Un Tour en Angleterre : Birmingham, une république bien gouvernée

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Un Tour en Angleterre : Birmingham, une république bien gouvernée
Revue des Deux Mondes3e période, tome 106 (p. 449-466).
BIRMINGHAM, UNE RÉPUBLIQUE BIEN GOUVERNÉE.


Birmingham, juin 1890.


I

D’Oxford à Birmingham, en passant par Rugby, où je fais un pieux pèlerinage à la vieille école et aux reliques du docteur Arnold, le père de l’éducation moderne en ce pays, je traverse les provinces du Centre (Midland Counties), entièrement agricoles. Sous un ciel moutonneux, lentement parcouru par d’immenses troupeaux de nuages grisâtres, au travers d’une lumière très douce, sa déroulent de belles prairies vertes de cette éternelle verdure fraîche, uniforme, d’un vert aigu et bien anglais ; une herbe drue, tout ou presque tout en pâturages, des prés enclos de haies vives, couronnées de la neige des aubépines fleuries ; de loin en loin, dans les fonds ou sur les sommets de ce pays légèrement ondulé, au penchant de douces (gentle) collines, des arbres isolés, opulens, confortables, des colonies de ces arbres sains en pleine sève, — véritables patriarches de la campagne anglaise. — Ils sont là pour le plaisir, par tradition. Ils ne rendent d’autre service que de donner une belle ombre opaque et d’attacher, de reposer le regard. Leurs bras sont forts, égaux, leur feuillage toujours jeune et bien nourri ; le sol où ils sont assis leur paie sans faute, à chaque printemps, une large rente. Ils vivent du respect des vivans pour la mémoire des morts qui les ont vus naître, comme ces vieilles institutions qui se perpétuent par la force de l’habitude, étrangement vivaces, gothiques et presque inattaquables, dans les moindres replis de la société anglaise. — Du bétail de belle race paît au milieu des boutons d’or, enfoncé jusqu’au jarret dans un épais tapis. Par moment, un petit cottage en brique rougeâtre, au toit de tuiles vermeilles, éclate au milieu de ce vert uniforme…

Au loin, une brume plane très bas sur un coin de l’horizon ; une grosse tache grise, adhérente au sol, et qui semble être l’ouverture enfumée d’un souterrain : c’est Birmingham. Au beau milieu de cette admirable campagne surgit tout à coup, dans cette nature tranquille et douce, l’enter industriel, avec tout son cortège de supplices civilisateurs. Nous croisons des files de trains chargés de houille, de minerai de fer, de « gueuses » : nous approchons. D’innombrables cheminées d’usines, pareilles à de grands bras noirâtres qui brandiraient vers le ciel des torches fumeuses, voilent la lumière du jour et noient toutes choses dans un brouillard de couleur incertaine. Des files, des bataillons, une armée immobile de maisonnettes à deux étages, toutes pareilles, toutes uniformément laides et noires, montent et descendent les collines, et rien ne vient rompre la monotonie de cette armée sans chef. C’est la cité industrielle dans toute son horreur.

Comment exprimer la laideur de ces rues, l’artificiel de cet assemblage, l’insouci de l’arrangement, et le manque de loisir, de vie esthétique, d’art enfin chez ceux qui ont entassé ces briques comme chez ceux qui vivent là ? Même pas une de ces cathédrales, œuvre patiente et douloureuse où des générations de vilains ont enseveli leur âme, leurs forces, leur bourse, et la poésie intime de leur être. Rien que des rues indistinctes, horriblement uniformes dans leur laideur et leur misère, leur saleté sans cesse entretenue, renouvelée, accrue par l’accumulation infinie de tous les débris et déchets des industries les plus diverses. Sans doute, ces industries occupent toutes les pensées, absorbent tous les instans de ces immenses générations d’hommes qui vivent entre ces amas de briques avec un ciel de fumée sur la tête et un horizon de brouillards devant les yeux, tandis qu’à peine à quelques milles de là le printemps s’épanouit, regorge de sève, les plantes, les animaux et les enfans des hommes naissent, vivent et meurent libres sous le ciel clair.

