Un Savant du XVIIIe siècle. — Jean-François Séguier

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Un Savant du XVIIIe siècle. — Jean-François Séguier
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 92 (p. 446-472).
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UN SAVANT D’AUTREFOIS




Le savant auquel cette étude est consacrée, quoiqu’il ait appartenu à l’Académie des Sciences et à celle des Inscriptions, est aujourd’hui bien peu connu ; il faut avouer que c’est sa faute, et qu’il n’a rien fait pour que sa réputation lui survécût. Il a passé sa vie à préparer un grand ouvrage qui n’a jamais vu le jour, et, quand on est réduit à le juger sur les quelques mémoires qu’il a publiés, on a peine à comprendre les hommages que de son temps on rendait à son mérite. Séguier ne fut en réalité qu’un de ces esprits de second ordre, sages, laborieux, utiles, qui servent la science sans bruit, qui s’oublient volontiers pour elle, qui font ses affaires plus que les leurs, qui aident à son progrès général sans attacher leur nom à aucune découverte importante, et dont il ne reste bientôt qu’un vague souvenir ; mais une circonstance doit sauver sa mémoire de l’oubli : grâce à l’universalité de ses connaissances, à l’aménité de son caractère, à son obligeance infatigable, au besoin qu’il avait d’être informé de tout et d’informer les autres de ce qu’il savait, il a été pendant la plus grande partie du xviiie siècle une sorte de correspondant pour tous les savans du monde. Il les faisait connaître les uns aux autres, il les unissait et les reliait entre eux, il les tenait au courant des travaux qui se publiaient dans les différens pays. C’est un peu ce que faisait Peiresc au commencement du xviie siècle, et c’est ce qui donne tant de prix aujourd’hui à sa correspondance. Celle de Séguier est précieuse aussi ; ce rôle d’intermédiaire universel ou d’homme d’affaires de la science le mettait en relation avec toute l’Europe. Il n’est guère de savant en Italie, en France ou en Allemagne qui ne lui ait adressé ou n’en ait reçu quelque lettre. Un homme aussi rangé, un collectionneur aussi soigneux ne devait rien laisser perdre chez lui. À moins qu’on ne l’en priât instamment, comme faisait le prudent Sainte-Croix, il se gardait bien de détruire aucune des lettres qu’on lui avait écrites, et, après sa mort, l’académie de Nîmes, sa légataire, les trouva toutes en bon ordre parmi les papiers qu’il lui laissait ; elles ont passé en 1793 de la bibliothèque de l’académie dans celle de la ville, et y forment seize gros volumes dont la lecture est pleine de profit. Ce qu’il convient d’y chercher, c’est moins Séguier lui-même, dont après tout la figure est assez terne, que ses amis et ses contemporains. Plusieurs ont aujourd’hui moins de réputation qu’ils ne méritent ; le temps a effacé des personnalités curieuses auxquelles cette correspondance rend le relief et la vie. Elle peut servir aussi à nous faire mieux connaître le mouvement scientifique du xviiie siècle ; elle nous permet d’apprécier ce qui fut alors défavorable à la science française et hâta sa décadence. Comme les conditions dans lesquelles elle se développa de nos jours sont à peu près les mêmes qu’autrefois, les leçons qu’elle nous donne sur le passé s’appliquent en partie au présent, et la vie d’un savant obscur se trouve ainsi prendre un intérêt général. Ce sont ces souvenirs et ces enseignemens que je vais essayer de réunir en parcourant les papiers inédits de Séguier.


I.[modifier]

Séguier naquit à Nîmes en 1703 d’une famille de robe qui occupait une situation honorable et se prétendait alliée à celle du chancelier. Son père était conseiller au présidial. Tout ce qu’on sait de sa jeunesse, c’est que les études archéologiques l’attirèrent de fort bonne heure. Ce goût se comprend dans un pays qui conserve de si beaux restes d’antiquité ; comme on y a sans cesse le passé sous les yeux, il est naturel qu’on songe à le connaître, et l’on y devient antiquaire rien qu’en regardant. Cette vieille cité industrielle et commerçante ressemble par plus d’un côté aux républiques italiennes du moyen âge. Quoique portée plutôt vers les affaires, elle n’a jamais dédaigné les travaux de l’esprit ; même dans ces temps qu’on nous dépeint comme barbares, elle en comprenait l’importance et savait les honorer. Dès le milieu du xive siècle, ces bourgeois enrichis avaient voulu fonder chez eux une école de droit. Ils s’étaient adressés aux villes voisines pour avoir des professeurs, et, à leur arrivée, les consuls étaient allés en grande pompe les attendre au-delà des portes, comme ils faisaient pour les rois et les princes à leur passage. La renaissance et la réforme, qui fuirent accueillies favorablement à Nîmes, augmentèrent l’élan général vers les études scientifiques. Il s’y établit une faculté de théologie qui, grâce au talent des maîtres et aux succès des élèves, attira bientôt les yeux de toute l’Europe. En quelques années, elle donna à la science Rulmann, Sorbière, Graverol, Cotelier, et surtout l’illustre Samuel Petit. « C’est un pays, disait Casaubon, qui n’a jamais manqué de savans, et qui en abonde aujourd’hui. » Malheureusement cette tradition sembla s’interrompre vers le milieu du xviie siècle, quand la faculté de théologie fut fermée et le collège des arts livré aux jésuites. Il y eut dès ce moment un affaiblissement notable dans les études sérieuses. Au lieu des âpres discussions théologiques qui avaient troublé l’époque précédente, mais qui maintenaient une certaine vigueur dans les caractères, on ne s’occupa plus que de tourner des vers galans et d’écrire en beau langage. La manie du bel esprit gagna tout le monde, et l’on se laissa séduire par cette littérature fade qui était à la mode dans les salons et les académies. Cependant l’amour de l’antiquité subsistait encore, et, à dire vrai, il n’a jamais tout à fait disparu de ce pays, où l’antiquité est si vivante. Ces beaux monumens restés debout, ces médailles et ces inscriptions qu’on y découvre et qui sollicitent sans cesse la curiosité, y ont entretenu comme une école permanente d’archéologie. C’est là que se forma Séguier. À dix ans, une médaille d’Agrippa qu’il gagna en jouant avec ses camarades, et dont il voulut se rendre compte, éveilla chez lui le goût de la numismatique. Il devint dès lors collectionneur passionné. Il aimait à raconter qu’étant encore élève, pour augmenter son petit trésor, il se fit descendre un soir dans un puits que l’on creusait au collège, et où il espérait faire quelque découverte, mais que, n’ayant pas pu en sortir, il fut forcé d’y passer la nuit et d’attendre au lendemain qu’on vînt l’en tirer. L’archéologie n’était pas sa seule passion. Un médecin ami de sa famille, et qui fut correspondant de l’Académie des Sciences, Pierre Baux, lui apprit à connaître et à aimer la botanique ; avant de sortir du collège, il avait décrit et classé toutes les plantes des environs de Nîmes. Son père, qui voulait lui céder sa charge, l’envoya étudier le droit à Montpellier. Séguier n’avait pas un penchant bien prononcé pour la jurisprudence, et Montpellier, avec sa grande école de médecine et son jardin des plantes, lui offrait des séductions auxquelles il lui était bien difficile de résister ; mais il était un fils soumis, et il se résigna par obéissance à devenir un avocat. Seulement il chercha le moyen de l’être le plus vite possible. Pour gagner du temps, il apprit par cœur les Institutes sans se piquer de les bien comprendre, et se hâta de revenir aux sciences qu’il préférait, surtout à la botanique, qu’il étudia sous des maîtres célèbres, N. Chicoyneau et. A. de Jussieu, et où il devint bientôt un maître lui-même.

De retour à Nîmes, il y reprit avec ardeur ses études d’archéologie. Il conçut le plan de vastes travaux qu’il ne devait jamais accomplir. « Le don de la conclusion d’un ouvrage, a-t-il dit quelque part, est rare chez certaines personnes. » Séguier était de ce nombre. Tantôt il projetait avec un ami d’écrire l’histoire des monumens antiques de son pays, tantôt il préparait un vaste recueil d’inscriptions qui devait compléter celui de Gruter ; il augmentait surtout sans relâche ses médailles et son herbier. Il commençait à se faire estimer des savans de sa ville natale et des environs ; tous les esprits curieux, tous les amateurs d’antiquité qui se trouvaient à Aix, à Avignon, à Montpellier, savaient son nom. Ce qu’il importe de remarquer, c’est qu’il n’eut besoin de rien publier pour se faire connaître d’eux. — La difficulté des communications nuisait alors moins qu’on ne pense à l’échange des idées ; plus les rapports étaient pénibles, et plus on se donnait de mal pour les faire naître, plus on faisait d’efforts pour les entretenir. Tous ceux qui dans des pays voisins s’occupaient d’études communes se recherchaient et se liaient plus étroitement entre eux pour se soutenir. Ces divers groupes correspondaient ensemble, et quelquefois leurs relations s’étendaient fort loin. Les découvertes scientifiques se répandaient non pas comme aujourd’hui par les journaux, mais par les lettres ; les réputations se faisaient ainsi dans l’ombre, elles voyageaient sans bruit d’un correspondant à l’autre. On savait par le témoignage d’un connaisseur qu’il y avait quelque part un homme de mérite habile à déchiffrer les inscriptions ou à reconnaître les plantes, et l’on n’hésitait pas à s’adresser à lui quand on avait besoin de ses lumières. On pouvait donc se faire une clientèle d’amis, d’admirateurs, et jusqu’à un certain point devenir célèbre sans avoir jamais rien écrit pour le public. C’est ainsi que commença la renommée de Séguier. En 1728, un jésuite d’Avignon lui écrivait : « La réputation que vous vous êtes acquise dans la république numismatique me fait souhaiter passionnément d’être en commerce de lettres avec vous. » On prenait déjà de tous côtés l’habitude de le consulter, et, comme il répondait à tout le monde avec une extrême obligeance, sa correspondance alla toujours en s’étendant. C’est ainsi qu’elle dépassa bientôt les villes voisines de Nîmes, et que dès 1729 il se trouvait en relation avec deux des savans les plus connus de cette époque, le baron Bimard de La Bastie et le président Bouhier.

