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Un Humoriste anglo-américain - Halliburton

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UN


HUMORISTE ANGLO-AMERICAIN.




HALLIBURTON.

I. The Attahcé or Sam Slick in England by Halliburton, 2 vol. in-8°.
II. The Letters Bag or Life in a steamer, 1 vol. in-8°.

III. The Old udge of Life in a Colony, 2 vol. in-8°. Londres, H. Colbrun ; Paris, Baudry.




Ce sont d’étranges livres que ceux du romancier anglo-américain Halliburton, et l’impression qui en reste est singulièrement mélangée. Il y a là tout à la fois l’intérêt d’un récit de voyage et le charme d’un roman de mœurs intimes. La fantaisie de la caricature y alterne avec la réalité banale des faits divers d’un journal quotidien. À côté de types connus, à côté d’observations qui s’appliquent à tous les pays et à tous les temps, se placent de grotesques figures que nous saluons pour la première fois, des idylles humoristiques pleines de sentimentalité lakiste, des portraits à la façon d’Hogarth, des dissertations sur les tombes qui feraient honneur à l’auteur des Nuits. Imaginez une suite d’esquisses sans autre lien entre elles que le cadre factice qui les réunit, la maigre fable qui sert à l’auteur de prétexte pour raconter ses interminables histoires : vous aurez une idée des livres d’Halliburton, livres mal composés et pleins de pages excellentes, tout bariolés d’ailleurs de patois américain, et langage anglais provincialisé, de jargon de nègre, de pécheur et de marin. Ce ne sont pas des peintures de mœurs à proprement parler ; il n’y a aucun tableau complet : ce sont des traits épars, des anecdotes décousues, mais indiquant mieux en réalité les mœurs d’une nation que les descriptions étudiées de certains voyageurs, ou les créations abstraites de la plupart des romanciers. La confusion de ses récits est amusante, la trivialité en est instructive. Nous avons essayé de nous rendre compte du caractère particulier de l’observation d’Halliburton, et cette analyse nous a dévoilé immédiatement tout un côté du travail qui ; à l’heure qu’il est, s’accomplit : dans l’humanité, tant il est vrai que tout chemin, tout sentier conduit au même but, au même point que les grandes routes les mieux battues, les plus poudreuses et les plus fréquentées. Ce modeste peintre de mœurs est un philosophe aussi, d’autant plus philosophe qu’il ne fait pas de théories, qu’il n’a pas de systèmes ; mais il est le miroir le plus fidèle de toute une portion de l’humanité et pourrait dire mieux que M. Clay lui-même vers quelles destinées marche l’Amérique.

Si avez jamais cherché à comprendre les divers dialectes de cette immense Babel qui s’appelle l’humanité au XIXe siècle (et par dialectes nous n’entendons pas ici les langues humaines, mais bien les sottises articulées qu’elles enveloppent et revêtent), vous avez peut-être remarqué combien, dans ce siècle de lumières, nous étions peu véritablement observateurs. Le caractère de l’observation a tout au moins singulièrement changé. Nous ne savons plus voir clair à côté de nous, nos voisins sont pour nous comme s’ils n’étaient pas, nos amis et nos ennemis sont pour nous des anges et des démons ; le moindre défaut ou la moindre bonne qualité découverte chez l’un ou chez l’autre gênerait singulièrement nos illusions ; les hommes sont pour nous tout d’une pièce ; ils n’ont pas de nuances dans le caractère et d’accens différens dans la passion ; la variété nous étonne et nous effraie ; ce qui nous charme, c’est l’uniformité. : Il n’y a rien dans la littérature qui marque mieux l’état des esprits que cette décadence de l’observation. De notre temps, l’observateur ou celui qui se dit tel exerce un véritable métier. Il s’efforce d’observer, il cherche matière à observation, il va dans les lieux où il espère rencontrer des spectacles excentriques et des variétés d’hommes qu’il ne pourrait rencontrer ailleurs ; il guette, il espionne, il écoute aux portes, il est friand de scandales et lit la Gazette des Tribunaux. Il y a, dans un observateur moderne, du statisticien, du criminaliste, du chirurgien ; du procureur, du naturaliste ; il dresse des tables de caractères, des catégories de vices, dissèque profondément de certains crimes, constate avec la plus extrême minutie les développemens de certaines monstruosités. Bref, l’observation de notre temps n’est plus humaine ; elle devient sociale. Ce n’est pas l’homme que nous étudions, ce sont bien plutôt certaines excroissances de la civilisation.

L’observation est aujourd’hui une étude véritable. Nous ne connaissons plus les hommes par une longue intimité, mais nous les prenons pour sujet d’analyse. Jadis on n’observait pas ainsi. Ce n’était pas un travail, un effort ; on n’était pas aux aguets, on ne courait pas les aventures morales ; on ouvrait les oreilles et l’on entendait, on ouvrait les yeux et on regardait. Là se bornaient toutes les finesses et toutes les ruses des hommes d’autrefois ; ils profitaient des leçons que leur donnaient leurs semblables par le spectacle de leurs vices et de leurs vertus, ils savaient que telle passion est condamnable et telle autre avouable, ils connaissaient les conséquences que les passions entraînent après elles et les influences qu’elles répandent sur la vie : tout se bornait là. De nos jours, nous savons peut-être beaucoup mieux analyser les passions mais à coup sûr nous savons beaucoup moins leur essence, leurs qualités fondamentales. Toute notre science psychologique ne nous rend pas meilleurs, toute notre connaissance de certaines classes d’hommes ne nous fait pas mieux connaître les hommes en général, toute notre curiosité du mal ne nous empêche pas d’y tomber, et, en fin de compte, malgré toutes nos études, nous n’en sommes ni moins trompés ni moins bernés pour avoir étudié l’homme scientifiquement plutôt que par la longue éducation de la vie.