Mais cela n’est pas tout Birmingham : c’est la surface, l’enveloppe, la grossière carcasse de la chaudière ; le foyer, l’âme de la machine est plus loin, sur un point du centre. Là, à côté d’un affreux temple grec lépreux et barbouillé de suie, — le Town Hall, renfermant l’immense salle des meetings, désormais historique, où John Bright a prononcé ses plus magnifiques harangues, — s’élève un beau monument, simple et majestueux, en pierre grise au grain serré du Derbyshire, le Council-house, digne de la grande cité de Birmingham, l’hôtel de ville ; puis des monumens de style néo-gothique, normand, en larges briques ou en terre cuite, gais et lumineux au travers de cette atmosphère opaque et triste ; de larges voies, bordées de hauts édifices solidement et souvent même élégamment bâtis. Au bout de Corporation street, la grande artère de vie qui bat au cœur de la ville, un gracieux édifice retient, amuse et charme le regard. Il est encore entouré de barrières en bois, les vitraux manquent encore aux innombrables petits carreaux des fenêtres : c’est le Palais de Justice que la ville s’est bâti, un bijou, un modèle d’architecture moderne, originale et pratique. Imaginez un grand palais de style normand au pignon découpé de hautes dentelures, au fronton fouillé, aux lignes sinueuses, et tout entier fait de larges briques en faïence ou en terre cuite d’un beau rouge chaud et vivace, tirées du four toutes prêtes à être mises en place. Il y a réellement dans cet édifice une idée originale, une entente particulière des nécessités du climat et des goûts nationaux ; il semble qu’il y circule partout une sève qui l’anime. L’unité en est admirable, comme d’une grande pièce d’orfèvrerie sortie tout entière du cerveau et des mains d’un seul et grand artiste. Entrons-y : le plan, simple et complet, est saisi dès l’entrée ; tout est en sa place, et rien n’a été oublié. L’intérieur est également en terre cuite, mais de couleur vieil ivoire : le contraste des deux tons adoptés a une saveur étrange. Les corniches, les encadremens, les plafonds sont ornés d’opulentes moulures bien venues au four et qui ont tout l’attrait simple et le charme robuste d’une honnête et solide faïence, œuvre d’un de nos vieux potiers rouennais. Quand tous les murs auront été revêtus, à hauteur d’homme, d’une cuirasse de panneaux en vieux chêne sculpté, sillonné de larges veines claires sur fond d’or chaud, l’ensemble sera merveilleux et unique. Nous n’avons aucune idée de ce genre d’architecture ; parlez donc, en France, de bâtir un ministère ou une préfecture en terre cuite ! on vous rira au nez. Et cependant je donnerais vingt de nos palais administratifs pour le Palais de Justice de Birmingham. — Mais qui aurait pensé trouver un pareil bijou sous la tache de brume adhérente au sol et bornant l’horizon des belles campagnes vertes du Midland ? — Les hommes qui vivent alentour, dans ces cases en briques, noires de suie, sont donc des citoyens ? Ils ne sont donc pas tous pareils, comme leurs maisons, tous abêtis par un métier uniforme et épuisant ? Ils ont des passions, des opinions, des droits. Ils ont encore la force de s’intéresser à autre chose qu’au pain de chaque jour : ils envoient leurs enfans à l’école ; il en est, ô ironie ! qui vont apprendre à admirer les chefs-d’œuvre de la nature interprétés par les génies les plus doux ou les plus forts de tous les pays et de tous les temps ; il en est qui se réunissent, par milliers, pour discuter les intérêts généraux du pays ; par centaines, pour entendre un homme, très différent d’eux, qui pendant des années a vécu dans une ville faite tout entière de cloîtres gothiques, rêvant, étudiant, au milieu de jardins délicieux et d’arbres centenaires ! — Oui, ce sont des hommes, des citoyens qui vivent dans cette ville, semblable à un énorme champignon vénéneux poussé dans une nuit humide et noire.

Ces hommes ont élu les meilleurs d’entre eux pour gouverner leur ville ; et les élus ont choisi à leur tour le meilleur d’entre eux, chaque année, pour être le premier, le maire. Cette démocratie n’a pas mis à sa tête des bavards, des brouillons, des impuissans, des médecins sans malades, des avocats incompris, des vétérinaires déclassés ou des pharmaciens passionnés, mais des hommes qui ont marqué par leur énergie et leur intelligence dans leur profession : patrons, petits commerçans, ouvriers. Chose étrange, cette démocratie a demandé à ses favoris des titres sérieux et qu’elle a su peser. Les talens ont surgi dans cette foule anonyme ; ils se sont poussés par leur seul mérite, qu’aucune défiance ne s’est refusée à reconnaître et qu’aucun préjugé de classe n’a arrêté en route.

Tel est le secret des grandes choses qui se sont passées là ; ces œuvres sont nées de l’esprit municipal dans ce qu’il a de plus élevé, du self-government ainsi pratiqué.


II

Birmingham, qui n’était, aux siècles passés, qu’une toute petite ville du Warwickshire, s’essayant déjà à la fabrication des armes blanches et des couteaux, que Sheffield lui a enlevée, à celle des armes à feu, qu’elle a conservée, se trouve à l’extrême frontière du « pays noir, » de la région des mines de fer et de houille, non pas au centre même, comme on pourrait s’y attendre. Quand l’âge de la vapeur, l’âge du fer et de la houille sont venus, elle a pris l’essor avec une vigueur merveilleuse.

Jusqu’en 1838 il n’y eut pas, à proprement parler, d’administration municipale à Birmingham. Des comités, portant parfois des noms bizarres, ne participant ni de près ni de loin au régime représentatif, mais formés de membres irresponsables et renouvelés par cooptation, avaient charge, dans les diverses paroisses de la ville, qui de la police des rues, qui de la police des marchés, qui des services religieux. Les affaires de la ville étaient fort mal faites ou plutôt n’étaient pas faites du tout par ces honorables magistrats, qui considéraient leur place comme une grasse sinécure et n’avaient assurément aucune idée ni aucun souci de l’intérêt général. Il y a cinquante ans, l’agglomération de paroisses portant le nom de Birmingham comptait déjà 180,000 habitans. La ville était dans un état lamentable : les rues mal pavées, à peine éclairées, en partie dépourvues de ruisseaux ou dégoûts. L’eau potable n’était distribuée que deux fois la semaine par une compagnie à monopole. Le centre même de la cité était occupé par un quartier infect et misérable, sans air et sans lumière, composé de huttes sordides entassées autour d’étroites cours non pavées, où l’eau du ciel et les immondices venaient s’accumuler et croupir, formant cloaque. Dans un pareil milieu, les épidémies succédaient aux épidémies.

Birmingham n’avait aucune existence administrative : simple amas de paroisses étrangères les unes aux autres, elle dut cependant sa rapide croissance à ce fait qu’elle était une « ville libre, » ouverte à tout venant, sans restriction d’aucune sorte. Elle reçut en 1832, par l’acte de réforme, le droit d’envoyer deux députés au parlement. Une sorte d’opinion publique ne tarda pas à se former et à se manifester en protestant avec vigueur, pendant huit ans, contre la corruption et l’incurie des comités. En 1838, après une lutte vraiment homérique entre les comités, peu disposés à quitter la place, et les citoyens, pressés de s’administrer eux-mêmes, une charte d’incorporation était accordée : le 26 décembre 1838, Birmingham élisait son premier conseil municipal ; et, quelques jours après, elle avait son premier maire. Les comités déchus ne se tinrent pas pour battus ; ils attaquèrent dans des meetings, dans la presse, enfin devant le parlement et les tribunaux, la validité de la charte d’incorporation. Ils disputèrent le terrain pied à pied. En 1842, le parlement leur donna tort ; mais ils ne furent définitivement battus et ne disparurent tout à fait qu’en 1851. Birmingham a conquis avec peine ses franchises communales ; il est naturel qu’elle y soit très attachée ; il est moins naturel, mais d’autant plus heureux qu’elle ait appris, dans les années de lutte, à faire bon usage d’une liberté si péniblement gagnée. Par des lois successives qui sont venues se consolider et se fondre dans l’acte de 1838, la municipalité de Birmingham a successivement assis ses droits, agrandi ses prises, étendu ses privilèges, pour devenir aujourd’hui un véritable petit état qui se gouverne en toute indépendance.

