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Trois femmes/Seconde partie

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Pierre Philippe Wolf (Ip. 177-323).




TROIS FEMMES.


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Seconde Partie.



Je n’ai pas trouvé, dit Mme. de Berghen quand elle revit l’Abbé, que vos trois Femmes prouvassent quoi que ce soit ; mais elles m’ont intéressée, et c’est tout ce que je demandois. Cela doit donc aussi me suffire, dit l’Abbé : mais n’avez vous pas quelqu’estime pour chacune de mes trois Femmes ? Je ne puis le nier, répondit la Baronne. Eh ! dit l’Abbé, ai-je prétendu autre chose ? Josephine n’est rien moins que chaste, et vous l’estimez cependant, parce qu’elle est très-bonne fille, qu’elle aime sa Maîtresse et se conduit avec elle mieux, beaucoup mieux que simplement bien. Constance garde une fortune dont un casuiste sévère pourroit lui disputer la propriété ; mais l’usage qu’elle en fait, vous force à avoir de l’estime pour elle. Émilie, si scrupuleuse d’abord ; s’accoutume à l’inconduite de sa femme-de-chambre, à la jurisprudence étrange, sophistique peut-être, de son amie, et enfin se laisse enlever par son amant sans dire un seul mot ni faire la moindre résistance : cependant vous ne sauriez ne la point estimer, et cela parce que renonçant à la perfection qu’elle aimoit, il lui reste d’être bonne amie, bonne maîtresse, amante dévouée, et que même l’amour, l’amitié, la reconnoissance qui lui ont fait perdre quelque chose de son inflexible vertu, s’enrichissent de cette perte et substituent un autre mérite à celui qu’elle leur sacrifie. Si je vous eusse parlé d’un de ces êtres comme j’en connois beaucoup, qui même, lorsqu’ils ne font pas de mal ne font aucun bien, ou ne font que celui qui leur convient ; qui n’ayant que leur intérêt pour guide, n’en supposent jamais aucun autre au cœur d’autrui, vous l’eussiez sûrement méprisé. De l’esprit, des talens, des lumières, rien ne vous reconcilieroit avec un homme de cette trempe. Il faut voir en un homme, pour le pouvoir estimer, que quelque chose lui paroit être bien, quelque chose être mal ; il faut voir en lui une moralité quelconque. Avec ce quelconque, vous donnez une grande latitude à nos vertus ou plutôt à nos vices, dit la Baronne. Si un homme s’avisoit de se permettre tout, hors de faire gras le vendredi et de travailler le dimanche, que diriez-vous de lui ? J’étudierois ses facultés et m’informerois de son éducation, répondit l’Abbé ; et si je voyois que de bonne foi il met plus d’importance aux observances que vous dites, qu’à nul autre devoir, j’oserois bien le déclarer imbécille, mais non totalement immoral. La Baronne reprit : Quand vous avez parlé de la dévotion de Josephine et du parti qu’elle prétendoit tirer de l’Oraison Dominicale, vous avez présenté des objets respectables sous un point de vue ridicule, et cela a déplu à plusieurs personnes de ma société. Ce n’est pas ma faute, et c’est très-fort contre mon intention, dit l’Abbé. Josephine a, comme beaucoup de gens, une piété qui, pour être grossièrement conçue, n’en est pas moins de la piété. Elle pensoit que si elle n’eût eu que des vices, elle eût été désagréable à Dieu ; que si elle eût eu à demander le pardon de beaucoup de péchés, elle ne l’eût pas obtenu. Cela est-il ridicule ? Aujourd’hui je ne sais ce qu’elle se permet ; rien peut-être de bien grave ; ce dont je suis persuadé, c’est que le serment qu’elle a fait d’être fidelle à la foi conjugale, pèse sur elle, la tient liée, et qu’elle ne le violera pas.

Mais ne pensez-vous pas, dit la Baronne, que vos trois Femmes, si elles étoient connues, seroient d’un mauvais exemple ? Ne craindriez vous pas que l’estime qu’on seroit forcé de leur accorder, ne fut une espèce de sauve-garde, de brevet d’impunité pour des fautes destructives du bon ordre ? Point du tout, répondit l’Abbé. Josephine a souffert et souffre encore ; son mari lui accordera-t-il jamais cette tendre confiance qu’il auroit pu avoir pour une femme chaste, et qu’il eut épousée sans y être contraint ? Constance a souffert, et n’est peut-être pas sans inquiétude. À mon avis, on n’a rien à lui reprocher ; mais il n’en est pas de même des auteurs de sa fortune ; et qui sait comment ils ont vécu et comment ils sont morts ? Ne vous en a-t-il jamais fait l’histoire ? demanda la Baronne. Jamais, répondit l’Abbé ; elle a seulement permis à Émilie de me dire ce qu’elle lui en avoit appris. Que fait-on actuellement à Altendorf ? dit la Baronne ; y est-on heureux ? Je vous apporterai, dit l’Abbé, différentes lettres que j’en ai reçues.



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TROIS FEMMES.




LETTRE PREMIÈRE.

constance à l’abbé de la tour.


Je souhaite pour votre honneur, Monsieur l’Abbé, que vous ayez eu une meilleure raison de nous quitter que celle que vous m’avez donnée à entendre, et je me sens plus disposée, dans cette occasion, à vous pardonner un peu d’hypocrite flagornerie, qu’une si misérable pusillanimité. Vous ne craignez du moins pas que mes lettres ne vous tournent la tête, puisque vous voulez que je vous écrive : vraiment votre sécurité est juste, il n’y a rien à craindre de ce côté-là : j’écris sans agrément comme avec peu de soin, et l’on m’a toujours reproché un stile sec et décousu.

J’ai d’excellentes nouvelles à vous donner de votre jeune ami et de sa femme. Émilie se conduit à merveilles ; il est vrai qu’il n’y a pas grand mérite à cela jusqu’à présent ; mille prévenances, une obligeante prévention pour tout ce qu’elle fait et dit, lui facilitent le bien dire et le bien faire. Madame sa Belle-Mere a mille fois plus de sens et de bonté que je ne pensois. C’est une manière, froide en apparence, mais si soutenue, de faire ce qui est le mieux pour tout ce qui l’entoure, qu’on ne peut douter à la longue qu’elle n’ait un cœur excellent et très-sensible : vous me l’aviez dit, et l’aviez bien jugée. Elle m’a confié le projet qu’elle a de mettre Émilie à la tête de sa maison et veut que je l’aide à arranger tout pour cela. On lui donnera, sous ce rapport, la chambre dont la porte fait face à celle de la salle à manger, de l’autre côté de la porte du château. Mme. d’Altendorf y fera construire un poële à la manière de Suisse, et tel que Mme. Hotz, qui est de Zurich, la presse depuis vingt-deux ans d’en avoir un. On écrit pour se procurer des plans, des dessins, toutes sortes de directions. Mme. Hotz fera venir, s’il le faut, un terrinier de ses parens, et coute qui coute, nous nous chaufferons d’aujourd’hui en un an, auprès d’un poële Suisse. Pour le reste, la chambre sera arrangée selon le goût d’Émilie, qu’on saura pressentir avec la sagacité que donne une grande envie d’obliger. Elle a fait elle-même, mais sans savoir que ce fut pour elle, de petits dessins en mosaïque pour six fauteuils : on a retrouvé du canevas et des laines que la teigne a épargnés pendant quinze ans, et qu’on prètend lui enlever aujourd’hui. Lacroix a fait trois métiers de tapisserie. Mme. d’Altendorf, sa belle-fille et moi, nous nous sommes chargées chacune de deux fauteuils ; et tous les soirs, dès qu’il a frappé cinq heures, nos trois métiers forment un triangle autour d’un antique guéridon d’argent, sur lequel on place deux flambeaux. Mr. d’Altendorf se promène par la chambre ou s’assied auprès du feu. Théobald ne s’éloigne guère de sa femme. Si vous étiez avec nous, comme je le voudrois, je vous donnerois bien souvent mon aiguille et m’irois chauffer. Théobald pourroit par fois nous faire quelque lecture, si son pere haissoit moins les livres : on dit qu’ils produisent tous sur lui le même effet qu’Adèle de Senanges. Au vrai, nous nous en passons très-bien ; il ne manque rien à nos soirées pour être très-agréables, et s’il m’arrive quelquefois de vous y trouver un peu à dire, c’est une preuve que j’ai véritablement de l’amitié pour vous. Le matin je lis, j’écris : Émilie et Josephine prennent dans ma chambre une leçon d’allemand. Mme. d’Altendorf a exigé qu’on apprît l’allemand. Émilie vouloit l’apprendre de son mari ; mais sa belle-mere a cru que la leçon ainsi prise et donnée iroit mal, et qu’il seroit même un peu triste qu’elle allât bien. C’est donc le maître d’école du village que nous avons pour maître. Émilie étudie beaucoup, mais apprend peu. Pourquoi les François et Françoises ont-ils tant de peine à apprendre une langue étrangère ? On diroit qu’ils croient déroger à la nature éternelle des choses, en appellant le pain et l’eau autrement que pain et eau, et outre qu’ils ont peine à retenir et à dire d’autres mots, ils paroissent ne pouvoir pas trop s’y résoudre.

Mme. d’Altendorf a donné une clef de son bureau à Émilie ; elle veut qu’elle paie et reçoive en son absence comme elle-même. C’est très-bien pensé. Elle intéresse Émilie à la chose publique du logis et de la famille, en attendant que le gouvernement lui en puisse être entièrement confié. Le Baron n’est pas homme à abdiquer aussi formellement la suprématie en faveur de son fils ; mais celui-ci poussé par sa mere, s’informe des négligences et des défauts de l’administration actuelle, et tout doucement les répare et les corrige. Son projet est de renoncer peu à peu et sans le déclarer, à la plupart de ses droits féodaux, et s’il survit d’un seul jour à son pere, d’en brûler les titres. Là-dessus il fonde des espérances d’amour et de bonheur chez ses vassaux, qui tiennent du roman plus que de la vérité.

Je l’avois plusieurs fois écouté, de manière à lui laisser croire que partageant son espoir, je comptois voir renaitre à Altendorf le règne de Saturne et de Rhée ; mais hier mon air lui dit mon incrédulité. Je vous entens, s’écria-t-il ; vous traitez mes projets de rêveries et mon espoir de chimère ; vous croyez que rarement on peut être utile à ses semblables, et que si l’on réussissoit à leur faire du bien, ils ne le sentiroient pas, n’en aimeroient pas mieux leur bienfaiteur, ne l’en traiteroient pas mieux, et tourneroient peut-être contre lui les lumières, la liberté, l’opulence qu’ils lui devroient. Il se peut bien que vous ayez raison ; mais je veux l’ignorer. Je m’étourdirai là-dessus, je me persuaderai que j’aurai plus d’adresse ou de bonheur qu’un autre ; que les hommes pour qui je travaillerai, seront faits autrement que d’autres. Il ne s’agit que de mettre la main à l’œuvre. Une fois engagé dans l’entreprise, on ne délibère plus, on agit. L’attrait du travail fait même quelquefois oublier le but qu’on se proposoit en commençant. On est comme le marchand, le joueur, ou l’agioteur avide, qui d’abord ne vouloit gagner que pour acheter telle maison, pour épouser telle femme, et qui ensuite ne se souciant plus de la femme ni de la maison, ne veut plus qu’agioter, jouer, trafiquer. Ma cupidité sera du-moins plus noble que la leur. Quelques douces jouissances accompagneront mes efforts, quelques marques de sympathie de la part de ceux auxquels le Ciel donna un enthousiasme pareil au mien, m’empêcheront de rougir de son extravagance. Après tout, on ne peut vivre dans une totale inaction, ni agir sans un but d’action : or quel but n’offre pas les mêmes incertitudes que celui que je me propose ? Si je cherche du plaisir, suis-je sûr d’en trouver ? Dans la recherche des biens desirés par l’ambitieux, suis-je sûr de réussir, et le succès même le plus brillant m’assureroit-il le bonheur ? Il n’y a que l’homme qui travaille pour substanter sa vie, qui sache distinctement à quoi il tend, et dont le but n’ait rien de vague ni de chimérique ; encore pourroit-on mettre en question si vivre est une chose si douce, que ce soit la peine de travailler uniquement pour continuer de vire. Laissez-moi donc travailler à diminuer les souffrances et à accroitre les jouissances de mes semblables ; et quand l’expérience m’aura prouvé que je ne pouvois rien pour eux ; quand, loin de me récompenser, ils m’auront puni de mes infructueux efforts, j’espère que l’âge aura glacé mes sens, mon activité, ma sensibilité, et que respirer encore, sans but, sans projet, sans espoir, presque sans mouvement, sera toute la jouissance que demandera un homme éteint en même tems que désabusé. Voilà, Monsieur l’Abbé, presque mot pour mot ce que Théobald a répondu à ma pensée. À l’avenir, sans lui objecter rien, j’entrerai dans ses bienfaisans projets et l’aiderai de mes conseils et de ma fortune. Adieu.

Ce 30 Novembre 1794.

P. S. Théobald vient d’envoyer un habillement complet et chaud à chacun des hommes que sa terre fournit aux troupes du Cercle. Il donne à leurs parens l’équivalent de ce qu’ils pourroient gagner ici par leur travail.



LETTRE II.

constance à l’abbé de la tour.


