult ? Faut-il vivre ?…

Elle tombe inanimée dans ses bras.


BRANGAINE,
aux suivantes.

Vite ! à l’aide !

TRISTAN.

Vite ! à l’aide ! Bonheur cruel et plein d’effroi,
Amour perfide qui m’enivre !


TOUS.

Gloire, gloire au Roi !

Quelques hommes de l’équipage ont sauté par-dessus bord, d’autres
ont jeté un pont sur la rive, tout le monde indique par son attitude la prochaine arrivée de Marke. Le rideau tombe rapidement.