Le gouvernement local de la cité est dans les mains de cinq autorités distinctes : 1° les juges de paix, qui exercent dans les limites de la cité les attributions ordinaires des justices of the peace (appliquant les peines de simple police, ayant un certain contrôle sur l’action de la police locale, sur les prisons, accordant les licences pour les cabarets, les lieux de divertissemens publics) ; — 2° le conseil municipal (town council), en fait l’autorité la plus puissante de toutes ; — 3° le comité des égouts, composé de 22 membres : 2 de ces membres, dont le maire de Birmingham, sont membres de droit ; 11 sont élus par le conseil municipal de Birmingham, et le reste par les comités locaux des paroisses voisines ; ce comité, investi du droit d’emprunter jusqu’à 1 million de francs, est chargé de l’administration en commun des égouts sur toute la surface couverte par les localités représentées ; toutes les eaux sont recueillies et purifiées à la ferme de Saltley ; — 4° le board of guardians, composé de membres élus par les contribuables qui paient 12 livres sterling d’impôt, et chargé de l’application du poor law dans la cité ; — 5° le comité des écoles (school board), composé de 15 membres, élus en vertu de la loi de 1870, par toutes les personnes payant le loyer d’une maison, et chargé des écoles primaires de la cité.

Le conseil municipal est composé de 16 aldermen et de 48 conseillers, à raison de 3 par district, ces derniers élus pour trois ans par toute personne payant le loyer d’une maison, y compris les femmes ; un tiers du conseil est renouvelable chaque année, à raison d’un conseiller par district. Les aldermen sont élus pour six ans par le conseil municipal soit parmi les membres du conseil, soit parmi les citoyens de la ville remplissant certaines conditions. Le maire, élu par le conseil, n’est pas forcément un conseiller. La liste des maires est intéressante à consulter : tous ont été des administrateurs distingués ; je remarque le nom aimé et respecté de sir Thomas Martineau, le neveu de miss Martineau, le descendant d’une famille dei huguenots, réfugiés lors de la révocation de l’édit de Nantes, qui fut réélu trois fois maire, et dont le père occupa, lui aussi, cette haute magistrature. Le conseil municipal actuel (aldermen et conseillers) représente assez exactement tous les intérêts et toutes les classes sociales : il se compose de 17 chefs d’industrie, de 7 boutiquiers, d’un certain nombre de grands commerçans, de membres distingués des professions libérales (médecins, hommes de loi, etc.), de rentiers (la plupart anciens négocians, industriels, etc.), et de 4 ouvriers. Quant aux nuances politiques, le conseil se divise ainsi : 25 libéraux unionistes, 24 libéraux gladstoniens, 2 libéraux indépendans, 11 conservateurs, 2 conservateurs indépendans. La politique joue un grand rôle dans les élections ; unionistes et gladstoniens ne manquent pas alors de faire intervenir la question d’Irlande. Mais la période électorale passée, le conseil élu et réuni, les questions de politique générale disparaissent à l’arrière-plan, et tout le monde est d’accord pour faire au mieux les affaires de la ville : les partisans de M. Chamberlain, ennemis jurés des libéraux gladstoniens, se rencontrent plus souvent dans les votes avec ceux-ci qu’avec leurs alliés politiques, les conservateurs. Une autre preuve de la sagesse pratique de ce corps municipal : le conseil ne tient en général que 12 séances plénières par an, jamais plus de 16 en tout cas ; donc peu ou point de discours bruyans et vains. Tout le travail est fait dans les différens comités. Le conseil décide en dernier ressort dans les affaires de grande importance. Mais pour le train ordinaire des choses, il délègue une partie de ses pouvoirs aux comités, et, afin d’éviter des pertes de temps, quand l’accord est obtenu sur les grandes lignes d’un projet, il attribue même aux comités le droit d’ordonnancer les dépenses dans les limites des fonds votés pour un objet déterminé. Sans doute, le procédé n’est pas tout à fait régulier ; mais la commune de Birmingham, qui était encore à naître il y a un demi-siècle, est devenue promptement majeure ; après avoir lutté pendant des années pour obtenir le droit de se gouverner elle-même, elle traite aujourd’hui de puissance à puissance avec le gouvernement central ; on lui fait bien des concessions qu’à de moins vivaces et de moins robustes on refuserait tout net.

Le conseil vote les contributions locales et contrôle l’emploi des fonds. Les comités, qui abattent le gros de la besogne, sont en général composés de 8 membres ; le maire est membre ex officio de tous les comités ; il sert de lien entre tous ces corps délibérant et agissant séparément ; il maintient par ses avis l’unité et l’harmonie dans l’administration. Les plus importans de ces comités sont ceux des finances, de l’eau et du gaz.

En 1838, première année de la vie municipale de Birmingham, la ville comptait 170,000 habitans, elle en a 454,000 environ, aujourd’hui. Le droit de suffrage politique, limité à 7,300 personnes en 1838, appartenait à 63,718 citoyens en 1884 ; le nombre des électeurs municipaux est passé de 5,023 en 1838 à 74,167 en 1884.

Trois des grandes entreprises municipales nous serviront d’exemples pour montrer dans quel esprit les élus de cette armée électorale ont administré les affaires de la cité.