Bouhier est connu ; La Bastie l’est beaucoup moins, et mériterait de l’être davantage. Il n’a pas assez vécu pour se faire la réputation dont il était digne. La correspondance de Séguier laisse entrevoir tout ce qu’il valait, et combien la science française perdit à sa mort. Sa vocation véritable avait été lente à se révéler, et il avait couru beaucoup d’aventures avant de devenir un philologue et un antiquaire. Dans sa jeunesse, il voulut se faire moine, et ses parens eurent beaucoup de peine à le tirer du noviciat des jésuites, où il s’était enfermé, il acheta ensuite une compagnie et fut soldat pendant quelques années ; mais, ne pouvant supporter les fatigues de ce métier, il se tourna vers la magistrature et apprit le droit. Il perdit donc dans ces hésitations une bonne partie de sa vie, qui fut si courte : heureusement pour lui, des procès qui le ruinèrent lui fournirent l’occasion d’apprendre à quoi il était propre. Une première affaire qu’il eut devant le parlement de Grenoble lui fit connaître le président de Valbonnais, qui lui donna le goût de l’érudition. Une autre le conduisit à Dijon, où il se lia d’une amitié très vive avec le président Bouhier, l’un des plus savans hommes de son temps. Une troisième le força d’aller à Paris et le mit en rapport avec l’Académie des Inscriptions, à laquelle il appartint bientôt, et dont il fut un des membres les plus laborieux. « Son érudition, dit de Boze, était d’autant plus estimable qu’on ne savait comment il l’avait acquise. » En quelques années, il avait refait une éducation incomplète, dévoré tout ce que l’antiquité nous a laissé et les meilleurs ouvrages des critiques modernes, appris ou rappris le latin, le grec et l’hébreu, étudié à fond la numismatique, l’épigraphie, la diplomatique, la géographie, l’histoire ancienne et la littérature du moyen âge. Enfermé dans son château de Monsaléon, au milieu des Alpes, les livres étaient sa seule société. « Dans ce climat d’ours et de sangliers, » comme il le disait, il n’avait d’autre distraction que l’étude. Les seuls divertissemens qu’il se donnât auraient paru à d’autres des travaux sérieux. « Je m’amuse, écrivait-il à un ami, à ramasser quelques épigrammes de l’anthologie que j’ai rendues en vers latins de même mesure, et quelques pièces un peu gaillardes qui me sont échappées de temps en temps, car enfin il faut bien donner quelquefois du relâche aux muses sévères. » Encore se permettait-il fort rarement ces débauches de poésie latine. « Les muses sévères, » c’est-à-dire l’étude des langues et des monumens anciens, l’occupaient tout entier ; personne n’avait plus que lui « cet esprit de labeur qui fait entreprendre et terminer de grands ouvrages, » mais le temps lui manqua pour rien achever. Mort à trente-neuf ans, après une longue maladie, il n’a laissé que quelques mémoires. Celui qu’il a composé sur le grand-pontificat des empereurs romains, et qui est inséré dans le recueil de l’académie des Inscriptions, est un modèle de discussion savante. Il voulait surtout y démontrer que les premiers empereurs chrétiens ont gardé soigneusement le titre de souverains pontifes, qu’ils ont fait décerner l’apothéose à leurs prédécesseurs, qu’ils ont nommé et payé des prêtres païens, qu’enfin ils n’ont pas rompu aussi brusquement qu’on le suppose avec l’ancien culte. Personne ne le conteste plus aujourd’hui ; mais alors il répugnait même à de bons esprits, comme Tillemont, de croire que Constantin et ses successeurs avaient gardé avec le paganisme des ménagemens qui semblaient coupables, qu’ils portaient la robe de pourpre des pontifes, qu’ils souffraient qu’on fit dans les temples des sacrifices en leur nom, et qu’on leur rendît des honneurs qu’ils devaient regarder comme sacrilèges. La Bastie soutint la vérité avec autant de modération que de force. Rien ne lui était plus facile, dans un sujet qui touchait aux questions religieuses, que de faire du bruit et d’enflammer les passions du moment ; mais la popularité ne le tentait pas. Quand d’autres auraient forcé la voix pour attirer l’attention publique, il s’imposa la loi de ne parler qu’à demi-mot. « Je n’ai pas toujours dit tout ce que je pensais, écrivait-il à un ami ; mais les gens d’esprit m’entendront, et ce n’est pas pour les sots que j’écris. »

Outre ces mérites scientifiques de La Bastie un peu trop oubliés aujourd’hui, ce qu’on ne saurait pas sans les papiers de Séguier, c’est qu’il y avait dans ce gentilhomme érudit un homme de beaucoup d’esprit, plein de finesse et de passion, dont la correspondance, malgré l’aridité des sujets qui l’occupent, est une des plus animées et des plus vivantes qu’on puisse lire. Il écrit toujours de verve ; comme il ne fait rien à demi, il ne juge personne froidement, et il y a parfois dans ses lettres « de ces coups de langue ineffaçables » qui rappellent Saint-Simon. En apprenant que le marquis de Caumont, son ami, homme obligeant et médiocre, venait d’être fait académicien, il écrivait à Séguier : « Cette distinction littéraire l’a comblé de joie. Si elle m’arrivait, elle ne m’en ferait plus, puisque je vois que pour l’obtenir il ne faut que savoir lire et écrire, comme pour passer notaire. » Même après qu’il fut entré lui-même à l’Académie, il ne lui épargna pas toujours ses sarcasmes. Il la trouvait trop dissipée, trop mondaine, trop pleine de grands seigneurs désœuvrés, d’amateurs égoïstes ou d’érudits paresseux. « L’air du travail, disait-il, n’est pas celui qui souffle sur cette compagnie. » Vers la fin de sa vie, il fut engagé dans une querelle où il perdît plus d’une fois toute patience. Il avait fourni beaucoup d’inscriptions inédites à Muratori pour son grand recueil, avec des dissertations savantes qui sont encore consultées avec fruit. Malheureusement, par la négligence de Muratori et de son éditeur Argelati, les dissertations furent fort mal imprimées ; on y laissa des fautes grossières dont plusieurs pouvaient être attribuées à l’auteur aussi bien qu’au libraire. « Ceux qui n’ont jamais rien écrit, dit Fréret, n’imaginent pas jusqu’où peut aller la sensibilité d’un auteur en ces occasions : il faut être père pour excuser les faiblesses paternelles. » La Bastie se plaignit amèrement ; il en voulait surtout à « ce faquin » d’Argelati, qui s’était permis de lui répondre avec impertinence. « L’éloignement, disait-il, nourrit l’insolence de ce libraire. Si nous étions à portée, ses épaules pourraient lui démanger. Dieu le préserve que les troupes françaises rentrent en Italie ! Je lui enverrais une volée de coups de bâton par lettre de change qui serait payée à vue. C’est toute la réponse qu’il peut jamais attendre de moi. » Quant à Muratori, il ne se gênait pas pour déclarer que sa collection d’inscriptions n’était qu’un misérable recueil de paperasses, et, parlant de lui et de Montfaucon, il les appelait « des compilateurs qui travaillent plus du poignet que de la tête. »

Séguier formait avec son ami le plus parfait contraste. Il n’avait pas ses défauts ; il manquait aussi de ses qualités. Ce n’était pas un esprit aussi original, et ses lettres sont loin d’avoir la même verve et le même relief. Autant La Bastie était vif, emporté, prévenu de lui-même, autant Séguier était sage, modeste, réservé. Loin de vouloir tirer vanité de ses travaux, il semblait uniquement occupé d’en atténuer le mérite. « Le pays de l’antiquité est vaste, écrivait-il à ceux qui l’en félicitaient, on peut toujours y faire quelque découverte. » En donnant à l’un de ses amis le sens d’une inscription hébraïque, il s’empressait de lui dire : « Ne me croyez pas un grand docteur ; le plus petit écolier de la juiverie l’aurait expliquée tout comme moi. » Quoiqu’il fût le fils d’un siècle en révolte avec le passé, il défendait volontiers les traditions et répugnait aux nouveautés. Les belles découvertes de Franklin sur l’électricité le trouvèrent d’abord assez incrédule. Dans la botanique, il s’obstina longtemps à rester fidèle à la méthode de Tournefort. « J’ai lu un de ces jours, écrivait-il au médecin Allione, dans une dissertation d’un partisan de Linné que les plantes souffrent des engelures comme les hommes. On leur donne tous les attributs de l’humanité, à l’exception de l’âme immortelle, mais cela viendra. » En tout, il était prudent, craintif par nature et par principe, ennemi de toutes les affirmations hasardées. Après avoir raconté à La Bastie que le savant Graverol fut un jour visité par un prêtre habillé à l’espagnole qui disparut tout d’un coup au coin d’une rue, et que, convaincu qu’il venait de voir le diable, il rentra chez lui très malade et faillit mourir de peur, Séguier ajoute avec un sérieux incroyable : « tout homme de bon sens doit penser que c’est une fable. Une conversation de trois ou quatre heures avec le diable est un événement fort extraordinaire et peut-être la chose la plus rare dont on puisse entendre parler. » Un homme si réservé et qui craignait tant de se compromettre ne devait pas être disposé à tenter beaucoup d’ aventures. Aussi est-il probable qu’avec cette timidité de caractère Séguier n’aurait jamais songé de lui-même à quitter Nîmes. Il se serait arrangé pour y vivre agréablement entre ses devoirs et ses études. Devenu le successeur de son père au présidial, il aurait acquis dans sa province une réputation de savant ; mais, comme il était modeste, son nom ne serait peut-être jamais parvenu jusqu’à Paris sans une circonstance singulière qui changea sa vie.

