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Trois journées de guerre en Annam (Le Figaro)/02

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Trois journées de guerre en Annam (Le Figaro)
Le Figaro des 28 septembre, 13 et 17 octobre 1883 (p. 9-13).
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AU TONKIN


Voici la seconde partie des remarquables impressions sur la prise des forts de Hué qu’une communication amicale nous avait permis de publier il y a une quinzaine de jours. Dues à un spectateur qui a été aussi un acteur de cette héroïque aventure, ces notes ont la saveur spéciale des choses vues et vécues ; celles d’aujourd’hui nous ont particulièrement frappés par l’intensité et le rendu des sensations. Nos lecteurs salueront comme nous un penseur et un écrivain dans l’anonyme du « Campement des marins de l’Atalante. »


La Prise de Hué

II

Dans le campement des marins de l’Atalante.
Nuit du 20 août.

Sept heures du soir. — Déjà la nuit. — Près d’un petit feu qui brûle par terre, deux officiers de l’escadre sont assis dans des fauteuils dorés, d’une forme asiatique — c’est dans l’enceinte d’un fort, sur le sable, au milieu de débris, de tessons, de lambeaux quelconques.

Derrière eux, une tente qu’on a faite à la hâte avec les premières choses trouvées sous la main : vieilles voiles, lambeaux de pavillons jaunes ou de ceintures de soie ; — le tout soutenu par des lances, des avirons cassés, des bambous, ou des hampes d’étendard bariolées d’or. — Des matelots vont et viennent dans l’obscurité, — on maraude pour se composer un souper ; — leurs pas ne font pas de bruit sur ce sable, et ils ne causent guère non plus — c’est une espèce de calme un peu lourd qui s’est fait partout, en eux-mêmes comme ailleurs, à la tombée de cette nuit.

Ces choses presque somptueuses, cette tente et ces lances, ces dorures au milieu de ce désarroi, tout cela prend, avec le soir, un faux air des scènes du passé, un faux air des pillages, des invasions de l’Asie ancienne.

Et les deux officiers qui sont là, dans leurs fauteuils de cour, se communiquent cette impression qui leur est venue ; ils se le disent, en riant d’eux-mêmes, naturellement, en tournant en plaisanterie leur idée, par habitude de toutes les situations et par esprit moderne de tout gouailler. Dans le fond, ils éprouvent bien ce sentiment-là, qui les charme un peu : veillée dans quelque camp d’Attila ou de Tchengiz. Et, de fait, le rapprochement est juste ; l’époque est changée, les mots aussi ; — mais la chose en elle-même est restée pareille.

Impossible de causer gaiement. On ne sait pourquoi, le silence revient. On pense à toute cette région déjà noire, qui entoure les murs bas du fort, et où sont éparpillés des morts à grands cheveux… Vraiment, ces longues chevelures rudes donnent à ces cadavres de soldats des physionomies très particulières.

Dans ce silence et ce repos, mille choses vous reviennent en tête ; on a la conception très nette de tout, on est obsédé maintenant par l’horrible de ce qu’il a fallu faire.

La journée a été rude. On repasse lentement, heure par heure, cette succession de souvenirs.


D’abord, ce débarquement plein d’incertitudes, au petit jour, au milieu des brisants de la plage ; les matelots, dans l’eau jusqu’à la ceinture, secoués par les lames, trébuchant, mouillant leurs munitions et leurs armes. Mauvais début. Et puis, tout le monde était arrivé au complet sur le sable, malgré les balles et la pluie de bombettes que des gens invisibles, cachés derrière les dunes, lançaient d’en haut. Vite, on avait commencé à monter et à courir en gardant un silence de mort. Et puis, tout à coup, dans une ligne de tranchée, merveilleusement établie, qui semblait entourer toute la presqu’île, on avait trouvé des gens qui guettaient, tapis comme des rats sournois dans leurs trous de sable : des hommes jaunes, d’une grande laideur, étiques, dépenaillés, misérables, à peine armés de lances, de vieux fusils rouillés, et coiffés d’abat-jour blancs. Ils n’avaient pas l’air d’ennemis bien sérieux ; on les avait presque tous tués là sur place, au milieu de leur effarement, à coups de baïonnettes.