De 1851 à 1873, de grands progrès furent faits dans les diverses branches de l’administration municipale, mais l’élection de M. J. Chamberlain à la plus haute magistrature municipale est comme le signal d’un essor plus vigoureux encore. La ville était d’un bout à l’autre un amas informe de bâtisses sans caractère, un fouillis de ruelles : le nouveau maire conçut le plan d’exproprier l’énorme pâté de huttes malsaines et misérables qui déshonoraient et empestaient le centre de la cité, de tracer de grandes voies de communication, d’aérer, d’assainir ; ainsi fut fait, et Corporation street, l’artère principale, qui perça de part en part ce chaos obscur, ferait honneur à n’importe quelle capitale. Il fallait plus : M. J. Chamberlain rêvait de fournir à ses concitoyens deux choses de première nécessité, l’eau et la lumière, à meilleur compte, tout en faisant les affaires de la ville. Il obtint du parlement le vote d’un acte qui autorisa la ville à exproprier les compagnies fermières des entreprises du gaz et de l’eau. La commune devint chef d’industrie et les résultats furent surprenans. Le gaz, qui était vendu 3 shillings les 1,000 pieds cubes en 1875, n’est plus vendu en 1889 que 2 shillings, et cependant le bénéfice net annuel passa de 25,339 livres en 1875 à 70,337 en 1889. — Pour l’eau, les chiffres ne sont pas moins éloquens : en 1876, le département municipal des eaux percevait de ses cliens la somme de 93,527 livres, il en dépensait 38,138, plus l’annuité versée à la compagnie expropriée, et réalisait un bénéfice de 5,456 livres. En 1881, 1883, 1884, le prix total de l’eau vendue, grâce à trois réductions successives du tarif, est diminué de 5,000 livres dans la première année, de 17,391 dans la deuxième et de 2,914 dans la troisième : les bénéfices, qui étaient en 1881 de 12,046 livres, disparaissent en 1883 ; en 1884, il y a une perte de 8,940 livres qui va diminuant jusqu’en 1887, et le bénéfice reparaît en 1888 pour s’élever en 1889 à 2,878 livres. Le comité de l’eau médite déjà une nouvelle réduction du prix de vente.

Il est un point capital à noter : si, contrairement aux principes de l’école du « laisser-faire, » la ville de Birmingham a pris en mains le monopole de l’eau et du gaz, ce n’a pas été simplement pour le plaisir d’augmenter les attributions de la municipalité, ni pour en venir à vendre le gaz ou l’eau à perte. Les deux entreprises ont été menées strictement comme des entreprises industrielles ; mais les bénéfices, au lieu d’aller à des actionnaires, personnes privées, ont profité à tous les consommateurs qui se sont trouvés en quelque sorte actionnaires de la même entreprise par le seul fait qu’ils étaient consommateurs et qui ont participé aux bénéfices sous forme de réduction de tarifs. En un mot, les comités de l’eau et du gaz se considèrent comme des conseils d’administration dont l’objectif principal est de faire prospérer l’entreprise ; leur gestion est une gestion commerciale. Ainsi cette année même, le comité de l’eau, s’autorisant de cette circonstance qu’il ne saurait taire concurrence à l’industrie privée, qui n’a pas encore exploité le terrain sur lequel il veut s’avancer, a l’intention de créer une usine centrale pour la distribution de la force hydraulique à domicile ; son idée est d’abord de fournir à meilleur marché une force que chaque intéressé est à l’heure actuelle obligé de produire soi-même à grands frais, ensuite de faire des profits qui seront employés au mieux de l’intérêt général. — Lorsque le gaz est devenu entreprise municipale, le conseil municipal a accordé au nouveau département du gaz le terrain nécessaire pour se construire des bureaux, à cette condition qu’avec les bénéfices de l’exploitation du gaz, il bâtirait un musée des beaux-arts. Ce musée existe aujourd’hui ; il a coûté un million de francs, et l’on a pu écrire à l’entrée : « r Nous employons les bénéfices de l’industrie à encourager les arts. » — Grâce à ce système, qui consiste à appliquer aussi exactement que possible les principes de l’exploitation d’une industrie quelconque à la direction des entreprises municipales, la ville de Birmingham a été transformée en vingt ans, dotée de beaux monumens, de riches bibliothèques, d’excellentes écoles, de bains publics, d’une canalisation souterraine très complète, sans que sa dette atteignît en 1885 le chiffre de 75 millions de francs : et cette dette était largement garantie et compensée par les immenses propriétés de la ville.

On aura une idée exacte de l’augmentation de bien-être produite, pour toute la population de la cité, par les mesures dont nous venons de citer les principales, en jetant les yeux sur les chiffres suivans : à Birmingham, où la densité de la population est de 54.1 personnes par acre, et n’est dépassée que par Liverpool (116.4), Londres (58.3), Glascow (86.4), Manchester (63.9), le taux de la mortalité est de 19.9 par 1,000, tandis qu’il est de 23.7 à Liverpool, 29.8 à Manchester, 26.7 à Newcastle-on-Tyne, etc. En 1873, avant les grands travaux d’assainissement et de viabilité, le taux de la mortalité était à Birmingham de 24.8, presque 25 pour 1,000, en 1889 il était descendu à 19.7. On a calculé que, si le taux de la mortalité de la décade 1870-1879 s’était maintenu pendant la décade suivante, 19,200 personnes qui étaient encore en vie au commencement de 1890 seraient mortes pendant les dix ans qui ont précédé. Et, si l’on adopte les vues du docteur Farr, qui évalue la vie humaine à 159 livres sterling en moyenne, le capital sauvé de la sorte n’est pas moindre de 3,052,800 livres sterling.


III

Voilà pour les progrès accomplis dans l’ordre matériel ; passons à l’ordre moral.