C’est ce caractère de l’observation moderne qu’on retrouve chez Halliburton. Le romancier anglo-américain n’a pas toutefois, comme les voyageurs et les touristes, comme les analystes et les romanciers contemporains, de système sur l’humanité ; il n’appartient pas à un parti politique, il ne juge pas les peuples au point de vue whig ou au point de vue tory ; il n’a pas de parti pris dogmatique, d’idées préconçues ; il n’est pas démocrate comme miss Martineau, ni radical comme Charles Dickens, ni aristocrate comme l’auteur d’Hochelaga, ni grossièrement patriote comme Fenimore Cooper dans son Voyage en Europe. Peu lui importent les partis, peu lui importent les passions et les hommes ; Partout où il y a matière à observation, il s’informe, dessine et décrit. Si vous êtes fatigué des énormes systèmes sur l’avenir du monde, si en même temps vous êtes curieux d’observer les tressaillemens des nations et de surveiller minute par minute leurs tendances et leurs désirs, ouvrez Halliburton. Il n’est pas pédant, ce qui, de notre temps, est un incontestable avantage ; il vous donnera peu, de détails sur le commerce américain, sur la marine anglaise, sur la situation politique du nouveau continent ; il ne vous ennuiera pas de lamentations ou de folles illusions, mais il vous montrera les hommes, ce qu’ils disent et ce qu’ils pensent. Vous serez mieux renseigné avec lui sur les jurons propres à la race anglo-saxonne que sur les finances, sur les habitudes de taverne et les bavardages de place publique que sur les bills votés dans la dernière session. Il vous apprendra combien la partie mécanique d’une nation, combien ses lois, ses institutions, ses constitutions et même ses idées mentent affreusement, et combien au contraire les habitudes, les mœurs, les conversations expriment mieux la vie réelle. Si on ne voit pas derrière les récits d’Halliburton un système armé de toutes pièces, on y sent un très sincère observateur, des tendances de son siècle ; on sent un philosophe, sinon un métaphysicien. Il ne commente pas ses observations, mais dans son livre le plus remarquable, the Clockmaker toutes ses observations portent coup. Ce n’est pas là nature humaine, à proprement parler, qu’il étudie, mais le costume qu’elle a revêtu en Amérique et le langage ; l’idiome particulier dans lequel l’humanité s’y exprime. Bien qu’il ne s’explique pas sur l’unité future du monde américain, on la voit se former par détails, par places, dans ces immenses wagons qui entraînent après eux des populations entières, dans ces steamers où trouvent mêlées toutes les conditions sociales. Bien qu’il n’ait pas de système sur la fusion des races et qu’il n’entre à cet égard dans aucun détail physiologique ou philologique, on voit aussi cette fusion s’accomplir dans la grande mêlée des peuples qu’Halliburton nous décrit, dans ce rendez-vous où aucune race ne manque, où l’Européen vient retremper son caractère et où le nègre coudoie l’Anglo-Saxon. C’est par là que l’observation d’Halliburton a véritablement un caractère historique. Sam Slick n’est pas seulement un personnage comique, une sorte de Gil Blas américain ; c’est un historien facétieux et un chroniqueur bouffon.

Halliburton est un Anglais des colonies de l’Amérique septentrionale, il paraît avoir passé la plus grande partie de sa vie dans la Nouvelle-Écosse, bien qu’il parle de l’Angleterre en homme très renseigné et qui ne tient pas ses renseignemens de seconde main. La plupart des fragmens qui composent son dernier ouvrage, the Old Judge ont déjà paru dans le Fraser’s Magazine en 1847. Bien qu’il soit Anglais d’origine, il n’a pas trouvé sous sa plume, pour juger les Américains, les expressions malveillantes et les railleries peu charitables que les écrivains anglais ont dirigées contre eux. Il est exempt de préjugés à leur égard. Il ne les aime ni ne les déteste ; il constate leur obstination, leur persévérance, leur infatigable activité, leur âpreté au gain, leur manie vantarde, leur brutalité, enfin leur mélange d’excellentes et de détestables qualités. Quant à la Nouvelle-Écosse et aux colonies, le respect qu’il a pour sa grande patrie, l’Angleterre, ne va pas jusqu’à lui faire oublier les lieux plus humbles où il a vécu. Il aime ses compatriotes les nez bleus (blue noses, — surnom des habitons de la Nouvelle-Ecosse), et plus d’une fois il reproche à l’Angleterre de les abandonner et de trop dédaigner les hommes qui parlent l’idiome anglais aux extrémités du nouveau continent. Il a composé, dans cet esprit modéré de critique politique, une curieuse lettre à lord John Russel, lettre qui forme la préface du livre intitulé la Vie sur le bateau à vapeur. Il décrit, avec une complaisance souvent ennuyeuse pour nous, habitans d’un contienent bien différent, les plus petits détails de la vie privée et de la vie sociale de ces lointains pays. Son dernier livre, par exemple, est le tableau minutieux des mœurs de la Nouvelle-Ecosse et des colonies environnantes.

Le style et la manière d’Halliburton sont un style anglais, une manière anglaise de seconde main, non pas une manière, un style anglais à la façon des Américains de l’Union. Les purs américains imitent autant qu’ils peuvent imiter. Washington Irving et Cooper ne font guère autre chose, ils cherchent à retourner vers la source abandonnée. Halliburton sort de cette source elle-même ; il est comme un ruisseau qui, sorti d’un grand fleuve, s’en va à travers la campagne arroser quelque coin ignoré. Le ruisseau n’a pas l’aspect du fleuve, il s’harmonise avec les lieux agrestes qu’il parcourt ; cependant ses eaux sortent du fleuve, elles en ont les qualités essentielles et la couleur. Ainsi Halliburton a toutes les qualités anglaises, la fermeté, la force, et aussi tous les défauts anglais, la minutie et la prolixité ; mais il a surtout la qualité fondamentale du génie britannique, l’humour, et cette puissance d’expresion et de trait, qui grave aussi solidement que sur l’acier les impression que la réalité fait sur l’esprit et sur l’imagination. Il a aussi le don que nous appellerons, faute d’un autre mot, le don de différencier ses personnages et de comprendre les différences essentielles des caractères et des passions. Enfin, dernière et suprême qualité, il a le don de l’indifférence : peu lui importante ses personnages, il n’a pour eux aucune préférence ; il les met en scène, mais ne s’intéresse à eux qu’afin de les rendre plus ressemblans, il ne s’identifie pas avec eux. C’est, en un mot, un curieux, une sorte de touriste sédentaire ; il étudie les peuples qu’il dépeint sans vivre de la même vie qu’eux, il les étudie comme un naturaliste son herbier.