Au mois d’octobre 1732, Nîmes fut visité par un voyageur illustre, le marquis Scipion Maffei, qui avait la réputation d’être un des plus grands érudits de l’Europe. La Bastie, qui annonça cette visite à Séguier, le prévint en même temps qu’il aurait quelques combats à livrer avec l’hôte qu’il allait recevoir. Maffei était grand patriote, et rien ne le préoccupait plus que la gloire de sa chère Vérone ; aussi s’était-il mis en tête de donner plus de prix aux antiquités qu’elle renferme en rabaissant celles des autres pays. Comme il ne connaissait les arènes de Nîmes que par un dessin fort inexact, il s’avisa de prétendre que ce n’était pas un amphithéâtre, réservant ce nom au colisée de Rome et aux arènes de Vérone. Séguier ne pouvait pas être complaisant pour cette opinion singulière, car lui aussi aimait sa patrie et était fier des monumens qu’elle possède. Les deux rivaux, armés de textes et d’argumens, durent donc combattre avec énergie pour la gloire de leur pays. Contrairement à ce qui arrive d’ordinaire, la discussion les rapprocha. Maffei, qui avait eu souvent affaire aux érudits, encore plus irritables que les poètes, fut charmé de trouver un contradicteur si poli, et lui proposa de l’accompagner. L’offre était séduisante. Maffei avait entrepris précisément le dessein dont Séguier avait eu un moment la pensée ; il courait le monde pour ramasser des inscriptions, et voulait en faire un recueil nouveau plus complet que celui de Gruter. Comment Séguier aurait-il refusé de l’aider dans une entreprise dont il comprenait si bien l’utilité ? Il ne s’agissait d’ailleurs que d’une courte absence, et, comme on devait se séparer après avoir visité ensemble les villes voisines, la famille de Séguier consentit sans trop de peine à le laisser partir ; mais, à mesure que ces deux savans se connaissaient davantage, leur amitié devenait plus étroite. Bientôt ils ne songèrent plus à se quitter, et Séguier, qui croyait ne s’éloigner de Nîmes que pour quelques semaines, n’y devait rentrer qu’après une absence de vingt-deux ans.


II.[modifier]

Maffei était certainement alors le personnage le plus important de l’Italie. C’était une sorte de génie universel à qui toutes les connaissances humaines étaient familières. « Poète, critique, antiquaire, historien, physicien, casuiste même et théologien, dit Lebeau, il fut tout, autant qu’on peut l’être quand on est tant d’autres choses ; » mais, s’il n’a pas pu tout approfondir parce qu’il a voulu trop embrasser, si sa science est trop étendue pour n’être pas quelquefois un peu mince, on peut dire cependant que partout où il a passé il a laissé sa trace. Ce qui fait sa gloire principale, c’est qu’il aimait avec ardeur son pays, et qu’il en était fier malgré son abaissement. Il faut mettre son nom parmi ceux qui ont essayé de rendre à l’Italie le sentiment d’elle-même, qu’elle avait perdu, et qui ont préparé ses destinées nouvelles. Personne ne pouvait rêver alors pour elle l’indépendance politique. Il eut au moins la pensée de l’aider à reconquérir son indépendance littéraire. Elle n’avait plus depuis longtemps de théâtre sérieux ; la farce et le burlesque régnaient sur toutes les scènes, et, quand on voulait par hasard y représenter quelque pièce plus grave, on se contentait de traduire mot à mot les principales tragédies de Corneille et de Racine. Maffei souffrait de voir son pays subir cette servitude ; il n’était pas d’ailleurs de ceux qui admiraient sans réserve le théâtre français. L’étude attentive qu’il avait faite de l’antiquité lui avait ouvert les yeux sur les défauts de ces imitations incomplètes. Il n’y trouvait pas assez le goût de la nature et de la simplicité ; il ne pouvait souffrir ces tirades interminables qui viennent refroidir sans cesse les scènes de passion et de sentiment. « La marionnette (il figurino), disait-il, ne s’y présente que pour réciter sa kyrielle. » Afin d’arracher ses compatriotes à cette dépendance de l’étranger, il engagea Riccoboni, qui était à la tête de la meilleure troupe de comédiens d’Italie, à reprendre les tragédies du XVIe siècle, la Sophonisbe du Trissin, la Cléopâtre du Delphino, l’Oreste de Ruccelaï, le Torismond du Tasse, et, comme certaines parties de ces pièces avaient vieilli et n’auraient plus été souffertes au théâtre, il se chargea de les corriger pour les mettre à la mode du moment. Sa tentative ne réussit pas malgré la peine qu’il s’était donnée. Il se résolut alors à payer ouvertement de sa personne ; il eut l’idée hardie de rompre tout à fait avec son temps, d’écrire une tragédie sans amour, sans épisode, d’une sévérité antique, qui formât un contraste saisissant avec les puérilités et les fadeurs dans lesquelles se complaisait l’Italie. Il choisit le sujet qu’Aristote regarde comme le plus tragique de tous, et composa sa Mérope. Cette fois le succès fut complet. La divine Mérope, comme on l’appelait, parut sur toutes les scènes italiennes, et fut traduite dans toutes les langues du monde. Après avoir frappé ce coup, Maffei, dont l’ambition était insatiable, s’était jeté dans l’érudition. Il y avait introduit, ce qui était encore rare, le goût des conclusions générales et des vues d’ensemble. Sa Verona illustrata, où la science est traitée d’une manière si large, où sont abordées et résolues, à propos d’une seule ville, tant de questions importantes sur l’histoire de Rome, avait été accueillie avec la plus vive admiration, et ce poète illustre était devenu en quelques années le savant le plus populaire de l’Italie.

Tel était l’homme dont Séguier allait être pendant vingt-deux ans le compagnon, le collaborateur et l’ami. L’honnête et timide antiquaire fut séduit du premier coup par le charme de ce grand esprit ; il lui fut impossible de s’en détacher, et, quoiqu’il regrettât sans doute ses paisibles études, sa modeste maison, il le suivit sans hésiter dans toutes ses courses. Ils visitèrent la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Séguier a laissé de ces voyages une relation manuscrite qui ne ressemble guère aux récits qu’il est de mode d’écrire aujourd’hui. Nos deux voyageurs n’étaient pas des touristes qui allaient admirer des sites nouveaux. Quoique naturaliste de profession, Séguier ne s’est jamais attaché à dépeindre la nature. C’est à peine s’il aperçoit qu’à Londres les jardins sont disposés autrement qu’en France, et « qu’ils n’ont pas de parterres avec des ifs et des buis. » En revanche, il a grand soin de relever exactement le nombre des inscriptions qu’il a copiées avec le marquis à Arles et à Narbonne, les curiosités qu’ils ont vues chez l’intendant Le Bret ou le président de Mazaugues à Aix, chez le marquis de Caumont à Avignon, chez le président Bouhier à Dijon, chez l’abbé Le Bœuf à Auxerre. Leur voyage était une véritable tournée d’érudits. On allait à petites journées, accueilli par les savans, fêté des académies ; on traversait rapidement les grandes villes modernes, qui ne contiennent ni inscriptions ni manuscrits, et l’on s’arrêtait avec complaisance dans les villages où se trouvait par hasard quelque débris antique. On s’oubliait dans les bibliothèques importantes, et l’on s’éloignait souvent des routes frayées pour aller visiter à travers champs quelque ruine curieuse. C’est ainsi qu’ils mirent trois longs mois à se rendre de Nîmes à Paris.