L’esprit public est excellent à Birmingham : aussi bien avons-nous vu que cette démocratie savait distinguer les meilleurs, les plus utiles et les plus capables, pour les mettre à sa tête et les y maintenir. Les distinctions de classes sont ici moins apparentes et, en réalité aussi, beaucoup moins tranchées que partout ailleurs en Angleterre. Il y règne une plus grande solidarité sociale ; le grand industriel fraie avec le boutiquier ; les membres des professions libérales avec les commerçans ; et l’ouvrier qui s’élève au rang d’artisan est sûr, s’il est bien doué et s’il a de l’esprit de conduite, si d’ailleurs la chance ne le combat pas, de devenir patron un jour. D’autre part, une longue et universelle pratique du self-government, au sein d’une grande communauté pourvue d’intérêts complexes et élevés, a rendu les citoyens plus intelligens des affaires de la cité, puis de l’État. Par une aptitude de race ou par un bonheur de son histoire, l’Anglais, et en particulier le citoyen de Birmingham, est noblement jaloux de ses droits : il les exerce, non pas par pure satisfaction de vanité, mais par conscience qu’il remplit un devoir, par une sorte d’intuition ou d’amour du bien public, d’instinct qui le pousse à consacrer un peu, parfois même beaucoup de son temps aux affaires de sa corporation de métier, de son association coopérative, de son district, de sa cité, de son pays.


L’harmonie qui règne dans l’administration municipale est sans doute l’image, concentrée en quelque sorte et plus intense, de l’état social dans la cité. Un détail jettera quelque jour sur ces mœurs. J’arrive un soir pour dîner chez un ami, un Français fixé ici depuis trente ans. Il a deux servantes : l’une, la Nurse, la bonne d’enfans, part le soir même en vacances ; elle va faire un séjour de trois semaines chez des amis dans le nord de la France ; — le tour de la cuisinière viendra : elle ira au bord de la mer avec des amis. Le service, pendant plusieurs semaines, est rendu singulièrement difficile ; les maîtres se servent un peu plus eux-mêmes ; mais ils trouvent cela tout naturel, et même désirable : Qui n’a besoin de se reposer, disent-ils ? Et c’est eux qui proposent des vacances à leurs domestiques au lieu de les accorder à contre-cœur, comme on ferait ailleurs. Ce n’est là qu’un détail, mais je crois y voir le signe d’un très heureux état d’esprit et d’un état social particulièrement avancé. — Autre chose : il s’est accompli un grand changement dans le ton de la société depuis vingt-cinq ans à Birmingham ; des témoins de cette transformation en font loi. On n’assiste plus à ces orgies de whisky, de bière et de porto qui étaient l’habitude courante en haut comme en bas. Il s’est développé un goût très prononcé pour la lecture, après le travail de la journée, parmi les ouvriers comme chez les patrons. L’école a exercé assurément une grande influence : il y eut d’abord action de l’école sur a société, — action bienfaisante ; nous allons voir qu’il y a aujourd’hui réaction de cette société plus éclairée sur l’école, — réaction également bienfaisante.

Birmingham possède une organisation complète et très démocratique de l’enseignement : c’est peut-être la seule ville d’Angleterre où ce phénomène se puisse observer. Grâce à un système de bourses très compréhensif et très libéral, l’enfant capable et méritant est cueilli à l’école primaire, conduit à une école secondaire où il peut prolonger son instruction jusqu’à quinze et seize ans, pour se lancer ensuite dans les affaires ; il peut encore, toujours soutenu par une bourse, s’il en a gagné une nouvelle, aller puiser à l’École des beaux-arts ou au Mason College un complément supérieur d’instruction générale et technique. De même le fils d’ouvrier peut être mené, s’il se signale, de l’école primaire à Oxford ou Cambridge par une série d’échelons.

En 1870, au moment du vote de la loi Forster, il y avait dans les écoles primaires de Birmingham place pour 30,000 enfans, alors qu’il en eût fallu pour 55,000. Mais 16,000 enfans seulement allaient à l’école ; 50.3 pour 100 du nombre des enfans inscrits participaient à l’instruction. En quinze ans le School Board, ou comité des écoles, institué par la loi Forster, a bâti 32 groupes scolaires ; et il y avait place en 1885 dans les écoles de la ville pour 65,212 enfans. La place a été plus que doublée en quinze ans. D’autre part, les chiffres de présence ont monté de 50.3 pour 100 des inscrits à 85 pour 100. L’accommodation intérieure de ces écoles est parfaite ; le corps enseignant nombreux, capable et plein d’ardeur. Aussi l’enseignement donné dans les écoles primaires de Birmingham dépasse-1-il sensiblement le niveau habituel de l’enseignement primaire. Le directeur d’une école secondaire me disait que ses élèves les mieux préparés étaient ceux qui lui venaient des écoles du School Board. Grâce à une fondation du roi Edouard VI, l’enseignement secondaire est richement doté à Birmingham ; il est donné à un prix singulièrement peu élevé. Il est mis, en somme, à la portée des petites bourses. En 1552, Edouard VI institua une fondation dont le revenu, en terres, était de 21 livres sterling et devait être consacré à l’entretien d’une école gratuite de grammaire. En 1795, le revenu annuel des terres données par le roi Edouard VI s’élevait déjà à 1,200 livres ; en 1818 à 3,000 ; en 1861 à 11,000 et en 1881 à 21,983 ; on calcule qu’à la fin du siècle il atteindra 50,000 livres (1,250,000 fr.). Ces sommes énormes ont servi à créer un ensemble d’écoles secondaires qui répond aux besoins de la population. L’histoire des transformations subies par la fondation de la petite école de grammaire de 1552 serait curieuse à suivre, mais elle nous mènerait trop loin. Contentons-nous de dire qu’aujourd’hui cette école de grammaire s’est accrue et multipliée au point qu’il existe dans la ville neuf établissemens d’enseignement secondaire entretenus sur la fondation : un collège classique de garçons et un collège de filles donnant l’éducation complète et préparant aux universités et aux professions libérales ; trois écoles d’enseignement moderne pour les garçons et quatre pour les filles, où l’instruction est poussée jusqu’à l’âge de quinze ou seize ans seulement. L’instruction coûte 225 francs par an dans les collèges et 75 francs dans les écoles modernes. Celles-ci comptent, suivant les quartiers où elles sont situées, de 30 à 50 pour 100 de leurs élèves venant des écoles primaires de la ville, presque tous boursiers. Le nombre des places dans ces écoles secondaires modernes avait été doublé il y a douze ans, quadruplé il y a six ans ; pour satisfaire aux demandes, il faudrait le tripler encore dès maintenant. Car c’est là un des plus admirables caractères de la population de Birmingham : elle sent le besoin de s’instruire ; elle a une foi profonde et ardente dans la science ; elle a soif d’apprendre et de savoir.