Halliburton est encore un des écrivains anglais modernes qui excellent le mieux à faire la caricature, la charge d’un personnage ; il la fait aussi bien peut-être que Dickens, et mieux à notre avis que Thackeray. Thackeray, talent fin et délicat, dessine trop littérairement ses caricatures. Dickens met sur ses pieds, comme on dit vulgairement, un statisticien, un industriel, un avare, d’une façon très remarquable ; mais toujours, malheureusement, il y a chez lui une arrière-pensée philosophique. Halliburton comprend la caricature telle qu’elle doit être comprise, soit dans l’art du dessin, soit en littérature. Il n’y voit qu’un moyen plus direct et souvent plus efficace de rendre les observations qu’il a recueillies ou les traits prédominans d’un caractère. Ce grossissement du trait principal d’un caractère ou d’une physionomie, qui fait apparaître tous les défauts et toutes les laideurs d’une âme et d’un visage comme s’ils étaient vus, à la loupe, constitue essentiellement la caricature : Dickens l’oublie trop souvent, Halliburton ne l’oublie jamais. Dickens fait des leçons de morale, il a un but visible dans tout ce qu’il écrit, et ce défaut gâte trop souvent ses plus charmantes fantaisies : il veut prouver et démontrer quelque chose. Halliburton ne cherche à rien à prouver, et c’est ce qui rend si amusante certaines de ses pages. En effet, lorsque, dans la caricature, on aperçoit par derrière un esprit différent de l’esprit du grotesque et de l’excentrique, à l’instant le charme s’évanouit ; le portrait chargé rentre dans le cercle des choses connues, il perd sa physionomie originale et tombe dans le domaine des faits habituels. Ce n’est plus un personnage singulier et amusant que nous avons sous les yeux, mais une sorte de mécanique vivante, mise en mouvement par un vice ou une vertu, dont l’auteur tient les fils. Le grand mérite du caricaturiste, c’est de nous laisser ignorer qu’il a une méthode, c’est de nous cacher le travail d’analyse qu’ont nécessité ses créations ; ce mérite, nous le répétons, distingue essentiellement Halliburton.

On connaît maintenant les divers caractères de ce talent original. Déjà, au reste, un des plus remarquables écrits d’Halliburton, le Clockmaker a trouvé ici même un très compétent appréciateur [1]. Le dernier ouvrage du romancier anglo-américain n’est pas moins digne d’attention que ses précédens récits. Il est intitulé le Vieux Juge. C’est une suite d’esquisses de la vie des habitans, de la Nouvelle-Écosse et des colonies anglaises voisines, le Canada excepté. Ce livre, qui n’est pas inférieur au Clockmaker, est peut-être, par la nature même du sujet, moins intéressant et moins instructif. Néanmoins il offre des tableaux de mœurs singulières, et mérite d’être étudié. Le pays où se passent les principaux épisodes racontés par Halliburton a une histoire qu’il importe avant tout de bien connaître.

La Nouvelle-Écosse se nommait jadis Acadie ; elle nous a appartenu avant cette longue décadence de la France qui va de 1715 à 1789, et qui s’étend depuis Rossbach jusqu’à Québec. Le 8 novembre 1603, Henri IV établit un gentilhomme du nom de M. de Monts, et appartenant à sa maison, lieutenant-général de l’Acadie ; il lui donna en même temps plein pouvoir pour convertir et soumettre les habitans. M. de Monts partit pour une première expédition avec Champlain et M. Poutrincourt, visita la plus grande partie du pays, et revint en France, dans l’automne de 1605, pour chercher les hommes et les objets nécessaires à une complète colonisation. Lorsque de Monts et Poutrincourt revinrent, ils ne trouvèrent que deux hommes sur quarante qu’ils avaient laissés. Ces deux hommes les plus braves incontestablement de la troupe, méritent d’être nominés : ils s’appelaient Bataille et Méquelet. Les autres, voyant se prolonger outre mesure l’absence des secours qui leur avaient été promis, étaient partis, dans la pensée que de Monts avait abandonne son projet de colonisation. Les deux hommes restans étaient à table lorsqu’un sauvage vint les avertir qu’un vaisseau était en vue. Tel est le commencement de la civilisation dans l’Acadie, l’origine de sa colonisation. Jamais colonisation ne fut entreprise avec aussi peu d’hommes et accomplie aussi gaiement. Lorsque les premières difficultés furent vaincues, l’existence de nos colonisateurs devint aussitôt joyeuse ; la sociabilité française était impatiente de se montrer, sur ce sol sauvage. On en jugera par les deux traits suivans : Poutrincourt revenait d’un voyage d’exploration ; et avait laissé à Port-Royal, siége principal de la colonie (aujourd’hui Annapolis), un colon, nommé Marc Lescarbot, avocat de profession, et, qui nous a conservé dans son journal le récit de ses aventures. Pour fêter dignement le retour de Poutrincourt, Lescarbot établit sur le bord de la mer un théâtre du haut duquel il récita à son ami une poétique épître, le félicitant de son heureux retour. Le second trait est plus curieux encore : Poutrincourt établit l’ordre du bon temps, dont étaient membres les principaux officiers de l’escadre. Chacun à son tour était maître d’hôtel. Champlain fut le premier qui entra en office. Chaque soir, le maître d’hôtel du jour remettait entre les mains de son successeur les insignes de son ordre. Chacun d’eux ainsi devint cuisinier distingué, tant leur émulation était excitée. Ils inventèrent des mets nouveaux, et, long-temps après, Lescarbot trouvait la cuisine de Paris bien inférieure à celle qu’il faisait lui-même en Acadie. Ce devait être un assez bizarre spectacle que de les voir, ces chevaliers de l’ordre du bon temps, recevant à leur table les chefs sauvages en costume de maître d’hôtel ; bêchant, labourant, semant pour la première fois du blé dans ces contrées, construisant des forts et versifiant des épîtres poétiques lues au bord de la mer sur un théâtre improvisé.