Je vous remercie, Monsieur l’Abbé, de la relation que vous m’avez faite des premiers jours de votre voyage. Puisse-t-il s’être achevé aussi heureusement qu’il a commencé ! ou s’il vous est arrivé quelqu’accident, puissiez-vous avoir trouvé des secours et un asile pareils à ceux que je vous dois !

Tout continue à aller fort bien ici. Je trouve, qu’excepté le vieux Baron qui me paroit avoir été jetté dans un moule assez commun, tous les habitans de ce lieu sont des gens distingués et rares. Madame d’Altendorf qui, a su vivre avec son mari dans une stagnation apparente de toutes ses facultés, sans en rien perdre, de manière qu’elle se retrouve à présent ce qu’elle étoit dans sa jeunesse ; Mme. d’Altendorf, dis-je, est ici le phénomene qui me frappe le plus. Je croyois qu’elle avoit élevé son fils, et que cette occupation avoit pu lui tenir lieu de tout autre plaisir ; mais en joignant ensemble le tems qu’il a passé en différens endroits de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Angleterre, je vois qu’il n’a vécu que la moitié de son âge à Altendorf. L’y voir fixé aujourd’hui avec une compagne telle qu’elle l’auroit choisie, n’est pas une jouissance médiocre pour sa mere, et je m’apperçois qu’elle fait tous les jours chez lui des découvertes agréables : il est clair aussi que chaque jour elle me sait plus de gré d’avoir empêché qu’il ne s’enfuît en Amérique avec Émilie ; car elle ne doute pas que ce ne fût là son projet et qu’il ne dût s’embarquer à Hambourg. Nous n’avons touché qu’une fois cette corde, et je la trouvai si fâcheuse, qu’éludant des remercimens auxquels j’aurois mieux aimé n’avoir point de droits, je changeai aussi-tôt de conversation. Ce qui avoit amené celle-ci, c’est une lettre que je reçus, il y a quelques jours, de cette petite Comtesse de Horst, que nous vîmes, vous et moi, près de Hambourg. Ni ses parens ni ceux de son mari, n’ont voulu leur pardonner leur mariage. Elle espéroit que sa grossesse, aussi avancée que celle de Josephine, les toucheroit ; mais personne ne veut la recevoir pour faire ses couches, et elle se voit au milieu de l’hiver, sans argent et sans asile. Voilà ce qu’elle m’écrit, et elle me demande des conseils. J’aurois mieux aimé que tout franchement elle m’eût demandé des secours : mais n’importe, je lui ai répondu qu’elle n’avoit qu’à venir habiter la maison que j’ai dans le village ; et Josephine devant faire ses couches vers le même tems dans le ci-devant appartement d’Émilie, lui sera ressource et secours. Quand la petite Comtesse sera arrivée avec son mari, je vous manderai si c’est une acquisition que nous ayons faite : si ce n’en est pas une, nous nous en tiendrons avec eux aux devoirs de l’humanité et d’une cérémonieuse politesse. Je les ai avertis que je ne leur prêtois ma maison que jusqu’au mois de Mai, car alors je l’irai habiter moi-même. J’ai tellement peur d’ennuyer le château de moi, que desirant y passer l’hiver prochain, je veux passer l’été au village. Adieu Monsieur l’Abbé. Je crains bien que ce détail des événemens et arrangemens d’Altendorf ne vous ennuye un peu.

Ce 7 Décembre 1794.


P. S. Ne voilà-t-il pas qu’un indiscret a lu par-dessus mon épaule pendant que j’écrivois. Il me demande ma plume.

Quel beau projet l’on vous communique, mon cher Abbé ! mais il ne s’exécutera pas. Venez vous emparer de la maison où elle prétend rentrer. Comment la laisserions-nous quitter le château ? elle est l’ame vivifiante de mon pere ; elle est pour ma mere la plus douce et la plus aimable société : quant à ce qu’elle est pour Émilie et pour moi, je ne puis pas mieux le dire, qu’exprimer tout ce que nous lui devons.


THÉOBALD.


LETTRE III.

constance à l’abbé de la tour.


Ce 13 Décembre 1794.


Mes hôtes, ou plutôt ceux de ma maison, car ils ne seront jamais les miens, et si j’étois chez moi ils n’y seroient pas, arrivèrent il y a trois jours. Nous leur fîmes aussi-tôt une visite qu’ils nous rendirent le lendemain ; et hier ils ont diné au château. C’en est assez pour long-tems. Je les ai pris en une sorte d’aversion, à cause des mauvais momens qu’ils ont fait passer à Émilie. La femme est une étourdie, sans esprit ou du moins sans raison et sans tact, mais très-jolie, comme vous vous en souvenez sans doute : elle est coquette à proportion. Son mari, que vous n’avez pas vu, parce qu’au mois d’Octobre il étoit à l’armée Prussienne, est un grand homme à grandes moustaches noires, et beaucoup plus beau qu’il ne paroit spirituel. Hier, à table, on plaça la Comtesse entre Théobald et son Pere ; le Comte entre Madame d’Altendorf et moi : Émilie étoit vis-à-vis de la Comtesse et avoit auprès d’elle, d’un côté, une Dame d’Osnabruck, de l’autre la mere de cette Dame, et entre cette mere et moi étoit un Baillif ou Secrétaire d’une Seigneurie voisine de celle-ci. La Comtesse toujours penchée vers son jeune voisin, lui parloit tantôt de Mlle. de Stolzheim, dont les regrets avoient fait bruit, et n’avoient rien, selon elle, que de fort naturel ; tantôt de l’étonnement où chacun étoit ou devoit être, de voir qu’un homme de la naissance, de la figure et de la fortune du jeune Baron d’Altendorf, s’enterrât dans un château de Westphalie, au lieu de briller à quelque Cour, comme cela lui seroit si aisé. Théobald ne répondant à-peu-près rien, la Comtesse voulut rendre ses cajoleries encore plus sensibles, et à propos d’un bracelet qu’elle portoit et sur lequel étoit le portrait de son mari, elle regarda un portrait de Théobald que Madame d’Altendorf avoit sur une boëte, compara les deux figures, et donna hautement la préférence aux cheveux blonds sur les cheveux noirs, aux yeux bleus sur tous les autres yeux. Le mari impatienté, lui représente envain qu’elle faisoit un mauvais compliment aux Dames de la compagnie, qui toutes étoient brunes excepté elle : la franchise de Mme. de Horst étoit si grande, disoit-elle, qu’elle ne pouvoit déguiser aucun de ses sentimens ; et toujours elle regardoit Théobald avec un tel air de prédilection et des minauderies si agaçantes, que le mari ne put bientôt plus dissimuler son chagrin. Émilie qui le voyoit, regarda Théobald avec un léger sourire, lui montrant du coin de l’œil le pauvre Comte honteux et déconcerté. Je suivois ses yeux, et je vis Théobald lui lancer un regard terrible. S’il eût pris garde à l’effet de ce regard, il en eût été fâché sans doute, et auroit réparé le mal au lieu de l’aggraver ; mais trop plein de l’impression qu’il avoit reçue, et fatigué de la Comtesse qui ne prenoit garde à rien ou que rien ne décourageoit, il se leve tout-d’un-coup, se plaint d’avoir trop chaud et supposant que mon voisin avoit froid, il vient brusquement lui demander sa place et le pousse à la sienne. Je le reçus mieux que mon penchant ne m’y portoit, et cela pour ne pas augmenter l’esclandre ; mais ni moi, ni Mme. d’Altendorf, nous ne pûmes plus donner de vie à la conversation, et la petite Comtesse elle-même resta abasourdie. Après le diner, Émilie, au lieu de rentrer au sallon, courut dans ma chambre où je la trouvai toute en pleurs. Je sais, dis-je, tout ce que vous pourriez me dire ; mais de grace plaignez-vous de votre mari à sa mere, et priez-la de vous raccommoder avec lui : ou je la connois mal, ou cette confiance que vous montrerez en son impartialité et en son amitié pour vous, achevera de vous l’attacher : moi je vous suis ici trop dévouée pour que mon entremise fît un bon effet. Venez sur le champ avec moi, nous la trouverons, je pense, dans la salle à manger, où elle a prétexté avoir quelque chose à faire, étant lasse de la compagnie et de la contrainte du diner. Venez, je vous laisserai avec elle, et j’irai prendre votre place à toutes deux auprès de vos convives.

Pendant que nous traversions la chambre qui est entre mon appartement et la salle à manger, nous avons entendu que Madame d’Altendorf parloit à son fils. Quoi ! lui disoit-elle, s’emporter de la sorte et pour si peu de chose ! Vous nuisez, mon Fils, à votre réputation, à votre repos, au bonheur de ceux qui vous aiment ; vous courez risque d’altérer les sentimens de votre femme, d’altérer sa santé, enfin de vous rendre très-malheureux, et pour comble de maux, de sentir que vous l’êtes devenu par votre propre faute. Nous étions auprès de la porte qui étoit entr’ouverte ; je l’ai poussée, Émilie est entrée, elle s’est jettée au cou de sa belle-mere. On s’étoit querellé sans parler, je crois qu’on s’est raccommodé de même, mais non sans verser bien des larmes. Émilie, quand elle est rentrée au sallon, avoit les yeux fort gros, et ceux de Théobald étoient d’un homme qui a été fort attendri. Après m’avoir ramené sa femme d’un air bien obligeant pour elle et pour moi, il a proposé aux hommes d’aller avec lui s’informer d’une chasse au renard qu’on avoit dû faire aux environs d’Altendorf. Émilie s’est mise à entretenir la Dame d’Osnabruck, et moi, m’approchant de la petite Comtesse, je lui ai demandé si elle s’étoit apperçue du trouble dont elle avoit été cause, et si elle profiteroit de la leçon ? Elle a prétendu ne savoir pas ce que je voulois dire. Il faut donc vous expliquer tout ceci, lui ai-je dit à demi-voix, mais assez haut cependant pour qu’Émilie et les deux autres femmes pussent m’entendre. Vous avez fait par mauvaise habitude, sans doute, car je ne veux pas vous soupçonner d’une mauvaise intention, des avances très-marquées au mari de Madame. Votre mari a été embarrassé ; Madame a souri de son embarras : l’objet de vos avances, déjà fatigué et ennuyé, s’est mis de mauvaise humeur contre sa femme ; il a trouvé que le chagrin d’un mari n’étoit point une chose dont on dût rire ; il sentoit qu’à la place du Comte il seroit le plus malheureux et le plus honteux des hommes. Sa femme au désespoir de lui avoir déplu, s’est troublée, a pleuré. La paix est faite entr’eux, et pour eux c’est une chose finie ; mais moi qui vous ai attirée à Altendorf, je me crois obligée de vous avertir, que si vous voulez y trouver la protection dont vous avez besoin, il faut bien vous garder à l’avenir de donner lieu à des scènes pareilles. Quelles expressions, Madame ! s’est écriée la Comtesse : je crois pouvoir vous dire tout au moins que vous gâtez prodigieusement le mérite de vos bienfaits. — Au contraire, Madame, ai-je dit, le service que j’ai prétendu vous rendre dans ce moment, est le seul dont j’exige de la reconnoissance. Qui l’eût jamais cru, a repris la Comtesse, que dans une maison renommée pour la politesse et l’usage du monde, on trouvât tant de pédanterie, tant de gêne et d’ennui ! Vous serez la maîtresse, lui ai-je dit, de n’y pas venir très-souvent, mais croyez que je ne vous négligerai pas et que j’irai vous trouver aussi souvent que ma présence pourra vous être bonne à quelque chose. L’agréable hiver à passer ! a dit la Comtesse, comme si elle se fût parlé à elle-même. Je n’ai pas paru l’entendre ; et quelque tems après, changeant totalement de ton et de propos, je l’ai priée de ne se point mettre en peine de la laiette de son enfant qui trouveroit à se vêtir à son arrivée dans le monde, sinon magnifiquement, au-moins proprement et chaudement. Mme. d’Altendorf étoit revenue auprès de nous ; son fils et le Comte rentroient ; j’ai proposé une partie de whist, et Théobald n’en étant pas, la Comtesse a pu jouer sans distraction. Aujourd’hui nous nous sommes mises à faire les vêtemens des deux enfans à naître. Si tous deux viennent à bien, ils partageront ou jouiront en commun ; si nous ne sommes pas si heureux que cela, celui qui vivra aura tout. Adieu Monsieur l’Abbé.


Ce 15 Decembre.

J’ai eu ce matin la visite du Comte. Il me paroit un fort honnête homme, et je le plains de tout mon cœur. Enhardie par son air de confiance, je l’ai engagé à me mettre au fait de ses affaires et des causes du mécontentement que l’on témoigne contre lui et sa femme dans les deux familles. Ils sont aussi bien nés l’un que l’autre ; mais les parens de la Comtesse sont pauvres, et ils avaient espéré qu’étant Chanoinesse de je ne sais quel Chapitre, elle se contenteroit de cet établissement ; de maniere que toute la dépense que leur fortune leur permet de faire, pût être pour un jeune fils qu’ils ont. D’un autre côté, on vouloit marier le Comte avec une parente riche et belle qui lui auroit extrêmement convenu. Il est l’ainé d’une famille médiocrement opulente, et son mariage bien qu’assorti pour la naissance, se trouve être fâcheux, non-seulement par la perte d’un meilleur établissement, mais par l’humeur dépensière de la jeune femme. Cette humeur effraie chacun, et je ne conçois pas ce que le mari fera de sa femme lorsqu’il lui faudra retourner à l’armée. Je lui ai conseillé d’aller voir une tante qu’il a dans le Holstein et de se recommander à elle. Il partira incessamment. Je vous demande pardon de vous entretenir si à fond de deux personnes très-ordinaires ; mais j’ai le bonheur de n’avoir rien de plus intéressant à vous mander. Nous sommes ici parfaitement tranquilles. L’homme d’Altendorf, quoiqu’il ne définisse pas ses droits, en jouit sans doute, car il me paroit content et fort loin de vouloir s’insurger : d’ailleurs point d’ennemis ni d’alliés qui nous menacent ;

Nè strepito di marte
Ancor turbò queſta remota parte.


