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Un Naturaliste du XIXe siècle - Louis Agassiz/01

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Un Naturaliste du XIXe siècle - Louis Agassiz
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 10 (p. 5-34).
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UN NATURALISTE
DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
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LOUIS AGASSIZ.
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I.

Sur la rive nord-ouest du lac de Morat, non loin du fameux champ de bataille où Charles le Téméraire perdit sa gloire, on trouve le petit village de Motier. Ni le charme du paysage, ni un souvenir historique, n’ont encore attiré le voyageur en cet endroit. Désormais les hommes instruits, traversant le canton de Fribourg, manqueront rarement de visiter le pauvre hameau ; c’est à Motier que Louis Agassiz naquit le 28 mai 1807 ; la misérable localité réveillera le souvenir d’un grand nom. Personnalité brillante de la science, Agassiz, célèbre en Europe dès sa jeunesse, est devenu en Amérique à la fois illustre et populaire. Un immense savoir, des découvertes nombreuses, des vues neuves et hardies, inspirées par la pénétration de l’esprit et mûries par la raison, une parole persuasive qui charme ou captive les âmes et les entraîne vers de hautes pensées, ont procuré à Louis Agassiz l’estime et la réputation parmi ses contemporains et dans le mouvement scientifique moderne une influence grande et heureuse. Au spectacle de cette vie si bien employée, l’humanité apparaît dans ce qu’elle a de plus noble, de plus élevé, de plus généreux. On verra la passion de l’étude aussi ardente dans les années de vieillesse qu’au début de la carrière, une ambition extrême concentrée dans le désir de pénétrer les plus merveilleux phénomènes de la nature, l’envie des richesses pour la seule joie de faire servir la richesse au progrès de la science.

Lorsqu’un homme s’est épris de la recherche et a rêvé la gloire des découvertes dès l’âge le plus tendre, tout s’explique ordinairement par un concours de circonstances : une imagination ardente aura été séduite et dominée par l’exemple. Chez Louis Agassiz, le goût de l’étude semble n’avoir pas eu d’autre origine que le spectacle de la nature. Pasteur du village de Motier, fier de compter six générations d’aïeux ayant fourni des ministres à l’église, le père de celui qui devait acquérir un grand renom comme géologue et comme zoologiste vivait dans la seule préoccupation des devoirs de sa charge, ne songeant guère sans doute pour son fils à une haute destinée.

A l’âge où l’on commence à fréquenter l’école, le petit Agassiz allait au gymnase de Bienne. Dans les promenades, dans les courses de la ville à la maison paternelle, il recueillait les insectes. Le pasteur de Motier quitte le village pour la petite ville d’Orbe sur la route du Jura, l’enfant s’enflamme pour les plantes ; il compose un herbier. Le temps des études classiques est arrivé, le voilà enchaîné à l’académie de Lausanne ; mais, le jour où il dit son dernier adieu à l’établissement d’éducation, la pensée de l’investigation scientifique s’est tout à fait emparée de son esprit. Obligé de songer à une profession lucrative, il se jette dans l’étude de la médecine. Les deux premières années se passent à Zurich, les suivantes en Allemagne ; le jeune homme avait hâte de se familiariser avec les principales langues de l’Europe et d’entendre la parole des maîtres de chaque pays. En 1826, on le trouve à Heidelberg ; un des plus remarquables savans de l’Allemagne, qui a été vers la fin de sa carrière du nombre des associés étrangers de notre Académie des Sciences, Tiedemann, alors dans tout l’éclat du talent, enseignait l’anatomie comparée ; Bischoff professait la botanique, Leuckart la zoologie. Un an plus tard, Louis Agassiz entre à l’université de Munich, où brillaient d’éminens naturalistes : c’est Döllinger, qui, l’un des premiers, sut prévoir l’immense intérêt de la connaissance des diverses phases du développement des êtres ; c’est Oken, remplissant l’Allemagne de bruit. Homme d’une rare pénétration d’esprit, naturaliste hautement estimé pour des vues à la fois fécondes et d’une grandeur singulière, rendu célèbre par des idées philosophiques d’une étrangeté sans pareille, Oken pouvait dire en toute vérité au déclin de la vie : « J’ai eu beaucoup d’élèves, mais un seul m’a compris,… encore ne suis-je pas sûr qu’il m’ait bien compris. » Époque heureuse pour l’étudiant que celle du séjour à Munich ! Une période scientifique commence ; c’est le temps où l’attention des investigateurs est appelée sur les phénomènes de la vie embryonnaire. Le fils du pasteur de Motier, que sa disposition d’esprit porte vers l’examen scrupuleux des faits comme vers les grandes généralisations, est tout de suite entraîné dans le mouvement. Par une circonstance fortuite, l’achèvement d’un vaste ouvrage exige la connaissance de certains animaux ; personne n’est préparé pour l’exécution du travail, on invite le jeune Agassiz à se mettre à l’étude. De cette première étude, naît l’inspiration d’une œuvre colossale qui fera la gloire de l’auteur. Un caractère aimable, enjoué, un amour de savoir qui déborde, un goût de discussion sur les sujets les plus élevés, amènent à l’étudiant suisse de vives sympathies ; l’affection des maîtres, l’amitié de quelques camarades, laisseront pour toujours dans cette âme ardente des souvenirs pleins d’enchantemens.

Le professeur Döllinger avait pris le jeune Suisse dans sa maison. Maître d’un tact sûr, Döllinger comptera dans son bonheur d’avoir eu pour élèves Charles-Ernest de Baer, le principal fondateur de la science qui a pour objet l’évolution embryonnaire de l’homme et des animaux, et Louis Agassiz, le fondateur de la paléontologie des poissons. La chambre de l’étudiant devint salon de lecture, musée, bibliothèque, salle d’armes, lieu de réunion. Entre eux, les élèves s’exerçaient soit à discuter, soit à faire des leçons sur différentes matières. Souvent les professeurs assistaient aux luttes, encourageant les efforts, éclairant d’une parole une question controversée. Ce n’était point assez pour Agassiz des études de médecine et d’histoire naturelle, les idées philosophiques l’attiraient. Plusieurs années, il fut l’auditeur assidu des cours de Schelling, se préparant ainsi à la méditation sur les phénomènes de la nature avec le désir de remonter aux origines de la vie.

Deux savans, J.-B. de Spix, que l’on cite pour d’estimables travaux de zoologie, et Ph. de Martius, l’auteur célèbre d’une belle monographie des palmiers, s’étaient livrés, de 1817 à 1820, à de longues explorations dans l’intérieur du Brésil. À cette époque, la flore et la faune de l’Amérique du Sud n’avaient été observées que dans des limites bien restreintes ; les collections de plantes et d’animaux formées par Spix et Martius, contenant une foule d’espèces pour la première fois apportées en Europe, offraient un haut intérêt. Afin de présenter tout ce monde sous le jour le plus favorable, les deux voyageurs avaient entrepris une publication de grand luxe, mais Spix mourut en 1826, laissant la partie zoologique inachevée. Il ne s’était encore occupé ni de la détermination, ni de la description des nombreux poissons qu’il avait recueillis sur la côte et dans les rivières du Brésil. Qui donc maintenant pourra être chargé de ce travail difficile ? A cet égard, Martius cesse bientôt d’être en peine, il a remarqué l’étudiant étranger, avide de s’instruire, il a deviné sa capacité ; Louis Agassiz, pense-t-il, décrira les poissons. Agassiz en effet n’a pas reculé devant cette tâche et s’en est acquitté avec bonheur. Il a vingt-deux ans ; le voilà possédant des notions scientifiques sérieuses sur une immense classe d’animaux qui défie encore aujourd’hui la patience des investigateurs. Le début est beau, il saura le mettre à profit pour un grand dessein. Engagé dans une voie féconde et déjà considéré pour son premier ouvrage, le jeune naturaliste ne rencontre que des encouragemens. Il se rend à Vienne avec l’intention d’étudier les poissons du Danube et de ses tributaires ; les conservateurs du musée lui font accueil, un éditeur se charge des frais qu’impose le concours d’un artiste pour la représentation des sujets. Agassiz observait avec délices les espèces vivantes ; mais, se complaisant dans cette observation, il se préoccupait par-dessus tout d’éclairer bientôt l’histoire des espèces éteintes.

Le projet était séduisant. George Cuvier avait révélé de grandes choses en créant une science nouvelle. Sous la main du naturaliste, un monde disparu avait retrouvé une sorte de vie ; des animaux étranges semblaient ressuscites pour apprendre aux hommes que pendant le cours des âges bien des changemens s’étaient opérés à la surface du globe. Cuvier avait donné la meilleure part de son activité aux recherches sur les mammifères et sur les reptiles des périodes géologiques ; pour les poissons éteints, on attendait encore un scrutateur habile. Agassiz pense à ces êtres dont les débris se rencontrent dans tous les terrains de sédiment depuis les plus anciens jusqu’aux plus récens, à ces restes dont on peut tirer des indices certains des changemens survenus dans les vastes mers qui autrefois couvraient la terre ; il sera l’historien des poissons fossiles. Déjà il s’est occupé des espèces de la période tertiaire, particulièrement des pièces exhumées en abondance au Monte-Bolca ; mais bientôt, c’est lui qui nous l’apprend, il s’aperçoit que seulement « avec le secours de tous les squelettes que M. Cuvier a réunis à Paris dans les galeries d’anatomie comparée il pourra parvenir à donner à ses observations la précision et le degré de certitude qu’exigent de telles recherches. » Agassiz s’installe à Paris en 1831 ; Cuvier le reçoit avec de grandes marques de bienveillance et de sympathie, il l’encourage, et met à sa disposition tous les objets qu’il a fait préparer pour ses propres études. Alexandre de Humboldt, l’hôte de la France à cette époque, connaissait l’étudiant de Munich : le revoyant investigateur ardent et plein de sagacité, il lui témoigne un vif intérêt ; il restera toujours son protecteur, son conseiller, son ami. C’était beau sans doute d’avoir conquis l’estime de Cuvier et de Humboldt, alors au faîte des grandeurs de ce monde ; cependant cela ne pouvait suffire. Le jeune naturaliste étant pauvre, la nécessité d’une position lucrative devint impérieuse. S’adressant à un homme des plus considérés de Neuchatel, M. Louis Coulon, il exprime à cet ami de la science le désir d’avoir une place de professeur d’histoire naturelle au gymnase de la ville. Jamais personne n’avait songé à l’enseignement de l’histoire naturelle à Neuchatel, néanmoins M. Coulon juge l’idée bonne ; après force démarches, l’affaire s’arrange, il se voit en mesure de garantir un traitement de 2,000 francs pendant trois années.