Long-temps l’Acadie comme le Canada a été la terre désirée la contrée chérie, l’Eldorado de tous les aventuriers de France et même de l’Europe. Les esprits audacieux, les imaginations aventureuses, les jeunes gens sans fortune, considéraient le Canada et l’Acadie comme le lieu où ils pourraient rencontrer la gloire et la fortune que leur refusait leur patrie. L’amour des expéditions aventureuses, et cette sorte de curiosité passionnée du nouveau et du merveilleux qui agite l’esprit des peuples barbares ou extrêmement civilisés s’unissaient à l’amour du lucre et aux intérêts les plus matériels. L’envie de connaître des sauvages, de les combattre et de les soumettre, les espérances de gain fondées sur les chances de la pêche et du commerce, agissaient également sur les esprits des aventuriers, et étaient les deux causes principales de ces lointaines excursions. Et ce n’étaient pas seulement les Français qui se lançaient dans ces aventureuses entreprises : des Allemands et des Belges y prirent part aussi, mais lorsque déjà les colonies de l’Amérique du Nord allaient passer des mains de la France dans les mains de l’Angleterre. Cette émigration eut lieu quelque temps après la fondation d’Halifax, capitale de la Nouvelle-Écosse, et dont l’antiquité ne remonte pas plus haut que 1749. Ainsi, pendant deux siècles, ce petit coin de terre a subi des invasions : aussi nombreuses que l’Occident à l’arrivée des barbares. Là, les hommes qui remplaçaient les Celtes, et les Romains étaient les aborigènes, les sauvages indiens du pays. Chaque fois que les traités étaient rompus et que la guerre recommençait entre la France et l’Angleterre, les Anglais attaquaient et dévastaient les possessions françaises, et ruinaient leur commerce. Ces perpétuels combats durèrent jusqu’en 1760, époque à laquelle les colonies françaises, c’est-à-dire le Canada, l’Acadie, l’île du prince Édouard et le cap Breton, tombèrent entre les mains des Anglais.

Voilà, en résumé, toute l’histoire de ce petit pays depuis le jour où commencèrent les irruptions et les invasions successives : des peuples civilisés. Maintenant il n’y reste plus guère de traces de ses anciens maîtres. Les Français, qui en ont toujours été moins réellement possesseurs que du Canada, n’y ont laissé aucune marque de leur passage. Quelques familles protestantes, une ville habitée par elles, quelques villes et quelques villages habités par les descendans des émigrans hollandais et allemands, sont les derniers vestiges des anciens jours, si près de nous encore pourtant. Aujourd’hui la population est tout entière anglaise ou du moins anglo-saxonne ; Halliburton ne nous dit pas s’il reste çà et là quelques sauvages. Ceux des habitans de l’Acadie qui ne sont pas d’origine anglaise descendent de ces Américains connus sous le nom de loyalistes, qui, lors de la guerre entre les États-Unis et l’Angleterre, émigrèrent et se fixèrent dans les colonies et les îles du Nord de l’Amérique. Cependant il y a un fait qui frappe à la lecture d’Halliburton : c’est que les Anglo-Saxons sujets de l’Angleterre deviennent de plus en plus des Anglo-Saxons américains. Ils s’américanisent singulièrement. M. Blue Noze (nez bleu), le sujet de John Bull prend de plus en plus des allures et un ton d’Yankee. Ils commencent à parle la même langue, c’est-à-dire un anglais déjà corrompu ; ils sont bruyans, parleurs, rusés et assez peu scrupuleux. Il y a chez eux des demi-squatters et des demi-marins, un mélange des deux classes d’hommes sur lesquelles reposent les États-Unis. Quelquefois le même individu est squatter et marin à la fois : il construit des vaisseaux et laboure les champs. Pas de riche propriétaire foncier. Là, comme en Amérique, la propriété est créée par l’homme et pour l’homme, c’est-à-dire qu’elle et de très minimes relations entre les habitans d’un même pays. Les possesseurs du sol n’y vivent point réunis en groupes : pas d’association, de communes, de villages, mais des maisons isolées, sans aucun lien entre elles. Quant au reste de la population, elle se compose de pêcheurs de morue ou encore d’officiers et de soldats des troupes anglaises, de midshipmen et de capitaines de la flotte de sa majesté : Ajoutez à cela une tendance démocratique très prononcée, des meetings en plein vent, des tribuns populaires réclamant l’égalité, et vous ne serez plus étonnés si, de jour en jour, les colonies anglaises du nord de l’Amérique font mine de vouloir se rapprocher des États-Unis.

Les mœurs du peuple deviennent donc démocratiques, et ainsi de jour en jour plus américaines ; mais quant aux mœurs des hautes classes, de ces classes qu’on appelait autrefois la société et que nous appellerons aujourd’hui la société officielle, pour celles-là, elles sont tout-à-fait anglaises ; elles n’ont rien de démocratique ni d’américain ; il y a dans ces mœurs les mêmes excentricités, les mêmes raides attitudes, le même ennui, les mêmes conversations tour à tour policées ou concises, délayées ou monosyllabiques, qu’en Angleterre ; seulement, ce sont les mœurs anglaises provincialisées. Les mœurs de cette société officielle sont pleines de maladresses, de gaucherie ; il.y a en elles de la recherche et de l’effort. Cette vie de la société acadienne, telle que la décrit Halliburton., c’est ce que nous appellerions en France la vie de province par opposition à la vie de Paris. Seulement supposez notre vie de province à deux cent lieues de la France, en Algérie, ou, mieux encore, à Pondichéry.

On aura une idée des mœurs acadiennes par la haute société d’Halifax ou plutôt d’Illinoo, ville fantastique inventée par Halliburton, et dont il a fait comme le centre de tous les faits qu’il a recueillis et de toutes les histoires qu’il raconte. Tâchez un peu de vous rappeler quel personnage important un préfet est dans nos provinces ; rappelez-vous avec quel soin on s’enquiert des plus menus détails de son existence ; comme le chef-lieu du département est agité à la nouvelle de son arrivée, et les propos qui circulent à son occasion, les singulières et vulgaires inquiétudes qui agitent tous les esprits ! Est-il.marié est-il jeune ? Quelle physionomie a-t-il ? Est-ce un homme du monde ? Aurons-nous des bals cet hiver ? Transportez au-delà de l’Océan atlantique et à l’extrémité septentrionale du nouveau continent ces conversations, ces inquiétudes, ces graves événemens qui s’appellent une soirée à la préfecture, un dîner offert au préfet ou un bal monté par ses soins. Un riche marchand du nom de Channing s’est mis en tête d’offrir un repas splendide au gouverneur de la colonie, sir Hercule Sampson, qui accepte son invitation. Pendant toute une semaine, la maison du malheureux négociant est mise sens dessus dessous sous le prétexte des nombreux apprêts exigés pour cette réception solennelle. Les casseroles sont fourbies, les glaces lavées, l’argenterie brille, et la plus belle bijouterie sort des coffres et des armoires. Bref, la maison tout entière subit une opération comparable à l’opération du massage ; elle en sort meurtrie et rajeunie. Enfin, le jour désiré arrive Sir Hercule Sampson se présente en compagnie de lady Sampson, dont la toilette est toujours pleine d’énormes contrastes, de miss Sampson, qui parle avec les lèvres, seulement, et ne dansse zamais qu’avec quelques offissiers du soissante-sissième, et de ses deux aides-de-camp, sir Edward Dumpkoff et M. Trotz. Sir Edward Dumpkoff est un personnage adorable de stupidité et de sottise ; il ne prononce jamais qu’un mot, qu’il lâche à tout propos, excellent, et il a trouvé spirituel d’ajouter à tous les mots une désinence de son invention qui leur donne une terminaison en bus. M. Trotz est un loustic désagréable qui sait inventer et découvrir les choses les plus offensantes ou celles qui peuvent le mieux blesser votre amour-propre ou votre vanité d’habitant de la Nouvelle-Écosse. Ainsi ; par exemple, il s’informera avec beaucoup de candeur du moment où la province a cessé d’être une colonie pénitentiaire, et, si vous lui objectez qu’elle n’a jamais été une colonie pénitentiaire, il vous répondra qu’il était excusable de l’avoir cru, que les mœurs et les habitudes de ce peuple lui auraient fait penser…, etc. Bref, on s’arrête à causer quelques instans avant le dîner, et voici le prologue comique de cette soirée comique :