L’ouvrier qui a dû quitter l’école primaire à treize ans ; le petit employé, le commerçant qui est entré dans les affaires à quinze ; l’homme dont l’éducation serait ailleurs considérée comme complète, tous indistinctement continuent, à leurs heures de loisir, de poursuivre avec une noble persévérance la science qui fuit devant eux à mesure qu’ils avancent. Tous ont à leur portée, suivant leur but, suivant leurs aptitudes, différens moyens de continuer et de compléter leur éducation : — 1° le Mason College, fondation due à l’initiative privée, où l’enseignement scientifique est donné à ceux qui visent aux grades de l’université de Londres, et l’enseignement technique à ceux qui veulent seulement apporter dans leur industrie une préparation plus large ; ce Mason College est parfaitement outillé, grâce à la munificence de sir Josiah Mason ; ce riche industriel, en fondant et en dotant richement ce collège, avait dans l’idée de combler le vide qu’il avait vivement ressenti dans sa jeunesse, étant simple ouvrier ; il voulait créer, ce qu’il avait cherché en vain, un établissement d’instruction où les artisans pussent aller puiser l’enseignement scientifique. Il y a dépensé 5 millions ; — 2° le Birmingham and Midland Institute, une institution plus populaire encore, qui s’est élevée et agrandie jusqu’à devenir, à l’aide seulement de souscriptions volontaires, une petite université ; elle a trouvé des millions en donations et des milliers d’auditeurs pour ses cours ; c’est une sorte d’université populaire, où l’on enseigne tout, depuis les sujets les plus généraux, comme l’histoire et la littérature, jusqu’aux applications les plus particulières de l’électricité ou les pratiques les plus spéciales de la chimie industrielle. Les cours sont tous faits le soir puisque tous les étudians sont des ouvriers, des employés, des travailleurs de toute classe et de tout genre. Il y a aujourd’hui plus de 5,000 étudians ; en 1886, il y en avait 4,190, ainsi répartis : science, 1,474 ; langues et littérature, 1,046 ; arithmétique, 324 ; musique, 1,243. Cette institution a rendu d’immenses services en élevant le niveau intellectuel de la population ouvrière et de la petite bourgeoisie. Toutes les classes se rencontrent sur les bancs de ces cours à deux sous, l’ouvrier à côté du fils de son patron, tous les âges, tous les sexes. C’est un spectacle rafraîchissant, me disaient ceux-là mêmes qui consacrent bénévolement leurs forces à cette entreprise, de voir chaque soir accourir par milliers de tous les coins de la ville tous ces gens allâmes qui viennent réclamer le pain de la science. On s’écrase dans les salles de cours des professeurs d’anglais, de français. Le professeur d’espagnol a un auditoire de 600 élèves ; il n’y a pas bien longtemps, les industriels de Birmingham, qui fabriquent beaucoup pour les pays hispano-américains, étaient obligés de prendre des employés allemands connaissant l’espagnol. L’Institute possède une salle de cours qui peut contenir plus de 1,000 personnes et qui est comble tous les lundis : une fois par semaine, en effet, l’Institute fait venir de Londres ou d’ailleurs un homme marquant dans la littérature ou la science, pour faire une grande conférence populaire ; et le succès est toujours immense. Enfin l’Institute, qui a trouvé des sommes fabuleuses dans la bourse de ses amis et protecteurs, s’est muni de laboratoires très perfectionnés de physique, chimie, géologie, mécanique, électricité. C’est tout un monde ; — 3° l’Ecole des beaux-arts, autrefois entreprise privée, devenue institution municipale, qui a près de 2,000 étudians et qui rend aux industries locales, dans le domaine de l’art, les mêmes services que leur rend le Midland Institute dans le domaine scientifique.

Je n’en finirais pas si je voulais énumérer tous les établissemens où la science est dispensée, toutes les institutions bienfaisantes et dignes d’admiration que l’on rencontre ici à chaque pas. Je me contenterai d’ajouter quelques mots sur les bibliothèques populaires gratuites. Il en existe plusieurs qui sont distribuées dans les différens quartiers de la ville. J’entre un jour à midi dans la principale, celle qui fait face à l’hôtel de ville. C’est un grand palais bien éclairé, bien aéré et complètement indépendant. Au rez-de-chaussée une immense salle pour les périodiques : j’y vois étalés, bien présentés et consultés, tous les journaux importans de Londres et de la province, le Journal des Débats, la National Zeitung, des revues littéraires, spéciales, magazines, par centaines, la Revue des Deux Mondes, la Revue d’Ethnographie. Plusieurs centaines de lecteurs, ouvriers en costume de travail, petits bourgeois, tous très sérieux, ne perdant pas une minute, ni une ligne, ne soufflant pas mot. Au fond de la salle, le catalogue des livres est affiché sur de grandes colonnes où chaque volume est représenté par un numéro mobile : à la colonne science, à la colonne histoire, les neuf dixièmes des volumes sont marqués : sorti. En 1885, le conseil municipal consacrait 9,500 livres sterling à la bibliothèque centrale, qui était visitée alors par 5,000 lecteurs chaque jour, et aux bibliothèques annexes situées dans différens quartiers, contenant chacune 10,000 volumes et recevant toutes des périodiques. Ces bibliothèques de quartier étaient visitées par 11,000 personnes et prêtaient 2,000 volumes par jour. Le goût populaire est si vif pour ces institutions, que, lors des élections municipales, les électeurs des quartiers non pourvus de bibliothèques ne manquent pas de poser aux candidats la question suivante : « Voterez-vous pour l’établissement d’une bibliothèque gratuite et d’une salle de journaux dans le district ? » Il est à remarquer que c’est une augmentation de taxe qu’ils réclament en même temps.

