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Trois journées de guerre en Annam (Le Figaro)/03

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Trois journées de guerre en Annam (Le Figaro)
Le Figaro des 28 septembre, 13 et 17 octobre 1883 (p. 14-17).
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AU TONKIN


Tous les lettrés ont certainement reconnu l’auteur des admirables Impressions que le Figaro a publiées sur la guerre du Tonkin et la prise des forts de Hué ; aussi n’y a-t-il plus d’inconvénient à dire aujourd’hui que ces pages magistrales sont l’œuvre de Pierre Loti, l’auteur du Mariage de Loti, du Roman du Spahi et de ce récit qui, après avoir charmé les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes, va être le succès de l’hiver pour l’éditeur Calmann Lévy : Mon Frère Yves.


La Prise de Hué

II

Dans le campement des marins de l’Atalante.
Nuit du 20 août.

Suite

Au milieu de la lumière matinale, qui était fraîche et bleue, ces flammes étaient d’un rouge extraordinaire ; elles n’éclairaient pas, elles étaient sombres comme du sang. On les regardait se tordre, se mêler, se dépêcher de tout consumer ; les fumées, d’un noir intense, répandaient une puanteur âcre et musquée. Sur les toits des pagodes, au milieu des diableries, parmi toutes les griffes ouvertes, toutes les queues fourchues, tous les dards, cela semblait d’abord assez naturel de voir courir les langues rouges du feu. Mais tous les petits monstres de plâtre s’étaient mis à crépiter, à éclater, lançant de droite et de gauche leurs écailles en porcelaine bleue, leurs yeux méchants en boules de cristal, — et ils s’étaient effondrés, avec les solives, dans les trous béants des sanctuaires.

Les matelots devenaient difficiles à retenir ; ils voulaient descendre dans ce village, fouiller sous les arbres, en finir, avec les gens de Tu-Duc. Un danger inutile, car évidemment les pauvres fuyards allaient être obligés d’en sortir, et alors la route d’en bas, qui passait au pied même du fort, deviendrait leur seule issue.

On avait réglé les hausses pour la distance, chargé les magasins des fusils ; on avait tranquillement tout préparé pour les tuer au passage. Et, en les attendant, on regardait là bas le mouvement combiné des autres troupes françaises, qui s’accélérait vers le Sud, les ennemis qui fuyaient, les pavillons d’Annam qui s’amenaient. La grande batterie du Magasin-au-riz était prise, les villages de derrière brûlaient avec des flammes rouges et des fumées noires… Et on se réjouissait de voir tous ces incendies, de voir comme tout allait vite et bien, comme tout ce pays flambait. On n’avait plus conscience de rien, et tous les sentiments s’absorbaient dans cette étonnante joie de détruire.


En effet, ils avaient passé sous le feu des marins de l’Atalante, ces fuyards attendus. On les avait vus paraître, se masser, à moitié roussis, à la sortie de leur village ; hésitant encore, se retroussant très haut pour mieux courir, se couvrant la tête, en prévision des balles, avec des bouts de planches, des nattes, des boucliers d’osier, — précautions enfantines, comme on en prendrait contre une ondée. Et puis ils avaient essayé de passer, en courant à toutes jambes.

Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait des « feux de salve », deux — et c’était plaisir de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par minute au commandement, d’une manière méthodique et sûre. C’était une espèce d’arrosage, qui les couchait tous, par groupes, dans un éclaboussement de sable et de gravier.

On en voyait d’absolument fous, qui se relevaient, pris d’un vertige de courir, comme des bêtes blessées ; ils faisaient en zigzags, et tout de travers, cette course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière comique ; leurs chignons dénoués, leurs grands cheveux leur donnant des airs de femme.

D’autres se jetaient à la nage dans la lagune, se couvrant la tête, toujours, avec des abris d’osier et de paille, cherchant à gagner les jonques. On les tuait dans l’eau.

Il y avait de très bons plongeurs, qui restaient longtemps au fond ; — on réussissait tout de même à les attraper, quand ils mettaient la tête dehors pour prendre une gorgée d’air, comme des phoques.