Enchanté de prendre possession d’une chaire, Agassiz arrive en Suisse. Tout manque à Neuchatel pour le cours d’histoire naturelle ; on n’a pas de collection, pas de salle disponible, le jeune professeur doit se mettre en peine. Avec quelques pièces apportées d’Allemagne, divers objets sont réunis à la hâte pour les démonstrations ; c’est le commencement du musée ; on finit par trouver une salle à l’hôtel de ville. Si Agassiz se préoccupait de l’enseignement, il s’inquiétait bien davantage encore de ses études personnelles, de la publication de ses travaux sur les poissons fossiles et sur les poissons d’eau douce. Sans souci de l’avenir, agissant comme eût fait un homme riche, il retient près de lui des artistes pour l’exécution des planches, il appelle un compatriote pour établir une imprimerie lithographique à sa portée. Avec cette dévorante activité, la première livraison des Recherches sur les poissons fossiles parut dès l’année 1833. C’est un beau moment pour l’auteur ; viendront plus tard les momens d’embarras. La poursuite de l’œuvre entreprise exigeait des visites dans tous les musées ; les pièces fossiles, surtout les plus remarquables, restent en général dans les pays où elles ont été découvertes ; jamais ainsi une collection ne remplace une autre collection. Agassiz dut faire de fréquens voyages en Europe ; tour à tour on le voit en France, en Angleterre, en Écosse, en Irlande, en Allemagne, consignant les résultats de ses récentes observations dans les recueils scientifiques. Partout on se montrait ravi de recevoir ce jeune savant qui étonnait par la profondeur des pensées ou charmait par l’agrément de causeries pleines d’originalité et de gaîté. D’agréables relations se nouèrent en ces jours heureux pour le naturaliste enthousiaste de l’investigation scientifique, elles laisseront en son âme d’ineffaçables souvenirs.

Dans Neuchatel, un souffle nouveau se faisait sentir ; au sein de la société cultivée, on ne voyait pas sans orgueil le musée d’histoire naturelle dont l’accroissement marchait avec rapidité ; on prenait goût aux questions agitées ou sur le monde ancien ou sur le monde actuel. Toujours habile à communiquer ses impressions et à inspirer des sentimens favorables à ses désirs, Agassiz n’eut aucune peine à fonder une petite académie. Des contemplateurs des scènes de la vie des plantes et des animaux ou des phénomènes physiques, ayant vécu dans l’isolement, étaient flattés d’appartenir à un corps savant ; la Société des sciences naturelles de Neuchatel fut constituée. En qualité de secrétaire, Agassiz dirigea la compagnie, excitant sans relâche l’esprit de recherche, appelant des observations sur une infinité de sujets. A l’aide d’une cotisation fournie par chaque membre de la société, on put entreprendre une publication périodique ; des mémoires d’une importance réelle, souvent accompagnés de planches, composèrent de grands volumes. Neuchatel était devenu un centre scientifique ; les étrangers tournaient les regards de son côté, admirant l’essor inattendu.

Les hommes vraiment supérieurs, mesurant la durée de l’effort que réclame tout travail suffisamment approfondi pour faire jaillir de nouvelles lumières, voient combien demeurera restreint le champ de leurs propres explorations. Préoccupés de la pensée du progrès de la science plus que d’eux-mêmes, ils recherchent les investigateurs qui promettent de se montrer ingénieux et persévérans, ils se plaisent à livrer les conceptions de leur esprit, à indiquer les voies qu’il faut suivre en vue d’une découverte ou de l’éclaircissement d’une question obscure. Le naturaliste de Neuchatel, qui se jetait résolument dans les plus vastes entreprises comme s’il avait senti ses forces inépuisables, ne cessa jamais de répandre autour de lui les conseils, de signaler l’intérêt de certaines recherches, de provoquer des études. S’il eut des collaborateurs, loin de les laisser dans l’ombre, il les mit tout de suite sur le chemin de la réputation. En poursuivant son immense travail sur les poissons fossiles, Agassiz avait conçu le plan d’un bel ouvrage sur les poissons des eaux douces de l’Europe. Incapable de ne s’arrêter qu’à la simple considération des caractères extérieurs de chaque espèce, il tenait à saisir les particularités de l’organisation interne, et à bien connaître les phases du développement. Initié à ses aspirations, un jeune zoologiste plein de sagacité, Charles Vogt, prit une part active à l’étude anatomique des espèces du groupe de la truite et du saumon. Il observa plus tard les formes embryonnaires du même type avec un talent qui a été fort apprécié ; des fécondations artificielles souvent pratiquées en cette circonstance démontrèrent les avantages du procédé pour l’étude de l’évolution, en même temps qu’elles remirent en mémoire, un genre d’opération autrefois en usage dans plusieurs contrées pour peupler les eaux.

Toujours agité par le désir d’expliquer les phénomènes et de dévoiler les grandes lois, Agassiz n’avait nulle disposition à s’enfermer dans une spécialité. Malgré l’incroyable labeur qu’exigent les recherches sur les poissons, il s’occupe des mollusques et des zoophytes. Portant l’attention sur les animaux rayonnés les plus parfaits, les étoiles de mer et les oursins, pour les zoologistes les échinodermes, dont les débris fossiles abondent dans les couches de la terre, il détermine avec un art infini le plan de la structure et le mode de croissance de ces animaux. Frappé de l’intérêt de la comparaison des espèces pour l’histoire de la terre, il prépare sur ce sujet un travail qu’il achèvera plus tard avec le concours d’un excellent observateur, M. Desor. Considérant les coquilles et déplorant l’absence de notions sur les êtres qui les ont habitées, il s’aperçoit que le moule intérieur donne les formes de l’animal ; un nouveau moyen de saisir les ressemblances entre les espèces éteintes et les espèces vivantes était trouvé. Ainsi dans chaque rencontre, se révélait la perspicacité de l’investigateur.


II

Agassiz semblait voué d’une manière presque exclusive aux recherches de zoologie et de paléontologie ; mais une circonstance l’avait conduit à faire un rapport sur des observations relatives à la structure des glaciers que présentait Hûgi, l’un des plus savans géologues de la Suisse. Ne pouvant jamais rester indifférent aux questions qui s’agitent sur les grands phénomènes de la nature, il se passionne pour l’étude des glaciers. Les pentes du Jura, que le jeune naturaliste a si souvent explorées, offrent à son esprit les signes d’une révélation. D’autre part, deux habiles géologues viennent de reconnaître des faits dont la discussion doit répandre la lumière sur un âge de la terre antérieur à l’époque actuelle ; en un mot, une découverte de la science s’annonce.

Les glaciers ont une bordure de blocs arrondis qu’on désigne sous le nom de moraines. Poussées en avant ou abandonnées par les glaciers selon qu’ils progressent ou se retirent, les moraines fourniront des preuves des changemens survenus. Les blocs erratiques, masses de granit et d’autres roches primitives éparses sur les flancs des montagnes, témoins de nombreux bouleversemens, apprendront aux investigateurs ce qui a existé en des temps éloignés. Venetz et J. de Charpentier ont signalé la présence de moraines bien loin des glaciers. A de tels indices, le jeune professeur de Neuchatel entrevoit sur une partie du globe un état antérieur fort différent de l’état actuel. Le 24 juillet 1837, les membres de la Société helvétique des sciences naturelles se réunissent à Neuchatel : parmi eux, on remarque des savans étrangers de la plus haute distinction, Léopold de Buch, Élie de Beaumont, d’autres encore. Agassiz préside l’assemblée ; dans le discours d’ouverture de la session, il rappelle les observations récentes sur les anciennes moraines et sur les blocs erratiques, il insiste à l’égard des surfaces polies d’une manière uniforme qu’on voit sur toute la pente méridionale du Jura ; il montre ces surfaces suivant les ondulations du sol, les coquilles que contiennent les roches, tranchées comme dans les plaques de marbre que la main de l’ouvrier a polies, les stries fines et nettes de la pierre, comparables aux lignes que trace sur le verre la pointe du diamant. Pour ceux qui ont observé dans les Alpes le fond des anciens glaciers, s’écrie le naturaliste, il demeure évident que la glace seule a poli et strié ces roches de dureté inégale. Résolument il proclame qu’en un-temps les glaces couvraient tout le massif des Alpes, qu’il y eut en Europe une époque de grand froid lorsque vivaient les mammouths. Pour la première fois, l’existence de la période glaciaire était dénoncée. Jusqu’alors, les géologues ont tout attribué à l’action des eaux : le poli et les stries des roches, le transport des blocs. Ils frissonnent en présence des assertions qui bouleversent les idées reçues. Léopold de Buch laisse échapper des exclamations en invoquant les mânes de Benedict de Saussure.

Aussitôt l’éclair lancé, Agassiz n’a plus qu’un souci : fournir des preuves, apporter des démonstrations irréfragables de la vérité des faits qu’il annonce. Dès cet instant vont commencer des explorations instructives et d’un caractère grandiose. De l’examen des roches polies du Jura, des cantons de Vaud, de Soleure, d’Argovie, était née la lumière ; visitant les glaciers de la vallée de Chamounix et de l’Oberland bernois en compagnie de M. Desor, le professeur de Neuchatel tire d’une multitude d’observations de précieux enseignemens. Au mois d’août 1839, la Société helvétique tenait sa session annuelle à Berne ; les membres étaient nombreux, l’animation grande. On ne manqua point de beaucoup discuter ; mais le désir de voir et d’étudier gagne les meilleurs esprits. Un adversaire des nouvelles doctrines, Studer, l’éminent géologue qui connaît les Alpes à merveille, propose une course aux glaciers du Mont-Rose, promettant sur un vaste champ les choses les plus intéressantes ; on accepte.

