Un Clan breton/5

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Éric le MendiantUn Clan bretonHippolyte Boisgard, Éditeur (p. 134-139).
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LA FUITE


Depuis longtemps Hlodowig avait salué les hôtes des montagnes d’Arrès, et Pialla était tombée dans une sombre tristesse dont rien n’avait pu la distraire ; elle semblait avoir renoncé au commerce de ce monde, et ne voyait plus que rarement le comte Érech et son fils Alain.

Le comte vieillissait chaque jour davantage, et Alain lui-même, soit ennui, soit dégoût de la vie qu’il menait, soit impatience ou désir d’une plus noble destinée, avait interdit les bruyantes orgies de la ferme, et les chasses plus bruyantes encore. L’échanson demeurait oisif, étonné de ce changement subit, et Guenhael murmurait tout bas, oubliant quelquefois de demander sa coupe de cervoise aromatisée.

On était alors au commencement de l’été ; les feuilles poussaient aux arbres comme par enchantement, l’herbe verdissait dans les champs, les épis blonds couvraient les collines, mille oiseaux voyageurs chantaient sous la feuillée leurs folles chansons de joie et d’amour, et des troupeaux nombreux, conduits par les serfs attachés à la glèbe, allaient, peuplant le désert des montagnes.

Depuis quelques jours, la santé du comte Érech donnait à ses vassaux de sérieuses inquiétudes ; le chapelain ne quittait pas l’autel, où il adressait de ferventes prières à Dieu, et Alain et Pialia se réunissaient au chevet du vieillard, s’attendant à chaque instant à s’en séparer pour toujours. Bien que cette mort dût assurer à Alain le titre de comte et la jouissance de riches domaines dans le Broerech, nous devons dire cependant qu’il ne voyait qu’avec une douleur profondément sentie son père près de descendre dans la tombe ; les conseils et l’expérience du vieillard l’avaient souvent aidé dans des circonstances critiques ; il ne pouvait oublier ni sa bonté, ni son courage, ni l’amitié qu’il lui avait toujours portée.

Quant à Pialla, ce n’était point seulement avec douleur qu’elle voyait la vie du comte s’éteindre ; un puissant sentiment d’épouvante s’était emparé d’elle dès qu’elle avait acquis la certitude de l’imminence du danger que courait son oncle : depuis ce moment, son imagination effrayée ne cessait de sonder les profondeurs incertaines de l’avenir que la mort du comte allait lui offrir.

Souvent alors le souvenir de Hlodowig se présentait à elle, mais c’était encore pour son cœur de nouvelles tortures sous lesquelles elle se débattait en vain. Elle se rappelait tout à coup le nom d’Œlla, et ce nom soulevait dans son sein une tempête désordonnée qui s’exhalait en larmes impuissantes. « L’amour est le courage des femmes, » a dit quelqu’un. Pialla, malgré la réalité du malheur qui la menaçait, ne s’abandonna pas au désespoir. Un secret et vague pressentiment la soutenait encore dans ses incertitudes : elle rassembla toutes ses forces, et lutta courageusement contre sa propre douleur.

Un soir, le soleil disparaissait lentement derrière les hautes montagnes sur lesquelles, à voir la teinte rougeâtre dont elles étaient colorées, on eût dit que l’astre-roi eût laissé flotter un pan de son manteau de pourpre. Le calme se faisait dans les solitudes âpres et désertes, et l’ombre descendait peu à peu, s’allongeant dans la plaine. On n’entendait plus, à de rares intervalles, que le cri aigu des pâtres, ou le mugissement plaintif du bétail qu’ils ramenaient à l’étable.

Une jeune femme et un vieillard venaient de s’arrêter sur la route des Gaules, non loin de la demeure de Kerlô, et leurs regards également fixes cherchaient à distinguer les objets à travers les ténèbres qui envahissaient déjà la ferme.

Autour de l’habitation passaient, de temps à autre, des torches dont la lueur sanglante traçait dans l’ombre de lumineux sillons, et ce singulier spectacle paraissait vivement intéresser nos deux personnages ; ils suivaient avec une anxiété poignante la scène qui se passait à quelque distance, sans s’adresser une parole, livrés sans réserve aux impressions qu’elle faisait naître en eux.