Quelques-uns s’étaient enfuis vers le Nord, laissant tomber leurs provisions, leurs petits paniers de riz, leurs chiques de bétel. Ceux qui avaient la poitrine crevée criaient d’une manière profonde et horrible, en vomissant leur sang dans le sable. Un, qui avait dans la bouche la baïonnette d’un matelot, mordait cette pointe, la serrait de toutes ses forces, avec ses dents saignantes qui crissaient contre le fer, — pour l’empêcher d’entrer, de lui crever la gorge. Mais le matelot était fort, et ses dents s’étaient cassées ; la pointe, sortie par la nuque, l’avait cloué dans le sable. On tuait presque gaiement, déjà grisé par les cris, par la course, par la couleur du sang. Et tout cela qui s’était passé très vite, très vite, en quelques secondes, défilait maintenant en souvenir, avec une lenteur et une netteté de détails qui étaient atroces…

Ensuite, le commandant supérieur du corps de débarquement avait donné l’ordre à cette compagnie de l’Atalante de monter tout au bout de la dune et de s’emparer du fort de droite, sur lequel flottait le pavillon jaune d’Annam.

On était monté à la course toujours, un peu en désordre ; les matelots lancés y allaient comme des enfants. Puis brusquement ils s’étaient arrêtés, reculant de deux pas… Une nouvelle tranchée, remplie de têtes humaines !… Toutes ces figures venaient de surgir à la fois, sous une rangée de chapeaux chinois de forme abat-jour ; leurs petits yeux à coins retroussés regardaient avec une expression fausse et féroce, dilatés par une vie intense, par un paroxysme de rage et de terreur.

C’étaient ceux-ci qu’on avait aperçus, de l’escadre, et qu’on suivait anxieusement, de là-bas, au bout des longue-vues.

Ils ne ressemblaient plus du tout aux pauvres hères de la tranchée basse ; c’étaient des hommes très beaux, vigoureux, trapus ; des têtes carrées, miliaires, vraies têtes de Huns, avec des cheveux longs et des petites barbiches pointues à la Mongole. Correctement équipés, portant leur provision de balles dans de petits paniers de jonc passés au bras, comme des ménagères qui vont au marché ; ils restaient là, barrant le passage, attendant, ne disant rien et ne bougeant pas, — c’étaient les soldats réguliers d’Annam, — et ils devaient être braves, pour avoir tenu depuis hier sous feu terrible des obus.

Mal armés, il est vrai ; mais on ne pouvait guère juger cela à première vue ; des lances ornées de touffes de poils rouges, de grands coutelas affreux, emmanchés sur des hampes, et des fusils à pierre, la baïonnette au bout.

Un instant d’hésitation et de peur chez ces grands enfants étourdis, — les matelots ; — la surprise, sans doute, la surprise de ces têtes jaunes, de ces physionomies jamais vues, et rencontrées là face à face, émergeant de leur fossé de sable.

C’est grave quand cela prend, ces peurs-là. Les hommes d’Annam s’étaient redressés davantage, comme prêts à sortir de leurs trous. L’instant devenait suprême. Ils étaient à peine trente, eux, les premiers montés, en présence de tout ce monde jaune ; les autres restaient encore à mi-côte, trop loin pour les soutenir.

Et précisément, malgré leurs airs de grands garçons et leurs tournures carrées, ces matelots de la section de tête étaient des très jeunes, presque tous des enfants d’une vingtaine d’années, pêcheurs bretons, qui avaient quitté leur village au printemps dernier et n’avaient jamais vu pareille fête. — On leur avait parlé des chausse-trapes, des trous garnis de pointes que les Chinois dissimulent sous les pas ; on leur avait même donné des cordes à nœuds, en leur expliquant le jeu de ces pièges et la manière d’en sortir. Et ces choses leur revenaient à l’esprit, avec la tête du commandant Rivière plantée au bout d’une pique, et la mort des prisonniers suppliciés… Oui, ils avaient bien vraiment un peu peur.

Le lieutenant de vaisseau qui commandait cette compagnie de l’Atalante s’était mis à leur crier : En avant ! à leur dire très vite une foule de choses pour les entraîner. Il avait avec lui un brave second-maître de manœuvre, appelé Jean-Louis Balcon, qui avait déjà guerroyé en Chine, et qui, lui, cherchait à entraîner l’aile gauche par une rapide et bizarre harangue de matelot. — Et les têtes qui regardaient derrière la tranchée écarquillaient leurs petits yeux obliques, hésitant encore, se demandant si le moment était bien venu de se ruer sur ces Français…


Tout cela, qui est très long à dire, n’avait pas duré deux minutes. — Mais, de l’escadre, on avait vu aussi ce mouvement d’hésitation, et on l’avait suivi avec une poignante inquiétude.