Agassiz, Studer, Desor et quatre amateurs entreprennent l’excursion. Au passage de la Gemmi, chacun est ravi à l’aspect des chaînes du Mont-Rose, étonné, si le regard plonge dans la profondeur où l’on aperçoit les bains de Louèche. Une ancienne moraine accrochée au flanc de la montagne attire l’attention des investigateurs ; elle témoigne que le glacier d’Œschinen, aujourd’hui éloigné d’une lieue, remplissait à une autre époque toute la vallée supérieure de Kandersteg. La petite troupe atteint Stalden ; c’est la première étape. Le lendemain, dès l’aube, elle s’engage dans l’étroite vallée de Saint-Nicolas, semée de hameaux dans les endroits les plus larges. Vers la sortie, les cimes neigeuses dominent la vallée, les glaciers paraissent suspendus, tant ils sont escarpés. Considérant l’extrême inclinaison de celui qui descend en face du village de Randa, les naturalistes jugent qu’il ne pourrait tenir en place, s’il n’adhérait fortement au sol, — remarque d’une haute importance pour l’explication de la marche des glaciers. A une lieue de Zermatt apparaissent les premières traces de roches polies, motif de joie pour les explorateurs ; un peu plus loin se dessine tout à coup la grande dent du Mont-Cervin : surprise, elle n’a pas de neige, tandis que les cimes moins élevées en sont couvertes ; il y a une cause qu’il faudra rechercher. A Zermatt, que ne visitent point encore les touristes, on trouve l’hospitalité chez le médecin, docteur sans prétention et d’une simplicité primitive. Aux alentours du village, les champs d’orge sur les flancs de la montagne à 300 ou 400 mètres au-dessus de la vallée, les filets d’eau habilement ménagés afin d’entretenir l’irrigation du sol ingrat, disent aux voyageurs combien parfois l’homme pauvre sait tirer parti des plus infimes ressources.

Plusieurs journées doivent être consacrées aux études, la première sera pour le Riffel. Au sortir de Zermatt, on s’achemine vers la forêt de mélèzes qui couronne au sud l’une des terrasses de la chaîne du Mont-Rose. Bientôt se montrent les aiguilles du glacier, puis une grande voûte ; c’est de là que s’échappe la Viège, qui porte ses eaux dans le Rhône. La masse de glace ne s’arrête qu’à la vallée en pleine culture, bordée de champs et de frais pâturages. Sur le même théâtre, le spectacle de l’hiver et de l’été frappe par le contraste et l’étrange beauté les investigateurs en peine de découvrir le rôle de ces masses de glace à travers les âges du monde. Au-dessus de la forêt s’étend jusqu’au pied de la crête du Riffel un plateau verdoyant ; l’ascension de la crête est pénible, tous cependant finissent par atteindre le sommet. Un instant le silence règne, chacun se sent oppressé à la vue de la scène ; une exclamation retentit, aussitôt répétée : c’est sublime. Là se déploient, en face dans sa magnificence la grande chaîne du Mont-Rose, en bas l’énorme glacier de Zermatt, partout des masses gigantesques. Le dessinateur prend un croquis du vaste panorama ; Agassiz surveille, rapporte Desor, afin que l’artiste ne s’avise pas de corriger la nature. Le plateau du Riffel, situé à 500 pieds au-dessus du glacier, est formé de serpentine, roche d’une extrême dureté ; si les glaciers se sont élevés à cette hauteur, n’auront-ils pas laissé des traces ? On cherche, un cri d’appel résonne, Agassiz vient de découvrir des surfaces caractéristiques aussi polies que le plus beau marbre. Studer secoue la tête, estimant difficile néanmoins, d’attribuer en ces lieux pareil travail à des torrens. Interrogé sur la cause, le guide répond tout naïvement que la glace use la roche de cette façon ; pourtant personne au village ne l’a vue en cet endroit. Le retour des explorateurs s’effectue par une pente raide ; avec l’envie de convaincre Studer, on se hâte d’arriver à la paroi du glacier qui repose sur une roche semblable à celle du Riffel : les mêmes traces devaient se présenter. Il faut pénétrer sous la glace et enlever la couche de boue. Mis à nu, le rocher se montre admirablement poli et strié. — Est-ce évident ? demande Agassiz. — On ne peut plus douter, riposte Studer, c’est chose démontrée. — Beau résultat de la journée, victoire fameuse pour Agassiz 1 Demain la petite troupe ira au Mont-Cervin.

Au matin, de légères vapeurs entourent la grande aiguille, mais son front découvert reçoit les premiers rayons du soleil ; c’est le meilleur pronostic d’une belle journée, affirme Studer, l’homme le plus habitué à parcourir les hautes Alpes. On réclame l’avis du docteur et de sa femme. Aujourd’hui, dit cette dernière, vous pouvez aller sans crainte sur le glacier, il n’y aura pas de brouillard, le Matterhorn a mis son voile du matin[1]. Prenant d’abord la même direction que la veille, on s’en écarte ensuite pour atteindre la partie inférieure du glacier de Saint-Théodule. Le guide exhorte consciencieusement les investigateurs à suivre la trace de ses pas de peur d’accident. La moraine franchie, on chemine sur le glacier ; par bonheur les crevasses sont assez rares et peu béantes, quoique très profondes. Un merveilleux spectacle s’offre aux regards : une multitude de ces tables qui attirèrent autrefois l’attention de Saussure ; plusieurs d’entre elles, portées sur un grêle piédestal, ont une énorme dimension. Agassiz a déjà reconnu comment se forment les tables. Ce sont de larges pierres ; la glace qu’elles couvrent, étant abritée des rayons du soleil, ne fond pas, tandis qu’alentour le glacier subit l’action des agens atmosphériques. Ainsi au bout d’un temps plus ou moins long les pierres se trouvent élevées au-dessus de la surface ; mais peu à peu la colonne atteinte par la chaleur s’amincit jusqu’à devenir si grêle qu’elle se brise sous le poids de la dalle. Sous la pierre tombée se renouvellera le curieux phénomène. Rien ne parut mieux démontrer que les glaciers s’amoindrissent par la face supérieure et ne fondent nullement à la base sous l’influence de la chaleur provenant de l’intérieur de la terre.

Après d’assez grands efforts, la petite troupe touche le pied du Mont-Cervin. Personne à cette époque n’a encore songé à l’escalade entière du pic gigantesque[2] ; il ne s’agit donc pas d’atteindre le faîte, mais seulement une crête moins élevée de 1,000 mètres. Néanmoins le trajet sera rude ; dans plusieurs passages, des membres de l’expédition, obligés de se cramponner aux aspérités, se voient en péril. A un moment, il faut avancer sur une étroite saillie de rocher qui surplombe à une hauteur énorme. Heureusement que les explorateurs des hautes Alpes ne cèdent pas au vertige. Agassiz et Desor parviennent sur une arête d’un mètre de large ; d’un côté c’est le Piémont, de l’autre le Valais. De ce point, les observateurs admirent le magnifique amphithéâtre que limitent les chaînes du Mont-Rose et du Mont-Cervin, un ensemble de vallées, de pics et de prodigieuses masses de glace. Ils voient en face le passage qui conduit dans le Val d’Aoste, et là, au milieu des neiges éternelles, les ruines du fort de Saint-Théodule, autrefois élevé par les gens d’Aoste pour se défendre contre les incursions des habitans du Valais. Sur les pentes septentrionales du Mont-Cervin, la roche est une sorte de schiste micacé très friable, tel qu’il en existe sur les montagnes des Grisons. L’aridité du sol est sans égale ; jamais brin d’herbe ne poussa sur ces pentes, jamais animal n’y chercha une retraite. La nudité du pic ne peut être attribuée qu’à sa forme ; la neige n’adhère point sur les parois trop verticales. Ayant une dernière fois contemplé la cime colossale, les investigateurs se dirigent vers le glacier de Zmutt ; ici des moraines immenses arrêtent l’attention. Large et pittoresque, la vallée de Zmutt a de superbes pâturages émaillés de fleurs ; l’été, chèvres et moutons paissent libres comme s’ils n’avaient point de maîtres. Vers l’issue de la vallée se montrent quelques misérables cabanes en bois de sapin noircies par la fumée ; c’est le village. Tout près, des roches témoignent encore de l’ancienne extension des glaciers. Une heure de marche, et les explorateurs rentrent à Zermatt fort affamés. M. Studer, qui a des projets en tête, partira le lendemain ; Agassiz et Desor resteront afin d’étudier le glacier de Zermatt. Au matin, le ciel, d’une sérénité parfaite les jours précédens, est tout couvert, la pluie tombe ; avec une impatience fébrile, on attend l’heure de midi ; la perspective d’être trop mouillé s’éloigne, tout le monde se précipite hors de la maison. En longeant la Viège, Agassiz fait remarquer à ses compagnons de quelle manière l’eau use la roche qui entrave son passage ; le poli est mat, cela ne ressemble point au poli brillant que donne la masse de glace ; en aucun cas, il n’y a de ces stries qui sont caractéristiques au suprême degré. Au bord du glacier, une circonstance permet de constater un accroissement ; au mois de mai, des pommes de terre ont été plantées, maintenant les touffes sont pressées les unes contre les autres ; cédant à une impulsion, la moraine les a refoulées. Sur le glacier, les crevasses offrent un intéressant sujet d’étude : où la surface est unie, elles sont étroites et perpendiculaires ; où le plan est fortement incliné, elles sont béantes et sans direction régulière. C’est qu’ici la fonte a produit dans la masse crevassée les découpures bizarres connues sous le nom d’aiguilles. Les esprits enclins à l’imagination y découvrent des figures, des physionomies, des images grotesques. Pendant que les observateurs prennent des vues, un des naturalistes de la petite troupe, M. Nicolet, recueille les plantes. C’est l’occasion d’une remarque curieuse : en général, les espèces ne se distinguent pas de celles des hautes vallées du Jura, moins élevées que Zermatt de 300 à 400 mètres. A pareille altitude, les sommets du Jura n’ont pas d’arbres, tandis que les forêts de mélèzes, ne s’arrêtent qu’à plusieurs centaines de mètres au-dessus du village valaisan. Rien n’indique mieux la différence de climat entre les deux points si peu éloignés ; il y a pour le Valais un avantage, dû à l’élévation des remparts des Alpes. La pluie recommence ; passablement trempés, les investigateurs gagnent le logis. La dernière journée sera pour une course au glacier supérieur de Zermatt. Ici, l’aspect est particulier ; la moraine riveraine est formée non plus de granit, mais de serpentine schisteuse ; il y a nombre de belles tables de proportions colossales : au lieu de crevasses, des trous, ou plutôt des entonnoirs, remplis d’eau limpide. Agassiz plonge le thermomètre dans plusieurs de ces trous et s’étonne de voir de l’un à l’autre une variation de température d’au moins un degré. Cherchant la cause, il la trouve ; où l’eau accuse la température la plus élevée, le fond du trou est tapissé de gravier ; où l’eau est la plus froide, la cavité ne contient aucun sable. Le glacier du Mont-Rose, qui succède à celui du Gornerhorn, présente des entonnoirs énormes ; le professeur explique de quelle façon se forment ces vastes ouvertures. Deux filets d’eau se rencontrant déterminent un petit creux ; les menus fragmens de roches charriés s’accumulent, et, grâce à leur propriété absorbante, ils échauffent l’eau. L’entonnoir croît ainsi en largeur et en profondeur jusqu’à devenir un petit lac d’où s’échappe une rivière.