Paris, où ils arrivèrent au commencement de 1733, les retint bien plus qu’ils ne pensaient. Ici le journal de Séguier prend plus d’intérêt par l’importance des personnes avec lesquelles il se trouva en relation. L’auteur de Mérope et de la Verona illustrata fut reçu de tout le monde avec une grande distinction. Sur la demande du cardinal de Polignac, l’Académie des Inscriptions, qui n’avait pas de place à donner, s’empressa de le nommer membre surnuméraire. Les deux voyageurs connurent tous les hommes célèbres de ce temps, Boze, Mairan, les Jussieu, Fontenelle, « qui conservait à quatre-vingts ans tout le feu de son esprit, » Réaumur, Bouchardon, Maupertuis, et le président de Montesquieu, dont ils admirèrent beaucoup l’esprit vif et enjoué : il n’avait encore écrit que les Lettres persanes. Séguier vit souvent Voltaire, qui professait à ce moment la sympathie la plus vive pour Maffei. La Mérope lui semblait un ouvrage parfait « dans lequel on ne trouvait pas le moindre défaut de conduite. » — « J’aime mieux, écrivait-il, la scène où la mère prend son fils pour le meurtrier de son fils même que beaucoup de pièces entières de Corneille et de Racine. » Ces sentimens changèrent lorsqu’il eut fait lui-même une Mérope ; il trouva naturellement la sienne beaucoup plus belle que l’autre, et il éprouva le besoin d’en convaincre le public. Les éloges qu’il avait donnés à la pièce italienne dans son premier enthousiasme ne laissaient pas de le gêner, et il craignait beaucoup qu’on ne les eût pas oubliés. Pour en effacer le souvenir sans avoir trop l’air de se contredire, il eut soin de s’écrire à lui-même, sous le nom d’un M. de la Lindelle, une lettre très vive où il ne gardait aucune retenue. La pauvre tragédie qu’il jugeait parfaite quelques années auparavant y était traitée de « farce de foire, » de « puérilité de collège, » de « déclamation de régent de sixième, » et on la trouvait tout à fait « digne du théâtre d’Arlequin ; » mais en 1733 on était loin des aménités de M. de la Lindelle, et Voltaire affectait d’appeler Maffei son maître. Séguier ne paraît pas avoir été précisément séduit par le grand homme en le voyant de près. Il en parle avec une réserve qui n’est pas exempte de malice. Après nous avoir dit « qu’il est maigre et sec, et qu’un feu secret le dévore et le consume, » il ajoute : « sa liberté de penser et quelques ouvrages qu’il a composés lui ont attiré des affaires fâcheuses dont il s’est toujours débarrassé par son mérite et le crédit de ses amis. Il a cependant un grand nombre d’envieux. Parlant un jour de ce sujet avec lui, il me dit qu’on l’enviait parce qu’il avait du bien, et que ses ennemis en crevaient de dépit. On publia du temps que j’étais à Paris ses Lettres philosophiques. Ce livre l’obligea à s’absenter du royaume ; quelque temps après, ses affaires s’accommodèrent, et il revint à Paris. Je le félicitai sur son retour, et je lui parlai du plaisir qu’en éprouvaient ses amis et les gens de lettres ; il me répondit sur cela que tous ceux qui avaient quelque estime et quelque amour pour la vertu seraient bien aises de le revoir. » Cette vanité intrépide devait plaire médiocrement au modeste Séguier ; aussi ne peut-il s’empêcher de trouver Voltaire « un peu trop plein de lui-même, » mais, comme étonné de sa hardiesse, il s’empresse d’ajouter « que ce défaut est en quelque façon pardonnable dans une personne d’autant de mérite et de réputation. »

Les salons aussi recherchèrent l’illustre Italien. Sans avoir encore toute l’importance qu’ils prirent à la fin de ce siècle, ils influaient déjà beaucoup sur l’esprit public et tenaient une grande place dans la vie des gens de lettres. Maffei se lia surtout avec la marquise de Verteillac, qui réunissait chez elle beaucoup de personnes d’esprit parmi lesquelles Rémond de Saint-Mard, l’académicien Burigny et Saint-Hyacinthe, le spirituel auteur du Chef-d’œuvre d’un inconnu. Mme de Verteillac était la fille d’un brave gentilhomme que Louis XIV appelait « le meilleur officier-général d’infanterie qu’il eût eu depuis M. de Turenne. » Elle avait été l’une des premières femmes de ce siècle qui se fût avisée d’apprendre les sciences exactes. Les succès qu’elle y obtint attirèrent de bonne heure les yeux sur elle ; les contemporains prétendent qu’elle savait en parler avec une netteté d’esprit et une profondeur incroyables. L’aridité de ces études ne nuisit point à ses qualités de femme du monde. « On ne pouvait la voir, dit Burigny, sans désirer d’avoir part à son amitié. Une égalité constante, que l’on peut regarder comme le propre caractère de la sagesse, rendait sa société délicieuse. Toutes les fois que ses amis la revoyaient, elle sentait et leur communiquait une joie douce et charmante, et ce n’était jamais qu’avec peine qu’on se séparait d’elle. » Le salon de Mme de Verteillac était, comme nous dirions aujourd’hui, conservateur ; on y respectait l’autorité et l’on n’y causait que de matières permises. La présence du marquis Maffei, grand partisan des vers non rimés, y amena des discussions sans fin sur la rime, et Saint-Hyacinthe, pour prouver qu’on pouvait s’en passer même en français, commença la traduction de Mérope en vers blancs. On y traitait aussi la question délicate de l’utilité des règles pour les ouvrages de l’esprit ; Rémond de Saint-Mard leur était contraire, et il essaya de prouver dans une lettre qui fut rendue publique qu’elles ne servent pas à grand’chose. « Qu’on ait par exemple un récit à faire, disait-il ; croyez-vous qu’on soit très avancé d’avoir lu dans Horace qu’il faut courir à l’événement ? S’il y a mille cas où il faut courir, il y en a mille autres où la bonne grâce commande qu’on s’arrête. » Ce Rémond de Saint-Mard était l’âme des réunions de Mme de Verteillac, le Voiture de ce nouvel Hôtel de Rambouillet. C’était un grand diseur de bons mots qu’on répétait, un imitateur de Fontenelle, épicurien de bonne compagnie qui n’avait que le souffle, et qui n’en vécut pas moins plus de soixante-quinze ans, ce qui semble prouver que l’air des salons de Paris est moins malsain qu’on ne pense. Les rares écrits que sa santé ou son indolence lui permit d’achever étaient fort admirés de ses amis, et, quand il lisait à un cercle choisi ses dialogues des dieux, on murmurait à demi-voix le nom de Lucien. Il était célèbre alors dans toutes les sociétés polies ; qui sait seulement son nom aujourd’hui ? L’oubli où il est tombé montre bien toute la fragilité de ces renommées de salon.

Les charmes de Paris et de Mme de Verteillac paraissent avoir séduit Maffei. Au milieu de ce monde aimable et distingué, l’épiraphie dut être souvent en souffrance ; elle n’est guère de mise dans un salon, et Maffei la négligea sans doute pour toutes ces questions littéraires que Rémond de Saint-Mard discutait avec sa spirituelle amie. Ces agréables divertissemens le retinrent trois ans à Paris. Il y resta trop longtemps pour sa réputation. A son arrivée, Paris l’avait accueilli avec une admiration curieuse ; il eut le tort de trop contenter cette curiosité : un homme habile s’éloigne avant qu’elle ne soit entièrement satisfaite. Le lointain le grandissait, beaucoup de personnes trouvèrent qu’il perdait à se laisser voir de trop près. Comme il n’avait jamais vécu que dans une ville de second ordre, il apporta dans les salons parisiens quelques défauts de province. On l’accusait d’être terriblement vaniteux. Ce n’est pas qu’on le fût beaucoup moins à Paris, mais on avait l’art de ne point le paraître ; l’orgueil de marquis, qui s’étalait avec une complaisance naïve, gênait celui des autres. Il parlait trop et trop bien de lui. Habitué aux luttes de l’érudition, où l’on se dispute encore plus qu’on ne discute, il avait le ton tranchant, il dissertait quand il fallait causer, il ne supportait pas d’être contredit. Ces défauts donnaient prise sur lui à tous ceux qui ne l’aimaient pas, et le nombre en était assez grand. Le salon de Mme de Bérenger était opposé à celui de Mme de Verteillac : on maltraitait chez l’une ce qu’on admirait chez l’autre. Il suffisait que Mme de Verteillac eût fait bon accueil à Maffei pour qu’on fût disposé à lui trouver mille défauts chez Mme de Bérenger. Les journalistes, qui essayaient d’établir leur influence naissante sur toutes ces querelles intestines, se mirent de la partie. L’abbé Desfontaines, ennemi de la littérature italienne en général et de Maffei en particulier, prit à tâche de démontrer que la Mérope était un assez médiocre ouvrage. Riccoboni, qui voulait flatter les salons qui l’avaient bien reçu, et d’acteur devenir auteur, révéla que le marquis s’était permis quelquefois de mal parler du théâtre français. Ce fut un scandale horrible quand on apprit qu’il y avait par le monde un homme qui prétendait découvrir des défauts dans Racine, qui avait l’impudence de trouver que les tragédies d’Euripide valaient mieux que celles de Voltaire, et que la canaille d’Athènes avait meilleur goût que les gens d’esprit de Paris. Ce qui ajouta au déchaînement général, c’est que le malencontreux Maffei voulut se défendre, et qu’il choisit mal son défenseur : il alla s’adresser au chevalier de Mouhy, auteur de romans ennuyeux, qui publia, sous le titre du Mérite vengé, un mauvais livre rempli de ces lourdes apologies qui font plus de mal que les plus cruelles attaques. Pour comble de malheur, Maffei, qui, selon Lebeau, avait un esprit de feu et s’enflammait successivement pour toutes les études et sur toutes les questions, alla se mêler sans motif à des querelles théologiques, comme on sait, les plus violentes de toutes. La bulle Unigenitus passionnait alors tous les esprits ; elle avait en France cette mauvaise fortune d’être soutenue par les jésuites et imposée par l’autorité. Ces appuis, qui la faisaient triompher dans l’état, la discréditaient auprès de l’opinion publique ; Maffei eut la maladresse de la défendre. Il composa un gros ouvrage pour prouver que la doctrine des pères, surtout de saint Augustin, était conforme à celle de la bulle. À ce propos, il reçut les complimens les plus empressés du cardinal de Bissy et du nonce du pape, qui n’étaient pas accoutumés à voir un laïque important, et surtout un poète dramatique, se déclarer pour eux. Le cardinal de Fleury, qui avait pris la chose à cœur, l’honora d’une longue lettre pleine de souvenirs familiers, dans laquelle il daignait lui rappeler le temps où il composait des traités de théologie au lieu de gouverner la France ; mais la société de Paris, qui a toujours été frondeuse, et où il était de bon ton d’être janséniste, quoiqu’au fond personne ne se souciât guère des doctrines de saint Augustin, ne se cacha pas pour lui montrer que ce n’était pas le moyen de lui plaire que de rechercher les bonnes grâces du nonce du pape ou du premier ministre. Burigny, tout ami qu’il était de Mme de Verteillac et de ceux qu’elle aimait, déclarait qu’il ne pouvait pardonner au marquis ce qu’il appelait sa papimanie. « Le Maffei, écrivait La Bastie, ne semble être resté si longtemps à Paris que pour y perdre sa réputation. Vous seriez étonné du peu de cas qu’on fait ici du docte italien. »

