Un bon petit diable/9

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Hachette (p. 115-126).
IX
madame mac’miche se venge.


Au lieu d’aller faire la lecture à sa cousine, Charles se trouvait libre ; il profita de son loisir pour aider Betty à ôter le couvert, à laver la vaisselle, à récurer les casseroles ; Betty voulut en vain l’en empêcher.

charles.

Laisse, laisse, Betty, je ne trouve pas souvent l’occasion de te rendre de petits services ; ne m’enlève pas cette satisfaction ; je t’aime et je ne peux jamais te le prouver.

betty.

Je t’aime bien aussi, mon pauvre Charlot, quoique tu sois un peu diable quelquefois.

charles.

Oh ! mais pas avec toi, Betty ?

betty.

Avec moi, jamais. Et que vas-tu faire quand nous aurons fini ? Moi, j’ai mon linge à raccommoder.

charles.

Et moi, j’irai chez Juliette ; j’aiderai là-bas à leur ménage ; j’y trouve toujours à faire. »

Charles continua son travail, qu’il ne laissa pas inachevé. Quand tout fut nettoyé, rangé, mis en ordre, il embrassa Betty et courut chez Juliette ; elle pleurait.

Charles lui saisit les mains et les baisa.

« Juliette, ma bonne Juliette, qu’as-tu ? Pourquoi pleures-tu ?

juliette.

Oh ! Charles, Charles ! Je viens de voir ma cousine Mac’Miche ; j’ai bien du chagrin !

charles.

La méchante ! la misérable ! Que t’a-t-elle dit ? Qu’a-t-elle fait ? Dis-moi vite, Juliette, que je tâche de te venger !

juliette.

Hélas ! mon pauvre Charles, si j’ai du chagrin, c’est par rapport à toi. Ma cousine m’a dit qu’elle allait te mettre dès ce soir chez les frères Old Nick, ces deux messieurs nouvellement établis à une demi-lieue du bourg, dans le Fairy’s Hall, où ils prennent les enfants détestés de leurs parents, ou bien les pauvres abandonnés. Ces deux frères ont une espèce de pension particulière où les enfants sont, dit-on, si terriblement traités…

charles.

Comment ? on m’enfermera là, dans ces vieilles ruines du vieux château, où il revient, dit-on, des esprits ? On m’enfermera, et je ne te verrai plus, toi, Juliette, qui es ma providence ? toi qui fais près de moi l’office de mon ange gardien ? toi qui as conservé en moi le peu de bon que j’avais ?

juliette.

Oui, mon ami, oui ; elle te mettra là-bas, et je ne t’entendrai plus, je ne pourrai plus te conseiller, te consoler, te faire du bien, te calmer, t’adoucir, te témoigner l’amitié que j’ai pour toi. Oh ! Charles, si tu es malheureux, je suis bien malheureuse aussi. Toi et Marianne, vous êtes les seuls que j’entende avec plaisir près de moi, avec lesquels je ne me gêne pas pour demander un service, pour dire ma pensée, que j’attends avec impatience, que je vois partir avec regret. »

Juliette pleura plus fort. Charles se jeta à son cou, l’embrassant, maugréant contre sa cousine, rassurant Juliette.

charles.

Ne t’afflige pas, Juliette, ne t’afflige pas ; je n’y resterai pas ; je te promets que je n’y resterai pas ; si la vieille mégère m’y fait entrer aujourd’hui, avant quinze jours je serai près de toi ; je te soignerai comme avant. Je te le promets.

juliette.

C’est impossible, mon pauvre Charles ; une fois que tu seras là, il faudra bien que tu y restes.

charles.

Je m’en ferai chasser, tu verras.

juliette.

Comment feras-tu ? Ne va pas commettre quelque mauvaise action.

charles.

Non, non, seulement des farces… Mais avant de me laisser coffrer, je vais jouer un tour à ma cousine, et un fameux, dont elle ne se relèvera pas.