Pendant cinq années consécutives, Agassiz avait multiplié les observations ; le monde savant ne les connaissait que par des communications et par des notices sur les principales excursions que rédigeait M. Desor ; le temps était venu d’en présenter le résumé. En 1840, l’infatigable investigateur fit paraître ce résumé sous le titre d’Études sur les glaciers[3]. L’ancienne extension prouvée, il livre sa pensée sur la formation des immenses nappes de glace ; on peut juger si la pensée est grande. « Lorsque la terre s’est refroidie, remarque l’auteur, les régions polaires ont dû être le point vers lequel toute la masse d’eau vaporisée dans les régions méridionales venait se condenser et se précipiter sous la forme de pluie, de grêle et de neige, aussi longtemps que persista l’abaissement de la température. Il en est nécessairement résulté des accumulations immenses de neige et de glace sous lesquelles les êtres organisés de l’époque ont été ensevelis… La durée de cette époque de glace a été considérable, puisqu’elle embrasse le soulèvement des Alpes et tous les phénomènes de retrait auxquels la fonte de cette masse a donné lieu. » Cette vue d’un âge lointain n’est-elle pas saisissante ? Sur pareille matière, longtemps sans doute on pourra discuter, mais Agassiz a consigné des faits de la plus haute importance jusqu’alors ignorés ; il a le droit d’être fier du progrès scientifique accompli. Croit-il donc l’œuvre achevée ? Assurément non ; de toutes ses forces, il appelle de nouvelles investigations de la part des géologues et des physiciens ; à l’instant où s’impriment les dernières pages de son livre, lui-même est à l’hospice du Grimsel, continuant ses recherches.

En effet, dès les premiers jours du mois d’août, Agassiz était arrivé en cet endroit avec Charles Vogt, Desor, Nicolet et deux étudians de Neuchatel. On avait emporté des instrumens, car cette fois il s’agissait de déterminer la température des glaciers, de reconnaître l’action de l’atmosphère, d’étudier les formes de la neige, de s’assurer de la manière dont la neige grenue, c’est-à-dire le névé, passe à l’état de glace. L’intendant de l’hospice avait reçu les naturalistes avec une extrême cordialité ; il mettait tout son monde à leur disposition. Pour guides, on avait deux hommes d’une expérience éprouvée. Il fut résolu qu’on irait s’établir sur le glacier inférieur de l’Aar, qui offre un intérêt spécial par sa situation et par son caractère ; la surface est encombrée de débris de rochers produisant l’effet d’un amas de ruines. A l’approche de la moraine, les investigateurs s’aperçoivent que le glacier a considérablement avancé depuis l’année précédente. Une cabane abandonnée par Hügi, l’un des premiers explorateurs, encore debout avant l’hiver dernier, a disparu. Combien de sujets en ces lieux éveillent l’attention ! On contemple les filets d’eau tout minces au matin, grossissant à vue d’œil sous l’influence de la chaleur du jour ; on regarde avec surprise des milliers de petits insectes qui sautillent sur la glace et disparaissent dans les fissures[4].

Après une reconnaissance suffisante, on fixa l’endroit de l’installation près d’un gros bloc ; les guides se mirent en devoir d’édifier une maisonnette assez spacieuse pour recevoir six personnes. Par bonheur, l’un d’eux était maçon de son état ; il devint architecte. De pierres sèches, on éleva les murs ; de grandes dalles remplirent l’office de plancher ; d’une couche d’herbes, d’une toile cirée étendue sur l’herbe et de couvertures, on composa les lits ; ils furent jugés parfaits. A la vérité, l’ouverture donnant accès dans la demeure est bien étroite, mais enfin Charles Vogt peut entrer, et où passe Charles Vogt tout le monde passe. A défaut de porte, on mit un rideau. Pendant la nuit, avant de s’endormir, il fut décidé que l’habitation s’appellerait l’Hôtel des Neuchatelois ; le nom a été gravé sur le roc en gros caractères, le temps l’a consacré. La réunion de ces jeunes savans dans la solitude, au milieu d’une nature grandiose et triste, n’offre-t-elle pas à l’imagination un curieux spectacle ? Les bruits des plaisirs de ce monde et des affaires publiques ne montent pas jusqu’à la cabane du glacier de l’Aar ; des aspirations et des joies inconnues de la plupart des mortels agitent les cœurs. Ces hommes qui sans effort, sans regret, renoncent pour de longs jours au bien-être, rêvent de pénétrer les plus intimes secrets de la nature, ils discutent gravement des questions formidables et rient de mille incidens. Agassiz ne perd jamais sa bonne humeur, Desor s’abandonne volontiers à la plaisanterie, Charles Vogt, toujours pétillant d’esprit et capable à lui seul de mettre en gaîté une assemblée de trappistes, ne laisse à personne le droit de s’ennuyer. Parmi ces investigateurs que conduit la même pensée, le concert ne saurait être troublé. Sur la mer de glace, sans autres témoins que les blocs de granit et les pics vêtus de neiges éternelles, il n’y a pas de rivalités ; dans la mesure de ses aptitudes, chacun s’emploie avec ardeur pour l’œuvre commune. Agassiz est le chef incontesté, le maître reconnu ; apporter une pierre au monument qu’il édifie est l’unique souci de collaborateurs pleins de zèle. On se levait tôt à l’hôtel des Neuchatelois ; sur le coup de quatre heures, il fallait être debout. L’instant de la toilette semblait un peu dur, l’eau vraiment trop fraîche procurait un léger frisson, mais bien vite on ne songeait plus qu’à poursuivre les recherches. Agassiz entreprend de faire pratiquer des trous ; rebelle à l’instrument de forage, la glace ne fut entamée qu’avec de grandes difficultés. Pendant que l’opération s’exécute, Charles Vogt examine la neige rouge, dont la singulière teinte est due à la présence de myriades d’êtres microscopiques ; il découvre plusieurs espèces d’infusoires et un joli rotifère semant la neige de ses œufs couleur de pourpre[5]. Les trous creusés, le professeur de Neuchatel s’assure qu’à la profondeur de 3 mètres règne une température constante[6] ; plus tard, il fera planter dans ces mêmes trous de longues perches qui serviront à déterminer le mouvement du glacier. Desor ayant tracé le panorama qui s’offre à la vue sur le glacier de l’Aar, on apprend que la plupart des cimes n’ont encore reçu aucune désignation particulière ; les investigateurs s’empressent d’y pourvoir ; — désormais les noms des plus célèbres géologues de la Suisse serviront à signaler les pics oubliés[7]. Les journées étaient occupées en observations sur les traces d’anciens glaciers à des niveaux très supérieurs à celui des glaciers actuels, sur le caractère et le déplacement des moraines, sur la structure de la glace et du névé, sur l’influence des vents, du soleil et du brouillard. Au soir, après avoir donné satisfaction à des appétits aiguisés par les courses et l’air vif, on s’endormait au milieu d’un profond silence ; avec le froid de la nuit, les ruisseaux cessant de couler, s’éteignait tout bruit de cascades.

Dans l’Oberland, on entendit bientôt parler de l’établissement d’un genre si nouveau ; plusieurs personnes, prises du désir de visiter l’hôtel des Neuchatelois, vinrent surprendre les investigateurs. Sans avertir, Mme Agassiz fit l’ascension avec son jeune fils ; allant au Grimsel accompagné d’un de ses élèves, notre éminent géologue M. Daubrée, alors professeur à la faculté des sciences de Strasbourg, informé du séjour d’Agassiz, s’y rendit au plus vite ; il reçut l’hospitalité dans la cabane de pierre. Le naturaliste de Neuchatel ne quitta la place que pour continuer ses travaux sur d’autres théâtres. Il gagna le passage redouté de la Strahleck[8] en traversant la mer de glace qui sépare le glacier du Finsteraar de celui de Grindelwald.


III

Depuis longtemps, le phénomène du mouvement des glaciers préoccupait les observateurs. Horace-Bénédict de Saussure pensait que les glaciers fondent à la base par l’action de la chaleur terrestre et que, perdant ainsi leur adhérence avec le sol, ils glissent sur les parties déclives. Le grand explorateur des Alpes s’était rendu dans la vallée de Chamounix pendant l’hiver, et, après avoir vu des ruisseaux assez considérables s’échapper des glaciers, il n’avait plus douté. Les physiciens en général trouvèrent l’explication satisfaisante. Tel n’était pas l’avis cependant de Charpentier, célèbre par ses belles études sur les montagnes, moins encore celui d’Agassiz. Le professeur de Neuchatel n’hésite pas à nier toute action provenant de la chaleur terrestre ; il déclare impossible le glissement dû à une telle cause, les glaciers étant gelés sur leur fond. Il se persuade que le mouvement est occasionné par l’eau qui s’infiltre dans les fissures capillaires de la glace ; mais la démonstration n’était pas faite, les preuves manquaient. Agassiz se promet de les rechercher. Si c’est la chaleur terrestre, pense-t-il, qui en fondant les glaciers à la base détermine le glissement, l’action doit s’exercer toute l’année malgré les variations de l’atmosphère ; en hiver aussi bien qu’en été, chaque glacier doit continuer à fournir de l’eau. Comme les sources abondent dans ces régions, il importera de reconnaître si l’eau provient des sources ou du glacier. La distinction est facile ; l’eau de source est toujours limpide, l’eau des glaciers toujours chargée de parties terreuses et de mica qu’elle enlève à la couche de boue et de gravier interposée entre la glace et la roche. Ayant cent fois retourné en son esprit ces premiers aperçus, le bouillant investigateur ne songe plus qu’à escalader en plein hiver les glaciers de l’Oberland, qui dans le cours des étés précédens avaient fait le sujet de patientes études. Le projet, communiqué à M. Desor, trouve un approbateur ; Agassiz ne partira point seul. Traverser des champs de neige et grimper sur des glaciers au mois de février ou de mars était pourtant une folie, même aux yeux des rudes et hardis habitans des Alpes. Les avalanches, les ouragans, les précipices dissimulés sous les couches de neige, sont des dangers auxquels on ne saurait échapper que par une sorte de miracle.