Il se décida enfin à quitter Paris, et, reprenant le cours interrompu de ses voyages, il se rendit avec Séguier en Angleterre, et la parcourut en compagnie de son spirituel compatriote Algarotti. Séguier a grand soin de nous faire connaître, dans sa relation manuscrite, les honneurs qu’on rendit à Maffei ; il fut présenté au roi, qui l’accueillit avec une grande distinction. Le prince de Galles, l’ayant aperçu à la séance de clôture du parlement, le fit approcher et l’entretint longtemps. À Oxford, on lui décerna le titre de docteur ; il fut revêtu en grande pompe de la robe rouge, et eut à subir une longue harangue latine pleine de ses louanges. À Cambridge, le savant mathématicien Folkes lui communiqua un traité inédit de Newton sur l’ancienne mesure de la coudée des Égyptiens. « On dit ici, raconte Séguier, qu’il n’y a que M. de Maupertuis, M. Folkes et un troisième dont j’ai oublié le nom qui puissent comprendre cet ouvrage. Il est vrai qu’il est si profond que, quand l’auteur passait dans les rues de Cambridge, où il était professeur, on disait : voilà l’homme qui a fait un livre où personne n’entend rien ! » Ils visitèrent aussi le grand critique Richard Bentley, celui que l’école philologique de l’Allemagne moderne appelle son père ; il avait alors près de quatre-vingts ans. « Je m’attendais, dit Séguier, à trouver un autre homme ; minuit prœsentia famam. Ce docteur ne nous parla que de vin et de la peur qu’il avait de voir les bouteilles vides. Il est vrai que cette peur n’était pas sans motif, car, en quelques minutes, il savait fort bien les vider. Il nous dit qu’il ne s’occupait plus à l’étude, et que, rassasié de travail et de gloire, il se reposait. Il fit ensuite apporter du punch, liqueur forte qui plaît beaucoup aux Anglais, et il pria la compagnie d’en boire, après en avoir bu lui-même très largement, non dans un verre, mais dans une coupe qui contenait plus de sept à huit pots de cette liqueur. C’est là toute la conversation que nous eûmes avec cet illustre biberon. » D’Angleterre, Maffei et Séguier passèrent en Hollande, où ils virent Boerhaave, Dorville et les Burmann ; mais ils n’y firent pas un long séjour, probablement parce qu’ils savaient les érudits de ce pays mal disposés pour eux. Ce qu’avait de large et de libre la critique de Maffei choquait ces esprits timides. « Ce sont des gens, disait La Bastie, qui ne savent que martyriser un auteur classique en cent éditions. » Les deux savans s’arrêtèrent plus longtemps à Vienne, où ils furent accueillis avec plus de bienveillance. Séguier y découvrit une comète, et observa le soleil en présence du prince Eugène, qui lui fit cadeau d’un beau télescope. Ils arrivèrent enfin à Vérone, que le marquis avait quittée depuis près de cinq ans.

Vérone, où Séguier résida pendant dix-huit ans, était devenue, grâce à Maffei, à la fois un musée et une académie. Il y avait rassemblé, sous les portiques du théâtre philharmonique, les plus beaux marbres et les inscriptions les plus curieuses. Il y attirait par sa généreuse hospitalité les hommes les plus distingués de l’Italie, et retenait au passage les savans du monde entier qui, en voyageant de ce côté, ne manquaient pas de le venir voir. Séguier aidait le marquis à faire à ses hôtes les honneurs de son palais et de ses richesses. Il collaborait avec lui, et en même temps il travaillait pour son compte. Les sciences les plus diverses l’occupaient à la fois. Il réunissait des inscriptions, il classait des médailles, il décrivait des monumens, il observait les astres du haut d’un observatoire que le marquis avait fait construire, il faisait des études sur la foudre, sur les étoiles, sur les éclipses ; il dirigeait des fouilles sur le Mont-Bolca, où l’on trouvait d’admirables pétrifications. L’été appartenait surtout à la botanique ; Séguier partait pour les montagnes du Véronais et du Vicentin, et y allait chercher les plantes alpestres, Ce n’étaient pas des voyages sans péril ; dans sa vieillesse, il aimait à raconter les dangers qu’il avait courus dans ces excursions savantes. Les paysans des environs de Vicence, sachant qu’il observait le ciel, voulaient le rendre responsable des orages qui ravageaient la contrée et délibérèrent un jour de le tuer. À Volterra, où il avait voulu enlever la nuit une pétrification qu’il avait remarquée dans la partie antique des murailles, les magistrats le soupçonnèrent d’avoir des intentions hostiles contre la ville, et le mirent en prison. Une autre fois, ayant trouvé une espèce de champignon qu’il n’avait pas encore vue, il eut l’imprudence d’en goûter pour en connaître les propriétés, et tomba presque aussitôt privé de sentiment. « C’en était fait de sa vie, dit Dacier, si des paysannes accourues à son secours ne lui eussent fait avaler de l’huile d’une lampe qui brûlait devant une madone, et qui avait dans le pays la réputation de guérir les maux les plus incurables. On ne pouvait heureusement lui administrer un meilleur remède. Cette huile grasse et rance débarrassa en un instant son estomac du fatal champignon, et sa guérison, toute naturelle, fut ajoutée à la longue liste des miracles opérés par cette lampe merveilleuse. » C’est au retour de ses courses qu’il écrivit son Traité sur les plantes de Vérone et sa Bibliothèque botanique, ouvrage aujourd’hui délaissé, mais qui à cette époque fut bien accueilli des savans. Réaumur, en le présentant à l’Académie des Sciences, demanda et obtint pour son auteur le titre de correspondant, et Linné, dont Séguier avait relevé quelques erreurs, loin de se plaindre, l’en remercia modestement, et dès lors l’appela son maître.

Ce qui occupait Séguier encore plus que tout le reste, c’est que Maffei, se sentant vieillir, l’avait chargé de sa correspondance ; elle était fort étendue. Pour le compte du marquis ou pour le sien, Séguier entretenait des rapports avec toute l’Europe savante. On pourrait tirer de ces lettres, où tant d’hommes distingués se montrent à découvert, plusieurs portraits curieux, mais ce serait se jeter dans des détails infinis et étendre ce travail outre mesure. Je ne puis pourtant m’empêcher d’indiquer au passage quelques traits de deux bonnes figures allemandes dont les ressemblances et les contrastes me paraissent bien montrer les phases diverses de la vie qu’on menait alors dans ces vieilles villes d’études. L’un de ces correspondans était un célèbre numismate de Gotha, Schlaeger, qui s’occupait à réunir les élémens de la bibliothèque numismatique la plus complète du monde. Homme excellent, satisfait de tout, prenant le temps comme il venait, oubliant les ennuis et les mécomptes quand il était avec ses livres et ses médailles, il adorait les siens, et nous ne pouvons nous empêcher de sourire quand nous le voyons dans ses lettres s’interrompre, au milieu des plus graves dissertations sur les monnaies consulaires ou impériales, pour demander à Séguier quelques aunes de ces belles étoffes de soie qu’on fabriquait à Nîmes, et dont il voulait faire cadeau à sa femme. Le bon Schlaeger insistait pour qu’on les envoyât le plus tôt possible, « l’amour du sexe pour la parure ne souffrant pas de long délai. » L’autre était un physicien et un astronome de Wittemberg, Bose, qui fut associé de notre Académie des Sciences. Celui-là tout au contraire, grand batailleur, n’était pas fâché de railler quelquefois ses collègues. Il pensait librement sur les choses religieuses, et il avait composé sur l’obélisque de Sésostris un petit traité qui scandalisa, on ne sait comment, la faculté de théologie. Il se représente « comme un pauvre professeur laïque qu’on traite de Samaritain, de renégat, ou tout au moins d’hérétique, parce qu’il estime la vertu partout où il la trouve. » La fin de sa vie fut très troublée, et il se heurta, malheureusement pour lui, à d’autres colères qu’à celles des théologiens. Pendant que se livraient dans les écoles de Wittemberg ces querelles innocentes, la guerre éclata entre la Saxe et la Prusse. Les études paisibles furent subitement interrompues. « Nos pauvres amis, écrivait Schlaeger, MM. Ludwig et Bose, sont infiniment à plaindre. Pendant quatorze mois, ils ont senti vivement et continuellement tous les maux possibles sans recevoir un sou de leurs appointemens. M. Ludwig, étant médecin renommé, gagne assez pour vivre à son aise ; mais M. Bose ne fait qu’observer les astres, qui ne donnent rien à leurs adorateurs. Cela ne l’empêche pas d’être toujours le même, c’est-à-dire fort gai et enflammé de courroux contre les ennemis de sa patrie. » Ce courroux lui coûta cher. Voici comment Schlaeger raconte sa mort à Séguier ; elle est un curieux exemple de la façon dont Frédéric II traitait les gens qui lui avaient déplu. « Notre bon ami M. Bose n’existe plus, et il a fait une triste fin. Comme il aimait fort la Saxe, sa patrie, et que de son naturel il était très caustique, il ne laissait échapper aucune occasion de critiquer en termes amers le roi de Prusse et ses alliés. Il y a environ un an et demi qu’on intercepta une de ses lettres, ce qui fut cause qu’on l’arrêta, quoiqu’il fût alors recteur de l’académie de Wittemberg, et comme parmi ses papiers on trouva une chronique assez mordante de la présente guerre, il fut conduit par ordre du roi de Prusse dans la citadelle de Magdebourg. Là il a passé son temps à traduire plusieurs mathématiciens grecs, jusqu’à ce qu’il eût perdu dans le bombardement de Wittemberg sa nombreuse et belle bibliothèque avec tous ses instrumens de mathématique et de physique expérimentale. La perte de ces deux collections, qui faisaient ses délices et auxquelles il avait consacré tout son bien, l’affligea si fort qu’il ne l’a pu soutenir. Il tomba malade d’âme et de corps, et la mort s’en est suivie. Assurément, monsieur, nous avons perdu un bon et serviable ami dont l’érudition était reconnue de tous les savans. » Quant à Schlaeger, la guerre elle-même ne pouvait attrister sa sérénité ; il la regardait comme un fléau qui passe, et attendait patiemment de meilleurs jours. Rien n’est plus touchant que la dernière lettre qu’il écrivit à Séguier avant sa mort. Comme elle avait été précédée d’un silence de plusieurs années, Schlaeger éprouve le besoin d’y faire une sorte de revue de toute sa vie. Il se félicite qu’elle se soit écoulée dans le calme et la paix ; il n’a ressenti que les malheurs auxquels il n’est pas possible d’échapper. Sa famille continue à se bien porter. Sa femme est toujours en bonne santé et conserve sa belle humeur. Sa fille l’a fait grand-père de deux garçons et d’autant de filles qui le réjouissent par leur gaîté. Son gendre, grand amateur de médailles comme lui et qu’il a choisi selon ses goûts, travaille à ses côtés et complète la bibliothèque numismatique, qui est bien près d’être achevée. Quant à lui, ses heures, ses jours et ses années s’écoulent dans un certain repos actif et sans bruit. « Cependant il ne peut plus compter pour longtemps sur ce bonheur. Il a plus de soixante-dix ans, et son âge lui rappelle à chaque moment la sentence d’Horace : vitœ summa brevis spem vetat inchoare longam. Ce dernier jour, qui approche, ne l’effraie pas. « J’y songe, dit-il, mais à la manière de la défunte électrice Sophie, mère de mon pays de Hanovre, qui avait pris pour devise : senza turbarmi al fin m’ accosto. » Voilà les sentimens d’un sage, et l’on ne peut s’empêcher en lisant cette lettre de songer au portrait que Pline trace des gens d’études, race d’hommes, dit-il, la plus naïve, la meilleure, la plus honnête qu’on puisse voir.