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LETTRE IV.

constance à l’abbé de la tour.


Nous travaillons à force. Il n’y a pas de tems à perdre. Les deux enfans ne tarderont pas à venir au monde. La sage-femme consultée, prétend qu’ils naitront peut-être à la même heure : elle est assez gaie et ne manque pas de sens. Je l’ai etablie chez la Comtesse, pour que celle-ci fût moins seule en l’absence de son mari. Dans une quinzaine de jours, Josephine ira habiter l’ancienne chambre d’Émilie : elle y sera très à portée de sa belle-mere qui l’a prise en grande affection ; et les deux accouchées seront si près l’une de l’autre, qu’on n’aura pas de peine à les soigner toutes deux à la fois.

On se porte ici à merveilles, et je suis persuadée que nulle part on ne s’ennuie moins. La conversation est souvent rendue intéressante par de petits incidens qui ne produiroient rien sans une sympathie qui fait qu’on s’entend mutuellement, et qu’on est charmé et flatté de s’entendre. Hier, Théobald appuié contre la chaise de sa femme, avoit l’air fort occupé de ses pensées : on lui a demandé à quoi il pensoit ? Il a répondu qu’il étoit inutile de rappeller un moment de délire expié par ses excuses et ses regrets, qu’il vouloit s’en souvenir seul et désiroit que nous l’oubliassions ; mais qu’il consentoit à nous dire à quelles pensées ce souvenir l’avoit conduit. Je m’étonnois, a-t-il continué, de ce qu’étant si susceptible de joie, je l’étois si peu de gaieté, j’entens de celle qu’il faut pour qu’on se joue légèrement des objets, et qu’on amuse les autres par des peintures et des imaginations plaisantes. Le ridicule m’afflige, quand je le vois chez des gens que j’estime ; chez les autres, il m’impatiente et m’ennuie. Je n’en ris pas, je ne le peins pas, je le fuis. J’ai quelquefois envié le talent de ceux qui savent en tirer parti, surtout depuis que je vous aime, Émilie, c’est-à-dire, depuis que je vous connois. J’aurois voulu partager avec vos compatriotes ce moyen qu’ils ont par-dessus moi, de vous plaire ; ou du moins de vous amuser ; j’aurois voulu sur-tout avoir, comme eux, le don d’effleurer agréablement les sujets ordinaires de la conversation, ceux sur lesquels les discussions sérieuses sont si peu de mise, qu’on est honteux après coup de la logique qu’on y a employée, et qu’on aimeroit mieux avoir laissé tout le monde dans l’erreur, que d’avoir établi ennuyeusement une triviale et indifférente vérité. C’est ce qui arrive à tous nous autres gens du Nord, et n’arrive point à vos compatriotes. Ôtez-moi cette manie, et me laissant constant pour vous aimer, exact, patient, méthodique pour toutes les questions importantes où mon avis pourra être de quelque poids, coupez court à mes appesantissemens sur des objets frivoles ; interrompez-moi, raillez-moi, marchez-moi sur le pied ; en un mot, ne souffrez pas que je vous ennuie. Cela seroit fort bien vu, ai-je dit à Théobald, s’il étoit facile ou possible d’avoir différens esprits pour différentes occasions : mais si au lieu d’être toujours solide vous êtes toujours léger, si au lieu de prouver trop, vous ne prouvez point, vous aurez beaucoup perdu au change, sur-tout dans le tems où nous vivons, qui me paroit être très-grave, et où il est question pour fort peu de gens de s’amuser et presque pour tout le monde de prendre un parti sage. Combien un bon conseil ne vaut-il pas mieux aujourd’hui que mille bonnes plaisanteries ! le loisir en est passé, et la routine de la vie est rompue et détruite. Je ne prétends pas, a dit Théobald, à l’honneur des bonnes plaisanteries ; ce seroit ressembler à l’âne de la fable ; c’est à ne pas ennuyer que se bornent mes prétentions et mes vœux. Restez, Théobald, restez de grâce, comme vous êtes, a dit Emilie. Pour moi j’espère qu’il ne m’arivera plus de rire aussi mal-à-propos que l’autre jour ; et si cela m’arrive, ayez quelque indulgence pour de vieilles habitudes. J’aurai toujours plus de plaisir à admirer de belles choses qu’à m’amuser de choses ridicules ; mais l’un, j’ose le dire, est autant de notre nature que l’autre, et je crois la comédie aussi ancienne qu’aucune autre production de l’esprit. Aujourd’hui le rire n’est guère de saison. Constance n’a pas tort de dire que les tems actuels sont graves. L’état dont vous m’avez tirée et dont tant d’autres ne seront point tirés et où tant d’autres encore sont menacés de tomber, est tout au moins grave. La gaieté y sied moins que la raison ; ce n’est qu’avec de la raison qu’on peut l’empêcher de devenir humiliant et triste. Rois, peuples, grands et petits tous ont besoin de regarder où ils vont ; l’ornière de la vie, comme l’a dit Constance, est interrompue, la route est difficile, et toute distraction est dangereuse. S’il étoit une nation plus sage que les autres, ce que j’ignore, et une autre nation plus aimable que les autres, ce n’est pas dans ce moment que la première devroit porter envie à la seconde. Pour vous, Théobald, n’enviez jamais rien à qui que ce soit. Théobald a baisé avec transport la main qu’Émilie lui tendoit. Mais toute cette gravité nous conduisoit à un morne silence, si je ne me fusse mise à comparer les différentes manières dont s’égaient les différens peuples. Théobald m’a aidée : il a dit ne pas bien comprendre le humour des Anglois, les allusions en sont trop subtiles ; ne pas aimer la gaieté françoise, elle ridiculise toute chose ; ne pas goûter la bouffonnerie allemande, elle est grossière. Il étoit prêt à décider qu’il ne sympathisait avec aucune sorte de gaieté, et se plaignoit de la nature qui lui avoit refusé une faculté qu’elle accordoit à tous les hommes, quand je lui ai demandé si Don Quichotte et Sancho ne le faisoient pas rire : ils l’ont fait rire mille fois. N’est-il pas plaisant que ce soit chez le plus grave de tous les peuples que nous ayons trouvé une gaieté irrésistible ? Cervantes a fait rire ses compatriotes ; après cela il étoit bien sûr de faire rire toutes les nations.



LETTRE V.

constance à l’abbé de la tour.


Hier il m’est arrivé de dire que de tous les beaux-esprits mes contemporains, Bailly étoit le seul avec qui ses ouvrages m’eussent donné le desir de vivre. Chacun s’en est montré surpris. Quoi, Mme. de Sillery !… J’admire ai-je dit, quelques-unes de ses petites Comédies ; je fais cas de cet esprit rapide et expéditif que je trouve dans tous ses ouvrages ; j’y reconnois à la fois sa vocation et le talent de la remplir. On devroit l’établir inspectrice générale des écoles primaires de la République Françoise ; mais je ne m’en tiens pas moins à ce que j’ai dit. Et Bernardin de St. Pierre ? Paul et Virginie n’ont point d’admirateurs plus ardens que moi, ai-je répondu ; comme je connois leur soleil, leurs palmiers, leurs habitations, je vis avec eux, je me promene avec eux partout où je les rencontre : enfans, je les caresse ; adolescens, je les admire ; cependant je m’en tiens à ce que j’ai dit. Mais laissons-là les auteurs vivans et remontons plus haut. Aurions nous voulu vivre avec Jean Jacques ? Non, sans doute ! s’est écrié chacun. — Avec Voltaire ? — Pas davantage. — Avec Duclos ? — Oui. — Avec Fénélon ? — Oh oui ! — Avec Racine ? — Oui. — Avec La Fontaine ? — Pourquoi non ? Ici nous avons été interrompus. Vous pouvez, Monsieur l’Abbé, vous amuser à continuer ce scrutin. Je pense qu’en général j’aimerois mieux vivre avec un auteur qui ne le seroit devenu que par nécessité ou par une impulsion irrésistible, qu’avec celui qui se seroit mis à l’être de son plein gré et par choix, c’est-à-dire, par amour-propre. Mais peut-être qu’après tout, le meilleur n’en vaudroit rien, du moins sous le rapport dont il s’agit. Tous ces gens-là sont sujets, non seulement à préférer leur gloire à leurs amis, mais à ne voir dans leurs amis, dans la nature, dans les événemens, que des récits, des tableaux, des réflexions à faire et à publier, et souvent ils méconnoissent les objets et permettent à leur esprit de les dénaturer, pour les mieux plier à l’usage qu’ils en veulent faire. Il ne s’agit pas, pour eux, de la chose, mais de l’effet. Un Peintre, pour l’amour de son tableau, renverse une bonne maison et la change en une masure. Je doute que Rousseau ait jamais rien vu comme il étoit. Ceux qu’il vouloit louer, ceux dont il vouloit se plaindre, sont devenus à ses yeux ce qu’ils devoient être, pour que des portraits charmans ou hideux pussent porter leur nom. Quant à Voltaire, il ne se donnoit pas la peine de se tromper lui même, il lui suffisoit d’en imposer aux autres. Il disoit ce qu’il lui convenoit de dire. Je pourrois porter mes exemples beaucoup plus loin, mais j’en ai dit assez pour vous mettre sur les voies, et vous faire partager avec moi l’amusement que ces examens et ces appréciations m’ont donné.

Des Auteurs nous avons passé assez naturellement aux études. Seroit-ce un bien, seroit-ce un mal, que la majorité d’une nation fut plus instruite qu’elle ne l’est ; ou en d’autres termes, la portion de lumières que peuvent acquérir des artisans et des laboureurs par le moyen de l’instruction, seroit-elle utile ou nuisible, soit à eux, soit à la société à laquelle ils appartiennent ? Cette question est si vaste, si difficile à décider, que nous nous en sommes tenus à des doutes et des conjectures, mais après la discussion la plus froide, la plus raisonnable dont nous soyons capables, Théobald qui ne perd jamais de vue l’avantage de ses pupiles, comme il appelle les habitans d’Altendorf, a décidé qu’il prendront dans chaque famille le jeune homme que ses parens diroient avoir le plus d’intelligence, et qu’il lui feroit apprendre d’abord à lire, à écrire, l’arithmétique, la géographie, ensuite les principes de la langue Allemande, en même-tems que ceux de toute logique et rhétorique, et enfin un sommaire des loix du pays. Là où il n’y aura point de garçons, on prendra une fille, si les parens y consentent ; de sorte qu’il y aura dans chaque famille quelqu’un qui en saura plus que les autres et que l’on pourra consulter. Deux heures par jour suffiront à ces différentes études, qui seront continuées pendant trois an… Après trois ans, on procédera à un nouveau choix, et on commencera un nouveau cours. En hiver, les leçons se donneront dans l’orangerie du château ; en été, dans la vieille chapelle que vous connoissez. Chaque jour Théobald, accompagné de sa mere, d’Émilie ou de moi, ira jetter un coup-d’œil sur les Maîtres et sur les Écoliers, pour les obliger à respecter l’ordre établi et juger des progrès. Après cela, quand les jeunes gens seront hors des classes, il faudra avoir quelques livres à leur mettre entre les mains, et c’est à se procurer des livres qui leur conviennent, que Théobald prétend mettre tout son discernement et toute son activité. On se gardera bien de les qualifier d’ouvrages pour le peuple : c’est le moyen d’exciter la défiance et le dédain chez ceux auxquels on auroit été les premiers à montrer du dédain et de la défiance, et cela tout aussi clairement que si on leur eût dit : il y a des vérités que nous nous réservons ; vos esprits grossiers ne les pourroient comprendre ; d’ailleurs nous redoutons l’usage que vous en pourriez faire : contentez-vous des objets que nous voulons bien vous présenter ; encore ne vous sera-t-il permis de les considérer que sous le point de vue sous lequel il nous convient que vous les envisagiez : nous vous en montrerons certaines faces, et nous vous cacherons les autres. Ah ! loin de nous un artifice aussi grossier qu’insultant ! Dans notre bibliothèque publique il n’y aura point de fictions, par conséquent point de voyages. Des livres d’histoire, de physique pratique, de médecine pratique, des extraits des meilleurs sermons et autres livres de morale, voilà ce qui la composera. Théobald dit qu’il fera les livres, s’il ne les trouve pas tout faits. Dès demain il ira avec Émilie à la quête des écoliers. Le fils du maître d’école, jeune homme instruit et rangé, est l’instituteur qu’il leur destine. Théobald n’aura garde d’exiger qu’on n’envoye pas les autres enfans à l’école commune ; mais il n’encouragera pas leurs études, et il favorisera au contraire leurs travaux ruraux ou méchaniques.