L’intendant de l’hospice du Grimsel, ayant domicile à Méiringen, dans la vallée de Hasli, avait les années précédentes donné une assistance très efficace aux explorateurs des glaciers de l’Oberland ; au mois de janvier, il vint à Neuchatel. Sans perdre une minute, Agassiz parle de sa résolution, et longuement il expose les motifs qui l’ont dictée. Le compagnon des courses de la belle saison reste ébahi ; il s’efforce de dissuader l’intrépide savant d’une entreprise aussi téméraire, peut-être impossible à réaliser. Agassiz est inébranlable ; l’ami promet alors de donner un concours actif et même d’aller avec les voyageurs jusqu’à l’hospice du Grimsel, — il tenait à ne céder à personne en fait de courage. Des pluies abondantes empêchent le départ au mois de février, mais aux premiers jours de mars le ciel devient d’une sérénité parfaite et l’air froid ; Agassiz et Desor se mettent en route. A Berne et à Thoune, annonçant qu’ils se rendent au glacier de l’Aar, on sourit ; personne ne veut les croire. Sur une barque, les deux naturalistes traversent le lac de Thoune ; doucement balancés, ils trouvent le ciel ravissant, la surface de l’eau toute miroitante, jolie au possible, le spectacle des montagnes reflétées dans le lac plein de grandeur, enfin la nature adorable ; il y avait dans ces têtes-là un peu d’exaltation. A l’endroit oui l’on débarque, à Neuhaus, si encombré pendant les mois de juillet et d’août de voitures pour les touristes, courant effarés à la recherche d’une place, la solitude est complète. A Interlaken, si bruyant en été, le silence règne ; les grands hôtels abandonnés sont presque enfouis dans la neige. Sur le lac de Brienz, les voyageurs éprouvent le même charme que sur le lac de Thoune. Le Giessbach est muet ; au lieu de la cascade, c’est une rangée d’énormes glaçons qui descendent du rocher dans le lac, pareils à de gigantesques tuyaux d’orgue. A peine Agassiz et Desor touchent-ils à Brienz ; sans perdre un instant, ils sont à Meiringen. Dès le soir, on fait les préparatifs pour l’ascension du Grimsel, et au matin, lorsque six heures sonnent, les explorateurs se mettent en marche, accompagnés de l’intendant, qui s’était engagé à se joindre à l’expédition. En chemin, on prend les deux guides les plus éprouvés ; Agassiz tient encore à faire visite à un ancien gouverneur de l’hospice du Grimsel, renommé dans le pays pour sa connaissance du temps. Le vieux montagnard, bien étonné, déclare qu’on peut compter sur deux jours de ciel pur, tout en laissant apercevoir sa pensée que les savans ont l’esprit un peu dérangé. « Au sommet de la montagne, dit-il, verra-t-on autre chose que de la neige ? Il n’en manque certes pas autour de la maison. »

Au départ, on chemine sans beaucoup d’efforts ; seules des avalanches de neige ayant l’apparence d’énormes pelotes rendent quelques passages difficiles. L’Aar, que suivent les explorateurs, est dans cette saison un simple ruisseau ; des ponts de neige le couvrent en plusieurs endroits ; assez solides pour qu’on les franchisse en toute sécurité, ils permettent de couper les contours de la vallée. À peine au-delà du pauvre village de Guttanen, le regard est arrêté par les effets d’une avalanche ; des sapins sont brisés, d’autres plus loin sont renversés ou déracinés par la seule pression de l’air que la masse roulante a mis en mouvement. Une lieue encore, et la montée devient plus raide, la neige plus épaisse, les voyageurs sont obligés de se frayer la voie. L’intendant de l’hospice, qui avait tenu à suivre ses amis, perd courage ; d’un ton fort piteux se déclarant incapable de continuer l’ascension, il prend congé de la petite troupe. On approche de la Handeck, l’endroit signalé par la magnifique cascade que visitent les touristes. Les guides jugent nécessaire de quitter le fond de la vallée et de se maintenir sur les crêtes qui bordent la rive gauche de l’Aar. Les pentes sont bien rapides, bien pénibles à gravir, mais on abrège la route. Le chalet de la Handeck est enfoui dans la neige ; le toit cependant permet de le reconnaître. Tout essoufflés, les voyageurs pénètrent dans le réduit et prennent quelques instans de repos. Ils vont examiner la cascade ; silencieuse comme toute la nature, la chute d’eau, si ample et si bruyante en été, ne se décèle que par un mince filet coulant le long des rochers. Pour atteindre le Grimsel, on compte encore deux lieues. À chaque pas, la neige devient plus abondante, elle couvre, inégalement tassée, les champs de jeunes sapins. C’est horrible à traverser ; que le pied porte autour d’un petit tronc, on enfonce jusqu’à la ceinture, la secousse est atroce. Au dernier élargissement de la vallée, un filet d’eau coule dans le lit de l’Aar ; l’eau, d’une limpidité parfaite, ne charrie pas la moindre parcelle de mica ; c’est donc de l’eau de source ? remarquent Agassiz et Desor. Les deux naturalistes commencent à se trouver singulièrement éprouvés par les difficultés de la route ; ils ont chaud, et plus d’une fois ils sont obligés de reprendre haleine ; la fatigue n’a pas moins gagné les guides. La dernière heure semble bien longue. Soudain, on entend les aboiemens des chiens de l’hospice ; il n’en faut pas plus pour ranimer les courages. Bientôt, sur la montagne qui domine le Grimsel, apparaissent le garde et un beau chien de Terre-Neuve ; les cœurs battent.

Un petit commerce, qui s’effectue entre le Valais et le Hasli, ne cesse pas absolument en hiver. Le Haslien porte son fromage, le Valaisan son vin et du riz, apporté d’Italie. Ils s’arrêtent à l’hospice et y dorment une nuit. Pour faciliter les communications, l’intendant de l’hospice doit entretenir au Grimsel un homme et deux chiens. Le pauvre garde raconte que l’hiver précédent il demeura trente-cinq jours sans voir une figure humaine ; très ému par ce long isolement, il ne put s’empêcher de sauter au cou du premier voyageur qui se présenta.

Dans la belle saison, on entre à l’hospice du Grimsel par un escalier ; en ces jours d’hiver, la neige est si haut amoncelée que, pour atteindre le vestibule, on descend des marches que le garde a taillées. Le lac bien connu des touristes est invisible ; le manteau de neige couvre tout d’une façon uniforme. A sept heures du soir, le thermomètre marque seulement 4 degrés au-dessous de zéro. Les explorateurs se couchent ; à quatre heures du matin, les voilà debout. Il n’y a plus que 2 degrés de froid ; mais la neige porte sur la pente de l’hospice au lit de l’Aar. Déjà, on se flatte d’escalader sans trop de peine la tranche du glacier ; vain espoir ! bientôt la croûte cède sous les pas, et dans une neige fine et poudreuse on enfonce jusqu’aux genoux. Il fallut se résigner à n’avancer qu’avec une lenteur désespérante. Le jour commençant à poindre, peu à peu les cimes se doraient, et la température baissait d’une manière très sensible. Agassiz, dont l’énergie redouble en approchant du but, se tirait encore passablement des mauvais pas ; mais Desor, épuisé de fatigue, meurtri par des chutes sans nombre, restait en arrière, il avait envie de s’en aller. Animé d’un autre désir, le chef de l’expédition demeurait sourd à toutes les plaintes. Fort pressé de reconnaître si le mouvement du glacier a continué pendant l’hiver, au plus vite il franchit l’espace. Qu’il y ait eu glissement, pense-t-il, la neige se trouvera refoulée ; les talus au contraire étaient réguliers. Un gros bloc reposait sur des piédestaux au-dessus d’un creux assez considérable ; il y a là un intéressant sujet d’observation. Les deux naturalistes descendent dans le trou et s’aperçoivent que le bloc recouvre la partie évasée d’une crevasse. Nouvelle notion acquise : la neige ne comble pas les crevasses, elle les dissimule seulement sous des voûtes plus ou moins épaisses. Le glacier de l’Aar n’était pas facile à distinguer, le lourd manteau de neige ne permettant de voir aucun accident de la surface ; tout juste une arête longitudinale marquait la trace de la grande moraine médiane. Sur le vaste champ, d’une blancheur éblouissante, les explorateurs n’ont plus de peine à marcher, ils éprouvent un autre genre de supplice ; le soleil s’élevant, les rayons réfléchis par une multitude de cristaux les aveuglent. Les verres bleus ne suffisent pas à protéger la vue, le double voile indispensable dont on entoure la tête fait étouffer. On imagine si les deux naturalistes avaient hâte de revoir la fameuse cabane de pierre de l’été dernier ; longtemps ils cherchèrent l’immense bloc de granit qui, dans la belle saison, à grande distance, dénonçait aux visiteurs l’hôtel des Neuchatelois. Un renflement finit par trahir la place. D’un côté le mur de la cabane est à nu par endroits ; néanmoins, pour pénétrer à l’intérieur, il faudrait tant déblayer qu’il devient préférable de se reposer sur la neige. Agassiz était d’une gaîté folle ; l’idée de se voir sur cette mer de glace, principal théâtre de ses investigations, à pareille époque de l’année, par un jour magnifique, le plongeait dans le ravissement. Au reste le spectacle était unique ; l’air ayant une transparence inconnue en été, sur le fond bleu du ciel les montagnes se dessinaient avec une admirable netteté. Tous les pics qui bordent le glacier avaient une couverture de neige uniforme depuis la base jusqu’au sommet ; seul, le Finsteraarhorn, aux parois trop raides pour souffrir l’adhérence de la neige, tranchait par sa teinte noire. Sur le glacier, rien ne venait rompre la monotonie de la nappe blanche, nul filet d’eau ne faisait entendre un murmure ; le silence régnait absolu comme dans les lieux où la vie est éteinte. Les perches introduites à l’automne dans les trous de forage dépassant à peine la surface avaient conservé leur position ; c’était la preuve que les masses de glace n’avaient point marché d’une manière inégale. Parvenus sur le promontoire qu’on nomme l’Abschwung, les deux naturalistes une dernière fois sondèrent l’espace et revinrent à l’hôtel des Neuchatelois. Incommodé, Desor avec un guide regagna l’hospice du Grimsel ; Agassiz demeura pour faire des observations de température. Le thermomètre introduit dans la neige à la profondeur de près de 3 mètres, et le trou bien refermé, marqua, au bout de deux heures, 4 degrés 1/2 au-dessous de zéro, tandis que l’air se maintenait aux environs de zéro. Après la pénible journée, les deux amis prenant le frugal repas du soir dans la chambre de l’hospice ne se lassaient point de s’entretenir des mille incidens de l’aventureuse excursion, et là ils songèrent à tenter l’ascension de la Jungfrau. Le souper fini, on va se coucher afin de partir dès le matin, le sommeil ne tarde pas à venir ; mais bientôt Desor s’éveille, la tête en feu, le visage endolori, la peau gercée. De son côté, Agassiz soupire : « Mon Dieu, que je souffre ! j’ai les lèvres déchirées. » Les ablutions d’eau froide ne calmèrent point les douleurs, la nuit fut terrible. Quand le jour parut, la souffrance devint plus supportable ; alors les deux victimes de l’air vif, du soleil et de la réverbération de la neige, se regardant, cédèrent à un éclat de rire, « Quelle figure avez-vous ! dit Agassiz à son compagnon. — Et vous-même, riposte celui-ci ; demandez donc une glace. » Les visages étaient pourpres et horriblement tuméfiés, les paupières gonflées permettaient à peine d’ouvrir les yeux, la lèvre restait pendante. Malgré tout, ayant retiré les thermomètres enfouis dans la neige, qui dénoncèrent une température de 3 degrés au-dessous de zéro, les explorateurs se mirent en chemin pour le retour. Les résultats obtenus étaient importans : on avait la certitude que l’eau qui s’écoule en hiver provient seulement des sources ; on avait de curieuses observations thermométriques, la preuve que la température de la neige, loin d’être constante, est fortement influencée par la température de l’air jusqu’à une profondeur considérable.

