Trois journées de guerre en Annam (Le Figaro)/01
LA PRISE DU TONKIN
Le courrier d’Indo-Chine, arrivé hier par le Yan-Tsé, nous apporte une primeur qui sera fort appréciée de nos lecteurs. C’est la relation détaillée et prise sur le vif des opérations militaires accomplies pendant le mois d’août, et à la suite desquelles nos soldats s’emparèrent de la capitale de l’Annam.
Ce récit a été écrit à l’intention du Figaro par un officier de marine, à qui sa situation ne permet pas de signer.
Ce n’est pas seulement un document historique important, c’est aussi, comme on va en juger, un fort joli morceau de littérature.
17 Août. — L’escadre se réunit dans la baie de Tourane. L’attaque des forts de la ville de Hué sera pour demain.
Aucune communication avec la terre. La journée se passe en préparatifs. Le thermomètre marque 33°,5 au vent et à l’ombre. De hautes montagnes entourent la baie, rappelant les Alpes, moins leurs neiges. Sur une langue de sable, on aperçoit la ville de Tourane, un assemblage assez misérable de huttes basses, en bois et en roseaux.
On s’occupe à bord d’équiper les hommes des compagnies de débarquement, de leur délivrer à chacun, sac, bidon, bretelle de fusil, etc., même de leur faire essayer leurs souliers. Les matelots sont gais comme de grands enfants, à cette idée de débarquer demain, et ces préparatifs sont absolument joyeux.
Pourtant, les insolations et les fièvres ont déjà fait parmi eux plusieurs malades ; de braves garçons, qui tout dernièrement étaient alertes et forts, se promènent tête basse, la figure tirée et jaunie.
Dans l’après-midi, on voit arriver de terre un canot portant des mandarins vêtus de noir, l’un d’eux abrité sous un immense parasol blanc. Ils vont conférer à bord de l’amiral, et s’en retournent comme ils étaient venus.
À cinq heures, réunion et conseil des capitaines, à bord du Bayard. Orage et pluie torrentielle.
Les matelots passent la soirée à chanter, plus gaiement que de coutume. On entend même les vieux sons aigres d’un biniou, que des Bretons ont apporté.
Samedi 18 août. — À neuf heures du matin, l’escadre (Bayard, Atalante, Annamile, Château-Renaud, Drac, Lynx, Vipère) sort en ligne de file de la baie de Tourane, par un temps lumineux et splendide, traverse une légion de jonques de pêcheurs bizarrement voilées, et fait route vers Hué, la capitale du Tonkin.
À 2 h. 20, l’escadre arrive devant l’entrée de la rivière de Hué. Au premier plan, une côte de sable, étincelante dans le soleil, quelques cocotiers aux panaches verts, quelques maisons aux toits arqués à la chinoise. Un seul grand fort apparent, gardant l’entrée de la rivière, où la mer brise.
L’escadre s’approche avec précaution, en sondant, mouille le plus près possible, et s’embosse, en hissant les pavillons français, pour commencer le bombardement.
Le fort répond bravement, en hissant le pavillon jaune d’Annam. On dirait un fort moderne, bien construit et casematé, mais on n’y aperçoit pas de canons. Quelques personnages apparaissent aux embrasures, ayant l’air de flâner et de nous regarder fort tranquillement : la résistance sans doute ne sera pas sérieuse, et on s’attend à les voir déguerpir au premier coup de nos canons.
Au-dessus de la ligne brillante des sables, les montagnes du Tonkin forment un fond obscur qui monte très haut dans le ciel et se découpe en sombre sur la grande lumière bleue.
5 heures et demie du soir. — Un premier obus lancé par le Bayard donne le signal du feu. Il tombe en plein sur le fort annamite, soulevant une trombe rougeâtre de sable et de gravier. De tous les bâtiments de l’escadre, le bombardement commence, régulier et méthodique, chacun tirant sur le point précis qui lui a été indiqué hier. Quelques minutes se passent, et, à terre, rien ne bouge ; évidemment, les Annamites se sont sauvés.
Mais voici tout à coup de petites lueurs rapides qui éclatent aux embrasures du fort, accompagnées de fumées blanches ; c’est la riposte, on tire sur nous.
Il y a même des canons en quantité, des petites batteries qu’on ne voyait pas, qui étaient échelonnées tout le long de la côte dans le sable, et qui font feu tant qu’elles peuvent.