Que dites-vous, M. l’Abbé, de notre projet ? Ne sommes-nous pas modestes, du moins ? Nous ne prétendons pas, comme vous le voyez, fonder de nouvelles sciences sur de nouvelles bases, enseigner, par exemple, une nouvelle morale indépendante de la Religion : nous ne pretendons pas recréer ab ovo les têtes humaines. Contens de fournir quelques alimens à la pensée et de la guider plus ou moins dans son premier essor, nous la laisserons ensuite se conduire elle-même, et elle pourra s’égarer, se retrouver ou se perdre à son gré.


Ce 25. Dec. 1794.



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LETTRE VI.

constance à l’abbé de la tour.


Le cours a commencé. Nous avons quatorze garçons et trois filles. Ce qui a restreint le nombre des écoliers, c’est que Théobald n’a pas voulu d’enfans au-dessous de dix ans, ni au-dessus de quinze. Il a donné un adjoint à notre jeune Maître. C’est un Hollandois, né en Nord-Hollande, sur les bords du Zuyderzée, dans un de ces villages où Descartes inspira le goût de l’Algèbre et de la Géométrie. Ce goût s’y est conservé. La plupart des Maîtres d’école y enseignent les Mathématiques ; beaucoup de paysans les étudient et deviennent de bons calculateurs et d’habiles Méchaniciens. Les disputes politiques ennuyoient depuis longtems l’Archimède Hollandois ; la guerre l’étourdissoit : sans attendre le siège, il a quitté Syracuse. Par son moyen, nos enfans apprendront parfaitement l’Arithmétique, et nous avons ajouté l’Arpentage aux autres sciences dont nous essayons de les douer. Je vous entretiens de tout ceci, Monsieur l’Abbé, avec une grande confiance. Vos idées, je le vois, se portent sur des objets très semblables à ceux qui occupent les nôtres ; vous vivez avec des gens instruits ; j’en suis fort aise. S’il est douteux que l’instruction convienne aux classes laborieuses de la société, il me paroît bien certain qu’elle est nécessaire à la classe oisive.

Il me tarde que le Comte revienne. Sa femme m’est à charge. Hors le Roman du jour dont tout le monde parle, elle ne peut rien lire : hors quelques ouvrages de mode elle ne peut rien faire : hors quelques aventures amoureuses ou galantes, elle ne peut s’intéresser à rien. Josephine, qu’elle dédaigne, est en effet trop bonne compagnie pour elle, et quand ce ne seroit pas la situation qui leur est commune et qui la gêne parcequ’elle forceroit la Comtesse à faire asseoir devant elle la Chambrière, je ne crois pas qu’elle en tirât plus de parti qu’elle ne fait. La sage-femme avec son caquet, est de quelque ressource : elle a appris son métier dans des villes où la Comtesse connoît beaucoup de gens et en raconte tant qu’on veut les histoires scandaleuses : mais de tems en tems on trouve qu’elle s’émancipe trop, qu’il n’y a point assez de dignité à se laisser amuser par une femme de cette espèce, et faisant rentrer la causeuse dans le néant, on n’a plus de société que l’ennui et l’humeur. Les lettres du Comte ne sont guère satisfaisantes : une modique pension est tout ce qu’il se flatte d’obtenir. Seule, la Comtesse auroit peine à se faire recevoir chez aucun de ses parens, et l’enfant qui naîtra double la difficulté.

Vous prévoyez avec plaisir, dites-vous, que Marat sera bientôt chassé, du Panthéon François. Pour moi, j’avoue que cela m’est assez égal, et me seroit égal quand même je m’intéresserois beaucoup aux autres choses qu’on fait et défait dans ce pays-la. Pourquoi un Panthéon ? pourquoi des Apothéoses ? Voltaire et Rousseau, à votre avis, ressemblent-ils à des Dieux ? Je comprendrois peut-être qu’un homme qui ne seroit connu que par quelqu’action éclatante, un conquérant tel que Bacchus, apportant à ses sujets le sep et la vigne, parmi ses trophées ; un Hercule, délivrant son pays de tyrans et autres monstres ; je comprendrois, dis-je, comment la reconnoissance et l’admiration pourroient les déifier ; leur vie privée, leurs actions journalières, leurs grandes prétentions, leurs petites querelles, ne viendroient pas, bien connues, bien appréciées, dénoncer l’homme et détruire le Dieu. Mais Rousseau, mais Voltaire, n’ont-ils pas, comme on dit, donné leur mesure à tout le monde ? L’un étoit le plus bel esprit, l’autre le plus admirable écrivain qui aient jamais été ; mais loin qu’à mes yeux cela les divinise, je ne sais s’il n’y auroit pas dans l’esprit que l’un a prodigué, et dans les phrases que l’autre a si admirablement arrangées, quelque chose qui pourroit nuire à la dignité d’un grand homme ? Il est des hommes que, soit mérite éminent de leur part, soit illusion de la nôtre, nous sommes tentés de mettre dans notre estime au dessus de la condition humaine. Ces hommes ne seroient-ils pas, en quelque sorte, déparés par ce qui fait la gloire de ceux auxquels on prétend ériger des autels ? Ils ont plus fait, ils ont moins dit et ne se sont pas piqués de si bien dire. Croiroit on louer Licurgue ou Solon, Epaminondas ou Germanicus, en disant qu’ils avoient beaucoup d’esprit et qu’ils écrivoient supérieurement bien[1] ? L’écrivain, le bel-esprit, se donne à mon gré trop de mouvement, se montre trop aux yeux de la multitude pour n’en pas perdre quelque chose de sa dignité, et Ciceron seroit à mes yeux un grand homme si je ne connoissois de lui que son consulat. J’aime bien mieux qu’il ait été tout ce qu’il étoit : moi aussi je gagne, à ce qu’on a fait pour le public et pour la gloire, car je suis une portion du public, et l’on recherche mon suffrage quand on prétend aux suffrages de tous ; mais qu’on ne demande pas pour ceux qui l’ont recherché, un culte que je ne puis leur rendre : en général, qu’on ne demande pas pour soi ni pour autrui l’oubli des bornes de toute perfection humaine. Quoique l’exagération publie, de quelqu’orgueil qu’on se gonfle, je vois des erreurs avec des clartés, de la foiblesse avec de la force, et la vaine enflure que l’on prête aux objets, ne me dispose que davantage à chercher et à mesurer au juste leur véritable grandeur.

Ce 28. Decembre 1794.



LETTRE VII.

constance à l’abbé de la tour.


Déja des difficultés, des peines, ou du-moins des rabat-joie dans notre établissement. Qu’on se flatte de recommencer la société toute entiére, quand on ne peut seulement établir comme on le voudroit, une école à Altendorf. Le premier jour de l’an, Théobald recevant à la place de son pere, les complimens de nos notables, vit dans la phisionomie de l’un d’eux des marques de chagrin. Il lui en demanda la cause, et apprit que les enfans de cet homme ayant tous plus de quinze ans, on ne participoit point chez lui au bienfait de la nouvelle institution, et qu’il en étoit désolé. Théobald a demandé s’il y avoit d’autres peres de famille qui fussent dans le même cas : on lui a répondu qu’il y en avoit dix, et qu’ils avoient délibéré de venir faire une humble représentation à leur jeune Seigneur, et le supplier d’admettre au cours un de leurs enfans, soit le plus jeune, intelligent ou non, soit celui d’entr’eux qui auroit le plus d’aptitude, comme dans les familles où les enfans avoient l’âge requis. Je ne puis rien changer à mon plan, a dit Théobald ; mais je penserai à ce que vous venez de me dire : revenez demain apprendre de moi ce que j’aurai résolu. Il étoit peiné en me racontant cela ; il avoit peur de mes réflexions. Je n’en ai fait aucune de celles qu’il craignoit, et j’ai très-sérieusement examiné, avec lui, ce qu’il y avoit de mieux à faire. C’est à ses dépends qu’il tâche d’arrêter la fermentation que la jalousie commençoit déjà à exciter, car on s’étoit permis de dire qu’il vaudroit mieux supprimer le cours, que de n’en pas rendre le bienfait plus général. Dix écoliers choisis par leurs parens dans les moins jeunes familles, comme dans les autres, viendront deux fois par semaine prendre une leçon de Théobald lui-même, et dans son propre appartement. Le jeune Maitre qui n’est pas plus âgé que l’ainé d’entr’eux, ne sera là que sous-maître, ou plutôt, il y sera écolier. On ne s’y occupera que des études par lesquelles devra finir l’autre cours, et dans lesquelles il est encore peu expert. Son dessein étoit bien d’apprendre, pour se préparer à enseigner, et ce nouvel établissement lui en facilite les moyens. Théobald qui a l’esprit fort net, lui donnera tout à la fois des leçons de grammaire, de logique, de jurisprudence, et d’enseignement. Pour lui, cette école ressemblera parfaitement aux écoles normales qu’on prétend établir à Paris. Les autres écoliers forment un singulier assemblage : l’un d’eux est fort ignorant, un autre fort rustre, un autre croyait tout savoir avant l’institution Théobaldienne, et le dépit d’ignorer nuit chez lui au desir d’apprendre : enfin, Théobald aura bien de la peine, et déja il voit que rien n’est aisé de ce qu’on veut faire faire aux hommes, ni de ce qu’on veut faire pour eux.

Je tremble que vous ne soyez mécontent de la lettre où, à propos du Panthéon, je vous parle de Voltaire et de Rousseau. Vous trouverez que, pour juger s’ils étoient dignes des hommages de la société, il falloit examiner s’ils lui ont fait du bien ; mais je suis incapable d’un pareil examen : la chose est trop compliquée pour ma foible tête. D’ailleurs, de quoi s’agiroit-il dans cette question, de l’intention ou de l’événement ? de ce qu’ils ont voulu ou de ce qu’ils ont opéré ? C’est ce dernier point qui est trop, difficile pour moi. Quant à leur intention, je crois qu’elle a été vaine, diverse, ondoyante, selon l’expression de Montaigne. Voltaire est peut-être le plus vain des deux, Rousseau le plus divers : tantôt il excite ses compatriotes, tantôt il les appaise ; tantôt il veut qu’ils ressentent ses injures, tantôt qu’ils les oublient. Cet oracle, que l’on consulte sans-cesse, après avoir vanté mille fois le prix inestimable de la liberté, dit quelle seroit trop achetée, si elle l’étoit par une goutte de sang. Oh, qu’il est naturel qu’on ait de l’autorité sur la multitude, quand tour-à-tour on flatte avec art des penchans opposés ! Ici la révolte est sanctifiée, là c’est la soumission ; et l’inconséquence elle-même, si elle ne peut citer une éloquente page où elle soit érigée en vertu, trouvera du-moins à s’étayer d’un grand exemple.

Une autre question intéressante à laquelle vous penserez, et à laquelle j’avoue n’avoir pas pensé d’abord, c’est le bien ou le mal que peuvent faire à un peuple l’hommage qu’on les accoutumeroit à rendre à certains hommes. Mais ici la question ne m’effraie point ; je me prononce hautement contre de pareils hommages. Les Saints du Calendrier ne font plus ni bien ni mal, et je vondrois qu’on les laissât en repos ; mais il me semble qu’on devroit se faire scrupule de préparer à l’esprit humain une éternité d’enfance : certainement ceux qui vont renouvellant sans-cesse ses poupées, ne veulent pas qu’il sorte jamais de tutelle. Le Clergé philosophe est aussi Clergé qu’un autre, et ce n’étoit pas la peine de chasser le Curé de St. Sulpice pour sacrer les Prêtres du Panthéon.

Ce 5. Janvier, 1795.



LETTRE VIII.

constance à l’abbé de la tour.


En voici bien d’un autre ! le Hollandois est Athée. Ce matin, sur la fin de la leçon, les plus jeunes écoliers s’en alloient déja avec le Maître Allemand ; les plus âgés restoient ; et l’ainé de tous, charmé du Maître Batave et ne le quittant qu’à regret, s’est avisé, comme pour avoir encore quelque sujet d’entretien avec lui, de lui demander quelle étoit sa Religion ? Aucune, a répondu froidement le Mathématicien, et il s’en est allé. Aucune ! aucune ! a été répété par toutes les bouches comme par autant d’échos ; mais nos petits échos ajoutoient au mot répété, l’accent de la surprise et d’une sorte de consternation. Heureusement Théobald étoit là et j’étois avec lui. Il a dit que cela vouloit dire seulement que leur Maître n’étoit ni Catholique Romain, ni Luthérien, ni Calviniste ; ce qui n’avoit rien d’étonnant puisqu’on professoit en Hollande plusieurs autres croyances, mais que cela ne laisserait pas, si on le savoit, de le rendre désagréable à beaucoup de gens, qui veulent qu’on ait une Religion qu’ils connoissent. Voudriez-vous perdre votre leçon d’Arithmétique ou d’Algèbre ? a-t-il ajouté. Non, non, ont répondu les enfans. Eh bien, il faut vous taire scrupuleusement, a dit Théobald. Si vous dites un seul mot de la déclaration de votre Maître, on aura avec lui des procédés mal-honnêtes, et certainement il quittera Altendorf. En même tems il a promis des ardoises, du papier, des crayons, des écritoires, si le secret étoit gardé et que les leçons de géométrie et de calcul continuassent : et moi, à qui il avoit tout raconté en françois, j’ai mis le doigt sur ma bouche en signe de discrétion, et cela d’un air si grave et si solemnel, que la confrairie du secret, composée de trois garçons et de deux filles, en a reçu une nouvelle injonction de le garder. Sera-t-il gardé ce secret ? tous l’ont promis : trois garçons et deux filles, de treize, quatorze et quinze ans ! tous, dis je, l’ont promis, exigeant cette promesse les uns des autres. Théobald est allé parler à l’instituteur, et lui à dit de quelle importance il étoit de se taire, s’il vouloit vivre ici en repos et conserver un établissement qui paroissoit lui convenir. Je ne suis pas bavard, a-t-il répondu ; ce n’est guère le défaut des gens de mon pays, et si l’on ne me demande rien, je ne dirai rien. On n’en a pu tirer autre chose. Supposé donc qu’on lui fasse la même question que ce matin, il ne manquera pas de faire la même réponse. Alors, que de bruit ! Les parens croiront leurs enfans souillés ; pervertis, damnés, pour avoir appris d’un homme sans religion que deux et deux font quatre. Auprès de la moitié du public, Théobald en le renvoyant, n’expiera qu’imparfaitement son imprudence ; l’autre moitié criera à la superstition, à la barbarie, et les Bayle futurs, dans leurs Dictionnaires, mettront Jan Praal au nombre des philosophes persécutés, et Théobald d’Altendorf sur la liste des persécuteurs fanatiques.