« Quelques personnes de la compagnie prirent des siégea à l’exemple de son excellence ; mais le gouverneur, qui s’était assis auprès de mistress Channing, était sans repos et semblait mal à l’aise. D’abord il se porta un peu plus en avant sur la petite ottomane où il était assis puis il se pencha en arrière autant qu’il lui était possible ; finalement il se leva et se retourna pour s’assurer de la cause de l’incommodité qu’il éprouvait, et aussitôt il s’écria :

« — Ah ! mon Dieu ! j’ai tué le chat ! Y a-t-il quelque chose de plus étrange ? combien c’est désagréable !

« Mistress Channing dit que le chat n’était que blessé.

« — Pardonnez-moi, répondit-il ; je souhaité de tout mon cœur qu’il soit seulement blessé, car alors il y aurait quelque espérance de le sauver ; mais il est aussi mort que Jules César.

« Je l’avais élevé moi-même, sir Hercule, continua-t-elle.., et…

« — Oh ! si vous rayiez élevé vous-même, madame, ce devait être un agneau, et alors c’est d’autant plus fâcheux pour moi ; je vous demande dix mille pardons ! Mon Dieu ! c’est terrible !

« Mistress Channing essaya d’excuser encore le gouverneur. – Ce n’était qu’’un mauvais animal, excellence, et, je…

« — Oui, un mauvais animal, vraiment, répondait le gouverneur inconsolable ; mais il est de toute vérité que mes yeux ne se sont jamais guéris des atteintes qu’ils ont reçues jadis en Égypte.

« — Il reviendra ; je vous assure, sir Hercule ! –il reviendra en le remuant fortement…

« — Jamais ! jamais ! ma chère madame, persistait à dire le gouverneur. Tout chat qu’il soit, quand bien même il aurait en lui cinquante vies au lieu de neuf, il n’en reviendra jamais.

« Ici lady Sampson intervint. Tirant de son sein une énorme lorgnette, elle examina le chat défunt et le proclama un très bel échantillon de l’animal, domestique ; puis, après une plus exacte inspection, elle s’écria :

« — Mais où donc avez-vous pris ces beaux yeux ? ma chère mistress Channing, et ces griffes brillantes et aiguës ? Ce sont les plus magnifiques que j’aie jamais vus. Où donc les avez-vous pris ?

« Lady Sampson était une enthousiaste d’animaux domestiques et pressait son amie d’accepter un véritable modèle de chat angora qu’elle lui enverrait le lendemain matin. Il avait, disait-elle, une queue splendide comme celle d’un chien épagneul, une queue touffue qui, dans son opinion, était la plus belle chose qu’il y eût au monde. Elle demanda alors à une dame qui était auprès d’elle si elle n’était pas passionnée pour les chats, mais celle-ci répondit qu’elle était désolée de confesser son ignorance ou sa maladresse, qu’elle n’avait jamais élevé qu’un chat, et qu’elle l’avait tué en le rasant.

« — Excellent, dit sir Edward Dumpkoff, pensez un peu à cela ; raser les chatibus !

« Mais Trotz, qui ne manquait jamais une occasion de dire une impertinence, demanda si dans ce pays c’était la coutume de raser les chats ; et observa que ce serait une profession capitale pour les jeunes singes qu’il avait vus quelques soirées auparavant à une assemblée publique. Lady Sampson, dont la pénétration n’était pas des plus vives, lui expliqua gravement que raser un chat était un terme de l’art signifiant la tonsure rase et égale de toutes les extrémités saillantes et irrégulières. »

Voilà le prologue du dîner, voyons l’épilogue. Ce n’est plus sir Hercule Sampson, le gouverneur ; cette fois c’est sir Edward Dumpkopff, l’aide-de-camp, qui en fait les frais. – Miss Sampson, dont vous connaissez le défaut de prononciation, chante et prie sir Edward de lui choisir un chant :

« — Ah ! dit sir Edward, ce charmant petit chantibus que vous chantiez si divinement et si doucement ; il commençait par ces paroles- : « Oh ! chantez-moi encore ces chants. »

«  Divinement et doucement sont des expressions fortes, surtout lorsqu’elles s’appliquent à la voix de quelqu’un. Elle en fut contente, et consolée d’avoir fini avec cet horrible italien, elle commença : Çante-moi ces çants encore. À l’exception de son défaut de prononciation, elle chantait suffisamment bien car assez généralement les dames font bien lorsqu’elles sont flattées.

« — Excellent ! s’écria sa seigneurie. Je vous remercie, je vous remercie. C’est exquis ; mais il y a un beau petit chant qui commence ainsi : « Chante-moi ces chants encore. » Serions-nous assez heureux pour l’obtenir ?

« Miss Sampson le regarda pour voir ce qu’il voulait dire, mais, hélas ! sa face inaltérable ne racontait rien. Froide et brillante comme un clair de lune, sa physionomie portait toujours son calme habituel et son intéressante expression. C’était assez étrange, elle venait justement de chanter cet air, mais il s’exprimait toujours singulièrement. Est-ce qu’il la plaisantait, ou bien désirait-il réellement l’entendre répéter ? Les jeunes demoiselles au doux tempérament, comme miss Sampson, adoptent généralement l’interprétation la plus agréable à leurs voeux, et elle chanta l’air de nouveau dans sa meilleure manière et avec un excellent effet.