Mais ce sont des boulets ronds, qui ne portent pas jusqu’à nous. Ils tombent à moitié route, en faisant des remous dans l’eau. Les avisos seuls, qui se sont approchés davantage, peuvent en recevoir par raccroc quelques-uns ; — les cuirassés, trop éloignés, les regardent venir sans crainte ; on les voit sautiller sur l’eau, en faisant des ricochets, comme des paumes d’enfant, et puis disparaître en chemin.
Bientôt de grandes flammes rouges commencent à monter, derrière le fort de Thouane-An ; c’est un incendie que nos obus ont allumé là-bas, des villages qui flambent ; cela gagne vite, et cela monte très haut, avec une épaisse fumée.
Le bombardement continue. Malgré le roulis qui gêne notre tir, les obus pleuvent sur les Annamites, chavirant tout ; mais eux tiennent toujours et précipitent leur feu. Assurément, ils sont braves.
7 heures du soir. — La nuit est presque venue ; c’est la lueur du village brûlé qui nous guide pour notre tir. Des nuages très épais se sont amoncelés sur les montagnes de l’Annam ; cela forme un immense fond noir, avec des éclairs qui se promènent dessus ; en bas, au ras de la mer, toujours les petites lueurs rapides des canons tirant sur nous. Une grosse lune jaune, qui se lève très embrouillée de nuages, éclaire mal la situation — on commence à ne plus rien voir. L’amiral signale de cesser le feu, et tout se tait.
Mais les Annamites ont riposté jusqu’à la fin, avec une force de résistance inattendue, et les pavillons du roi Tu-Duc flottent toujours sur la plage.
C’est demain matin, dimanche, au petit jour, que nous devons tenter le débarquement de vive force — on a préparé, avec des bambous, des ponts, des radeaux, tout le matériel nécessaire. Les matelots ont toujours leur entrain insouciant ; — mais les gens raisonnables se préoccupent un peu de ce coup de main, avec si peu de monde, au milieu des brisants, sur une plage garnie de canons et de soldats. Vu de près, cela semble moins facile qu’hier, quand on en causait à Tourane.
Dimanche 19 août. — Branle-bas à 4 heures du matin. Les compagnies de débarquement prennent à la hâte les armes, les munitions, les vivres. On embarque dans les canots les pièces de campagne et les canons-revolvers.
5 heures et demie. — Contre-ordre de l’amiral, débarquement ajourné. Des baleinières de l’escadre sont allées dans la nuit à la plage examiner des brisants qui sont trop dangereux aujourd’hui. Avant le soleil levé, les hommes sont désarmés, le matériel ramassé, et on commence à bord, comme si de rien n’était, le grand lavage traditionnel du dimanche.
Au petit jour, l’air est si pur qu’on distingue à terre, jusque dans les lointains, les moindres détails des choses. Les longues-vues sondent le fond de la rivière de Hué ; de grands arbres, des palmiers verts, et, de distance en distance, des pavillons d’Annam, indiquant des forts et des batteries. On n’aperçoit rien de la ville, où, dit-on, la tête du pauvre commandant Rivière est encore exposée en place publique, au bout d’une perche.
Voici un mouvement de troupes sur le sable de la plage. Des gens sortent du fort de Thouane-An, que nous avons bombardé hier ; ils sont habillés de noir et coiffés de grands chapeaux chinois, chapeaux chinois blancs, en forme de champignon ; on voit leurs armes briller au soleil, — ce sont des soldats de l’armée régulière du roi Tu-Duc. Ils commencent à traverser la rivière dans un bac, pour se concentrer en face, dans un fort de la rive sud. Le Bayard leur envoie des obus ; il en résulte des paniques, des chutes dans l’eau ; on les voit courir comme des fous sur le sable. Mais le mouvement continue toujours, et les forts annamites se mettent à nous riposter.
Ce matin, à notre surprise, leurs projectiles arrivent jusqu’à nous et sifflent en l’air avec un bruit pareil à celui des nôtres. Évidemment, ce sont des pièces rayées qui nous les envoient. Ils n’en avaient pas hier, ils ont dû les établir pendant la nuit.
Un projectile traverse la hune de la Vipère, un autre enfonce les tôles du Bayard, et frappe un matelot dans la poitrine. Alors, au signal de l’amiral, le bombardement général recommence.
