Un Clan breton/3

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Éric le MendiantUn Clan bretonHippolyte Boisgard, Éditeur (p. 117-126).
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LE DRUIDE.


Pialla avait entendu le récit de Hlodowig le Franc et elle sentait d’étranges idées naître dans son cœur ; naguère pure et sainte, elle passait les plus belles heures de ses jours au milieu de ses femmes, préparant d’une main habile la tunique des guerriers ; le jour du Seigneur, aucun autre soin ne l’occupait que celui de bénir le Dieu nouveau dont elle avait juré de suivre le culte ; elle n’avait jusqu’alors conçu d’autre sentiment que l’amour filial dont elle entourait les jours du vieux comte Érech, suave parfum qu’elle laissait échapper de son âme, et qui allait au vieillard comme une brise odorante du printemps au milieu de l’hiver ; elle vivait heureuse, remettant à Dieu le soin de réaliser les timides espérances qui venaient parfois la caresser.

Mais depuis quelque temps tout cela avait changé ; Pialla était devenue tout à coup silencieuse, les jours lui paraissaient longs et monotones, elle fuyait la compagnie de ses femmes, ne visitait plus que rarement le vieux comte, et profitait avec empressement de toutes les occasions où elle pouvait être seule ; cependant, quoiqu’elle se fût bien aperçue de ce changement, et se demandant quelle pouvait en être la cause, ce changement était resté impénétrable pour elle, et, par un mouvement instinctif naturel à la femme elle craignait que quelqu’un ne le devinât avant elle. Ce sentiment qui s’emparait ainsi de toutes ses pensées et allait toujours croissant quoi qu’elle pût faire, lui inspirait de sourdes alarmes ; plus d’une fois déjà il lui était arrivé de courir à la chapelle et de se jeter au pied de l’autel, en demandant à Dieu de mettre un terme à ses angoisses ; mais Dieu restait sourd à ses prières, et elle demeurait en proie à un délire dont il lui était impossible de se rendre maîtresse.

Pialla n’avait d’ailleurs personne à qui confier ses vagues terreurs ; ses femmes étaient toutes dévouées à Alain ; et, elle ne l’ignorait pas, Alain était emporté, violent, cruel, et eût peut-être deviné ce qui se passait dans le cœur de sa fiancée et en eût conçu de jalouses colères. Le chapelain, bien que placé dans une position presque indépendante par son caractère sacerdotal, ne lui inspirait pas beaucoup plus de confiance ; elle le voyait rarement. Attaché à la personne du fils du comte par des liens étroits d’amitié, il ne témoignait à Pialla que de la déférence ou du respect, jamais de l’amitié ni de la sympathie : c’était un homme profondément égoïste et fort peu compatissant aux peines d’autrui. Il possédait des terres exemptes de charges, un cheval, des fourrages, des vêtements de laine et de lin qu’il tenait de la munificence du chef, et quand il avait béni les mets de la table de ce dernier, chanté l’oraison dominicale et célébré la messe, assisté de ses clercs, il se croyait dispensé de tout autre soin. Pialla le connaissait trop bien pour en espérer quelques paroles consolantes. Il lui restait donc le vieux comte, mais il était sévère, et elle n’osait lui dire ce qui se passait en elle.

Dans cette occurrence, un seul parti se présenta, et elle le prit avec empressement ; elle souffrait trop d’ailleurs pour hésiter plus longtemps.

Le soleil avait disparu de l’horizon, l’ombre allait s’allongeant sous les arbres qui entouraient la ferme de Kerlô. Déjà l’homme chargé des lumières éclairait la salle des festins ; un parfum de mets savamment apprêtés, de vin cuit et de viandes grillées et rôties, s’élançait au dehors par bouffées, et quelques rires isolés, avant-coureurs des cris tumultueux de l’orgie, se faisaient entendre.