En ce moment, un grand nombre de valets portant chacun une torche à la main, sortirent de la ferme et défilèrent en ordre, en se dirigeant vers la forêt ; le chapelain venait ensuite, puis, quelque chose ayant la forme d’un cercueil, puis enfin Alain, suivi de la foule des guerriers bretons tous revêtus d’habits de deuil.

Le vieillard leva les bras au ciel, et la jeune fille se laissa tomber à genoux en joignant les mains et en priant !

« Ô dieux ! dit le vieillard d’un ton solennel, dieux qui présidez aux destinées humaines, vous venez de mettre fin à une existence pleine de valeur et de courage ! Dans la nouvelle vie qui va commencer pour lui, qu’il reçoive donc la récompense de sa bravoure ! Qu’il soit regretté des siens et que la pierre du tombeau soit légère à sa cendre ! Qu’au delà de ce monde d’épreuves, il trouve un monde meilleur ! Que les bardes rappellent sa mémoire dans leurs chants de guerre, et que la postérité garde de lui un grand et sacré souvenir ! »

« Mon Dieu dit la jeune fille, il a veillé sur mon enfance ; il a été pour moi un père bon et indulgent ; il m’a entourée de soins et d’affections. C’est lui qui m’a fait aimer la vie, qui m’a consolée, qui m’a soutenue. Vous le savez, mon Dieu ! il a été bon entre les meilleurs, généreux entre les plus généreux ; sa jeunesse fut noble et courageuse, sa vieillesse douce et pleine de vertus ! Vous l’avez rappelé à vous, ô mon Dieu ! Il se souviendra sans doute là-haut de ceux qu’il a laissés sur cette terre, et il vous priera pour que vous détourniez de leurs lèvres le vase d’amertume et de fiel ! Laissez sa prière monter jusqu’à vous, mon Dieu, et abaissez sur les malheureux qui souffrent votre regard de bonté ! »

Le cortège avait passé. Pialla et le druide reprirent leur chemin, et s’éloignèrent de la ferme.

Où allaient-ils ainsi tous les deux, à travers la nuit, errant presque au hasard, sans but certain, et vivant de l’hospitalité ? L’un trop vieux, l’autre trop jeune pour supporter de longues fatigues. Qu’allaient-ils chercher dans des pays lointains ? Pourquoi fuyaient-ils avec tant de hâte une contrée dans laquelle ils laissaient un ami à peine mort ?

Le vieillard craignait le passé, la jeune fille craignait l’avenir.

Ils marchèrent ainsi l’un à côté de l’autre, gardant le silence, profondément émus tous deux, et Pialla jetait souvent en arrière un regard plein de larmes.

— Vous pleurez, lui dit enfin le druide, à peine avez-vous mis le pied dans la longue route que vous allez parcourir, que déjà le regret entre dans votre cœur ; et voilà que le courage semble vous abandonner aux premières douleurs.

— Oh ! je serai forte, répondit Pialla, Dieu qui nous a créés a mis au cœur de l’homme et de la femme un grand courage, afin qu’ils pussent, pendant le trajet de cette vie, porter le souvenir qui pèse sur leur mémoire.

— Quel souvenir, mon enfant ?

— Celui du ciel qu’ils ont quitté !

Cependant la nuit avançait à grands pas, et il pouvait être imprudent de s’aventurer, à pareille heure, dans les chemins dangereux où ils s’engageaient. Ils demandèrent l’hospitalité dans le premier gîte qu’ils rencontrèrent.

Le lendemain, avant de reprendre leur route, le druide voulut consulter le destin, et, s’étant fait apporter une branche d’arbre couverte des premiers fruits vermeils de l’été, il la coupa en huit morceaux de figure symbolique, qu’il jeta pêle-mêle dans une robe blanche préparée pour les recevoir.

Pialla assistait à cette cérémonie avec un saint recueillement ; dans sa pensée naïve, elle croyait même sincèrement à la véracité des résultats que l’eubage déduisait des circonstances avec lesquelles les morceaux de la branche prophétique se présentaient en sortant de la robe.

— Mon père, dit elle au druide, quand la cérémocérémonie fut terminée, que vous ont dit vos dieux ? et quelles destinées vous prédisent-ils ?

— Mon enfant, répondit le vieillard, l’avenir est incertain, et l’eubage se trompe quelquefois ; ayez confiance dans les dieux de vos ancêtres, et ils vous accorderont enfin la paix et le calme dont votre cœur a tant besoin !

Pialla pensa à Hlodowig, et elle suivit le druide en soupirant.