Trois Morts (trad. Bienstock)/Chapitre4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 24-27).
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IV

Un mois plus tard, une chapelle de pierre s’élevait sur la tombe de la défunte. Sur celle du postillon il n’y avait pas encore de pierre, et l’herbe verte poussait sur le petit tertre, seul indice d’une existence humaine disparue.

— Ce sera un péché, Sérioja, si tu n’achètes pas la pierre pour Fedor, — dit un jour la cuisinière. — Autrefois tu disais : À l’hiver ; l’hiver est passé et maintenant, pourquoi ne tiens-tu pas ta parole ? C’était devant moi. Il est déjà venu une fois te la demander ; si tu ne l’achètes pas, il reviendra et se mettra à t’étouffer.

— Mais je ne refuse pas, — répondit Sérioja. J’achèterai la pierre, c’est sûr, je l’achèterai pour un rouble et demi. Je ne l’ai pas oublié ; mais il faut la porter. Quand il y aura une occasion d’aller en ville, je l’achèterai.

— Au moins si tu mettais une croix, voilà ce qui serait bien, autrement c’est mal, — dit un vieux postillon… Enfin, tu portes ses bottes !…

— Mais où prendre une croix ? On ne peut pas la faire avec des bûches.

— Que dis-tu ! On n’en fera pas avec des bûches, mais prends une hache et va dans le bois, de bon matin, et tu en feras une. Tu couperas un frêne et ça fera une croix ; autrement il faut encore donner de l’eau-de-vie au gardien ; si l’on voulait donner de l’eau-de-vie à chaque canaille, on n’en finirait pas. Tiens, récemment, j’ai cassé une volige, alors j’en ai coupé une nouvelle, superbe. Personne n’a dit mot.

Le matin, à l’aube, Sérioja prit une hache et alla au bois.

Tout était couvert d’une froide rosée qui tombait encore et n’était pas éclairée par le soleil. L’orient s’éclairait peu à peu et reflétait sa lumière faible sur la voûte du ciel couvert de nuages légers. Pas une petite herbe, en bas, pas une feuille de la plus haute branche des arbres ne remuait. Seuls les bruits d’ailes, qu’on entendait parfois dans l’épaisseur du bois, ou leur frottement sur le sol, rompaient le silence de la forêt. Tout-à-coup, un son étrange… et la nature éclata et s’embrasa à la lisière de la forêt. Mais de nouveau les bruits retentirent et se répétèrent en bas près des troncs immobiles. La cime d’un arbre tremblait extraordinairement, ses feuilles semblaient murmurer quelque chose, et la fauvette perchée sur l’une des branches, voleta deux fois en sifflant, et, en agitant sa petite queue, s’installa sur un autre arbre.

En bas, la hache craquait de plus en plus sourdement. De gros copeaux blancs tombaient sur l’herbe humide de rosée ; un craquement léger accompagnait le coup. L’arbre vacillant tout entier se penchait vivement, se redressait en ébranlant profondément ses racines. Pour un moment, tout était calme, mais de nouveau l’arbre se courbait, sa tige craquait, et, brisant ses branches et ses feuilles, son sommet touchait le sol humide.

Les sons de la hache et des pas se turent. La fauvette, en sifflant, sauta plus haut, la petite branche qu’elle accrocha avec ses ailes se balança un moment et s’arrêta, comme les autres, avec toutes ses feuilles. Les arbres avec leurs branches immobiles se dressaient encore plus joyeux sur l’espace élargi.

Les premiers rayons du soleil, en perçant les nuages transparents, brillaient sur le ciel et se dispersaient sur la terre et le ciel. Le brouillard, par ondes, commençait à glisser dans les ravins. La rosée brillait en se jouant dans la verdure ; de petits nuages blancs, transparents, blanchissaient et couraient sur la voûte bleue. Les oiseaux s’ébattaient dans le fourré et comme éperdus gazouillaient quelque chose d’heureux. Les feuilles luisantes, calmes murmuraient dans les cimes, et les branches des arbres vivants s’agitaient lentement, majestueusement au-dessus de l’arbre tombé, mort.