III.[modifier]

Après la mort de Maffei, en 1755, Séguier revint se fixer à Nîmes, et n’en sortit plus. Ses lettres prennent, à partir de ce moment, un intérêt particulier pour nous. Le nombre de ses correspondans français augmenta naturellement quand il fut en France. Tous les savans, tous les curieux de la province et beaucoup de ceux de Paris lui écrivaient sans cesse pour le consulter. De tous côtés, il lui arrivait des lettres auxquelles il répondait avec un soin scrupuleux. Tel était son zèle pour la science, que tous ceux qui s’en occupaient, en quelque ville éloignée que ce fût, devenaient aussitôt ses amis, et qu’il leur savait gré de leurs travaux comme s’il devait en profiter lui-même. Toutes les fois qu’on lui demandait un renseignement, il répondait par une dissertation. Il revoyait, corrigeait et refaisait quelquefois les mémoires qu’on lui soumettait. Pour satisfaire ses correspondans, il négligeait ses propres études, et, s’il les charmait par sa complaisance, il ne les étonnait pas moins par l’étendue de son savoir. « Nous voyons bien, lui disait l’un d’eux, que toute l’érudition n’est pas retirée à Paris, et que la province a quelquefois des yeux plus clairvoyans que la capitale. » — « C’est pour le coup, lui écrivait un autre, que M. Trudaine dirait que vous avez sûrement vécu du temps des Romains. Il faudra bien croire à la métempsycose, et, à moins d’avoir été leur contemporain, ou d’avoir reçu d’eux de bons mémoires, il n’était pas possible d’arracher le voile que tant de siècles ont jeté sur ces précieux monumens. » Il serait curieux sans doute de chercher combien d’auteurs il a aidés de sa science obligeante, et tout ce qu’il y a de lui dans des ouvrages qui ne portent pas son nom ; mais sa correspondance nous rend un service bien plus important, et nous y trouvons des renseignemens d’un intérêt plus général dont il convient de profiter. Les rapports qu’il a entretenus avec presque tous les hommes qui se sont occupés des études qu’il préférait permettent de suivre et d’apprécier tout le mouvement scientifique du xviiie siècle. Cherchons, en lisant les lettres qu’il a reçues, à voir quelle direction ce mouvement prit alors en France, et essayons d’indiquer les causes qui en ont chez nous entravé ou arrêté les progrès.

Il n’y a que les esprits légers qui prennent facilement leur parti de voir la France n’occuper qu’un rang inférieur dans certaines branches des connaissances humaines. Le dédain et la raillerie qu’il est de mode de prodiguer chez nous à tous les mérites que nous ne pouvons posséder n’empêcheront point les gens sensés de regarder comme un grand malheur que nous soyons devenus si pauvres en philologues et en érudits de toute sorte depuis deux siècles. Quand on veut trouver les motifs de cette pauvreté, il ne suffit pas, je crois, d’accuser uniquement le caractère et le tempérament de notre nation. Nos voisins de l’est ne se gênent pas pour dire que c’est chez nous un vice de nature, que notre esprit est trop irrémédiablement futile pour s’appliquer avec succès aux études sérieuses, qu’il nous faut laisser à d’autres la gloire d’instruire le monde, et que nous ne savons que l’amuser. Ils oublient, quand ils parlent ainsi, qu’au xvie siècle nos érudits ont été les maîtres des leurs, qu’après l’Italie c’est chez nous que la renaissance a produit d’abord ses meilleurs fruits, que nos écoles étaient alors les plus florissantes de toutes, et que nous sommes le pays des Estienne et des Casaubon. Si par malheur le goût des travaux sérieux s’est ensuite affaibli en France, les causes en sont multiples ; mais il y en a une plus importante que les autres, et qui frappe les yeux. On peut cultiver les lettres partout, et toutes les situations de la vie leur sont en quelque façon favorables. Les poètes, les philosophes, peuvent naître dans le tumulte du monde comme dans le silence de la solitude ; la science demande quelques conditions particulières pour se développer. Il lui faut des livres, des musées ; elle a besoin que la discussion l’excite, la dirige ou la redresse. Il importe qu’elle se tienne au courant de tous les travaux au moment même où ils s’accomplissent ; elle doit savoir ce qui s’est déjà fait sur les questions qu’elle étudie pour ne pas être exposée à recommencer sans cesse le chemin parcouru. Ces échanges d’idées, ces relations journalières, cette facilité d’informations, qui peuvent être un grand agrément pour les lettrés, sont une nécessité absolue pour le savant. Aussi la science a-t-elle surtout fleuri dans certains centres favorisés où les jeunes gens trouvent des méthodes pour se former, et les esprits déjà mûrs ces communications et ces rapports qui aident à faire des découvertes nouvelles. Ces centres existent en Allemagne ; ce sont les universités, auxquelles la nation rapporte avec raison le progrès qu’elle a fait depuis trois siècles dans les études savantes, et avec ce progrès l’avancement général de l’esprit public. En France, après le grand effort du xvie siècle, nos universités n’ont plus jeté d’éclat. Toute l’attention, toute l’estime du public s’est concentrée sur les collèges. L’enseignement secondaire, surtout depuis qu’il a été aux mains des jésuites, a complètement effacé l’enseignement supérieur. On n’a eu souci que de rendre l’étude facile, de la vulgariser autant qu’on le pouvait, de faire des gens du monde agréables et lettrés, ne sachant que ce qui est de mise dans le commerce journalier de la vie. Il est arrivé que l’instruction s’est affaiblie en s’étendant, parce qu’en faisant tout pour la répandre on ne faisait rien pour la relever. C’est ainsi que l’équilibre s’est rompu ; la nation, prise dans sa masse, est aujourd’hui plus instruite, plus éclairée, plus civilisée, mais cette civilisation est devenue tous les jours plus superficielle et plus légère. Les esprits d’élite qui sentaient en eux l’attrait du savoir, livrés à eux-mêmes, sans méthode et sans tradition, contraints de se faire tout seuls, ont eu besoin de beaucoup plus de travail pour se former. Il en résulte que ceux-là seuls ont percé la foule et se sont fait connaître qui possédaient un génie éminent, les autres ont perdu leur temps à atteindre aux préliminaires de la science, où ils seraient arrivés du premier coup, si on les leur avait enseignés. Nous avons eu dans toutes les branches des connaissances des savans illustres qui nous font grand honneur ; mais ce sont comme des apparitions isolées. Nés d’eux-mêmes, par un effort personnel qui les épuise, ils se sont usés vite au travail et ont disparu sans laisser d’école.