« — Excellent, dit sir Edward, mais, je vous en prie, ne nous abandonnez pas encore ; il y a.un petit chantibus que je vous ai entendu chanter une fois. C’est une belle chose ; en vérité, c’est rafraîchissant d’écouter de tels sons.

« — Quel est ce chant ? demanda la jeune fille charmée, regardant son galant et charmant ami, tout en exécutant une gamme chromatique sur le piano. Quel est-il ?

« — Peut-être que je vais me le rappeler : Chantez-moi ces chants encore. »

« Ses yeux s’obscurcirent soudainement, elle fut’ près de se trouver mal ; etc… »

Eh bien ! que vous en semble ? n’est-ce pas une excellente caricature que sir Edward ? Ces mœurs ne sont-elles pas tout anglaises ? n’est-ce pas la même excentricité, les mêmes singularités, les mêmes plaisanteries énormes, tout cela seulement devenu plus excentrique, plus singulier, plus énorme par l’éloignement ? Est-ce que vous ne sentez pas toute une civilisation provincialisée, pétrifiée et tournant au ridicule et au factice ? On ne se douterait guère que nous sommes dans la Nouvelle-Écosse, on imaginerait bien plutôt que ces scènes se passent dans quelque province de l’Angleterre, parmi des marchands enrichis retirés, des bourgeois du Marais de Londres et quelques membres arriérés de la gentry ; n’était la conclusion, qui vient nous confirmer que nous sommes bien à Halifax. Les nègres qui servent dans la maison de M. Channing se sont affublés des.vêtemens des convives. La cuisinière noire a ceint l’épée du gouverneur et s’est affublée de ses habits, les autres ont endossé l’habit militaire de Trotz et de sir Edward, et tous dansent en rond autour de l’appartement, lorgne les invités de Channing qui se retirent arrivent et les surprennent. Les nègres s’enfuient en criant : Voilà le gouverneur ! – Et sir Edward ne trouve pour finir dignement sa soirée que ce mot : excellent.

Maintenant voici un tableau des mœurs judiciaires qui nous révèle en même temps un coin de la vie populaire dans ce pays. Un procès portant sur les conventions faites entre des pêcheurs de morue est sur le point d’être jugé devant les tribunaux. Un nommé John Barkins a choisi pour son défenseur l’avocat Barclay. Il a contre lui de puissans témoins à charge, entre autres, un certain Lillum, Américain, dont il redoute beaucoup l’habileté. Pour l’embarrasser et le réduire à néant, il a trouvé un des expédiens les plus ingénieux dont un plaideur se soit encore avisé. Demandez-lui, dit-il à son défenseur, demandez-lui combien de nageoires a une morue. Il le réveille pendant la nuit, il le fatigue pendant la journée, il va le trouver encore le soir pour lui demander s’il a bien retenu la question : Enfin, l’affaire est arrivée devant le tribunal, et le dernier des témoins est précisément le redoutable Lillum.

« C’est lui, dit Barkins, plaçant ses bras autour de mon cou et m’étouffant ou à peu près, c’est lui ; demandez-lui combien de nageoires a une morue et qu’il réponde par un seul mot. N’oubliez pas, voilà la question.

« — Si vous ne vous asseyez pas immédiatement, monsieur, lui dis-je d’une voix haute et impérieuse, et si vous ne me laissez pas conduire l’affaire devant la cour ; je me retirerai.

« Il s’assit, et, grognant tout haut, il plaça ses mains sur sa figure et murmura : Il n’y a pas de dépendance pour un homme qui sommeille au gouvernail.

« Je commençai toutefois de la façon dont le désirait mon pauvre client, car je remarquais combien il était inquiet sur la question qui devait arrêter et réduire à son nec plus ultrà le vieux Lillum. Il en était bien plus inquiet que du résultat du procès, quoiqu’il fût pleinement convaincu que l’un dépendait de l’autre.

« — Depuis combien d’années êtes-vous engagé dans les pêches du Labrador, monsieur ?

« — Depuis vingt ans.

« — Vous êtes, par conséquent, très au courant de tout ce qui concerne la pêche de la morue ?

« — Parfaitement ; je la connais aussi bien, sinon mieux, qu’aucun homme qui soit dans Plymouth.

« Ici Barkins me tira par le pan de l’habit et me dit :

« — Demandez-lui…

« — Restez tranquille monsieur ; et ne m’interrompez pas – Telle fut la réponse consolante qu’il reçut.

« — Ainsi donc après une aussi longue expérience monsieur vous pouvez connaître une morue à première vue ?

« — Je le pense.

« — Cela ne se justifiera pas, monsieur. Osez-vous jurer que le pouvez ?

« — Je ne suis pas venu ici pour qu’on me fasse passer pour fou.

« — Non certes, monsieur, non. Je vous demande seulement de me répondre oui ou non. Pouvez-vous jurer que vous reconnaîtriez une morue en la voyant ?

« — Oui, monsieur, aussi vrai que je connais mon nom.

« — Eh bien ! alors, monsieur, combien de nageoires une morue ? répondez d’un seul mot.

« Ici Barkins frappa, non plus sur le rebord de la table, mais sur mon dos avec une telle force qu’il me fit tomber en avant sur les deux mains.

« — Oui, dit Barkins, qu’il’ réponde à cette question. L’avocat vous tient ici. Combien de nageoires a une morue ? répondez d’un seul mot.

« — Je puis répondre sans hésitation.

« — Combien de nageoires, alors ?

« — Attendez… Trois sur le dos et deux sous le ventre, cela fait cinq ; deux sur le cou, cela fait sept ;…deux sur les épaules ; cela fait neuf : Neuf ; monsieur.

« — Je savais bien, s’écria Barkins, qu’il ne pourrait pas répondre à ma question, et cependant ce drôle a l’impudence de se dire un pêcheur.

«  Ici je priais la cour d’intervenir, et j’invitais mon infortuné et colérique client à garder le silence.

« — N’y a-t-il pas en outre, dis-je, une petite nageoire entre la mâchoire inférieure et la gorge ?

« — Je crois qu’il en est ainsi.

« — Vous croyez. ! Alors, monsieur, vous êtes dans le doute et vous ne reconnaîtriez pas une morue à première vue. Allez, je ne vous adresserai pas d’autre question. Allez, monsieur, permettez-moi de vous engager à être plus exact dans vos réponses une autre fois.