Traitons un autre sujet, Mr. l’Abbé ; celui-ci est déplaisant.

Je vous parlois, il y a huit jours, de la disproportion que je trouvois entre certains hommes, et les honneurs qu’on leur décerne. J’y ai pensé bien souvent depuis : à mon avis, toute disproportion de ce genre est choquante, et la modestie me paroit être bienséante et nécessaire par-tout. On cherchoit, on demandoit à Cambrai l’église et la chapelle où étoit déposé le corps de Fenelon, et l’on s’en approchoit avec respect, on s’y recueilloit avec une sorte de dévotion. Je ne me souviens pas si j’y ai vu son buste. Je pensois, en regardant la pierre qui le couvre, à ses vertus, à sa douceur, à lui, à son élève. On va voir à Strasbourg le monument du Maréchal de Saxe. Quand il seroit mieux ordonné qu’il ne l’est, je l’aurois trouvé trop grand, trop bruyant, pour ainsi dire. Ce n’étoit pourtant qu’un homme ; voilà ce que l’on pense en voyant ce fracas. Mais ce ne sont pas seulement des monumens funèbres trop superbes qui rapetissent en quelque sorte ceux auxquels on les érige : un homme, un Prince vivant, m’a toujours paru petit dans un vaste palais. Je pense qu’au milieu de leur faste, les Princes Asiatiques se seroient montrés avec tant de désavantage, que c’étoit un motif de plus pour se cacher. Alors, si ne les voyant pas, l’on jugeoit d’eux par leur demeure, ils devoient en imposer beaucoup. Trop de simplicité nuiroit peut-être au respect du vulgaire ; trop de faste nuit à toute espèce de respect. Le fastueux, que le sort ou notre imagination dépouille de ce qui l’entoure, devient ridicule : c’est un Roi de théâtre déshabillé. Peut-être ne fait-on pas assez d’attention aux effets nécessaires, immanquables, plus physiques que dépendans de la réflexion, du rapprochement de certains objets. Il me semble qu’on se sent triste dans une vaste forêt, quand même on ne peut y avoir peur. Ces arbres sont si hauts, et quoiqu’ils ayent beaucoup vécu, ils vivront encore tant d’années ! Pour nous, nous ne pouvons atteindre qu’à leurs branches les plus basses ; notre automne, notre hiver va venir, et il ne reviendra point de printems : nous n’avons que quelques instans à vivre. Dans un temple aussi, dans un temple grand et majestueux, l’homme se perd en quelque sorte, et pénétré de son néant, il s’effraie — et s’humilie devant l’invisible Divinité. À la vérité, toute impression de cette espèce s’affoiblit peu à peu. Rien n’étonne toujours, rien même ne frappe long-tems. L’accoutumance enfin nous rend tout familier. Les organes aussi ne sont pas également sensibles chez tout le monde. Quant à moi, à moins que je ne lise ou n’écrive, je n’ai pas les mêmes pensées dans un sallon fort exhaussé que dans un cabinet d’entre-sol, dans un grand bois que dans un petit jardin, à Vincennes qu’à Trianon, et je me suis imaginée qu’un enfant élevé dans la rue St. Honoré, ne ressembleroit pas au même enfant, élevé près de la Sorbonne. Peut-être me trompé-je ; mais ceux qui comptent pour rien ce que j’exagère, se trompent aussi.

Hier nous parcourûmes les voyages d’Arthur Young, Il trouvoit mauvais que les plus beaux des anciens châteaux de France, eussent vue sur des toits ; j’ai trouvé bien plus mauvais que de magnifiques châteaux modernes, châteaux d’Intendans, d’Évêques, de Financiers, fussent vus si près des plus misérables cabanes. Voilà bien la plus choquante de toutes les disproportions. Comment ne craignoit-on pas l’effet de ces comparaisons que l’on provoquoit ? Je trouvois dans un rapprochement si monstrueux le goût choqué, le cœur blessé, la turpitude des mœurs et du gouvernement mise à nud. Quelqu’un disoit à un nouveau riche : Vous soupez bien et donnez souvent à souper à vos amis : c’est fort bien fait, mais par égards pour vos voisins, mettez une sourdine à votre tourne-broche. Je ne crois pas que le nivellement des fortunes soit possible, et je conviens sans détour, que je suis fort éloignée de le desirer ; mais j’espère que par-tout on va épargner le bruit du tourne-broche à celui qui ne devra pas manger du rôti. J’espère que par-tout chacun voilera son luxe ; la prudence le veut. La générosité exige davantage, elle veut qu’on diminue le luxe privé, les jouissances égoïstes, et que les grandes fortunes se popularisent. Riches, si vous voulez qu’on vous pardonne vos richesses, ne vous contentez pas d’être charitables : soyez généreux. Il est difficile de donner le bonheur, mais facile de donner quelque plaisir. Amusez le pauvre, partagez avec lui vos amusemens : en hiver, ayez pour lui, s’il se peut, quelque spectacle qui l’égaye ; en été, des bains qui le rafraichissent, des promenades qui le récréent. Ainsi, vous étoufferez dans son ame la réflexion triste et envieuse, et jamais il ne songera à vous arracher une fortune, à laquelle il devra quelques fleurs, dont sa pénible carrière se trouvera semée.

Ce 19, Janvier 1795.


LETTRE IX.

constance à l’abbé de la tour.


Vous croyez donc qu’on ne peut se passer d’idoles, et vous consentez qu’on honore en Voltaire la tolérance qu’il a prêchée et inspirée ; en Rousseau, les vertus domestiques qu’il a enseignées et rendues si touchantes et si belles ! Si cela se pouvoit, j’y consentirois peut-être aussi. Je conviens que chez les peuples où il n’y a point de fêtes religieuses, ni pour ainsi dire de culte extérieur, il y a beaucoup de songe-creux qui tombent, les uns dans la mysticité, d’autres dans un inquiet scepticisme, et que si l’on y est un peu plus raisonnable, on y est beaucoup plus triste qu’ailleurs. Il est en toute chose du pour et du contre, et j’ai d’autant moins le cœur à la dispute, que je vois tous les jours des raisons de douter de ce que j’avois cru indubitable : mais quant à Rousseau et Voltaire, prenez-en votre parti ; tous les Saints de la légende seroient décanonisés, que ces nouveaux demi-dieux n’en réussiroient pas davantage. On peut dire du demi-dieu comme du grand homme, qu’il n’en est point pour son valet-de-chambre : or tous les lecteurs sont les valets-de-chambre de ces gens-ci.

Je le répète : tous les jours après avoir soutenu une opinion, j’en prens une autre, et je finis par n’en avoir aucune. Les Républiques, au moins celles qui ne sont pas infiniment grandes, me plaisoient beaucoup, et je redoutois la volonté d’un seul : eh bien, je vois distinctement que tout ce qui n’est pas conçu et ordonné par un seul, puis exécuté avec une obéissance implicite et servile, va tout de travers. Quand plusieurs personnes ont en commun, ou tour-à-tour, l’initiative des projets, aucune d’elles n’affectionne le projet qui n’est pas précisement le sien ; souvent on le comprend mal, on l’adopte toujours froidement, l’exécution en est lente et imparfaite. Voyez une maison particulière, une maison de commerce, une manufacture, un vaisseau, une flotte, une armée ; tout prouve ce que j’avance. Voyez l’univers, plusieurs Dieux ne pourroient ni l’avoir fait ni le gouverner. En conclurai-je qu’il faut absolument dans un État un Maître unique, qui voulant tout ce qui est bon, puisse faire tout ce qu’il veut ? Oh ! je ne verrois point d’inconvénient à le décider. Mais où trouver un Maître, un Roi, tel que je le demande ? Et puis ses Ministres ! et puis son successeur !… Plus on y pense, plus ce gouvernement, le seul qui soit susceptible d’être vraiment bon ; fera peur, tant il aura de manières et de moyens de devenir détestable. Voici un autre sujet de douter. Quelque chose va mal, je suppose, dans cette maison-ci ou dans cette terre, certains abus se sont glissés dans la répartition des travaux ou des redevances, faut-il changer cela tout-d’un-coup, dût-on mécontenter ceux qui souffriroient du redressement beaucoup plus encore qu’on ne pourroit réjouir ceux qui y gagneroient ? J’étois tentée de dire, non : n’excitez pas ce grand mouvement dans les esprits ; n’essayez d’arriver au mieux possible que par degrés ; il faut se contenter de louvoyer, comme dit le sage Malesherbes en parlant de certain édit sur les Protestans. Eh mon Dieu, quel exemple ! s’est écrié Théobald : l’édit en question, qu’on avoit fait en attendant mieux, a pesé sur les Protestans tout près d’un siécle. Il ne faut louvoyer que quand on est assuré de gouverner assez long-tems le vaisseau, pour pouvoir changer à propos sa direction ; autrement on risque de le faire aller à mille lieues du port, et peut-être ira-t-il échouer contre un roc ou se perdre dans des sables. Oui, c’est vrai, allois-je dire ; il ne faut pas se contenter de louvoyer, il faut, à force de voiles et de rames aller droit au but, fût-ce contre les vagues impétueuses de la grosse mer. Mais mon esprit s’est porté sans dessein sur la France, sur le monde et je me suis arrêtée, et j’ai douté, et j’ai béni mon destin de n’avoir à conduire qu’une petite nacelle, et en la conduisant mal de ne pouvoir noyer que moi. Les intrigans moins timorés, se jouent des Empires et des Peuples. Que je hais leur dangereuse audace ! Que je méprise ces ames vuides au-dedans, et cherchant toute leur existence hors d’elles-mêmes ! Leurs bonnes intentions ne sont qu’inquiétude, et leur bienfaisance n’est que vanité.

Il a passé ici plusieurs Émigrés François, venant de Hollande : Josephine qui va et vient encore, rencontra hier une femme grosse qui paroissoit très-fatiguée : elle la mena chez son beau-pere, puis vint demander la permission de lui offrir un lit pour la nuit qui approchoit. Émilie et moi nous ramenâmes Josephine, et restâmes tout le soir avec l’Émigrée, qui se trouva être une femme de très-bonne compagnie. Madame de Horst y étoit ; elle se plaignit de son état, de son ennui. Et moi, suis-je sur des roses ! dit l’Émigrée en souriant, Madame de Horst fut la seule qui ne l’entendit pas. Eh bien, voilà une obligation que les gens sensibles et judicieux ont au deuil qui couvre l’Europe : ils rougiroient de parler de leurs pertes particulières ; ils dissimulent des maux légers et de petites humiliations. Depuis plus de trois ans, je vois, j’entens Gatimosin par-tout, et la plainte commencée meurt sur mes lèvres, et, dans le silence auquel je me force, mon ame se raffermit.

Émilie protège la Comtesse ; elle prétend n’avoir que si peu de mérite par-dessus elle, et en revanche tant de bonheur, qu’il seroit barbare de la négliger. Théobald l’a pourtant priée de lui faire grace de cette comparaison.

Je parlois l’autre jour de Paris, et me rappellois ce qu’à-propos du goût, vous aviez dit de ses édifices. À quoi bon, Monsieur l’Abbé, les faire plus majestueux et y mettre plus d’unité et d’ensemble ? Le fripier, le perruquier, le marchand d’estampes, s’en empareroient-ils moins de la colonne, de l’architrave et du fronton ? Ces soubassemens, garans trompeurs d’une grande solidité, et que l’on fait même trop hauts pour la colonnade qu’ils soutiennent, en seroient-ils moins minés et percés à jour par des peuplades entières d’habitans ? Un tems étoit où je trouvois tout cela plus gai, plus agréable, plus beau même que n’eussent été des édifices plus parfaits et plus respectés. La tête vivante d’un enfant, un oiseau sautant dans sa cage, une fleur, un branchage verd, me paroissoient des décorations préférables à un triglyphe, un mufle, une rosette, une feuille d’acanthe taillés par la main du sculpteur. C’est ainsi qu’est la nature, me disois-je. Dans le tronc d’un vieux arbre, l’abeille trouve une ruche ; dans son feuillage, la fauvette fait son nid. L’ame, la vie industrieuse et empressée se glisse partout. Regardez l’air, il vit ; la terre, elle respire. Remuez, retournez cette vieille pierre, vous la verrez couverte d’êtres vivans… Mais, ô Ciel ! que de guêpes, de rats, de serpens, sortent de leurs repaires ! Je les ai vus prêts à se jetter sur moi ; j’ai fui, dégoûtée autant qu’effrayée.