Certes le goût de l’étude et des travaux sérieux ne manquait pas au commencement du xviiie siècle. Les esprits curieux que l’érudition sous toutes ses formes attirait étaient même alors bien plus nombreux que de nos jours. On quittait moins sa province et sa maison ; dans le fond de ces petites villes où la politique parvenait à peine, on avait plus besoin de s’occuper pour se distraire. Les divertissemens les plus habituels, les plus recherchés, étaient l’étude de l’antiquité, qu’on aimait plus qu’aujourd’hui, ou celle des sciences naturelles, dont la vogue commençait. Les plus habiles formaient des collections. Les lettres de Séguier nous montrent combien les collectionneurs s’étaient multipliés. Il y en avait dans toutes les classes de la société, non-seulement parmi les gens riches, qui croyaient ainsi honorer leur opulence, comme l’intendant Le Bret, qui avait réuni dans son hôtel plus de quinze mille médailles, mais encore parmi ceux dont la fortune était médiocre ou dont la situation ne semblait pas s’accommoder avec les études savantes. Tantôt c’est un officier de cavalerie qui, dans une petite garnison où il s’ennuie, s’est fait numismate et antiquaire par désœuvrement, et qui écrit à Séguier pour lui demander une de ses dissertations. « Ce sera mon amusement pour l’hiver prochain, lui dit-il. Voltaire a dit : l’âme est un feu qu’il faut nourrir, et qui s’éteint, s’il ne s’augmente ; c’est une vérité que j’éprouve sensiblement dans ce pays où les hommes instruits sont très rares, et où ceux qui le sont le plus ne le sont qu’à la mode, c’est-à-dire avec une connaissance légère de tout. » Tantôt c’est un pauvre moine, un chartreux de village, qui lui mande que, « sans argent et tout simplement avec des chapelets, il a trouvé le secret de ramasser plus de trois mille médailles, dont quelques-unes ne sont pas communes. » Tantôt c’est un négociant de Bordeaux, fier d’avoir formé un beau cabinet qui contient des tableaux, des estampes, des livres, des pierres gravées, des coquilles, des minéraux, des pétrifications, « dont l’ensemble, dit-il avec cette joie du collectionneur satisfait, lui fait vivement sentir le bonheur de pouvoir se suffire à lui-même. » La correspondance de Séguier est pleine de gens tout à fait inconnus qui, dans des villes ignorées, s’occupent avec ardeur de botanique, d’épigraphie, de médailles, de physique. Tous ont le goût de la science ; plusieurs d’entre eux, placés dans des conditions meilleures, seraient devenus peut-être des érudits distingués, certainement des savans utiles. Que leur manquait-il pour le devenir ? La force que donne la cohésion, les méthodes et les traditions qu’on trouve dans un enseignement supérieur bien organisé. Ils étaient isolés, et ils sentaient bien que leur solitude faisait leur faiblesse, car ils demandaient sans cesse des conseils et une direction pour leurs travaux.

C’est là précisément le mal dont la science souffre chez nous. Il existait dès cette époque, mais il était moins grand qu’aujourd’hui. À défaut de corps savans régulièrement constitués dans un intérêt uniquement scientifique, comme les universités, il restait dans de certaines classes de la société, dans des corporations puissantes, des habitudes et des traditions de travail. On y avait le goût de l’antiquité, on savait y honorer les recherches érudites, on estimait ceux qui s’y livraient, on était fier d’eux quand ils s’étaient fait un nom en les cultivant. La magistrature par exemple était peuplée de gens qui aimaient l’étude, qui s’y appliquaient avec ardeur, et qui finissaient souvent par devenir des érudits véritables. Comme les fonctions dans les parlemens ou dans les tribunaux inférieurs étaient presque toujours des héritages, et que d’ordinaire on arrivait de bonne heure au rang qu’on devait occuper toute sa vie, l’ambition personnelle n’y avait guère d’aliment, et il fallait bien tourner ailleurs l’activité de son esprit. On étudiait la littérature ou l’histoire ; on se servait des ressources de sa fortune pour former de précieuses collections et de riches bibliothèques. C’est ce que faisaient surtout ceux qui occupaient les premières places dans les cours souveraines de province, les présidens de Mazaugues à Aix, Bon à Montpellier, d’Orbessan à Toulouse, Bouhier et de Brosses à Dijon, avec lesquels Séguier fut en relation. Plus encore que la magistrature, le clergé pouvait rendre de grands services à la science. Il était influent et bien doté ; il disposait d’une foule de ces positions aisées qui affranchissent des nécessités de la vie et donnent l’indépendance. Les évêques de France, réunis en assemblées générales, distribuaient des pensions considérables et votaient des fonds pour l’impression des grands ouvrages qui dépassaient la fortune des particuliers. C’étaient là des ressources importantes qui pouvaient venir en aide aux études sérieuses. Malheureusement on n’en a pas toujours fait un bon usage. Les bénéfices ont été donnés plus souvent à la faveur et à la naissance qu’au mérite ; les pensions ont servi surtout à payer des apostasies ou à récompenser ceux qui s’entremettaient obscurément dans les querelles religieuses. Il faut pourtant reconnaître qu’à ce moment beaucoup d’ecclésiastiques s’occupaient de travaux savans, et c’est parmi eux que se trouve le plus grand nombre des correspondans de Séguier. Si dans quelques cloîtres on faisait profession de regarder l’ignorance comme une vertu monacale [1], d’autres étaient des asiles ouverts à la science. Je ne parle pas seulement des bénédictins, dont La Bastie, un juge éclairé et impartial, disait : « L’esprit de labeur ne se conserve que là ; » mais on travaillait aussi chez les jésuites et à l’Oratoire. Les savans étaient moins malheureux qu’on ne pense dans ces calmes retraites où l’on était au moins exempt des soucis de la vie, qui prennent le temps et usent les forces. Dans une lettre que l’historien de la Provence, Papon, écrit à Séguier, on trouve ces paroles touchantes : « J’ai quitté l’Oratoire parce qu’il ne m’était guère possible de concilier les heures de mon travail avec les exercices de la communauté ; mais je n’en ai quitté que l’habit. L’Oratoire était devenu ma famille par l’habitude que j’avais d’y vivre depuis l’âge de quinze ans. J’y ai mes premiers amis et mes plus anciennes connaissances ; mon cœur s’y est formé, mes affections s’y sont développées. Je n’y ai rien vu qui n’ait excité mon estime et mon attachement, et ces sentimens dureront toute ma vie. » Si ces ordres puissans, comprenant bien leurs intérêts, étaient entrés plus franchement dans cette voie, si, plus préoccupés de l’avenir, mieux instruits des besoins de leur siècle, ils avaient fait une part plus large à l’esprit scientifique, s’ils avaient plus libéralement employé leurs immenses ressources à soutenir, à encourager les travaux utiles, il est probable qu’ils auraient désarmé l’opinion publique, qui allait leur être si sévère, et qu’au moment du danger ils auraient trouvé plus de défenseurs. Le haut clergé, paraît avoir eu moins de souci encore des intérêts scientifiques que les simples prêtres ou les moines. On pensait généralement que les évêques devaient être surtout des hommes de gouvernement, et que leur grande affaire était de bien administrer leur diocèse ; il eût donc été très dangereux de les choisir parmi les érudits, qui, comme on sait, n’entendent rien à gouverner les autres ni eux-mêmes. En Italie au contraire, la connaissance de l’antiquité profane était un titre pour obtenir les honneurs ecclésiastiques. On avait vu sans étonnement des épigraphistes, des numismates, devenir évêques en récompense de leur érudition. Noris, Passionei, Quirini, d’autres encore, avaient même été faits cardinaux sans qu’il y eût d’autre raison à leur haute fortune que les savans ouvrages qu’ils avaient publiés. Cette tradition a persisté jusqu’à nos jours, et nous avons vu Angelo Maï payé par la pourpre de la découverte des lettres de Marc-Aurèle et de la République de Cicéron. Rien de pareil ne se voyait en France ; on ne croyait pas qu’il y eût rien de commun entre l’érudition et l’épiscopat. Aussi les évêques se souciaient-ils en général fort peu de l’encourager. On en trouve un pourtant, dans la correspondance de Séguier, qui professe des opinions tout autres. C’était l’évêque d’Agde, le comte de Saint-Simon, petit-neveu de l’auteur des Mémoires, Esprit vif, large, tolérant, qui comprenait son siècle et l’aimait, Saint-Simon avait touché à la plupart des connaissances humaines sans aller au fond d’aucune ; il se contentait d’être en toute chose un amateur éclairé et intelligent ; Quand il connut Séguier, il étudiait les manuscrits de César et faisait des fouilles près de sa ville épiscopale pour y découvrir un volcan éteint. Séguier fut interrogé par lui à la fois comme antiquaire et comme naturaliste, et sa réponse ravit le docte évêque. Dès ce moment, leurs relations furent intimes. « Adiusias, lui écrivait Saint-Simon, il me semble qu’il y a vingt ans que j’ai l’honneur de vous connaître et de compter sur votre amitié. » Aussi lui écrivait-il à tout propos. Il le consultait sur les minéraux qu’il possédait et qu’il voulait classer, sur les antiquités qu’on découvrait dans son diocèse, sur les livres qu’il se proposait d’acheter, car il avait le goût des beaux ouvrages, et il formait une bibliothèque pour laquelle il avait des correspondans à Paris, à Londres, à Amsterdam et à Lucques. « Je veux, disait-il à Séguier, que cette bibliothèque d’Agde devienne non un amas, mais un très bon choix de livres excellens ; je veux qu’un amateur en y entrant puisse se croire dans un petit sanctuaire des sciences, y retrouver un bon tableau des connaissances humaines de tous les âges, et y faire sa prière à genoux, s’il en a la dévotion. » Parmi ces livres qu’il achetait et devant lesquels il voulait qu’on se mît à genoux, le bon évêque ne se faisait pas scrupule de placer l’Encyclopédie, il tenait d’autant plus à l’acquérir, qu’elle était alors interdite et qu’il était plus difficile de se la procurer. Saint-Simon n’était pas, comme le duc et pair son grand-oncle, attaché aux traditions, anciennes ; il avait au contraire le goût des nouveautés. Il s’éprenait de l’admiration la plus vive pour toutes les découvertes qu’il voyait faire. Il a le mérite surtout d’avoir deviné la direction nouvelle que la science allait prendre et les études auxquelles l’avenir était réservé. Il avait appris l’hébreu avec soin et effleuré les langues orientales ; il comprenait bien tout ce qu’on peut découvrir en étudiant le mécanisme et les lois du langage. L’ouvrage de Court de Gébelin sur le Monde primitif, où se trouvait un des premiers essais de grammaire comparée, quoiqu’il en vît les défauts, lui causa un plaisir très vif. Il accueillit avec plus de joie encore les beaux travaux d’Anquetil sur le Zend-Avesta. Ce vaillant érudit, qui avait bravé tant de dangers pour rapporter d’Orient les livres sacrés des Perses, vivait alors dans un grenier, presque sans pain, travaillant toujours à ses mémoires sur Zoroastre et apprenant le sanscrit pour comprendre les Védas, qui venaient d’arriver de l’Inde. L’évêque, quand il était à Paris, allait voir « cet affamé des sciences, » comme il l’appelait, et il prenait plaisir à s’entretenir avec lui de ses découvertes. Il se souvenait sans doute de ces entretiens quand il écrivait à Séguier ces paroles prophétiques ; « Depuis quelques années, je vois poindre une aurore nouvelle qui nous viendra en droiture de l’Orient. »