« Il y eut un universel éclat de rire dans toute la cour, et Barkins profita de ce tumulte momentané pour passer sa main sous la table et me serrer la cuisse au point de séparer l’os de la chair.

« — Bénie soit votre ame, mon cher poisson d’eau douce, me dit-il ; vous avez gagné la cause après tout ! Je vous avais bien dit qu’il ne pourrait pas répondre à cette question. C’est un grand, un très grand succès, n’est-ce pas ?

Est-ce que vous ne reconnaissez pas les excentricités des tribunaux anglais, seulement poussées à l’extrême ? Mais le rôle de John Barkins est complètement neuf et original. Il faut lire aussi, sur ces mœurs des pêcheurs, les chapitres qu’Halliburton a consacrés aux fêtes intitulées Merrymakings, fêtes dans lesquelles on célèbre le complet achèvement d’un vaisseau ou d’un steamer par un pic-nic que donnent le constructeur et le propriétaire du bâtiment. Dans toutes ces mœurs de la Nouvelle-Écosse, il y a deux choses, deux tendances, deux traditions, pour ainsi dire ; tout ce qui appartient aux institutions, aux coutumes, au gouvernement est anglais ; tout ce qui est instinctif, tout ce qui est de l’individualité humaine est américain. Un mauvais présage pour l’Angleterre !

Nous passerons par-dessus le Sac aux lettres ou la Vie dans un steamer, livre inférieur et qui ne répond pas au but que l’auteur s’était proposé, pour aller droit à Sam Slick. M. Philarète Chasles nous a fait connaître les opinions de Sam Slick à une époque où il n’était que simple marchand d’horloges. Sain Slick est aujourd’hui attaché d’ambassade près le cabinet de Saint-James. C’est un grand personnage, et qui sent bien toute son importance. O Sam Slick, quel beau type de démocrate vous êtes ! L’ancien horloger a toujours les mêmes ruses, les mêmes audaces, le même scepticisme à l’endroit des hommes ; mais il n’a plus cette naïveté qui brillait au milieu de toutes ces ruses et de tout ce scepticisme. Aujourd’hui Sam Slick est factice, il sent le parvenu. Il est grossier et cassant. Lui qui autrefois était si diplomate et si subtil ; qui ne disait jamais rien en l’affirmant, et qui calculait toujours, maintenant il affirme toujours et il ne calcule plus rien, même ses expressions ; il est d’une grossièreté insigne. Lord John Russell s’appelle pour lui Johnny Russell ; il a dîné la veille chez Norfolk ou chez Russel. Un républicain comme lui se garderait bien de mettre devant le nom propre la qualification de comte et de duc. Dans ce livre, les deux anciennes qualités de Slick commencent à devenir de monstrueux défauts ; son chauvinisme et son bavardage s’enflent outre mesure. Nous craignons bien que ces deux défauts de Slick ne soient les deux caractères grandissans des États-Unis. Les Américains du nord commencent à parler beaucoup, et, à l’heure qu’il est l’antique race saxonne commence à se diviser, non plus d’intérêts, mais de caractère. L’Américain n’a plus rien conservé de l’antique Angleterre. La respectabilité anglaise, la dignité protestante y ont complètement disparu ; l’Amérique ne conserve plus les traditions morales de l’Angleterre ; ce grand pays silencieux, comme l’appelle un éminent écrivain anglais. Les Américains ne sont plus silencieux du tout ; ils parlent infiniment. Leur vie n’est plus intérieure comme celle des Anglais, qui a su rester telle malgré le plus fort régime de liberté dans lequel l’homme ait été appelé à vivre ; elle devient tout extérieure, toute de place publique et elle rend les qualités et les défauts de la place publique ; leur caractère s’en ressent ; ils deviennent rusés, sournois, railleurs, hélas ! et même fourbes. Nous ne hasardons rien ; tout cela ressort beaucoup trop des livres d’Halliburton et de tous les récits que les voyageurs européens nous ont envoyés dans ces derniers temps. Le dieu Dollar commence à prendre la place du dieu du calvinisme.

Sam Slick est très amusant pourtant encore avec son chauvinisme et sa haine de l’Angleterre. : Il est fermement convaincu que l’Amérique est le plus glorieux pays du monde ; c’est sous ce rapport un Américain complètement moderne, non plus un Américain du temps de Franklin, mais un digne disciple de Jefferson et surtout de Jackson, dont il a perpétuellement le nom à la bouche. Il faut voir avec quelle emphase il prononce le nom glorieux de Bunker-Hill, avec quel entrain il chante des refrains patriotiques dans le goût de celui-ci : « Oh ! avez-vous entendu parler de la bataille d’Orléans où les garçons yankees donnèrent une frottée aux Anglais ?… Oh ! — le nom de l’Anglais est taureau et le nom du Français grenouille,.. : etc. » Il n’établit d’autre différence entre l’Angleterre et l’Irlande que celle-ci, c’est qu’en Angleterre- il pleut toute la journée, tandis qu’en Irlande il pleut le jour et la nuit. Ses opinions politiques ne manquent d’ailleurs ni d’à-propos ni de bon sens, on y reconnaît le vigoureux bon sens de la race anglo-saxonne, la seule qualité que les Américains aient conservée de la mère-patrie ; ses critiques politiques sont délicieuses d’humour. Oui, Sam Slick a bien jugé notre temps ; voyez plutôt : « La différence qui existe, dit-il, entre un tory, un whig, un radical et un chartiste, la voici : un tory est un complet gentleman, un gentleman dans toute sa personne et qui met une chemise blanche tous les jours ; le whig est encore un gentleman, beaucoup moins cependant que le tory, et il ne met une chemise blanche que tous les deux jours ; le radical n’est pas du tout gentleman et il ne change de chemise que tous les huit jours ; quant au chartiste, c’est un être dégoûtant qui n’a jamais qu’une chemise, et qui ne la quitte que lorsqu’elle est tombée en lambeaux. » Spirituel ; judicieux, profond Sam Slick !

Pour vous faire mieux juger de la verve, de l’esprit, du patriotisme et des travers de Sam Slick, écoutons-le parler lui-même : nous sommes sur le bateau à vapeur qui le conduit en Angleterre. À une impertinence que débite Sam Slick contre l’Angleterre, son interlocuteur répond.

« Pardonnez-moi, monsieur Slick, mais ce n’est pas là la disposition avec laquelle vous devriez visiter l’Angleterre.