Ce 23, Janvier 1795.


P. S. Il me semble que beaucoup de choses s’expliquent par l’immense population de Paris. Il y étoit plus intéressant qu’ailleurs, de se tirer de la foule dont on couroit risque d’être écrasé : de-là tant d’âpreté à la poursuite de la fortune et des distinctions. Il y étoit plus facile qu’ailleurs de se cacher dans la foule : de-là si peu de crainte du blâme et de la honte. Si je ne réussis pas à pouvoir briller, se disait-on, je ferai ensorte de n’être pas apperçu.


LETTRE X.

émilie à l’abbé de la tour.


Je suis chargée, Mr. l’Abbé, de vous apprendre un événement fort étrange. Constance n’a pas le tems de vous le mander, et ne veut pas que vous l’ignoriez quatre jours de plus que vous n’y êtes condamné, par la distance où vous êtes ; c’est un vol, dit-elle ; qu’on vous feroit…

(Théobald continue.)

Émilie vous fait trop languir. Deux petits garçons, l’un très-noble, l’autre très-roturier, ont été si bien mêlés et confondus, que jamais il ne sera possible de dire : voilà le fils du Comte et de la Comtesse de Horst ; voilà celui de Henri et de Josephine.

(Émilie reprend.)

Je vous raconterai comment cela est arrivé, La Comtesse qui souffroit depuis deux ou trois jours, sentit hier vers le soir des douleurs fort vives. Josephine se trouvoit par hasard dans sa chambre, et a voulu appeller bien vite la sage-femme qui étoit dans l’autre habitation. Vous connoissez les marches qu’il faut descendre ; elle est tombée, et sa chûte a sans doute accéléré le moment de ses propres douleurs. Deux heures après, la Comtesse est accouchée d’un fils, que la sage-femme, pressée d’aller auprès de Josephine, s’est contentée d’envelopper dans des langes et des couvertures préparées pour cela ; puis elle l’a posé sur un lit de repos, défendant à Madame Lacroix, qui étoit là, de le toucher en aucune manière ; et dès que la Comtesse a été arrangée dans son lit, elle a couru à Josephine, qu’elle a délivrée aussi-tôt. Des langes et des couvertures semblables à celles qui enveloppoient l’autre petit garçon, ont été jettées autour de celui-ci ; et comme la sage-femme trouvoit la chambre de Josephine moins chaude que celle de la Comtesse et que l’air étoit très-froid, elle a aussi-tôt porté cet enfant auprès de l’autre, ordonnant expressément qu’on ne les découvrit, qu’on ne les touchât pas : alors elle est retournée auprès de Josephine et lui a rendu les soins nécessaires. Sur ces entrefaites le Comte est arrivé de voyage, et sachant que sa femme venoit d’accoucher, il est entré bien doucement dans sa chambre. Comme elle ne parloit pas, il a cru qu’elle dormoit, et n’a osé lui parler ; mais ayant apperçu un enfant, il l’a pris ; puis un autre enfant, il l’a pris aussi, les reposant et les reprenant tour-à-tour et au hasard, et dérangeant ce qui les couvroit, sans faire aucune attention à la manière dont ils avoient été placés. Elle en a donc fait deux ? a-t-il dit tout bas à Mathilde qui étoit près du lit de la Comtesse. Celle-ci qui ne dormoit pas, a dit : non, assurément ; un est déja trop, et fut-ce un ange que j’eusse mis au monde, la douleur en passe le plaisir. Mais donnez moi mon fils, que je le voye. Lequel des deux est le vôtre ? a dit le Comte. Vous, devinez le reste. Au milieu des cris, des pleurs, des évanouissemens de la Comtesse, la sage-femme disoit : pourquoi le toucher ? je savois comment je les avois posés, l’un au pied du lit, l’autre à la tête. L’excuse du Comte étoit toute simple ; celle de Mathilde étoit prise dans le respect qui lui fermoit la bouche. Comment oser dire à M. le Comte qu’il ne falloit pas toucher ces enfans ? Je pense que tout le blâme du qui-pro quo tombera sur Constance et sur moi, qui n’avons mis aucune différence entre les langes de l’enfant de qualité et ceux de l’autre enfant.

Constance a passé la nuit auprès de la Comtesse et a pleuré avec elle : Théobald y est allé ce matin et elle a ri avec lui.

(Théobald continue.)

Oui, elle a ri, j’ai ri, Héraclite auroit ri. Eh, le moyen de ne pas rire en imaginant les effets bisarres, les embarras ridicules qui naitront de cet inextricable imbroglio ! Qui-pro-quo, n’en déplaise à ma femme, n’est pas le mot. Qui et qui (car ici nous parlons latin) ne sont pas pris l’un pour l’autre, ne prennent pas la place l’un de l’autre : ils entrent tous deux dans le monde de front, et sans qu’on puisse même placer l’un à gauche et l’autre à droite. Jamais il n’y eut d’égalité pareille, malgré ce que bien des gens appellent une grande inégalité.

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P Legrand deli.t                                        Duplessis Bertaux, et PP… Choffard Sculp.nt.

On croit que le chagrin empêchera qu’il ne vienne du lait à la Comtesse ; mais Josephine en a déjà ; déja elle a fait tetter les enfans, et elle a dit que s’il lui vient du lait en abondance, comme elle s’en flatte, elle demandera à les nourrir tous deux. Le Comte le sait et en est touché. Sa femme seule se désole et tient des propos dignes de son mauvais sens. On lui parle comme à un enfant sot et ridicule. Le plus beau, disent les commeres du village, sera sûrement le vôtre : laissez faire, dans quelques mois on reconnoitra la petite Excellence à sa bonne mine. Il a été fait mention aussi de la force du sang. Le sang parlera, disent les plus pédantes de nos matrones. Jusqu’ici le sang n’a dit mot au cœur de la Comtesse. Elle a voulu que j’entrasse chez elle pour recevoir ses doléances, et se faisant donner les deux enfans : Voyez, disoit-elle, comme celui-là tord la bouche, ce ne peut être mon fils ; mais l’autre crie ; quelle voix aigre ! mon fils ne crieroit pas comme cela. Je les ai portés à Josephine, qui leur a tendu des bras de mère. Mon Dieu ! m’a-t-elle dit, je crois qu’ils sont à moi tous deux. Ils seront baptisés l’un comme l’autre. Théobald, Alexandre, Henri ; né de… puis les noms des quatre Peres et Meres. Ma Mere veut les élever. Pour le reste, la chambre de Wezlar en fera ce qu’il lui plaira.

Ce 30, Janvier 1795.

LETTRE XI.

constance à l’abbé de la tour.


La Comtesse se distrait, se console, prend soin de sa taille et de ses cheveux, et croit n’avoir point d’enfant. Josephine a deux enfans, qu’elle soigne et nourrit avec une tendresse égale.

C’est tout de bon que Madame d’Altendorf les adopte. Dès que Josephine cessera d’être leur nourrice, Madame Hotz sera leur Bonne. Émilie, dit Madame d’Altendorf, aura, j’espère, ses propres enfans à élever, et ne devra pas être contrariée, comme il arrive trop souvent, par la foiblesse d’une grand-mere. Il est bon, par conséquent, que cette grand-mere soit occupée d’un autre soin. D’ailleurs, le gouvernement de la maison va bientôt regarder Émilie, et il faut que Josephine l’y puisse aider : c’est donc à moi et à Madame Hotz que l’éducation de ces deux équivoques enfans est dévolue. Je me charge de les mettre en état de vivre de leurs talens ou de leur travail, et s’ils n’ont ni talent ni activité, de leurs rentes. Voilà un arrangement aussi raisonnable que généreux, et en voici la petite pièce. Deux jumaux sont nés l’avant-dernière nuit, et leur mère est morte en couche ; l’un est un garçon, l’autre une fille : leurs parens sont dans un dénuement total. Je les ai donnés à nourrir à une femme qui demeure avec son mari dans une maison écartée, et je lui payerai une fois plus d’argent qu’elle n’en demandoit, à condition qu’on appelle Charlotte le garçon baptisé Charles, et vice versa, les habillant précisément l’un comme l’autre. Ces gens étoient Moraves et se sont lassés du gouvernement des Moraves, mais non de la simplicité et de l’austérité de leurs moeurs ; ils vivent presque seuls. La femme file, coud, tricotte ; le mari laboure et fait des ouvrages de menuiserie. Nous verrons si la vraie Charlotte tricottera, sera fine et gentille, coquette et caressante ; si le vrai Charles prendra le rabot et le hoyau, s’il sera franc, brave, un peu brutal et fort batailleur. Je compte qu’ils pourront vivre jusqu’à l’âge de douze ou quatorze ans sans se douter de rien ; et si le garçon alors a l’esprit et l’humeur d’une fille, la fille l’humeur et l’esprit d’un garçon, je le fais savoir par-tout, et j’espère qu’on en dira beaucoup de pauvretés de moins sur les caractères essentiellement différens et les facultés distinctives des deux sexes. Adieu notre exclusive délicatesse d’imagination, nos lumineux apperçus et ces saillies si heureuses qu’elles atteignent aussi haut que les plus sublimes efforts de la raison : nous serons d’autant moins dispensées de raisonner que nous n’en seront plus jugées incapables. Je n’ai jamais eu foi à nos priviléges ni à nos désavantages naturels, et mille fois j’ai cru avoir démontré la fausseté des uns et des autres, en faisant remarquer à chacun qu’il connoissoit au-moins une femme qui avoit plus de force de raison, et une autre qui avoit moins de délicatesse d’esprit que tel homme foible, que tel homme délicat de sa connoissance. Cela devoit suffire, et il devoit être prouvé pour chacun, qu’il n’y avoit rien dans la qualité d’homme et de femme qui déterminât quoique ce soit relativement à nos facultés intellectuelles. Mais à un argument sans réplique, on ne laisse pas d’avoir mille choses à répliquer, et à la fin, pour argument dernier, on en vient à vous dire que cette différence (prétendue) entre le caractere de l’homme et de la femme est un bienfait de la nature. — Toute femme que je sois, je ne me laisse pas persuader un fait par l’utilité dont il pourroit être.

À propos, ce n’est pas avec notre Batave qu’on aura besoin d’ajouter rien à un argument concluant : il ne permet pas qu’on s’arrête un instant à chercher de nouvelles preuves de ce qui est prouvé. Lorsqu’une proposition d’Euclide vient d’être démontrée, avez-vous compris ? dira-t-il à chaque écolier ; si l’on dit non, il recommence ; si oui, on passe aussitôt à autre chose ; et ne pensez pas que ce soit pour les seules mathématiques, c’est sur tous les objets et dans toutes les affaires qu’il en use ainsi. Hier un de ses écoliers voulant chercher une seconde fois sur une table ce qu’il n’y avoit pu trouver une premiere, il l’arrêta net. — Avez-vous cherché attentivement ou avec distraction ? — Attentivement. — Avez-vous acquis quelque nouveau sens depuis cette recherche ? — Non. — Eh bien, c’est une chose faite ; si vous cherchez une seconde fois, rien n’empêche que vous ne cherchiez une troisième, une quatrième et toute votre vie. Hier aussi un enfant ayant dit à d’autres qu’il avoit soufflé un vent du Nord, montra de la neige jettée du Nord au Midi, et voyant qu’on n’étoit pas persuadé, il cherchoit d’autres preuves. Finissez, lui dit le Maître ; avec ceux qui se refusent à l’évidence, il ne faut point argumenter. Ce matin, en entrant à l’Orangerie, on a vu sur la terre d’une caisse d’oranger, des traces de souris : allez vite, a dit le Maître, allez avant que la leçon commence, demander au Jardinier des trappes que nous poserons tout à l’heure. Le petit garçon cherchoit, chemin faisant, d’autres traces de souris, et en marchoit moins vite : allez donc, lui à crié le Maître, j’ai bien peur que vous ne soyez un sot, car le plus petit bout d’oreille prouve l’âne aussi bien que le corps de l’animal tout entier. En sortant de l’orangerie, nous avons vu que le vent avoit ébranlé une petite maison de bois où l’on tient du charbon. Il faut étayer ceci, a dit le Hollandois : vite, qu’on aille chercher des poutres et des pierres. Les poutres ont été appuyées contre la maisonnette, les pierres ont affermi les poutres. Voilà qui est bien solide à présent, a dit le plus intelligent des jeunes ouvriers, et en même tems il est allé chercher encore quelques pierres. Que faites-vous, a dit le Maître ? — C’est pour plus de sûreté. — Allez remportez cela tout de suite ; en toute chose plus qu’assez est de trop.

Que dites-vous, Monsieur l’Abbé, de ce laconisme ? Il fait main basse sur beaucoup d’inutiles longueurs, il gagne du tems, et resserrant la pensée, il la rend plus distincte : mais n’auroit-il point quelque chose de téméraire et de trop tranchant ? Savons-nous bien si assez est assez ? si le bout d’oreille qui nous paroit d’un âne, n’est pas d’un mulet ? Le proverbe qui dit : deux sûretés valent mieux qu’une, n’auroit-il pas plus de sagesse et ne conviendroit-il pas mieux à l’imperfection des facultés humaines ?