J’ai accumulé plus de faits qu’il n’était sans doute nécessaire pour prouver à quel point la population de Birmingham est éclairée, et combien vivement elle sent aujourd’hui plus que jamais le besoin de s’instruire : Mehr Licht ! telle pourrait être sa devise, comme celle de la ville est : Forward !

La vigueur de l’esprit public, la force de la solidarité sociale se peuvent mesurer à l’intérêt porté aux institutions publiques (hôpitaux, écoles, musées, etc.) par toutes les classes de la société. Les hôpitaux sont nombreux à Birmingham, ils ont des charges très lourdes, leur tâche est immense : ils se suffisent à eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils sont soutenus par des contributions volontaires. Ainsi, l’hôpital général de la ville avait, en 1885, un revenu de 15,000 livres, dont 5,448 provenant de souscriptions annuelles ; 3,545 malades y avaient été soignés, tandis que 38,501 personnes y avaient reçu des conseils et des médicamens ; — le Queen’s Hospital (en 1885, 1,944 malades, 24,063 consultans) a, la même année, reçu 2,648 livres sous forme de souscriptions, 256 en donations, 1,621 provenant de legs. C’est à Birmingham qu’il y a trente ans un journal lança l’idée de faire une fois par an dans toutes les églises une quête pour les hôpitaux : l’idée lut saisie au vol par le recteur de Birmingham et du 27 octobre 1859 au mois d’octobre 1885, cette quête a produit à Birmingham la somme considérable de 124,433 livres. L’idée fut trouvée si heureuse et si féconde qu’elle a été mise en pratique dans toute l’Angleterre. Bien mieux, en 1873, on a institué une quête du samedi pour les hôpitaux et l’on a recueilli ainsi, en quatorze ans, à raison d’un samedi par an, la somme de 63,250 livres, en grande partie sortie de la poche des ouvriers.

Il n’est pas, à Birmingham, d’institution publique qui n’ait été l’objet de quelque don ou legs magnifique. Combien n’ont atteint un haut degré de prospérité que grâce à l’intervention d’un bienfaiteur éclairé !

Ainsi, la galerie des Beaux-Arts, aujourd’hui l’une des plus riches du royaume-uni, reçoit, en 1871, d’un grand industriel un don de 3,000 livres destiné à enrichir la collection de tableaux ; en 1880, MM. Tangye, grands manufacturiers de la ville, iont un don gratuit de 5,000 livres, et un autre don de 5,000 livres à condition qu’une somme égale sera souscrite par le public : on recueille 7,000 livres. — L’École municipale des Beaux-Arts tenait, il y a dix ans, dans une pauvre salle, sous les combles du Midland Institute ; elle est logée aujourd’hui dans un palais qui est bien à elle. En novembre 1881, le maire annonçait au conseil municipal que trois généreux donateurs fournissaient à la ville les moyens de construire une École des beaux-arts en faisant deux dons de 10,000 livres chacun, plus la cession d’un terrain valant 14,000 livres. — Je n’énumérerai pas tous les exemples de l’infatigable intérêt que grands et petits portent à toutes les entreprises communes, où le souci du bien public est apparent, et toutes les preuves palpables, souscriptions et donations, de cette active bienveillance. Je mentionnerai seulement encore les plus beaux dons et les plus utiles qui aient été faits à la ville de Birmingham. Miss Ryland, héritière de la famille des Ryland, les plus grands propriétaires fonciers de Birmingham, n’a cessé, durant sa vie, de verser sur sa ville, natale les bienfaits les plus intelligens et de la plus délicate façon ; en 1873, elle s’avise que cette immense population ouvrière, enfermée dans une ville sans air et sans lumière, a besoin de respirer l’air des bois, de contempler la verdure, de s’ébattre sur des prairies molles et fraîches, et elle offre aux habitans de Birmingham le plus beau parc qu’ils aient jamais rêvé, d’une superficie de 57 acres, pourvu de terrains propres au cricket, au football, au tennis, tel enfin qu’aucune municipalité, si riche fût-elle, n’en saurait acheter. Miss Ryland n’est pas satisfaite, son besoin de donner n’est pas assouvi, et, en 1879, elle offre aux habitans d’une autre partie de la ville un autre parc presque aussi beau, d’une superficie de 41 acres.

Il me semble que j’en ai dit assez maintenant pour justifier mon titre : Birmingham est une véritable petite république au sein d’une monarchie, et une république bien gouvernée. La vie municipale y circule à pleins flots ; la liberté n’y a pas de limites apparentes. La commune est toute-puissante ; elle affirme sa toute-puissance, mais n’en abuse pas. Elle construit des monumens municipaux qui seraient un défi s’ils pouvaient défier quelqu’un ; mais à Birmingham, comme dans toute ville anglaise, il y a aussi peu que possible de représentans visibles du pouvoir central : nulle part, la trace d’une tutelle, d’une défiance d’en haut, d’une entrave à ces hommes libres ; on les a traités en gens raisonnables, et ils ont agi comme tels. N’est-il pas étrange de ne rencontrer dans une ville de 500,000 habitans ni bureaux administratifs, ni préfecture peuplée de gratte-papiers expédiés de la capitale, ni magistrats, ni tribunaux permanens ? Les hommes se jugent entre eux ; ils élèvent et instruisent leurs enfans à leur façon, soignent leurs malades comme ils l’entendent, tracent et percent leurs rues à leur guise. Je vous dis que ce sont d’excellens républicains ; le nom seul leur manque, mais ils ont la chose, et cela leur suffit : ce sont des sages.