Pas de roulis aujourd’hui ; les pièces de l’escadre, parfaitement pointées, portent toutes en plein sur les batteries annamites, qui doivent être écrasées. À chacun de nos coups on voit voler des tourbillons de sable et de pierres. Leur feu ne tient pas dix minutes. Au bout d’une demi-heure, nous cessons aussi le nôtre, la terre ne ripostant plus.
Il est onze heures. Ce sera une journée de repos pour les matelots, qui en ont besoin ; on donne à bord le coup de sifflet bien connu : L’équipage aux sacs, les jeux sont permis ! — Les batteries de l’escadre, salies par la poudre, la fumée, l’eau boueuse des écouvillons, n’ont pas leur aspect habituel, leur réjouissante propreté du dimanche : mais il y passe aujourd’hui une bonne brise de mer, pas trop chaude, très respirable. Au lieu de prendre leurs sacs, les matelots, fatigués par quelques journées de travail excessif et de veilles, se couchent à plat pont et s’endorment. Les bâtiments deviennent silencieux comme de grands dortoirs.
À huit heures du soir, conseil de guerre à bord du Bayard. — Les brisants se sont beaucoup calmés ; les forts annamites, deux fois bombardés, ne doivent plus être en état d’opposer une résistance très longue, le débarquement est décidé pour demain matin et les marins se couchent bien vite, afin d’avoir un peu le temps de dormir avant le branlebas qu’on doit leur faire à quatre heures.
Les officiers du corps de débarquement sont désignés d’avance d’après certaines règles fixes basées sur leur ancienneté et leurs fonctions à bord ; ceux qui doivent rester pour la manœuvre et le service des batteries sont donc préparés depuis longtemps à cette privation et l’acceptent sans murmures.
Pour les matelots, il y a plus d’arbitraire ; bien des gabiers, qui n’avaient pas été désignés d’abord, ont réussi aujourd’hui à se substituer à d’autres moins dégourdis qu’eux, et partiront à leur place. Il s’agit demain matin de s’emparer de toute la rive gauche de la rivière de Hué, qui est la partie la plus sérieusement fortifiée de la côte. Indépendamment des petites batteries disposées çà et là dans le sable, il y a le grand fort circulaire du sud qui garde l’entrée de la rivière avec une quarantaine d’embrasures à canons ; puis la batterie du magasin au riz, et enfin, en remontant toujours vers le N.-O., le fort extrême du nord. Tous plus ou moins abîmés par les obus, mais sans doute réparés pendant la nuit et capables encore de recommencer le feu.
Nuit splendide. Les bâtiments de l’escadre promènent sur la terre de grands jets de lumière électrique qui doivent effrayer beaucoup les Annamites. Pendant ce temps-là, les baleinières françaises sondent l’entrée de la rivière, et explorent les brisants de la plage.
4 heures du matin, branle-bas. — Nuit close. Le corps de débarquement déjeune à la hâte, s’arme, prend ses munitions et deux jours de vivres. Quelques poignées de mains, quelques petites recommandations échangées entre ceux qui partent et ceux qui restent ; — puis on s’embarque dans les canots. Toutes les pièces de l’escadre sont pointées sur la côte, prêtes à faire feu.
5 heures 30. — Au petit jour, les pavillons français sont hissés en tête de chaque mât, le vacarme du bombardement commence. La terre ne répond pas. Les dunes font tout le long de l’horizon une ligne blanche ; les montagnes d’Annam dessinent au-dessus, sur le ciel qui s’éclaire, de hautes découpures violettes.
5 heures 50. — Toute la flottille des canots se met en marche. Temps très pur, absolument calme. Le soleil se lève dans de petits nuages couleur d’or. Le jour est venu tout d’un coup, comme il est de règle dans les pays des tropiques. Tous les détails des montagnes s’accentuent en rose et en bleu. On voit au-dessus des dunes des cocotiers verts, batteries, villages, pagode, maisons aux toits ornés de découpures. Dans tout cela rien ne bouge, et nos obus semblent tomber sur un pays abandonné.