Après quelques heures de marche, les deux naturalistes sentirent diminuer les douleurs qu’ils éprouvaient au visage ; à Guttanen, ils allèrent faire visite au pasteur de l’endroit, qui prenait un vif intérêt aux courses des Neuchatelois. Aux environs du village, la neige, très épaisse les jours précédens, avait disparu sur plusieurs points ; le fœhn avait soufflé. Vent du midi ayant parfois des effets désastreux, le fœhn qui règne dans les Alpes n’a pas encore laissé les météorologistes deviner son origine. Voyant le beau temps, Agassiz prit la résolution de se rendre le lendemain au glacier de Rosenlaui. Il s’agissait de confirmer les résultats de la veille et d’y ajouter. Au glacier de l’Aar, il avait été impossible de voir la tranche terminale et de pénétrer sous la voûte afin de reconnaître si réellement aucune fusion ne s’opère à la base de la masse de glace ; le Rosenlaui promettait d’être plus propice. D’ailleurs l’idée d’une expérience démonstrative revenait sans cesse à l’esprit de l’investigateur : prouver d’une manière directe que seuls les glaciers polissent le fond et les parois de leur lit. On inégaliserait la roche sur un certain espace paraissant devoir être bientôt envahi par le glacier, et l’on jugerait de l’action le jour où il aurait abandonné la place ; s’il tardait trop à se retirer, à coups de pioche, on découvrirait la surface. Le glacier de Rosenlaui, reposant sur un calcaire infiniment moins dur que les roches cristallines qui supportent la plupart des autres glaciers, se trouvait indiqué pour l’expérience. En vue de l’exécution du projet, on emporta tous les instrumens nécessaires à l’opération.

La vallée de Reichenbach disparaissait sous la neige ; si fréquenté pendant la belle saison, le Gœnsestrich était désert et silencieux. Le gœnsestrich, la route des oies, ainsi s’appellent les chemins suivis par les touristes dans le langage des naturalistes de la Suisse allemande, qui prennent fort en pitié les gens de toute nation, courant, grimpant, roulant sans poursuivre un but sérieux. Vers onze heures, Agassiz et Desor atteignent l’auberge, — inhabitée l’hiver, elle n’était d’aucune ressource ; les deux explorateurs s’assirent près d’un petit ruisseau et dînèrent sur le tapis de neige. Impatiens de voir le glacier, ils cherchent comment l’aborder ; rien ne décèle les inégalités du sol. Une grande crevasse où l’été bouillonne le torrent du glacier est elle-même cachée en maints endroits. En traversant le pont, Desor ayant trébuché tomba sur la couche de neige qui masquait le gouffre ; par bonheur, la voûte ne s’effondra pas sous le poids, et le pauvre Desor put rendre grâce à cette résistance qui l’empêcha d’être précipité dans l’abîme. Des chamois en promenade, ne se fiant guère à la solidité de la neige, avaient d’un bond franchi la crevasse. Soudain une joie vive saisit les deux naturalistes, le reflet bleu du glacier venait de se montrer ; c’était l’espoir d’arriver à la solution du problème que le professeur de Neuchatel mettait tant d’ardeur à poursuivre. On oublia fatigue et danger pour courir au but. Le glacier avait beaucoup progressé depuis l’automne ; la tranche était découverte, pas une goutte d’eau ne s’en échappait, le lit du torrent était à sec. Maintenant Agassiz a donc la certitude que les glaciers ne fondent point par l’effet de la chaleur terrestre. Restait à entreprendre le travail nécessaire en vue de l’expérience projetée. L’endroit qu’il fallait aborder se trouvait fort encombré ; on dut se mettre à déblayer une couche de neige de 3 mètres d’épaisseur. Agassiz voulut ensuite abattre un angle du glacier, afin d’être sûr que la glace en progressant passerait infailliblement sur l’espace qu’on allait inégaliser. À cette rude besogne, les savans et les guides s’employèrent avec un égal entrain. On éprouva surtout de grandes difficultés pour enlever la couche de gravier qui, par suite de la congélation, faisait corps avec la glace et la roche. Enfin, la surface bien lavée, on tailla un triangle de plus d’un centimètre de profondeur. Pour qu’il demeurât toujours facile de le retrouver, la mesure des distances qui le séparaient des principaux points d’alentour fut prise avec exactitude. Les explorateurs quittèrent alors la place pleins de l’espérance de voir quelque jour le triangle poli comme toute la surface de la roche. Après avoir couché à Meiringen, heureux des résultats obtenus et de l’accomplissement d’une tâche difficile, Agassiz et Desor se dirigèrent sur Brienz et Interlaken. S’arrêtant au château de la Chartreuse, ils reçurent l’hospitalité sous les lambris dorés ; quel contraste avec la misérable chambre enfumée de l’hospice du Grimsel l En rentrant à Neuchatel, le temps était affreux ; ils se sentirent émus au souvenir du beau soleil dont ils avaient joui pendant leur périlleuse expédition.

Au mois d’août, Agassiz et Desor, de nouveau installés à l’hôtel des Neuchatelois, reçurent la visite du célèbre professeur d’Edimbourg, James Forbes, et du professeur de mathématiques de l’université de Cambridge, M. Heath. Les quatre savans eurent l’idée de descendre en Valais par l’Oberaarhorn, un des passages les plus difficiles de l’Oberland. On se promit aussi de réaliser le projet conçu l’hiver dernier d’une ascension de la Jungfrau. Des amateurs demandèrent à être de la partie ; des guides, au nombre de six, avaient été retenus : c’était une vraie caravane. Tout ce monde s’arrêta quelques instans sur le col de l’Oberaar dans la contemplation de la multitude des cimes de formes variées. Bientôt la troupe descendit à travers les champs de neige qui s’étendent au sud vers le Valais. Les crevasses semblaient avoir disparu ; seules, des petites ouvertures arrêtèrent l’attention des observateurs. En approchant de l’un de ces trous, on reconnut qu’il cachait un immense précipice où régnait une lumière azurée, douce et transparente, d’un effet magique ; au-dessous de la croûte sur laquelle on marchait, la masse était toute crevassée. Après avoir couché dans les chalets de Mœril, les naturalistes se préparèrent pour l’ascension de la Jungfrau. Jusqu’alors le pic gigantesque avait défié l’audace de la plupart des explorateurs des Alpes[9]. Cette fois, on allait surmonter tous les obstacles ; des marches taillées dans la neige permirent de monter des pentes raides, une échelle servit à franchir les crevasses et à s’élever contre des parois abruptes. Enfin on arrive sur une plate-forme ; alors, avec une sorte d’effroi, chacun considère l’espace qui le sépare du sommet ; c’est une crête. Agassiz juge impossible de là gravir, cependant un guide résolu, Jacob Leuthold n’admet pas cette impossibilité ; de ses pieds, il façonne des marches dans la neige et atteint le point culminant. Sans tarder, il vient prendre Agassiz par la main et l’entraîne sur la cime, à peine assez large pour poser les pieds. C’est ensuite le tour de Desor, puis des autres. Tous jouirent quelques minutes d’un prodigieux panorama. Dans toute l’Europe, on par la de l’ascension effectuée par les naturalistes suisses et anglais. Des observations sur les températures et sur les glaces des hautes cimes en furent le prix.