(Théobald continue.)

J’avoue que cet Hollandois m’en impose et m’amuse ; mais je tremble de l’effet que cet homme pourra produire sur les esprits de la Confrairie du secret, comme l’appelle Madame de Vaucourt. Il parle mal, mais point gauchement, notre langue, et il semble que sa dure énergie fasse plus d’impression au moyen de ce langage bizarre, que s’il s’exprimoit comme ces enfans entendent que chacun s’exprime. On l’écoute vraiment comme un oracle, et je doute que ceux qui savent qu’il n’a point de religion, en veuillent avoir une. Ils seront incrédules par fanatisme, et à force de croire en Jan Praal, ils refuseront de croire en Dieu. L’homme est si singe ! il semble qu’on ne connoisse la raison qu’autant qu’il le faut pour en parler, et point comme il le faudroit pour se laisser guider par elle.

Nous sommes fort en goût de méta-physique expérimentale. D’abord les deux petits Théobald, car mon nom étant neutre, on l’a préféré pour l’usage, à ceux des deux peres ; on verra si élevés l’un comme l’autre, quelque chose annonce chez l’un la noblesse, et décèle chez l’autre la roture. Voilà une expérience forcée ; et la chose, selon moi, n’avoit pas besoin d’éclaircissemens ad hoc ; on sait ce qui en est. Puis les deux jumeaux : on verra si élevés de la même manière, mais sous une dénomination qui les puisse tromper, à un certain point, et donner a leurs esprits une direction contraire à la direction accoutumée, on verra, dis-je s’ils démentent les opinions reçues. Je pense que non, Constance pense qu’oui. C’est ici un véritable qui-pro-quo, arrangé tout exprès pour faire une expérience. Mais ces expériences sur l’enfance ne nous suffisant pas, nous en avons entrepris deux sur l’âge mur. La première est de l’invention d’Émilie. Un homme originaire d’Altendorf, né à Berlin, valet-de-chambre dans sa jeunesse d’un homme en place, puis précepteur d’un Prince, puis mari d’une comédienne Françoise, puis c… et maître de langues, puis ivrogne et mendiant, vient d’arriver, apportant des preuves de son origine Altendorfienne : son inconduite et sa pauvreté n’ont malheureusement pas besoin de preuves. Qu’il se fasse cordonnier, a dit ma femme. — Mais il a quarante-cinq ans au moins. — N’importe. Helvetius soutient, dites-vous, qu’on peut devenir tout ce qu’on veut, pourvu que l’on ait des motifs suffisans. — Oui, de jeunes gens. — Il se fonde sur la parité qu’il y a entre le cerveau et les sens du sot et de l’homme habile : or cet homme-ci a la vue fort bonne, il n’est ni imbécile ni paralytique, c’est tout ce qu’il faut ; et quant au motif suffisant, vous trouverez bon que je le lui fournisse, en payant sa pension pendant son apprentissage, et une provision de cuir, s’il me fait dans un an, tout juste, une excellente paire de souliers. — À la bonne heure, Émilie. Et l’ex-demi-littérateur r’habillé et restauré, est établi déjà chez un fort bon cordonnier du village. Mon pere a trouvé cet arrangement si plaisant, qu’il en a fait un tout semblable pour un valet de brasserie, de même âge que le littérateur, invalide et dans la même position ; mais si peu littérateur, qu’il ne connoît pas les lettres de l’alphabet. Celui-ci renfermé dans une chambre pendant un an (s’il étoit libre il iroit boire), doit y apprendre à lire et à écrire, avec promesse, s’il réussit, d’avoir un petit emploi qui lui donnera du pain pour le reste de ses jours. Émilie triomphe d’avance avec mon père, d’un succès qui me paroit encore fort douteux. Qu’on ne vienne plus nous dire, s’écriait-elle tout à l’heure : je suis trop vieux pour me corriger, je suis trop vieux pour m’instruire. Madame de Vaucourt vous a parlé de nos établissement de mes projets, qu’elle seconde avec zèle, quoiqu’elle croie peu à leur utilité ; elle vous a dit que je chercherois des livres, et qu’en un besoin j’en ferois, pour le peuple d’Altendorf. Je serois bien aise que les meilleurs esprits de l’Allemagne m’aidassent dans ce dessein, et le rendissent utile et précieux à l’Allemagne entière. Déjà je me suis occupé de tout ceci ; j’ai commencé le travail, j’ai ébauché l’invitation projettée, et j’enverrai à un Libraire d’Altona ce qui suit, pour être publié incessamment.

Dictionnaire politique, moral et rural ; ou explication par ordre alphabétique des termes les plus usités.

Nota Bene. Une feuille in-4°. semblable à celle-ci, paroîtra gratis tous les Dimanches matin chez les principaux Libraires d’Allemagne. Il s’en imprimera cinq cent exemplaires, et nous comptons avec joie sur les contre-façons. Suivra l’invitation aux bons esprits Germains de m’aider à exécuter mon projet ; mais sous la réserve expresse que je pourrai, non altérer ce qu’on m’enverra, mais le simplifier, l’abréger et même le supprimer entièrement.

Je vais, pour vous, Monsieur l’Abbé, ranger mes articles comme ils seroient rangés dans un Dictionnaire françois. Vous comprendrez qu’ils le seront tout autrement dans ma feuille allemande.

Âme. C’est ce qui rend vivant tout, ce qui vit, et en particulier, c’est ce qui rend l’homme susceptible de douleur et de plaisir, de joie et de chagrin, de volonté et de réflexion. L’âme n’a pu parvenir à connoître sa propre nature. L’Évangile nous apprend qu’elle est immortelle, et déja, avant l’Évangile, les plus sages philosophes l’avoient pensé et écrit.

Batir, est une chose si hasardeuse, si dispendieuse, qu’il faut s’en abstenir si l’on peut, et se contenter de la maison de ses peres. Si toutefois vous y êtes forcé, revoyez mille fois le plan et le devis avant de mettre la main à l’œuvre. Quantité de maisons ont été vendues avant d’être achevées, faute d’argent pour les finir. Voulezvous habiter votre maison avec satisfaction ou la pouvoir revendre sans perte ? Bâtissez en bon air et solidement ; ne vous livrez à aucune fantaisie bizarre, mais recherchez l’élégance qui résulte de la symmétrie et des plus belles proportions. Pour bien faire, il faudroit que d’habiles Architectes présidassent aux plus chétifs bâtimens. C’est une grande erreur de croire qu’il n’y ait que les colonnes et les pilastres, que les temples et les palais qui soient du ressort de l’architecture. Au défaut d’architecte, prenez conseil des livres : vos voûtes alors ne s’enfonceront pas, vos murs ne se fendront pas, vous opposerez quel qu’abri aux vents pluvieux de l’Ouest, et leur ouvrirez le moins que vous pourrez vos portes et vos fenêtres.

Calamité. La peste, la fièvre jaune, la famine, un Prince inepte, un ministère corrompu, des tribunaux iniques, les mouvemens qu’excitent certains ambitieux qui veulent à tout prix sortir de leur obscurité, sont des calamités également désastreuses. Opposez d’abord la patience à un mal qui n’est connu qu’à demi, qui cessera peut-être de lui même, et auquel des remèdes mal choisis et violens, donneroient un degré de force et de malignité de plus. Si au lieu de cesser il augmente et devient insupportable, quel conseil vous donnerons-je ? Il n’en faut prendre que de la sagesse et du mépris de la mort.

Dimanche. C’est le premier jour de la semaine. Les Chrétiens l’ont consacré au culte, au repos et aux récréations décentes. Il paroit que dans les commencemens du Christianisme, on ait voulu à la fois abolir le Sabat et le remplacer. L’abolir, pour mieux faire oublier le Judaïsme, et parce qu’il eut été difficile en conservant le Sabat, d’en faire disparoître la trop minutieuse observance : le remplacer, parce que l’institution en étoit bonne. En effet, c’étoit un jour arraché à la tyrannie d’un maître et à celle de notre propre avidité ; c’étoit un jour donné à la santé pour réparer des forces épuisées ; à la réflexion, pour sortir de l’étourdissement que cause un travail assidu ; à l’amitié, pour favoriser ses douces communications. Il est bien vrai que le Dimanche on joue, on s’enivre, on se bat plus que les autres jours, mais de quoi le vice n’a-t-il pas abusé ? Chaque Dimanche la propreté rétablie, redonne à l’humble cabane un aspect plus riant, ôte à la vieillesse quelque chose de sa difformité, et rend à la jeunesse son éclat et son charme. Chaque Dimanche les enfans se rapprochent de leurs peres et meres, l’amant retrouve sa maîtresse et partage avec elle des jeux que leurs parens ont le loisir de surveiller. Conservons le Dimanche. Est-ce trop d’un jour sur sept pour adorer Dieu, penser à soi et se réunir fraternellement avec ses semblables ?

Enthousiasme Ce que le vieillard approuve, ce que l’homme d’un esprit mûr admire, le bouillant jeune homme en est enthousiasmé.

Faucon. C’est un grand seigneur, un conquérant, un corsaire parmi les oiseaux. Il se laisse attrapper par plus fin que lui ; alors captif et obligé de brigander pour un maître, il n’a plus de sa proie que ce qu’on veut bien lui en abandonner. Que ne s’échappe-t-il, dira-t-on, quand il est au haut des airs ? le fauconnier pourra-t-il le suivre ? Hélas ! il a perdu l’instinct, le goût de la liberté : d’ailleurs, que feroit-il parmi ses semblables ? façonné à la dépendance et dégradé, il ne pourroit plus trouver de compagne ni d’ami ; il faut qu’il serve. Sa vieillesse, si toutefois on le laisse vieillir, sera abreuvée de dégoûts : inutile et négligé, il vivra parmi de jeunes esclaves dont les plumes seront encore luisantes, dont le chaperon sera encore neuf, et qui imprévoyans de leur propre sort, se riront de sa misère et de sa caducité.


Voyez l’histoire de France ; voyez l’histoire Romaine ; jettez aussi un coup-d’œil sur les Cours existantes, les vieux et les jeunes courtisans etc., sur la Pologne etc.

Générosité. Je ne voudrois pas qu’un Négociant fut généreux, j’aime mieux qu’il soit scrupuleux. Je ne voudrois pas qu’un Magistrat fut généreux, j’aime mieux qu’il soit intègre. Je voudrois encore moins qu’un Roi fut généreux, parce, que d’ordinaire un Roi fait bourse commune avec ses sujets ; j’exige qu’il soit ménager. C’est à Mylord un tel, au Cardinal un tel, à Don Charles Ignace un tel, c’est au Feld-Maréchal Comte ; Baron un tel, à l’être. Dussent leurs héritiers, enfans, neveux me maudire, je les inviterai à donner noblement, avec grace et sans ostentation. La générosité donne autrement que la charite, autrement que la prodigalité : elle apprécie ce qu’elle donne, et le trouve toujours au-dessous de ce qu’elle voudrait donner. J’ai lu dans St. Foix, ce que dit Meserat de la premiere femme de Henri IV. Vraie héritière des Valois, elle ne fit jamais don à personne sans excuse de donner si peu. Et j’ai pensé, voilà une Princesse généreuse. J’ai trouvé des ames très-généreuses chez des gens très-peu opulens : ils se cachent des riches avares qui les feroient déclarer fous s’ils découvroient leur noble imprévoyance et l’oubli total d’eux-mêmes dans lequel ils tombent quelquefois.

Humeur. (mauvaise) Ici je transcrirai l’admirable lettre de Werther, sur la mauvaise humeur.

If. Les rangées d’ifs, les allées d’ifs taillés en piramide, avoient leur phisionomie correspondante à celle des pont-levis, des tours à crénaux, des vastes et obscures salles de nos ayeux, comme les bosquets de roses et de jasmin ont la leur et répondent à nos cabinets, à nos boudoirs ornés de pots-pourris et de figures de sève. Noblesse antique, Rois, Princes, n’arrachez pas vos ifs avec trop de soin, et ne changez pas entiérement des mœurs qui d’accord avec les opinions, vous placerent où vous êtes. La triste pédanterie de Jaques premier ne compromit pas les Stuard comme la joyeuse dépravation de Charles second. Louis XI et Richelieu avaient abaissé les grands par leur politique ; Louis XIV les subjugua par les fastueux plaisirs de sa Cour ; le Duc-Régent les avilit par la licence qui n’est autre chose qu’une extrême liberté de mœurs. Il me semble qu’un Prince bon-vivant et une Princesse facile et folâtre, offrent la choquante contradiction du respect qu’on exige et du mépris qu’on excite.

Liberté. Oh quel mot ! on ne l’entend point ; personne ne l’explique. C’est un drapeau tout barbouillé ; mais sitôt qu’il se déploie, on marche pour le suivre à toutes les vertus, à tous les crimes et à la mort.

Manie. Demi-folie. Elle rend l’homme qui en est atteint, plus ridicule que malheureux, et ennuie les autres plus qu’elle ne les tourmente. Celui qui dans ses rêves voit des prédictions est fou ; celui qui les raconte régulièrement, n’est que maniaque ; celui qui confie sa vie à un Charlatan est fou ; celui qui pour le moindre mal court au Médecin n’est que maniaque. Les grands ont des manies dont personne n’ose les avertir : l’un est amoureux de sa figure, l’autre aime les chiens, un troisieme les uniformes, un quatrième les beaux-esprits qu’il n’entend pas et qui en prose et en vers se moquent de sa manie. Il me semble que Frederic II, tout grand homme qu’il étoit, avoit la manie d’étonner l’univers par une rare réunion de talens : Allemand, il voulut écrire en françois, Roi, conquérant, législateur, il voulut être poëte. Jamais Voltaire ne le flatta plus adroitement que lorsqu’il lui dit :

À Salluste jaloux je lirai votre histoire.
À Licurgue vos loix, à Virgile vos vers.