Pialla se couvrit alors le visage d’un voile sombre, et sortit furtivement de sa chambre ; elle traversa ainsi, émue et tremblante, la grande cour de la ferme et se dirigea vers la porte qui menait au bois ; en passant devant la partie du bâtiment occupée par les oiseaux de proie, elle crut entendre Guenhael converger amicalement avec son oiseau favori. Elle s’arrêta un instant et s’appuya, le sein palpitant, à quelques pas.

— Dall Avel ! Dall Avel ! disait Guenhael, vous vous êtes mal conduit aujourd’hui ; prenez y garde, mon ami, je vous empêcherai de dormir.

Pialla retint son haleine, et, profitant d’un moment où notre fauconnier donnait toute son attention à Dall Avel, elle passa rapidement auprès de lui et disparut dans l’ombre. Cinq minutes après, la petite porte donnant sur le bois se refermait derrière elle.

Cependant, malgré la nuit et la bise froide qui commençait à siffler dans les arbres, elle avança hardiment et prit sans hésiter un petit sentier dont les contours bizarres conduisaient au cœur même de la forêt. Le sentier allait toujours se rétrécissant ; elle arriva même bientôt à un endroit où les ronces et les arbustes l’avaient tellement envahi, qu’il n’était possible qu’à un œil bien exercé d’en suivre la trace. Pialla poursuivit néanmoins sa route et parvint ainsi à une sorte de clairière, au milieu de laquelle s’élevait un de ces monuments druidiques connus sous le nom de dolmin ; elle s’arrêta et reprit haleine.

Le dolmin devant lequel elle venait de s’arrêter était composé de six énormes pierres rangées parallèlement, et recouvertes d’une septième plus plate et plus longue encore que les autres. Ces pierres, grossièrement taillées, offraient à l’œil un aspect informe dont rien ne saurait aujourd’hui donner une idée exacte. C’était d’ordinaire le monument terrible du haut duquel les prêtres de la foi druidique enseignaient à la foule les dogmes sanglants de leur religion. C’était quelquefois aussi l’habitation de quelque druide vivant à part et loin du monde dans la solitude et la méditation. L’imagination des temps primitifs avait entouré ces habitations de superstitions fatales, et nul n’osait en approcher, même pendant le jour. On conçoit que Pialla qui, bien que chrétienne, n’avait pas entièrement dépouillé les idées dans lesquelles elle avait été élevée, se fût arrêtée émue et presque épouvantée à la vue de ce monument dont elle venait troubler la mystérieuse solitude à cette heure de nuit. Cependant après quelques incertitudes, elle frappa dans ses mains trois coups dont le bruit aigu la fit frissonner elle-même. Ce bruit fut entendu, et un homme parut sur le seuil du dolmin.

C’était un vieillard d’une haute et puissante stature, aux formes herculéennes, et qui semblait avoir vécu autant que les grands chênes de la forêt : son front était entièrement chauve ; une longue barbe blanche descendait gravement sur sa poitrine.

Dès qu’il vit Pialla, il leva les yeux au ciel, et, en étendant ses mains vers elle :

— Pialla ! s’écria-t-il, est-ce bien vous, seule, et à cette heure ?

— Mon père, répondit Pialla, c’est bien votre fille qui vient vous voir, seule et à cette heure.

— Je rends grâces aux dieux, mon enfant, dit le vieillard. Je me souviendrai de ce moment comme d’un moment heureux ; et depuis longtemps ils ont été rares, ajouta-il avec un son de voix plein d’amertume.

Et comme il voulait entraîner Pialla dans l’enceinte druidique, elle hésita.

— Mon père… je ne puis… dit-elle en balbutiant. Le vieux druide la regarda étonné.

— Et pourquoi ne pouvez-vous, Pialla ? pourquoi tardez-vous plus longtemps à venir avec moi prier les dieux qu’ont priés vos pères ?

Pialla se laissa tomber à genoux devant le vieillard et levant vers lui ses mains jointes :

— Mon père, s’écria-t-elle, je suis chrétienne.