Il y avait donc encore au xviiie siècle des corporations importantes qui pouvaient, dans certaines limites, favoriser le développement de la science, aider ceux qui la cultivaient, leur fournir cette protection et ces secours qu’ils ne trouvaient pas ailleurs. Malheureusement, à mesure que ce siècle marche, il se détourne de plus en plus des travaux savans. Ce n’était pas sa mission de laisser beaucoup de lourds in-folio à la postérité ; on écrivait surtout des brochures vives et légères qui couraient par toutes les mains, et qui ont changé le monde. La grande affaire à ce moment était de tirer les conséquences des principes qu’on discutait depuis la renaissance. Les doctes avaient assez longtemps débattu toutes ces idées ; il s’agissait de les répandre partout. On voulait leur donner une forme claire qui les fît comprendre des moins intelligens, et ces accens passionnés qui entraînent les plus paisibles. Ces dispositions sont bien ce qu’il y a au monde de plus contraire à la science. Aussi est-il facile de mesurer dans les lettres adressées à Séguier la décadence progressive de l’esprit scientifique en France. Les derniers correspondans sont bien plus faibles que les premiers ; plus on avance, plus les traditions et les méthodes se perdent. Le président d’Orbessan est loin de valoir le président de Mazaugues, et l’on ne rencontre plus dans les dernières années des gens qui soient à la hauteur de Bouhier et de La Bastie. Ces centres d’études qui s’étaient formés autour des grands parlemens n’existent plus. En 1780, le vieux président de Saint-Vincent écrivait à Séguier : « Pendant plus de deux siècles, la magistrature a produit de très beaux esprits et des gens qui ont cultivé avec succès tous les genres de littérature. Cela a bien changé de face : il y a encore quelques gens d’affaires, et bientôt il n’y aura plus rien. » La province était en train de perdre jusqu’aux derniers vestiges de cette vie savante qu’elle avait possédée. Paris appelait tout à lui, et l’on commençait à croire qu’on ne peut travailler ni vivre que là. Les sages se plaignaient « que ce gouffre destructeur attirât sans cesse et absorbât sans retour tous les talens, toutes les richesses, tous les hommes de la nation ; » mais après avoir bien gémi, ils faisaient comme les autres et se précipitaient dans le gouffre. La Bastie était un de ceux qui s’étaient le plus révoltés contre ce prestige de la capitale ; il finit pourtant par le subir d’assez mauvaise grâce. « Il faut dire la vérité, écrivait-il dans un accès d’humeur, les choses ne sont pas bien distribuées en France. Dans les autres états, plusieurs villes fournissent et conservent de bons sujets pour la littérature ; dans le nôtre, tout ce qui n’est pas à Paris ou n’y tient pas par quelque endroit ne fait que ramper, » et, pour éviter ce triste sort, il se résigna au séjour de Paris.

Séguier fut plus ferme que lui. Ses amis pensèrent plus d’une fois, surtout quand il fut nommé membre de l’Académie des Inscriptions, qu’il se déciderait à quitter Nîmes ; mais il resta jusqu’à la fin provincial obstiné. Il avait su se faire chez lui une existence heureuse. Ces belles collections qu’il avait rapportées d’Italie, et qu’il ne cessait d’accroître, étaient commodément installées dans une maison construite exprès pour elles. Elles étaient connues dans le monde entier, et tous les étrangers savaient qu’après avoir visité les monumens antiques de Nîmes, il ne fallait pas manquer d’y voir le cabinet de M. Séguier. Il en faisait volontiers les honneurs, et il était fier de montrer aux curieux son herbier de quinze mille plantes, son médaillier, un des plus célèbres et des plus complets qu’il y eût alors en Europe, les deux cents empreintes de poissons fossiles trouvées sur le Mont-Bolca, les coquillages, les cristaux, les minéraux de toute sorte qu’il possédait. Ces visiteurs étaient quelquefois de grands personnages [2] ; il y avait parmi eux des princes, des généraux, des évêques, des ambassadeurs. Ils sortaient toujours de chez lui charmés autant que surpris d’avoir trouvé tant de modestie dans un savant et si peu de charlatanisme dans un faiseur de collections. Malesherbes n’oublia jamais les quelques heures qu’il avait passées avec Séguier, et quelques années plus tard, en lui annonçant la visite de sa fille, l’aimable et malheureuse Mme de Rosambo, qui devait l’accompagner sur l’échafaud révolutionnaire, il lui écrivait ces obligeantes paroles : « J’ai une fille, monsieur, qui sera plus heureuse que moi, car elle espère avoir l’honneur de vous voir. »

Le temps que Séguier ne donnait pas à ses correspondans et à ses visiteurs était consacré au grand ouvrage auquel il voulait attacher son nom. C’était non plus une collection de toutes les inscriptions connues, comme il avait voulu l’entreprendre dans sa jeunesse, — il était devenu plus modeste en vieillissant, — mais seulement un catalogue alphabétique, une sorte de table des matières qui renvoyait à propos de chacune d’elles au livre où elle était contenue, et permettait au savant de la retrouver. Tel a toujours été le caractère des ouvrages de Séguier ; il n’a cherché qu’à être utile. Le grand travail auquel il consacra sa vie n’était qu’une de ces œuvres de patience et d’abnégation qui rendent à la science des services sans éclat, qui profitent à tout le monde, excepté à celui qui les compose, car il n’en doit attendre ni fortune ni renommée ; il y travailla pendant plus de cinquante ans. En 1752, il en avait déjà terminé deux volumes. Le savant Hagenbuch le suppliait de se presser, lui rappelant le proverbe latin qui dit que donner vite c’est donner deux fois, bis dat qui cito dat ; mais Séguier pensait qu’il valait mieux faire attendre les érudits que de tromper leur espoir. Cependant ses amis, après avoir attendu plus de vingt ans, perdaient patience. « Est-il donc possible, lui écrivait Rochefort, qu’il manque encore quelque chose à ce grand et savant ouvrage dont vous vous occupez depuis si longtemps ? ne mettrez-vous pas de terme à vos recherches, et ne pouvons-nous pas espérer de jouir bientôt du fruit d’un travail si vaste et si curieux ? » Ces pressantes sollicitations touchèrent enfin Séguier. En 1774, il fit choix d’un libraire et se mit en mesure de lui envoyer son manuscrit. Le bruit s’en répandit dans le monde savant, et les félicitations lui arrivèrent de tous les côtés ; mais lui, se ravisant tout à coup, demanda deux ans encore pour revoir son travail. Il en prit dix, et il n’avait encore pu se décider à faire paraître son livre, lorsqu’il mourut, en 1784, à l’âge de quatre-vingt-un ans.

Le moment du reste aurait été mal choisi pour publier un pareil ouvrage. Tous les esprits étaient tournés alors vers les réformes politiques ; qui pouvait s’occuper dans cette crise des paisibles travaux de la science ? Les temps étaient mauvais pour elle depuis plusieurs années ; ils allaient le devenir bien plus encore. La révolution devait aggraver le mal dont elle était atteinte ; elle allait détruire les derniers élémens de force et de cohésion qui lui restaient. Après avoir chassé les parlemens et dispersé les ordres religieux, elle en vint à fermer les académies. C’était son esprit de supprimer jusqu’aux derniers vestiges des corporations, de briser tout en miettes, de ne laisser debout devant l’omnipotence de l’état que des individualités sans défense. D’autres chercheront si cet isolement dans lequel elle a voulu maintenir l’individu est heureux ou regrettable au point de vue politique ; ce qui est sûr, c’est qu’il a porté un coup funeste à l’esprit scientifique en France.


Gaston Boissier.

  1. Fréret raconte, dans son Éloge de Fourmont, qu’il fut mis à la porte d’une congrégation religieuse, parce qu’il s’était avisé de donner des leçons d’hébreu à ses camarades. Le supérieur lui déclara qu’il le regardait comme un homme capable de mettre le désordre dans sa maison. Il lui reprochait surtout qu’on ne voyait dans sa chambre que des livres dans lesquels personne ne pouvait lire : c’étaient des textes grecs, hébreux et syriaques. « Le même supérieur, ajoute Fréret, avait chassé un homme qui s’est depuis rendu très célèbre, parce qu’il le trouva lisant un livre de géométrie. Il avait connu autrefois, disait-il, un géomètre qui avait peu de religion, et de là il concluait que la géométrie était une science propre à gâter les esprits. »
  2. Séguier inscrivait sur un calepin, qui existe encore, le nom et la qualité des personnes qui venaient le voir. En dix ans, de 1773 à 1783, il a reçu près de 1,300 étrangers. Il en est venu 210 en 1777. Ces chiffres ont un certain intérêt pour ceux qui veulent savoir quel était le mouvement des voyageurs à la fin du siècle dernier.