A l’hôtel des Neuchatelois, Agassiz continua d’observer la structure de la glace ; il avait beaucoup examiné les fissures capillaires qui permettent l’infiltration de l’eau. Géologues et physiciens doutaient que ces fissures allassent bien loin dans les profondeurs du glacier. Le naturaliste de Neuchatel vit un moyen sûr de mettre la vérité en lumière : c’était d’introduire dans la glace des liquides colorés. Un baril de teinture de bois de campêche et une quantité de chromate de potasse furent apportés. On creusa deux trous dans la glace et l’on y versa un litre de teinture de bois de campêche ; au bout d’une demi-heure, le liquide coloré suintait sur la paroi du fossé, bien au-dessous du trou. C’était un simple essai, il importait de s’éloigner davantage de la superficie. A quelque distance de la cabane, un emplacement réalisait les plus heureuses conditions pour une expérience décisive. Entre deux larges crevasses où l’on pouvait descendre jusqu’à plus de 10 mètres, s’élevait un gros mur de glace. Dans cette muraille, Agassiz fit pratiquer une galerie à environ 3 mètres de profondeur. Si le travail fut long et pénible, on doit s’en douter. Un trou creusé à la surface reçut de la teinture ; le trou ne tarda point à se vider ; deux heures et demie plus tard, le liquide coloré apparaissait à la voûte de la galerie, et peu à peu il se répandait sur les côtés. La glace elle-même restait pure, la couleur passait simplement dans les fissures. Il était donc prouvé que les fissures capillaires pénètrent dans la masse du glacier.

Ces expériences d’infiltration plusieurs fois répétées avec un égal succès intéressaient tout particulièrement les visiteurs de l’hôtel des Neuchatelois. Dans la constitution de la glace, un curieux phénomène plongeait les investigateurs dans une singulière perplexité ; c’est en certains endroits une alternance qui paraît correspondre à des fissures parallèles. Au bord des crevasses et dans le lit des torrens se dessinent au milieu de la masse blanche de belles bandes bleues plus ou moins larges ; on croirait voir d’immenses lames de verre juxtaposées. Agassiz tenait à constater si les bandes existent encore à de grandes profondeurs ; une sorte de puits semblait propice à une exploration. L’intrépide savant n’hésite pas ; il visitera l’abîme. Au-dessus du gouffre, on place le trépied qui servait au forage. Une corde fixée à cet engin supporte de l’autre bout la planchette pour s’asseoir. Une peau de chèvre sur les épaules, un bonnet de peau de marmotte sur la tête afin d’être protégé contre l’eau, attaché sous les bras, marteau et bâton à la main, Agassiz se fait descendre. Jusqu’à la profondeur de 25 à 28 mètres, il ne rencontre aucun obstacle, mais à une quinzaine de mètres plus bas il atteint une nappe d’eau. Sur le point d’être noyé, il demande qu’on le remonte, et toujours on le descend davantage. Il fallut des cris de détresse pour être compris. Le malheureux explorateur sortit tout mouillé d’eau froide et passablement ému du danger qu’il venait de courir. Aussi ne conseillera-t-il point de répéter l’expérience à ceux qui ne seraient pas guidés par un puissant intérêt scientifique. L’observation était faite : plus on descend, plus les bandes bleues s’élargissent et perdent de leur vivacité ; le contraste avec les bandes blanches reste alors très faible. Le professeur de Neuchatel demeura convaincu que la glace blanche est le produit du névé, la glace bleue le produit de l’eau.

De nouvelles recherches eurent pour objet la stratification du glacier et la prétendue pureté de la glace. Cette pureté presque proverbiale, dont on croit ne pouvoir douter à l’aspect des parois et des voûtes transparentes comme le cristal et resplendissantes comme l’azur, est en réalité loin d’être absolue. L’eau fournie par la fonte de la glace n’est jamais parfaitement limpide ; dans les expériences, elle donna par litre deux grammes et demi de matières étrangères. La quantité d’air contenue dans, la glace bleue ou blanche fut également déterminée. Lorsqu’on pratiquait des trous en vue de l’observation des températures, Agassiz, s’apercevant que la glace se laissait entamer sans trop de peine, eut tout simplement l’idée de percer le glacier de part en part, moyen sûr, pensait-il, pour savoir s’il est gelé sur le fond ou s’il est détaché du sol. Des tiges de fer formant une longueur de plus de 45 mètres furent montées à l’hôtel des Neuchatelois. Les ouvriers se mirent à la besogne ; à la profondeur de 24 mètres, le perçoir devint trop lourd, un changement de manœuvre était nécessaire, le travail Se trouva suspendu. Au moment de la reprise, quelle ne fut pas la stupéfaction des investigateurs ! Le trou s’était rétréci, le perçoir ne pouvait plus y entrer ; l’opération était à recommencer. Agassiz ne s’affligea point de l’événement inattendu ; il en tirait la preuve manifeste d’une dilatation du glacier. Après un mois de travail, on parvenait à la profondeur de 45 mètres, mais on restait loin d’atteindre le fond. D’autres tentatives n’eurent pas plus de succès, et les naturalistes durent reconnaître que le glacier a une épaisseur beaucoup plus considérable qu’ils ne l’avaient supposé. Les trous servirent aux observations thermométriques. Dans les dernières campagnes, on s’occupa surtout du mouvement du glacier. Des mesures exactes avaient été prises ; le changement était facile à déterminer. L’hôtel des Neuchatelois, au mois de septembre 1841, avait descendu de 64 mètres depuis le mois d’août 1840 ; en septembre 1842, on constatait un nouveau déplacement de 82 mètres, soit 146 mètres en deux ans. Au souvenir des gigantesques travaux d’Agassiz, M. Tyndall, le physicien de l’Angleterre qui dans ces dernières années a fait une foule d’études dans les hautes Alpes, déclare qu’un glacier de l’Oberland bernois reste à jamais mémorable.


IV

Telle était la prodigieuse activité d’Agassiz que ses études si persistantes sur les glaciers ne l’avaient point détourné de ses travaux de zoologie. On avait vu paraître successivement de belles monographies d’échinodermes vivans et fossiles ; on avait vu se poursuivre sans relâche les recherches sur les poissons fossiles. Ces œuvres capitales faisaient l’admiraiion du monde savant. L’auteur n’attendit pas longtemps pour s’en apercevoir ; notre Académie des Sciences lui donnait le titre de correspondant le 8 avril 1839. Pareil honneur est presque toujours réservé à des hommes parvenus à l’âge mûr, sinon à la vieillesse ; Agassiz le recevait avant d’avoir accompli sa trente-deuxième année, et chacun devait dire : Justice a été faite.

En 1843 arrivait à son terme l’ouvrage sur les poissons fossiles, véritable monument qui suffirait seul à rendre impérissable la gloire de l’auteur[10]. Dans l’introduction, la nouveauté des idées, la finesse des aperçus, la grandeur des conceptions générales, transportent l’esprit dans les plus hautes régions où puisse s’élever la pensée humaine. Une savante étude comparative des systèmes organiques qui permettent de déterminer les espèces éteintes conduit à l’appréciation des ressemblances et des dissemblances des types des époques anciennes avec ceux de l’époque actuelle. Une exposition des lois qui semblent présider à la succession des espèces durant toutes les métamorphoses du globe terrestre initie à la nature des changemens survenus dans la population des mers. Une description de mille espèces qui n’existent plus, et dont on a retrouvé les débris dans les couches de la terre, reporte à des aspects de la vie dans les âges reculés.

Agassiz venait d’achever le vaste ouvrage sur les poissons fossiles, et déjà on l’appelle pour faire la lumière sur une multitude de débris nouvellement exhumés en Angleterre. Ce sont des formes qui pour la première fois se révèlent aux yeux des naturalistes. Oubliant la fatigue d’un labeur de plus de dix années sur le même sujet, il se rend à l’invitation et ajoute un grand chapitre à l’histoire des espèces éteintes[11]. En présence de cette œuvre immense sur les poissons des temps géologiques, il est impossible de ne pas éprouver pour l’auteur qui sut l’accomplir un sentiment de profonde admiration. Une science manquait, elle a été créée. Sans doute, comme tout ce qui sort de la main des hommes, cette science n’est point éclose sans imperfections, — personne ne l’ignorait moins que l’investigateur, qui déplora d’avoir eu trop rarement la facilité de recourir à d’utiles comparaisons ; malgré tout, l’esprit humain avait été mis en possession d’un nouveau domaine, l’avenir était préparé.

En se livrant à l’étude des espèces fossiles dont on a seulement ou le squelette ou les parties tégumentaires, Agassiz dut s’attacher à reconnaître d’une manière très parfaite sur les espèces vivantes les caractères des écailles et de toutes les pièces tégumentaires qui forment des cuirasses chez certains poissons. Il en vint de la sorte à donner une importance excessive à des particularités qui ne coïncident pas toujours avec de notables modifications de l’ensemble de l’organisme. Néanmoins, dans la recherche poursuivie en vue de l’appréciation des affinités naturelles et des signes caractéristiques des principaux types de la classe des poissons, il eut un véritable bonheur. Des espèces qui vivent dans les lacs et les rivières de l’Amérique semblent aujourd’hui, à raison de leur structure étrange, comme isolées au milieu de la création ; on les nomme les lépidostées. Agassiz a reconnu dans ces poissons les derniers vestiges d’un groupe qui aux époques anciennes avait une multitude de représentai, animaux de grande taille rappelant par certains détails de conformation quelques-uns des traits des reptiles. Ce groupe, qui paraît aussi devoir comprendre les esturgeons, s’appelle, depuis les études du professeur de Neuchatel, l’ordre des ganoïdes.

Longtemps une erreur vigoureusement sapée, une vérité nettement dénoncée, ramèneront la pensée au souvenir du savant paléontologiste. Sans examen sérieux, on admettait que la vie aux premiers âges du monde s’était manifestée sous les formes les plus simples, que les êtres organisés avaient apparu suivant l’ordre qu’indique la complexité de leur organisation ; Agassiz montre par des exemples saisissans combien de pareilles croyances sont en opposition avec les faits le mieux constatés. « En considérant, dit-il, l’ensemble des êtres organisés que l’on trouve dans la série des formations géologiques, on reconnaît dans la succession une marche bien différente de celle que faisaient entrevoir les premiers aperçus publiés par les auteurs du commencement du siècle. On est surpris de remarquer que l’idée d’un développement progressif du règne animal tout entier tel qu’on le posait en fait ne s’accorde nullement avec les résultats des recherches paléontologiques les plus récentes. En effet, ajoute-t-il, l’observation n’a point confirmé que les animaux rayonnés aient précédé les mollusques et les articulés dans les formations les plus anciennes, ni que les animaux vertébrés soient apparus plus tard. On trouve au contraire que, dès la première apparition des animaux à la surface du globe, il y a eu simultanément des rayonnes, des mollusques, des articulés et même des vertébrés. » Ces paroles, écrites il y a plus de trente ans, n’ont point toujours été suffisamment méditées par ceux qui s’occupent aujourd’hui des commencemens de la vie sur le globe.