Et puis on s’amusait à compter les morts… cinquante à gauche, quatre-vingts à droite ; dans le village, on les voyait par petits tas ; quelques-uns, tout roussis, n’avaient pas fini de remuer : un bras, une jambe se raidissait tout droit, dans une crispation ; ou bien on entendait un grand cri horrible.

Avec ceux qui avaient dû tomber dans les forts du Sud, cela pouvait bien faire huit cents ou mille. Les matelots discutaient là-dessus, établissaient même des paris sur la quantité.

Un fort annamite de la grande terre venait d’envoyer, au milieu d’eux, trois boulets, parfaitement pointés, qui, par une rare chance, avaient traversé les groupes sans toucher personne. Ils n’y avaient même pas pris garde, tant ils étaient occupés à guetter les passants et les nageurs.

Il n’en restait plus guère pourtant. À peine neuf heures du matin, et déjà tout semblait fini ; la compagnie du Bayard et l’infanterie venaient d’enlever là bas le fort circulaire du sud, armé de plus de cent canons ; son grand pavillon jaune, le dernier, était par terre, et de ce côté encore les fuyards affolés se jetaient en masse dans l’eau, en se cachant la tête, poursuivis par les feux de salve. En moins de trois heures, le mouvement français s’était opéré avec une précision et un bonheur surprenants ; la déroute du roi d’Annam était achevée.

Le bruit de l’artillerie, les coups secs des gros canons avaient cessé partout ; les bâtiments de l’escadre ne tiraient plus, ils se tenaient tranquilles sur l’eau très bleue.

Et puis une foule blanche s’était répandue en courant dans les mâtures ; tous les matelots restés à bord étaient montés dans les haubans, face à la terre et criaient ensemble : « Hurrah ! » en agitant leurs chapeaux. C’était la fin.


Déjà une chaleur accablante, une réverbération mortelle sur ces sables ; les grandes fumées des villages incendiés montaient toujours, très droites, puis s’épanouissaient tout en haut de l’air en gigantesques parasols noirs.

Plus personne à tuer. Alors les matelots, la tête perdue de soleil, de bruit, sortaient du fort et descendaient se jeter sur les blessés, avec une espèce de tremblement nerveux. Ceux qui haletaient de peur, tapis dans des trous ; qui faisaient les morts, cachés sous des nattes ; qui râlaient en tendant les mains pour demander grâce ; qui criaient « Han !… Han !… » d’une voix déchirante, — ils les achevaient, en les crevant à coups de baïonnette, en leur cassant la tête à coups de crosse.

Des petits « boys » de Saïgon, efféminés et féroces — domestiques annamites venus à la suite de l’infanterie — s’étaient répandus parmi les matelots, les appelaient quand ils avaient déniché quelque malheureux caché dans un coin, les tiraient par le bras, disant : « Monsieur, encore un par ici, encore un par là !… Viens vite, monsieur, lui faire pan, pan, pan ! »

On ne les reconnaissait plus ; les matelots ; ils étaient fous. — On voulait les retenir. — On leur disait : « Mais c’est sale et lâche, mes pauvres amis, ce que vous faites là ! »

Eux répondaient :

— Des sauvages, cap’taine ! — Ils ont bien promené la tête du commandant Rivière au bout d’un bâton, dans leur ville !…

— Ça, des vrais hommes ; cap’taine ? — Si c’était nous les battus, ils nous auraient coupés en morceaux — vous savez bien — ou sciés entre des planches !

Rien à répondre à cela ; c’était vrai — et on les laissait à leur sombre travail…


Après tout, en extrême Orient, ce sont les lois de la guerre. Et puis, quand on arrive avec une petite poignée d’hommes pour imposer sa loi à tout un pays immense, l’entreprise est si aventureuse, qu’il faut faire beaucoup de morts, jeter beaucoup de terreur, sous peine de succomber soi-même.