Enfin, tout d’un coup, les matelots avaient été enlevés par je ne sais quelle parole meilleure, quel sentiment de rage ou de devoir. — Ils s’étaient jetés en avant, tête baissée, avec des cris contre les gens d’Annam.

Ceux-ci s’étaient attendus à une attaque à l’arme blanche, ayant vu briller les baïonnettes des Français. Mais non, les « magasins » des fusils étaient chargés et ce fut un « feu à répétition », un de ces feux rapides, foudroyants, des « Kropatschek », qui s’abattit sur eux comme une grêle. Ils tombaient en faisant voler du sable, et maintenant ils avaient trouvé eux aussi des voix aiguës pour crier ; ils s’affalaient, ne savaient plus se servir de leurs lances ; cette rapidité de nos armes leur jetait une immense stupeur. Non, ils n’avaient rien imaginé de pareil : des fusils encore plus effrayants et d’un jeu plus mystérieux que les canons d’hier !… Alors ils avaient été pris de cette terreur sans nom des choses incompréhensibles, fatales, contre lesquelles on sent qu’il n’y a rien à faire, et la panique des déroutes avait commencé à les gagner tous comme une traînée de poudre.

Ils fuyaient en criant, se renversant les uns les autres dans leur tranchée étroite. Et les matelots, la petite poignée d’hommes, tout à fait enfiévrés à présent par la fumée, par le soleil, par le sang, couraient, après, baïonnette dans les reins, — et montaient toujours.


En quelques secondes, on était arrivé tout en haut des dunes, devant le fort. Des soldats à têtes de Huns, qui le gardaient, cachés derrière les talus, en étaient sortis par un mouvement brusque, comme des diables qui sautent d’une boîte, et avaient fait feu à bout portant. Par une de ces chances extraordinaires, comme nous en avions ce matin-là, ils n’avaient blessé personne, et tout de suite ils s’étaient sauvés en désordre, gagnés eux aussi par la contagion de la peur.

Alors le lieutenant de vaisseau commandant, aidé toujours du second maître Jean-Louis Balcon, avait arraché le pavillon jaune d’Annam, le pavillon noir du mandarin, et hissé à leur place celui de France. Ce fort était le point culminant de la presqu’île ; on l’avait immédiatement aperçu de partout, ce petit pavillon français ; de la plage et de l’escadre, les matelots, qui étaient à ce moment très expansifs, l’avaient salué par des cris de joie. C’était le premier, flottant sur cette terre de Tu-Duc ; ce n’était rien et c’était beaucoup : — un signe d’espoir, visible là pour toute la petite troupe française, et, pour les autres, le présage de la déroute.


Du haut de ce fort, où les hommes de l’Atalante venaient en courant se grouper, on voyait de loin tout le corps de débarquement, la compagnie du Bayard, l’artillerie, l’infanterie de marine, les matas indigènes se masser sur les dunes pour commencer leur grand mouvement d’ensemble vers les forts du Sud. On suivait cela du coin de l’œil ; mais on avait surtout à s’occuper des fuyards de la tranchée, qui redescendaient tous sur l’autre versant de sable, du côté de l’intérieur de la grande lagune.

On en avait tué beaucoup, presque au vol. Mais la masse s’était réfugiée à gauche, dans un village qui était là, au pied du fort. Un village très riant sous le soleil, avec des maisonnettes blanches bariolées à la chinoise ; avec de beaux arbres exotiques et des jardins fleuris ; avec des pagodes anciennes ; aux murs ornés de faïences de mille couleurs, aux toits tout hérissés de monstres.

Oh ! les malheureux fuyards !… L’instant d’après, ce village flambait. Un obus de l’escadre était tombé au milieu, justement dans des cases de paille… Murailles de planches peintes, fines charge de bambous, cloisons de rotins à jours, tout cela s’était allumé presque à la fois ; les flammes passaient d’une maison à l’autre si vite qu’on n’avait pas le temps de les voir courir.

Autour de ces feux, il doit se passer de curieuses choses. Mais ils sont très lointains, et du bord on ne peut rien voir. Il devient nécessaire de changer le point de vue : nous le transporterons donc à terre, là bas, au campement des marins de l’Atalante.

X.
(À suivre).