5 heures 20. — Les compagnies de débarquement du Bayard et de l’Atalante arrivent à la plage, commencent à mettre pied à terre par les brisants, en se mouillant un peu. Un instant d’anxiété : des navires de l’escadre, on distingue nettement des rangées de têtes annamites qui apparaissent au-dessus des dunes et que les marins débarqués ne peuvent pas voir ; ils paraissent les attendre là, dans des tranchées. Le Lynx, le plus rapproché, leur envoie un feu de salve qui semble en abattre une vingtaine ; les autres se baissent.
C’est près du fort du Nord, en face d’un village (point B), qu’a lieu ce débarquement. Tout à coup, de derrière les dunes, part une pluie de bombettes enflammées, avec quelques projectiles et des morceaux de ferraille. Personne de blessé. Les bombettes sont presque inoffensives, elles retombent tout doucement sur le sable comme de petits météores. Les matelots montent en courant sur les dunes, trouvent les Annamites à peine armés, font feu sur eux, en assomment à coups de crosse comme en s’amusant. Toute la bande jaune est en fuite. Un millier d’hommes, peut-être, se sauve devant cette poignée de matelots. La compagnie de débarquement de l’Atalante, court sur le fort du Nord. Des Annamites en sortent brusquement, s’avancent, font feu sans tuer personne, puis reculent et se sauvent.
6 heures 40. — La compagnie de l’Atalante est dans le fort du Nord (A). Le pavillon annamite est amené, et le premier pavillon français, hissé à sa place, par M. le lieutenant de vaisseau Poidloue, commandant la compagnie. Les marins poursuivent les Annamites dans la direction du Nord-Ouest.
7 heures. — L’artillerie de débarquement et le premier groupe d’infanterie de marine mettent pied à terre. Les canots reviennent, pour faire un second transport. Une nouvelle batterie annamite établie dans le sable, ouvre le feu contre la Vipère qui lui répond. Les marins ont mis le feu au village nord, qui commence à flamber.
7 heures 30. — La batterie annamite du Magasin-au-Riz (E) ouvre le feu. Les marins ont allumé un second incendie, celui-ci, magnifique : village, pagode, tout brûle avec d’immenses flammes rouges et des tourbillons de fumée.
7 heures 40. — Le second convoi d’infanterie de marine met pied à terre ; toute l’artillerie est débarquée et hissée sur la crête des dunes. Les troupes françaises se massent, perpendiculairement à la plage, face au sud, se disposant à marcher sur les grands forts.
7 heures 50. — Un incendie est allumé par les obus de l’escadre dans le fort circulaire du sud (H). — Toutes les troupes françaises sont massées ; l’artillerie de débarquement ouvre le feu contre les forts. — Au nord, toutes les maisons brûlent.
8 heures. — Les troupes françaises se divisent et se portent en avant vers le sud.
8 heures 35. — Les premiers groupes français arrivent, peu nombreux, à la batterie du Magasin-au-Riz (E), et font un feu précipité.
8 heures 40. — Ils reculent de quelques pas et s’abritent : le fort circulaire tire sur eux. L’escadre accélère le bombardement.
8 heures 45. — Le corps de débarquement signale de terre au vaisseau amiral (au moyen de pavillons de timonerie hissés à une perche) : « Demande de cesser le feu sur les forts. » — Le vaisseau amiral répond en signalant à l’escadre : « Cessez le feu. »
8 heures 50. — Un moment de serrement de cœur pour ceux qui regardent du bord : les Annamites sortent en masse du Magasin-au-Riz et font un feu assez rapide contre les premiers groupes français qui reculent et se jettent tous à terre, dans le sable.
8 heures 55. — On recommence à respirer. Tous les Français se sont relevés. Pas un n’est blessé sans doute, car ils courent tous ; ils courent sur les Annamites sans leur laisser le temps de recharger leurs armes. D’ailleurs, des renforts de matelots et de soldats d’infanterie de marine leur arrivent par derrière. Les Annamites se sauvent à toutes jambes, toujours vers le Sud, et ils se réfugient dans un pâté (8) de maisons (F) sur lequel leur pavillon flotte. Les Français courent après eux.
9 heures. — On ne voit pas bien ce qui se passe, au milieu de ces maisons et de ces arbres. On y entend une fusillade très vive, et le pavillon d’Annam tombe. Les Français continuent de courir en avant, vers le fort circulaire du Sud. Le soleil commence à beaucoup monter et la chaleur devient terrible.