À l’approche de midi, tous les gens de l’Atalante avaient peu à peu rallié ce petit fort qu’ils devaient occuper jusqu’au lendemain, par ordre du commandant supérieur. Ils étaient très épuisés de fatigue, de surexcitation nerveuse et de soif. Les dunes roses miroitaient d’une manière insoutenable sous ce soleil, qui était au zénith ; la lumière tombait d’aplomb, éblouissante, et les hommes debout n’avaient sur le sable que des ombres toutes courtes, qui s’arrêtaient entre leurs pieds.

Et cette grande terre d’Annam qu’on apercevait de l’autre côté de la lagune semblait un Éden, avec ses hautes montagnes bleues, ses vallées fraîches et boisées. On songeait à cette ville immense de Hué, qui était là derrière ces rideaux de verdure, à peine défendue maintenant, et pleine de mystérieux trésors. Sans doute, on irait demain, et ce serait la vraie fête.

L’heure de dîner était venue, et on avait commencé à s’installer pour faire le plus commodément possible un maigre repas de campagne avec des vivres de bord. Par bonheur, il y avait là, à petite distance, la case portative d’un mandarin militaire en fuite depuis la veille ; une case très vaste, toute en bambous et en roseaux, en treillages fins, élégants, d’une légèreté extrême. On l’avait rapprochée, avec ses bancs de rotin, ses fauteuils, et on s’y était assis bien à l’abri contre l’ardent soleil.

Mauvaise surprise : le vin se trouvait court, malgré les ordres formels de l’amiral et du commandant de l’Atalante. C’était à n’y rien comprendre… Tant pis ! on avait mis un peu plus d’eau dans les bidons, et dîné très gaiement quand même.

Ils avaient tous ramassé des lances, des hardes, des chapelets de sapèques, et portaient, enroulées autour des reins, de belles bandes d’étoffe de différentes couleurs chinoises. (Les matelots aiment toujours beaucoup les ceintures.) Ils prenaient des airs de triomphateurs, sous des parasols magnifiques ; ou bien jouaient négligemment de l’éventail et agitaient des chasse-mouches de plumes.

Avec ce peu d’ombre et de repos, le calme s’était fait dans ces têtes très jeunes, la réaction s’était accomplie ; ils étaient redevenus eux-mêmes, tout écœurés d’avoir pu être si cruels.

L’un d’eux, entendant un blessé crier dehors, s’était levé pour aller lui faire boire, à son propre bidon, sa réserve de vin et d’eau.

L’incendie du village s’éteignait doucement ; on ne voyait plus que çà et là quelques flammèches rouges au milieu des décombres noirs. Trois ou quatre maisons n’avaient pas brûlé. Deux pagodes aussi restaient debout ; la plus rapprochée du fort, en achevant de se consumer, avait tout à coup répandu un parfum suave de baume et d’encens.

Les matelots avaient tous quitté leur toit de bambous ; un peu fatigués pourtant, et aveuglés de lumière, ils erraient sous ce dangereux soleil de deux heures, cherchant encore les blessés ; mais cette fois pour les faire boire, leur porter du riz ; les arranger mieux sur le sable ; les coucher, la tête plus haute. Ils ramassaient des chapeaux chinois pour les coiffer, des nattes pour leur faire de petits abris contre la chaleur. Et eux, les hommes jaunes qui inventent pour leurs prisonniers des raffinements de supplices, les regardaient avec des yeux dilatés de surprise et de reconnaissance ; ils leur faisaient merci, avec de pauvres mains tremblantes ; surtout ils osaient maintenant exhaler tout haut les râles qui soulagent, pousser les lugubres : « Han !… Han ! » qu’ils retenaient depuis le matin, pour avoir l’air d’être morts.

Il y avait des cadavres déjà bien affreux, ceux contre lesquels s’étaient acharnées les baïonnettes : les yeux sortis ; le corps tout criblé, tout lardé, tout à trous. Et de grosses mouches-à-bœufs les mangeaient.

Pierre Loti.

(À suivre).