Un Mort vivait parmi nous/02

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La Sirène (p. 16-17).


II



JE raconte à ma manière les choses qui se sont passées au placer Elysée, sur la crique Lézard. Vous me comprendrez, bien que je ne puisse pas dire tout ce que j’ai vu, car il y a encore des hommes vivants parmi ceux dont l’histoire emplit ce livre, et parce que la femme qui est là, pleurant dans cette première nuit sur la mine, pleurant de crainte et d’abandon, pendant que la jungle endormie rêve à haute voix auprès d’elle, parce que la femme qui est là, dans ce pauvre livre, est la plus belle image, le plus beau souvenir, la lumière qui éclaire encore et guide toute ma vie.

— Que faire ? dit Delorme. La crique est sèche… qui peut savoir quand reprendront les pluies ? Et cette femme qui tombe du ciel… Elle n’est utile à rien. Le diable m’emporte si j’ai jamais vu une femme blanche sur un placer…

Les hommes, absorbés par les soins de la nourriture, écoutent distraitement et approuvent en hochant la tête.

Les paupières rougies par l’insomnie, très pâle, la jeune femme, s’adressant à l’ingénieur, debout sur le seuil de la porte, parle d’une voix qui tremble légèrement :

— Je n’ai besoin de personne, dit-elle, je suis habituée à la vie des bois. J’ai de l’or pour payer ma nourriture au magasin. J’attendrai les hautes eaux…

Les hommes, penchés sur la table, se regardent à la dérobée, sans répondre.

— Je crois qu’il y a un tracé du placer au dépôt Lézard pour retrouver le fleuve…

— …

— Peut-être pourrais-je faire la route à pied… Il me faudrait un guide…

— Il n’y a pas de guide… Nous avons besoin de nos hommes…

Comme la jeune femme descend, Delorme la rappelle :

— J’espère que vous ne vous ennuierez pas trop… fait-il, avec une hésitation dans la voix.

Appuyée sur l’échelle qui monte à la case bâtie sur pilotis, la jeune femme montre à ras du sol sa tête ébouriffée :

— Je ne m’ennuie pas… J’ai seulement un peu peur de vous…

Un éclat de rire. Les hommes se regardent et partent à nouveau d’un grand rire qui secoue la table.