9 heures 5. — On entend l’artillerie française, qui est arrivée à Thouane-An (le dernier village au Sud), faire feu, tout près du fort circulaire. Le village de Thouane-An s’allume brusquement d’un seul coup et se met à flamber comme un immense feu de paille.
9 heures 10. — Les Français sont entrés par deux côtés à la fois dans le grand fort circulaire (H) que les obus de l’escadre ont déjà rempli de morts. — Les derniers Annamites qui s’y étaient réfugiés se sauvent, dégringolent des murs, absolument affolés ; quelques-uns se jettent à la nage, d’autres essayent de passer la rivière dans des barques, ou à gué, pour se réfugier sur la rive du sud. Les Français, qui sont montés sur les murailles du fort, tirent sur eux, de haut en bas, presque à bout portant, et les abattent en masse. Ceux qui sont dans l’eau essayent de se couvrir naïvement avec des nattes, des boucliers d’osier, des morceaux de tôle ; les balles françaises traversent le tout. Les Annamites tombent par groupes, les bras étendus ; trois ou quatre cents d’entre eux sont fauchés en moins de cinq minutes par les feux rapides et les feux de salve. Les marins cessent de tirer, par pitié, et laissent fuir le reste ; il y aura bien assez de cadavres dans le fort à déblayer ce soir avant l’heure de se coucher.
Le grand pavillon jaune d’Annam, qui flottait depuis deux jours, est amené, et le pavillon français monte à sa place. — C’est fini, toute la rive Nord est prise, balayée, brûlée. En somme, une matinée heureuse et glorieuse, admirablement conduite.
Du côté des Annamites, environ six cents morts jonchent les chemins et les villages, la tête criblée de balles ou la poitrine crevée à coups de baïonnetlte. De notre côté, une dizaine de blessés à peine, pas un mort, pas même une blessure désespérée.
9 heures 15. — Le Bayard, vaisseau-amiral, fait monter ses hommes dans les haubans et crier : « hurrah ! » — Tous les bâtiments de l’escadre imitent l’amiral.
Et puis, partout, le calme se fait. — On va se reposer au moins jusqu’à Ce soir. — Les troupes débarquées demandent à l’escadre du vin et de l’eau qu’on leur envoie, et puis s’installent à l’ombre.
On était admirablement placé à bord pour suivre de haut et comme sur un plan tous les mouvements de l’attaque. Maintenant, avec les longues vues, on distingue les détails, les costumes, les attitudes, les épisodes.
Un gabier se promène gravement le long de la plage, sous un grand parasol de mandarin. — Un Annamite, qui jouait le mort sur le sable, est rencontré par un matelot porteur d’un baril, qui le menace du : doigt comme on menace les gamins. L’Annamite lui fait humblement : « tchin tchin » et lui embrasse les pieds, demandant grâce. — Le matelot a bon cœur et se laisse toucher. — « Seulement, par exemple, tu vas porter mon baril. » Il lui place l’objet sur les épaules et s’en fait accompagner comme d’un groom.
Plus un souffle dans l’air. L’accablement de midi commence à gagner partout. La mer immobile brille et chauffe par en-dessous comme un miroir. La ligne des dunes est sous le soleil d’une blancheur fatigante ; deux ou trois cadavres annamites se dessinent sur le sable ; des moutons et des porcs, chassés par le feu, leur passent dessus ; un pauvre chien qui, sans doute, n’a plus de maître, galope de droite et de gauche, ayant l’air d’avoir aussi perdu la tête. Derrière les sables, les montagnes d’Annam pâlissent sous une espèce de buée chaude, et le bleu du ciel est comme terni de chaleur. On n’entend plus rien. Seulement, les villages brûlent toujours avec de longues flammes très rouges ; leurs fumées montent tout droit, à d’étonnantes hauteurs, tant l’air est calme ; au milieu de tout cet éblouissement de bleu, elles ressemblent à de gigantesques colonnes noires.
Encore une petite canonnade vers trois heures du soir. L’escadre a changé de mouillage et est venue se poster en face de l’embouchure de la rivière. Les forts annamites de la rive Sud tirent sur la « Vipère » et le « Lynx » qui sont venus mouiller tout près de la barre, pour être en position de la franchir demain matin. L’escadre riposte, et le feu cesse.
La nuit est absolument calme. On voit, tout le long de la côte, la lueur des villages annamites, qui flambent au clair de lune jusqu’au matin.