Frederic II me paroit avoir pris Julien l’apostat pour modèle : même vrais talens, même ostentation de talens.

Modération. Qu’un homme pieux et doux me la recommande au nom de la Religion, qu’un homme sage et plus âgé que moi m’y exhorte au nom de l’expérience, j’écoute, je me soumets ; ou si ma passion, résiste, combat, et remporte une malheureuse victoire, je reviens humilié rendre hommage à des conseils trop mal écoutés, et promettre qu’une autre fois je serai plus docile : mais qu’un homme lourd et froid me prêche la modération, je crois voir la tortue ou le limaçon vanter la gravité et la lenteur. Oh ! taisez-vous, vous qui n’êtes pas en droit de vous faire écouter : ne venez pas gâter une cause si belle, et rendre ridicules les maximes les plus salutaires. La modération raccommode ce que gâtent les passions ; elle prend un juste milieu entre deux extrêmes également nuisibles ; elle empêche qu’on ne brûle pour sécher, qu’on n’arrête un incendie par un déluge ; elle est amie de l’impartialité ; elle amene avec elle la réflexion et les biais heureux et la douce persuasion qui concilie les esprits les plus opposés. Qu’on ne la confonde point avec l’indifférence : celle-ci se retire quand l’autre s’avance, et vient au milieu du tumulte et du bruit ramener la paix et le bon ordre.

Ici je citerai Virgile, je rappellerai la comparaison que fait ce poëte, à propos de Neptune tançant les vents déchaînés : « Tel qu’au milieu d’une multitude agitée un homme sage etc. » Ille regit dictis animos ; et pectora mulcet… La modération, à la vérité est plus douce et moins imposante que Neptune ; mais cela ne rendroit pas la comparaison moins belle ni moins juste ; au contraire, si elle produit avec douceur l’effet de l’autorité menaçante, c’est son triomphe le plus beau, et rien ne fait mieux sentir combien elle diffère de l’indifférence.

Nature. Le sauvageon est naturel, sans doute ; mais c’est aussi la nature qui donna à l’homme la pensée et l’art, de greffer la pêche perfectionnée, sur le sauvage amandier. On sépare mal-à-propos la société d’avec la nature ; Fergusson l’a dit avant moi, et de cette distinction illusoire il nait des déclamations qui ne sont qu’éloquentes. Est-il quelque chose hors de la nature où nous ayons puisé nos institutions sociales, nos vices et nos erreurs ? Nous ne pouvons pas plus nous écarter des loix de la nature que nous ne pouvons enfreindre celles du destin. Si cependant Rousseau et les autres appellans de la société à la nature, ont une idée distincte, si tout de bon ils voudroient en revenir à un état anterieur à nos institutions, je ne vois pas qu’autre chose qu’un déluge universel pût les satisfaire.

Obligation ou Devoir ; s’explique si différement par ceux qui exigent et ceux de qui l’on exige, que je n’en dirai rien : seulement j’exhorte les deux parties qui auront contracté ensemble, à se consulter et à s’en croire mutuellement à un certain point, sur les obligations respectives.

Pommes de terre. Pour croître elles demandent peu de culture ; pour être bonnes à manger, elles demandent peu d’apprêt : voilà leur inestimable mérite. Prétendre en faire du pain, de la pâtisserie ; du savon, de l’amidon, c’est perdre son tems et en faire perdre à d’autres. Il est beaucoup d’ingénieuses futilités.

En voilà assez, Monsieur l’Abbé, pour vous faire connoître mon projet. J’ai encore des matériaux en réserve, et en attendant qu’on vienne à mon secours, je rassemblerai de quoi remplir trois ou quatre feuilles, revenant à l’alpha quand je serai allé jusqu’à l’omega. L’âne sera bien traité ; car pour lui je traduis Buffon, comme j’ai copié Goethe. Au mot Cabale, je m’efforce d’en dégoûter ceux même en faveur desquels elle s’agiteroit. À l’article Féroce, je conjure les Princes, sous peine d’en mériter l’épithète, de ne chasser plus qu’aux loups et aux sangliers. Dixme : j’en prends le parti comme du moins onéreux de tous les impôts : puis j’impose le riche en faveur du pauvre ; j’exige qu’il donne au pauvre la dixme de ses revenus. C’est une dette, qu’il la paye : il sera libre, après cela, de donner davantage pour le plaisir de son cœur. Goutte : je félicite l’artisan et le laboureur qu’elle dédaigne de tourmenter : ensuite je prétends qu’elle ne remonte point du pied à l’estomac, comme nous montons d’un étage de nos maisons à l’autre, et j’exhorte les médecins à détruire quantité d’erreurs qui ne nous viennent que d’expressions figurées entendues latéralement : ces erreurs entrainent des pratiques absurdes et dangereuses. Je vois des gens, avaler beaucoup de choses qu’ils destinent à adoucir immédiatement une poitrine irritée, sans penser du tout qu’elles seront interceptées par l’estomac et que si elles sont mal digérées, elles nuiront à tout le corps. Les régénérateurs de la société ont fait des méprises toutes pareilles.

Hameau. Je vais pour clôture vous donner cet article tout entier. Si l’on pouvoit éloigner d’un hameau la misere extrême, il seroit habité par l’innocence et le bonheur. Des voisins se connoissent, tout le monde pourroit s’entr’aimer, car tout le monde se connoîtroit. Le malheur d’un seul individu y seroit l’affliction de tous. Dix ans, vingt ans pourroient s’écouler sans que le squelette hideux y vint frapper à la porte d’aucune cabane. On y oublieroit qu’il faut souffrir, et que la terre est une vallée de larmes. À Londres, à Paris, la douleur et le deuil se promènent par-tout, et à chaque pas on entend crier memento mori.

En écrivant ceci, Monsieur l’Abbé, j’ai trouvé l’Empire d’Altendorf encore trop grand. C’est dans un hameau que je voudrois vivre cent ans avec Émilie.

(Madame de Vaucourt prend la plume.)

Je ne vois dans ce que je viens de lire que trois ou quatre articles, à savoir, Ame, Bâtir, Dimanche, Pommes de terre, qui conviennent à ceux auxquels la feuille est principalement destinée. Il est à souhaiter que dans la suite on les perde plus rarement de vue. Il y auroit quelques autres critiques à faire. Pourquoi peindre la générosité d’une manière si incomplette ? Donner n’est pas tout. Parler, se taire, agir, s’abstenir d’agir, pouroit être selon l’occasion l’effet d’une générosité sublime, et il n’y a pas jusqu’à recevoir qui ne fût quelquefois très généreux.



LETTRE XII.

constance à l’abbé de la tour.


Ce 12. Février 1795


Émilie craint l’approche de l’armée Angloise ; plusieurs de ses parens sont dans cette armée. 

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et poussant la prévoyance encore plus loin.

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Elle a d’abord témoigné ses craintes à sa belle-mère, et nous a ensuite parlé à tous avec tant de raison, de délicatesse et de sensibilité, qu’elle auroit gagné nos cœurs s’ils ne lui avoient pas déja appartenus. Théobald la regardoit comme s’il l’eût vue pour la première fois : il parloit d’elle comme s’il n’en eût jamais parlé. Ma mere, disoit-il, avouez que j’ai la meilleure comme la plus aimable des femmes. Combien je vous aime, ô mon Émilie, et combien je vous admire ! Vous me rendez aussi vain que vous me rendez heureux.

Nous irons habiter, Émilie et moi, une petite ville où nous espérons n’être connus de personne. Le seul Lacroix viendra avec nous. Nous n’écrirons point et ne recevrons rien par la poste. Des paysans nous apporteront des nouvelles d’Altendorf.

Ce 13.

Dans ce moment il vient d’être résolu que nous emmenerions le vieux Baron ; sa femme reste avec Théobald, les enfans et Josephine. Celle-ci est désolée. Eh mon Dieu, disoit-elle tout à l’heure, si ma Maîtresse s’accoutumoit à être servie par une autre que moi ! Je lui ai promis d’être l’unique chambrière d’Émilie ; ce qui malgré mon zèle lui laissera beaucoup à désirer. Théobald et Émilie font de vains, efforts pour dissimuler leur extrême tristesse : l’un ne reste, l’autre ne va que pour assurer le repos de tout ce qui lui est cher. Voilà ce qu’ils ont répété mille fois. À peine sont-ils bien résolus. Il me semble, me disoit Émilie il n’y a qu’un instant, que dès que je serai montée en voiture, j’en descendrai et rentrerai ici avec vous ; ne m’en empêchez pas si telle est ma folie. Oh j’ai tort ; je vous supplie, au contraire, de m’obliger à partir. Non, a dit Madame d’Altendorf, vous serez libre toujours, et si je vous vois revenir une heure après être partie, ou le soir, ou le lendemain, je vous recevrai à bras ouverts. Sans doute, a ajouté le vieux Baron : vos motifs sont les nôtres, et nous changerons tous de pensée si vous prenez une autre résolution. Cette bonhomie extrême qui dans un autre moment nous auroit peut-être un peu divertis, nous a fait fondre en larmes. Théobald n’y pouvant tenir, est sorti du sallon. Mon pere, ma mere, a dit Émilie, croyez que si dans un autre départ je fus coupable, j’expie bien ma faute par celui-ci. Vous coupable ! a dit le Baron ; vous n’y pensez pas, et l’idée n’en est venue à personne. La Baronne l’a embrassée, en lui disant, ne voyez-vous pas que vous nous rendez tous heureux ? Adieu, Monsieur l’Abbé. Nous partons demain avant jour.

J’ai encore le tems de répondre à votre lettre que je viens de recevoir. Vous me demandez si l’extrême rectitude de Théobald ne cause point quelques disputes entre lui et moi. Aucune. Dans le fond je suis de son avis, bien plus qu’il ne paroît. Trouvant fâcheux, pénible, et souverainement inutile, d’exiger la perfection tout haut et ostensiblement, je l’aime et la desire, et pour tout dire, je l’exige au-dedans de moi. L’expérience m’ordonne de m’attendre à des mécomptes, à ce sujet, de la part de ceux ; qui jusqu’ici m’ont inspiré une estime sans mélange ; mais je ne puis m’empêcher de compter sur eux, et je serois au désespoir s’ils réalisoient des inquiétudes que je trouverois raisonnable d’avoir plutôt que je ne les ai. Combien je pourrois devenir malheureuse ! L’image d’Émilie dépravée, m’épouvanteroit encore plus que celle d’Émilie mourante. Dieu me préserve d’avoir à pleurer ses vertus ! Josephine elle-même, quoique je ne compte pas absolument sur elle quant à ce qu’on appelle vertu chez les femmes, m’affligeroit si je la voyois retomber dans le vice opposé. Malgré ce que je lui devois de reconnoissance, malgré ses excellentes qualités, malgré ce que sa jolie personne avoit d’attrait et de charmes, j’avois peine dans les commencemens à vaincre le dégoût que m’inspiroit son désordre. Je le cachois ce dégoût ; aujourd’hui il est détruit. Pauvre Josephine ! Henri laisse entrevoir quelquefois qu’il voudroit bien qu’elle n’eût point entendu la route de Brême. Il aime, dit-il, la mer et les voyages maritimes : il pense que l’Amérique est le meilleur de tous les pays. Hier on lui demandoit, en voyant les deux petits Théobald au sein de leur charmante mere, lequel des deux il croyoit être le sien. Oh, que sais-je ? dit-il en s’éloignant ; l’un comme l’autre, peut-être. J’ai su cette dure anecdote de Josephine elle-même, auprès de laquelle je vins un moment après. Je lui demandai la cause des grosses larmes que je voyois tomber de ses yeux sur les visages innocens de ses deux nourrissons. Elle cache ses chagrins à Émilie, de peur qu’elle ne prenne Henri en aversion, ce qui seroit très-fâcheux, car Henri est entiérement dévoué à son Maître. Josephine donneroit beaucoup pour avoir été plus sage, et moi, Monsieur l’Abbé, quoique j’aime ma fortune, à cause de l’usage que j’en fais, j’en donnerois les trois quarts pour qu’il me restât de moins fâcheux souvenirs de ceux à qui je la dois. Je la regarde comme bien à moi, cette fortune ; croyez qu’autrement j’y renoncerais, et j’ai pourtant un grand besoin d’elle pour me distraire et m’étourdir. Oh ! la rectitude est bonne. Je n’aurai point de dispute avec Théobald. Je respecte tous les scrupules, les scrupules religieux, les scrupules de l’honneur, enfin tous, ceux même qui n’auroient point de nom, et jusqu’à la soumission à des loix que rien ne sanctionneroit. Mon esprit, si ennemi de tous les autres galimathias, respectera toujours celui-ci. J’aimerai toujours à voir l’extrême délicatesse se soumettre à des régles qu’elle ne peut définir, et dont elle ne sait pas d’où elles émanent.


FIN.
  1. Jésus-Christ a fait peu de longs discours, et n’a dicté ni les Évangiles ni les Épîtres.