À cet aveu inattendu, le vieillard saisit lentement les mains brûlantes de la jeune fille dans ses deux mains glacées et les serra avec une douleur résignée.

— Et vous aussi ! dit-il.

La lune jetait en ce moment un de ses plus pâles rayons sur son visage, Pialla put voir deux larmes couler le long de ses joues creuses et hâves.

Le lecteur l’a déjà deviné sans doute ; le vieillard dont nous venons de parler était un débris de l’ancienne religion druidique que la religion nouvelle du Christ avait forcé de se réfugier au milieu des forêts ; c’est là qu’il vivait, oubliant parmi les vieux témoins de sa gloire éclipsée, qu’il avait été naguère l’interprète imposant de dieux redoutés, s’identifiant, en quelque sorte, avec le monument de granit qu’il habitait, et personnifiant, si je puis m’exprimer ainsi, l’idée représentée par ces blocs informes de pierres superposées. C’était un obstacle inanimé placé sur la route du christianisme, et que le christianisme essaya longtemps, mais en vain, de faire disparaître du sol. Vers cette époque, il se tint à Nantes un concile où il fut ordonné aux évêques et à leurs ministres de s’opposer avec le plus grand zèle à ce que le vulgaire, qui adorait et avait en si grande vénération les arbres consacrés aux démons se permît d’en couper soit un rameau soit une greffe. Il leur était enjoint de faire arracher ces arbres avec les rameaux, et de les brûler en entier. Les pierres sacrées devaient être aussi détruites de fond en comble, et jetées en tel lieu qu’elles ne pussent jamais être trouvées par leurs adorateurs : ces ordonnances n’avaient pas fait disparaître ces restes d’un autre âge que l’imagination populaire ne pouvait se résoudre à ne plus adorer ; mais les ministres officiels du culte banni s’étaient vus obligés de suspendre leurs cérémonies et de fuir loin des lieux où le culte triomphant avait établi ses autels. Le lecteur doit comprendre quelle douleur ce dut être pour le vieux druide que nous introduisons dans ce récit d’apprendre la conversion de Pialla. Il l’avait connue enfant ; il lui avait presque servi de père, et bien souvent il évoquait encore le souvenir des années heureuses pendant lesquelles elle venait quelquefois écouter sa grave et consolante parole. Il la fit asseoir près de lui, et la regarda ainsi pendant quelque temps ; Pialla n’osait lever les yeux ; elle avait presque regret d’être venue, et cherchait peut-être un prétexte pour s’éloigner sans dire les secrets qu’elle voulait lui confier.

— Vous êtes chrétienne, dit enfin le vieillard, vous adorez un autre dieu que celui de vos pères, mon enfant ; vous avez fui les autels près desquels sont venus s’agenouiller vos ancêtres pour vous approcher d’un autre autel, et adopter un culte nouveau que nous ont apporté des étrangers ! vous avez jeté l’oubli sur la foi de votre enfance, et votre foi est morte pour renaître dans une nouvelle religion. Si, en reniant de cette manière le passé pour un avenir incertain, vous avez fait quelque chose pour votre bonheur, je prierai mes dieux de ne point vous maudire, et ils vous prendront peut-être en pitié. — Parlez-moi donc franchement, Pialla, et dites-moi ce que vous ont appris les ministres du dieu que vous servez.

— Je n’ose, fit Pialla.

— Êtes-vous heureuse ?

— Oh ! mon père !

Il y avait dans ce cri spontané une si déchirante expression, tant de douleur mal déguisée, tant de secrets mal retenus, que le vieux druide ne put s’y tromper ni réprimer un geste d’étonnement.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il.

— Mon père, mon père, je suis bien malheureuse !

— Parlez.

— Je ne puis…

— Doutez-vous de moi ?

— Oh ! je ne serais pas venue.

— Achevez, alors.

— Eh bien !