« — Et quelles sont donc les dispositions, reprit-il avec beaucoup de chaleur, dans lesquelles ils nous ont visités ? Maudits soient-ils ! Voyez Dickens ; la Fayette excepté, y eut-il jamais un homme aussi vanté par nous que Dickens ? Et qu’était donc Dickens ? Ce n’était pas un Français ami de notre nation ; ce n’était pas un compatriote qui eût des droits sur nous ; ce n’était pas un colonist, qui, bien qu’Anglais de nom, est pourtant Américain de naissance, moitié de l’un, moitié de l’autre, et ainsi une sorte de demi-frère. Non, c’était un maudit Anglais, et, ce qui est pire, un écrivain anglais, et cependant, parce qu’il était un homme de génie, parce que le génie a l’univers pour thème et le monde pour patrie, et le genre humain pour lecteur, et qu’il n’est pas un citoyen de cet état ou de celui-là, mais un citoyen de l’univers, nous l’avons bien reçu, nous lavons fêté, nous cavons escorté, nous l’avons accueilli avec transport, nous l’avons honoré ; mais pour cela nous a-t-il honorés ? Qu’a-t-il dit de nous à son retour ? Lisez son livre. Non, ne lisez pas ce livre, car il n’est pas digne d’être lu. A-t-il dit un mot de toute cette réception dans ce livre ? Ce livre, qui sera lu, traduit et lu encore dans toute l’Europe, a-t-il dit un mot de cette réception ? Répondez-moi, le pourrez-vous ? Sa mémoire était mauvaise, il la perdit avec le mal de mer : — Mais son livre de notes était sain et sauf sous la serrure et la clé, et les cochons de New York, et l’homme que les rats mangent en prison, et l’homme barbare du Kentucky, et toutes ces histoires n’étaient pas confiées à la mémoire : tout cela était noté et imprimé.

« Mais ce n’est pas là l’affaire. Que quelqu’un, en Angleterre, me cherche une querelle sur mon pays ; ou ne me donne pas la position à laquelle j’ai droit en Angleterre et dans la société, comme attaché de notre légation, et, comme le dit Cooper, mai aussi je deviens belligérant. Je puis moucher une chandelle aussi fortement que vous pouvez rallumer, suspendez une orange, je la pèlerai d’abord avec la balle, et puis je la partagerai. O ciel ! je ferai des jours à leurs jaquettes, en vérité.

« Jube ; Japan, vous, drôle ; infernal noir, nègre puant, qu’est-ce que vous tenez là ?

« — Une pomme, monsieur.

« — Otez votre chapeau ; et placez cette pomme sur votre tête, et puis tenez-vous de côté, à l’ouverture de cette porte, et tenez-vous ferme, ou bien vous pourriez avoir la chance de voir carder votre bonnet, et voilà tout.

« Alors, tirant un pistolet de son mackintosh, il se promena avec résolution de l’autre côté du pont, et examina son amorce :

« — Grands dieux ! monsieur Slick, dis-je alarmé ; qu’allez-vous faire ?

« — Je vais, dit-il avec une grande froideur, mais en même temps avec une égale fermeté, je vais faire un trou à cette pomme.

« — C’est honteux, monsieur, dis-je. Comment pouvez-vous penser à de telles choses ? Supposez que vous manquiez votre coup, vous tuez cet infortuné garçon.

« — Je ne puis supposer une telle chose, monsieur ; je ne puis le manquer. Je ne puis le manquer si j’essaie. Tenez votre tête droite Jube, et, après tout, quand je le manquerais, c’est peu important. L’amalécite incirconcis ne vaut pas trois cents dollars ; c’est un fait, voilà au plus haut son prix. Êtes-vous prêt, Jude ?

« — Oui, Massa.

« — Vous ne ferez pas une telle chose, monsieur ! dis-je saisissant son bras avec mes deux mains. Si vous essayez de tirer cette pomme, il n’y aura plus aucune relation entre nous. Vous devriez être honteux de vous-même, monsieur !

« — Massa, dit Jube, laissez-lui faire feu ; il ne me touchera pas un cheveu. Je n’ai pas la moindre crainte. Il le fait souvent pour s’entretenir la main. Massa est un grand tireur. Il atteint si légèrement l’oreille de l’écureuil, qu’il s’en va se grattant la tête ; il ne le manque jamais. Laissez-lui tirer la pomme, Massa.

« — Oh ! oui, dit Slick ; Jube est un chrétien. Il est aussi bon qu’un Anglais blanc ; c’est la même chair, seulement un peu plus noire ; c’est le même sang, seulement il, n’est pas aussi vieux. Oh ! oui, un Anglais et lui sont frère, de toute façon.

Arrêtons-nous. Slick daigne épargner son malheureux esclave ; mais est-ce assez d’impudence, de cynisme, de vanterie ? Quel mépris de la vie humaine ! Voilà un républicain, un démocrate qui a toujours à la bouche les mots d’égalité et de fraternité. Hommes, instruisez-vous, prenez exemple, vous surtout, Européens. L’homme est toujours l’homme partout et toujours. Les systèmes sont des masques, les doctrines des travestissemens, la civilisation elle-même est un manteau. Ce qu’il y a de réel, c’est la nature humaine ; ce qu’il y a de vrai-ce sont les instincts, les passions, les ambitions ; ce qui est solide et sonnant comme une monnaie ; ce sont les intérêts et les tendances des peuples. Qu’importe la constitution américaine, son sénat et son président ? Ce qui importe, ce sont les villes qui se bâtissent, les comptoirs qui se forment, les intérêts qui entrent en lutte, l’individualité sauvage qui, en dépit du mot de fraternité, fait litière de la vie humaine, foule à ses pieds une race d’hommes tout entière, conserve l’esclavage pour s’épargner des soins vulgaires et pour aller plus vite, pour plus vite faire ses affaires. Remercions donc Sam Slick, puisqu’il nous a ramenés à la réalité et aux vrais intérêts américains, que nous voyons toujours à travers un masque libéral et démocratique ; remercions aussi M. Halliburton, puisqu’il nous a révélé les tendances qui entraînent l’Amérique et les colonies anglaises elles-mêmes vers un but commun, et souhaitons qu’il continue à nous renseigner long-temps et aussi agréablement sur son pays et sur les contrées qu’il a visitées.


ÉMILE MONTÉGUT.

  1. Voyez, dans la livraison du 15 avril 1841, l’article de M. Philarète Chasles sur le roman de Halliburton : the Clockmaker.