Tristesses d’autrefois

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Tristesses d’autrefois[1].


Rien qu’une heure, être encor triste comme autrefois,
D’une tristesse immense et douce par les bois,
Avec l’herbe et les fleurs, sous la pitié des branches,
Ou bien devant l’autel, par les calmes dimanches,
Quand, la tête appuyée au mur où sur fond bleu
Les grands archanges clairs ont des glaives de feu.
Je sentais les premiers effrois devant moi-même ;
Triste à vouloir mourir lorsque la lune blême,
Comme un poignard d’argent, à travers le ciel pur
Montait mystérieuse en pâlissant l’azur
Des soirs dont la douceur enveloppe la terre.
Es-tu donc morte aussi, tristesse solitaire
Qui me mettais parfois le front entre les mains
Et dans le cœur de grands désespoirs surhumains
Où s’acharnaient entre eux les démons ou les anges ?
Tristesses d’autrefois, mes tristesses étranges
Dont j’ai la nostalgie et qui dans vos ferments
Ébauchiez l’avenir en lourds pressentiments.
Et, portant le fardeau de quelque ancienne vie,
Alliez de mon cœur jeune à mon âme assouvie
Pour les épouvanter tous deux de leurs combats !
J’ai beau vous appeler, vous ne reviendrez pas.
Même par les longs jours où je me sens plus morne
Que le soleil puissant dans le désert sans borne,
Même pour le railler, vous ne visitez plus
Le cœur où tous les maux humains sont résolus
Et qui tourne vers vous ses suprêmes tendresses,
Tristesses d’autrefois, ô mes chères détresses !

  1. Extrait de L’Âme sereine.