IV

Birmingham est à la frontière du u pays noir ; » elle en tire son charbon, son fer.

Le pays noir, la nuit : effet lugubre. De Birmingham à Wolverhampton, trois quarts d’heure de trajet en chemin de fer d’un bout à l’autre du pays noir. Des maisons, des usines à l’infini, et sur tout cela, à fleur de terre, sous le ciel clair, étoile, balayé par un vent violent, une couche uniforme, grisâtre de fumée. Des formes indistinctes, d’immenses cheminées pareilles à autant de torches de poix fumeuse dans la nuit. Un terrain bouleversé, sillonné d’étroits canaux d’une eau douteuse aux reflets blanchâtres ; tels les vaisseaux d’un sang anémié dans un corps malade. Au sommet d’un monticule la roue d’une benne se profile sur le ciel lugubrement comme la croix de pierre sur la fosse commune : des milliers d’êtres vivans sont ensevelis là-dessous. Le train roule sur des catacombes ; la voie rend un son sourd et creux ; les gares sont de fragiles et légers édifices en bois.

Quelques hauts-fourneaux en activité vomissent de longues flammes bleuâtres : autant de lampadaires éclairant, de loin en loin, une immense nécropole. Il y a là, tout autour, un grouillement de demi-vie, comme la respiration lourde et le cauchemar inquiet d’une armée qui somnole, agitée, entre deux combats.

Puis quelques cheminées qui dardent des flammes rouges, des forges, des laminoirs, des hauts-fourneaux encore, assis sur la houillère et la mine de fer, et, au pied des hauts-fourneaux, par une petite ouverture, un jet de métal éclatant, de fer en fusion qui s’échappe en lançant des éclairs ; le canal qui serpente tout autour et dont les eaux blanchâtres frissonnent encore du contact de l’ennemi et fument, entre deux rives de débris sans nom.

Des maisons, toujours des maisons, des édifices informes, des silhouettes fantastiques, des dômes percés d’yeux flamboyans. Une fournaise en plein travail rougeoie comme la porte de l’enfer, et alentour des damnés qui s’agitent en remuant d’immenses pièces de métal d’un rouge blanchâtre.

Mais l’immense majorité de ces monstres sommeille, d’un mauvais sommeil de maladie ou de mort : eux aussi vomissaient des flammes il y a quelques mois ; aujourd’hui, ensevelis dans une ombre sépulcrale, ils semblent être le tombeau de milliers de damnés qui ont succombé à la peine.

Au bout, Wolverhampton, un village de cent mille habitans : des rues hideuses, des maisons borgnes ou aveugles, un amas de pierres ou de briques, rien d’une ville. C’est la fin du pays noir.

Le pays noir, en plein jour : un des spectacles les plus étranges qu’il soit donné de contempler. Un pays tout entier (quinze milles de rayon) remué, perforé, déchiqueté, bouleversé ; plus une pierre, une motte de terre en place ; impossible de rêver pareil chaos, un amas plus énorme de choses artificielles. La nature a disparu sous une couche de crasse, de débris innomés ; là-dessus, des habitations misérables, des bâtimens biscornus, éventrés, écroulés et fumans, comme si l’on avait dévasté une capitale immense, et qu’il n’en restât plus que les décombres à peine refroidis. Des orifices de puits de mines annoncés par la traditionnelle roue de benne, et là-dessous l’on rêve d’une population d’hommes aveugles, de Troglodytes travaillant dans la nuit, dégorgeant sans cesse au dehors le charbon que leurs frères d’en haut réduisent en fumée, et le minerai qu’ils mettent en fusion ; on rêve de villes souterraines étranges, les unes animées, vivantes, les autres désertes, abandonnées. Le sol, au dehors, s’affaisse, s’écroule en maints endroits ; des usines entières sont lentement englouties par l’abîme invisible. Ici, c’est une longue cheminée dont il n’apparaît plus que l’orifice supérieur ; là-bas, c’est toute une rangée de maisons qui penche vers la mine, glissant vers le précipice deviné.

De rues, point ; des boîtes de briques jetées à l’aventure sur un amas de crasse industrielle ; des canaux étroits, pleins d’eau sale, semblables à de longues égratignures sur la peau rugueuse d’un pachyderme, sillonnent ces vallées hideuses ; par endroits, le sol s’est effondré tout autour, le canal reste suspendu au-dessus du sol entre deux digues minces, aérien et prêt à crever. Le chemin de fer, par un miracle d’équilibre et de prévoyance, reste stable au milieu des ruines ; mais le train n’avance qu’à pas comptés et inquiets sur ce terrain miné.

Et à perte de vue ce spectacle désolé. Nulle part la nature n’a été saccagée, démembrée, violée avec une fureur aussi opiniâtre. Il est impossible d’imaginer, sans l’avoir vu, un désert plus artificiel, un chaos plus contre nature.

Des enfans jouent au milieu de ces débris informes ; autour d’eux, au-dessus des mines, sur des tas de décombres abandonnés, pousse une herbe maigre, une gale verdâtre : c’est tout ce qu’ils connaissent de la belle et clémente nature…

Après Wolverhampton, tout à coup, sans transition, la plantureuse campagne anglaise reparaît comme sous un coup de baguette magique : les prés verts et jaunes, avec les haies vives toutes poudrées du givre des aubépines fleuries ; des collines naturelles couronnées d’arbres séculaires, une atmosphère pure : la vie après la mort. Le cauchemar est passé, mais inoubliable…


MAX LECLERC.