Les grandes publications sur les poissons et sur les glaciers avaient été coûteuses. Dans son ardeur à servir le progrès de la science, Agassiz s’était peu inquiété de l’équilibre des recettes et des dépenses ; il avait contracté de lourdes dettes. Le concours de quelques amis, les subsides que M. de Humboldt obtenait de son souverain pour aider le professeur de Neuchatel dans la poursuite de ses travaux, ne pouvaient suffire à l’exécution d’une énorme quantité de planches. Comme d’autres que l’absence de fortune condamne à l’abandon d’œuvres considérables et d’un caractère exceptionnel, le savant dut ressentir en son âme de poignantes agitations. Chagrin de se voir dans l’impossibilité de satisfaire les créanciers, tourmenté des réclamations, peut-être encore chargé de soucis d’un autre genre, Agassiz prêta l’oreille lorsqu’on vint lui proposer un voyage en Amérique. A l’instigation de Lyell, le célèbre géologue anglais M. John Lowell, fondateur d’un établissement d’instruction, le priait avec instance de venir à Boston faire des conférences publiques. L’invitation fut acceptée. En cette circonstance, M. de Humboldt donna de nouvelles preuves de ses sympathies et de son estime pour l’ancien élève de l’université de Munich, maintenant le naturaliste partout honoré. Il tint, croyons-nous, un beau discours au souverain qui ne perdait pas de vue la principauté de Neuchatel, et le professeur, reçut une mission scientifique. La résolution prise, Agassiz entrevoit déjà de l’autre côté de l’Atlantique d’intéressans sujets d’études. Quittant son foyer, il vient à Paris et s’installe modestement dans une maison voisine du Jardin des Plantes où ne tardent pas à le rejoindre Desor et Charles Vogt. Alors le calme régnait en France ; les passions politiques sinon éteintes, du moins silencieuses, laissaient les esprits dans le repos favorable aux conquêtes de l’intelligence. Jamais les feuilles périodiques n’avaient pris tant de soin à enregistrer les événemens scientifiques, jamais les savans étrangers n’étaient venus nous visiter en pareil nombre.

Un jour de chaque semaine, on se réunissait chez notre illustre zoologiste M. Milne Edwards. Peu de personnes se doutent de ce que fut un pareil salon durant deux hivers ; il ne ressemblait à aucun autre. Agassiz discutait avec feu sur les changemens dont la terre, ai été le théâtre, et rappelait de son séjour en Écosse de doux et charmans souvenirs ; il s’animait en exposant ses vues sur la période glaciaire et se plaisait à citer les aventures singulières de ses courses. À cette époque, les recherches sur l’organisation des animaux marins et des êtres réputés inférieurs passionnaient quelques-uns d’entre nous. Par des découvertes saisissantes, M. Milne Edwards avait montré combien l’étude approfondie des animaux invertébrés servait le progrès de la zoologie ; par son exemple, par ses conseils, il avait entraîné des investigateurs dans le champ alors mal exploré. Chaque jour, la reconnaissance de certains faits jetant de nouvelles clartés sur la manière dont s’exécutent les fonctions organiques lorsque les instrumens présentent des signes d’imperfection, naissaient des motifs de discussions pleines d’intérêt sur des phénomènes de la vie. Un voyage scientifique en Sicile récemment accompli fournissait aussi des alimens aux conversations[12]. Adrien de Jussieu, le botaniste aimable et distingué, fort assidu aux soirées de son confrère, avait, quelques années plus tôt, parcouru la grande île méditerranéenne en compagnie de Jean-Jacques Ampère. Doué d’une rare finesse d’esprit et d’un talent de narrateur peu ordinaire, Adrien de Jussieu captivait tout le monde par le récit d’une anecdote. Dans le salon du professeur du Muséum d’histoire naturelle, où l’on rencontrait nombre d’hommes illustres dans la science, on saluait avec un plaisir extrême l’entrée d’un zoologiste étranger ; tout de suite venait la pensée de mettre à profit l’occasion de s’instruire davantage sur la direction des études, sur le mouvement des esprits, sur les idées régnantes au sujet de certaines questions soit en Angleterre, soit en Allemagne, soit en Hollande, en Russie ou en Amérique. Aussi l’étranger, gracieusement sollicité de parler de ses travaux et de ses vues personnelles, était écouté avec une attention particulière.

A Paris, Agassiz s’était replongé dans le travail avec son ardeur habituelle ; il ne quittera point l’Europe avant d’avoir achevé certains travaux. Conservant une sorte de prédilection pour les échinodermes, il ne put examiner les collections du Muséum d’histoire naturelle sans être pris du désir de faire une révision générale de toutes les espèces d’oursins vivans et fossiles. En collaboration avec Desor, il revint donc au sujet qui longtemps l’avait captivé ; bientôt les paléontologistes se trouvèrent mis en possession d’une œuvre propre à les guider, dans la recherche[13]. Agassiz comprenait toutes les nécessités de la science ; ce penseur qui ne recule devant aucun effort pour expliquer un phénomène, et qui rêve la solution des plus grands problèmes de la nature, ne dédaignera point de s’occuper d’une besogne insipide. Souvent contrarié par les défauts de la nomenclature des genres : synonymes, pareils noms appliqués à des sujets différens, erreurs consacrées par un certain usage, le naturaliste de Neuchatel avait pris une foule de notes. Il conçut alors le plan d’un dictionnaire capable d’empêcher de nouvelles fautes. Ce sera la liste de tous les noms de genres du règne animal avec l’indication des auteurs, la mention des ouvrages où ils sont inscrits pour la première fois et la date de la publication. Pour l’aider dans ce travail énorme et fastidieux, Agassiz fit appel à plusieurs zoologistes spéciaux ; dans l’espace de quelques années se trouva terminé un livre qui fort modestement a rendu des services réels[14].

Les Études sur les glaciers avaient été publiées en 1840 : on a vu de quelle façon Agassiz poursuivit ses recherches sur le sujet pendant les années suivantes ; un nouvel ouvrage était attendu. C’est à Paris que l’intrépide explorateur des hautes Alpes rédigea cet ouvrage au moment où il se préparait à visiter le Nouveau-Monde[15]. « C’est à Agassiz et à Forbes que nous devons presque tout ce que nous savons sur les phénomènes des glaciers, » écrivait naguère un excellent juge, M. Tyndall, l’observateur qui a dévoilé la véritable cause de la progression des glaciers, comparable à celle du fleuve qui coule sur une pente faible[16]. L’appréciation du physicien anglais suffit pour dispenser de tout autre éloge, si l’on ajoute simplement qu’Agassiz fut l’initiateur et Forbes le continuateur.

Décidément Neuchatel est abandonnée. La ville, ennoblie ! pendant douze années par le mouvement scientifique qui attirait dans ses murs l’étranger de haute distinction, est déjà retombée dans le sommeil. L’activité d’hier, l’inertie d’aujourd’hui, disent ce qu’une société gagne à la possession des hommes d’élite. Neuchatel conservera du moins le souvenir du savant qui lui donna un lustre passager. Dans le musée dont l’installation rappelle de grandes idées, on s’attendrait encore à voir passer l’auteur des études sur les glaciers et des recherches sur les poissons fossiles. C’en est fait, Agassiz, ne pouvant plus différer son voyage en Amérique, serre avec émotion la main de ses amis anciens ou nouveaux. Vers la fin de l’automne de l’année 1846, il traversait l’Atlantique. Nous le suivrons dans sa nouvelle carrière.


EMILE BLANCHARD.

  1. Matterhorn est le nom du Mont-Cervin dans toute la Suisse allemande.
  2. Le souvenir de la première ascension du Mont-Cervin, effectuée le 14 juillet 1864 par le révérend Hudson, lord Francis Douglas, MM. Hadow et Whymper, accompagnés de trois guides, est dans toutes les mémoires. A la descente, près de la cime, un des touristes trébucha entraînant deux de ses compagnons et un guide au fond de l’abîme. La corde qui les tenait tous attachés les uns aux autres s’étant rompue, Whymper et deux guides furent sauvés. — Trois jours plus tard, quatre guides firent l’ascension avec succès.
  3. Neuchatel, 1 vol. in-8°, accompagné d’un atlas de grandes planches.
  4. L’espèce qui appartient à l’ordre des thysanures a été décrite par M. Nicolet sous le nom de Dasoria saltans.
  5. Philodina roseola.
  6. — 1/3, tandis que souvent, près de la surface qui subit l’action des agens atmosphériques, le thermomètre reste à zéro.
  7. Les noms donnés par les naturalistes de l’hôtel des Neuchatelois, Scheuchzerhorn, Hügihorn, Studerhorn, Agassishorn, etc., sont maintenant inscrits dans tous les guides.
  8. On écrit aussi Strahlegg.
  9. On sait que le sommet de la Jungfrau est à 4,180 mètres au-dessus du niveau de la mer.
  10. Les Recherches sur les poissons fossiles forment cinq volumes grand in-4° et un atlas de 384 planches.
  11. Supplément aux Recherches sur les poissons fossiles. — Monographie des poissons fossiles du vieux grès rouge ou système dévonien des îles britanniques et de Russie, in-4° avec 42 planches, Neuchatel 1844-1845. — Ouvrage rédigé à la demande de l’Association britannique pour l’avancement des sciences.
  12. MM. Milne Edwards, de Quatrefages et l’auteur de cette étude avaient entrepris ce voyage en vue de recherches sur l’organisation et le développement des animaux. Les résultats des recherches ont été publiés. Il a été rendu compte du voyage par M. de Quatrefages dans la Revue du 15 décembre 1845, du 15 février et du 15 octobre 1846, du 1er janvier et du 1er juillet 1847.
  13. Catalogue raisonné des familles, des genres et des espèces de la classe des échinodermes. — Annales des sciences naturelles, 1846.
  14. Nomenclator zoologicus, Soloduri 1842-1847.
  15. Nouvelles Études et expériences sur les glaciers actuels, 1 vol. grand in-8° avec un atlas de trois cartes et de neuf planches, Paris, 1847.
  16. Un aperçu des recherches récentes sur les glaciers actuels par M. Ch. Martins se trouve dans la Revue du 15 avril dernier.