Et comme si elle avait tout à coup deviné ce qui était resté jusqu’alors un mystère pour elle, ce qui s’était passé dans son cœur, ce qu’elle avait senti, pourquoi elle avait souffert et pleuré, et imploré son Dieu, elle se redressa le visage rouge d’émotion, le sein palpitant, en s’écriant avec une sorte d’égarement :

— Mon père ! mon père ! j’aime !

— Vous aimez ?

— Un hôte de mon oncle.

— Un étranger ?

— Oui, mon père.

— Son nom.

— Hlodowig le Franc !…

À ce moment, et quoique les feuilles des arbres demeurassent immobiles et que le vent eût cessé de siffler, un frémissement singulier se fit derrière le dolmin. Pialla promena autour d’elle son regard épouvanté, et crut entrevoir une forme blanche s’élever à deux pas. Une sueur froide glaça ses membres, toutes les terreurs superstitieuses de son enfance se réveillèrent, et se mirent à tourner à ses côtés sous mille formes bizarres. Elle se jeta éperdue dans les bras du vieillard et lui montra la forme blanche qui disparaissait derrière les arbres :

— Mon enfant, lui dit le druide, vous vous effrayez de vaines ombres que la lune chasse devant elle — l’amour est venu à vous, il ne faut pas craindre et trembler ainsi. À votre âge, et dans la société où le sort vous a placée, l’amour est une douce compagne à laquelle vous devez faire bon accueil, et votre dieu, quel qu’il soit, ne saurait voir ce sentiment d’un regard de colère. Vous êtes jeune et candide, ô Pialla, jamais le vent terrible des passions mauvaises n’a soufflé sur vous, et quand viendra le jour sacré de la transformation, aussi belle qu’au sortir des mains des dieux, votre âme revêtira la forme de quelque création plus épurée. Tout se tient dans ce cercle et les autres, et celui que vous aimez sur cette terre est sans doute celui que vous devez aimer plus tard sous une autre forme. Ce lien des âmes est la sagesse des dieux, et croyez-le bien, l’amour qui naît aujourd’hui dans votre cœur, renaîtra quelque jour avec vous. Mais hélas ! je vous parle un langage que vous ne comprenez plus, n’est-il pas vrai ?

Pialla ne répondait pas, mais elle écoutait avidement les paroles du vieillard et l’orage qui grondait dans son sein s’apaisait et un calme bienfaisant lui succédait peu à peu.

— Parlez, parlez-moi encore, lui dit-elle.

— Vous le voyez, Pialla, reprit le druide en se laissant aller à sa mélancolie, le dieu que vous servez est impuissant à vous consoler, et voilà que vous venez vers le ministre déchu d’une religion oubliée chercher ce que vous avez demandé en vain au pied de vos autels… Puisse cet amour que les dieux ont allumé dans votre cœur vous éclairer enfin et ramener vos pas dans la route que vous avez quittée. Mais dites-moi il se nomme Hlodowig le Franc ?…

— Oui, mon père !

— De quelle contrée est-il venu ?

— Il a de riches domaines au pays des Francs. Son père est un chef célèbre, lui-même commandait à d’innombrables guerriers, avant que la fortune l’eût trahi. Maintenant, son père l’a banni, il est seul, abandonné de tous. Et il est triste, car il a laissé derrière lui une femme aux yeux bleus et aux cheveux blonds qu’il aime de toutes les amours de son âme.

Alors Pialla raconta toute l’histoire de Hlodowig, elle dit, et son amour pour Œlla, et le meurtre du seigneur gaulois ; ils causèrent ainsi longtemps et l’heure fuyait sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçût. Enfin Pialla songea à se retirer et le vieillard l’accompagna à travers les détours de la forêt.

Pialla n’avait plus peur, elle se sentait soulagée d’un poids énorme ; elle avait épanché tous ses secrets, et s’en retournait heureuse. Quelqu’un du moins l’avait plainte.

La pitié qu’il inspire est la plus grande consolation du malheur !