— Charles ! s’écria Juliette effrayée, je te le défends ! Je t’en prie, ajouta-t-elle doucement et tristement.

charles.

Mais, ma bonne Juliette, je ne veux ni la battre ni la tuer ; je veux seulement écrire à M. Blackday, qui fait ses affaires, pour le supplier de venir à mon secours, de me défendre contre ma cousine, et de me débarrasser de sa tutelle, afin que je puisse loger ailleurs que chez elle. Il n’y a pas de mal à cela, n’est-ce pas ?

juliette.

Non, mon ami, aucun, et tu feras bien d’écrire à ce monsieur.

charles.

Puisque tu approuves, je vais écrire tout de suite.

juliette.

Oui, mets-toi à la table de ma sœur ; dans le tiroir à droite, tu trouveras ce qu’il faut pour écrire ; je ne te dérangerai pas, je tricoterai. »

Charles s’assit près de la table et se mit à l’ouvrage. Il écrivit longtemps. Quand il eut fini, il poussa un soupir de satisfaction.

« C’est fait ! Veux-tu que je te lise ma lettre, Juliette ?

juliette.

Certainement, je serai charmée de l’entendre.

charles, lit.

« Monsieur, je ne vous connais pas du tout, et je crains que vous me connaissiez beaucoup et mal par ma cousine Mac’Miche. Je suis si malheureux chez elle que je ne peux plus y tenir ; elle me bat tellement, malgré toutes mes inventions pour moins sentir mes coups, que j’en ai sans cesse des meurtrissures sur le corps ; Betty, la servante, et Marianne et Juliette Daikins, mes cousines, certifieront que je dis la vérité. Je voudrais être bon, et cela m’est impossible avec ma cousine Mac’Miche. Voilà qu’elle veut m’enfermer dans le château de MM. Old Nick, où on ne reçoit que les scélérats. Et puis, elle me dit toujours que je suis un mendiant, et je sais qu’elle a cinquante mille francs qui sont à moi, puisque c’est mon père qui les a placés chez elle ; vous n’avez qu’à en parler à M. le juge de paix, il vous dira comment il le sait. Je vous en prie, mon bon Monsieur, faites-moi changer de maison, placez-moi chez mes cousines Daikins, qui sont si bonnes pour moi, qui me donnent de si bons conseils, et qui cherchent à me rendre sage. Chez elles, je pourrai le devenir ; chez ma cousine Mac’Miche, jamais.

« Adieu, Monsieur ; ayez pitié de moi, qui suis votre reconnaissant serviteur,

« Charles Mac’Lance. »

— C’est bien, dit Juliette ; seulement, avant de demander à venir demeurer chez nous, tu aurais dû en parler à ma sœur. Je ne sais pas si elle voudra se charger de ton éducation.

charles.

Et toi, Juliette, voudras-tu me laisser demeurer avec toi ?

juliette.

Oh ! moi, tu sais bien que j’en serais enchantée ; je te ferais prier le bon Dieu avec moi ; tu me lirais de bons livres ; tu me conduirais à la messe, puis chez des pauvres. Je serais bien heureuse, moi !

charles.

Eh bien, Juliette, si tu le veux, tu le demanderas à Marianne qui t’aime tant, et qui ne te refusera pas. Tu le demanderas, n’est-ce pas ?

juliette.

Mais, mon pauvre Charles, nous ne savons pas si ce monsieur t’écoutera, s’il fera ce que tu lui demandes. Attendons qu’il t’ait répondu.

charles.

À propos, moi qui oublie de lui donner mon adresse chez toi ! »

Charles ajouta au bas de sa lettre :

« Rue du Baume-Tranquille, no 3, chez Mlles Daikins. » Ça fait que lorsque la réponse arrivera, Marianne l’ouvrira, te la lira, et me la remettra quand je viendrai. Je vais aller, porter ma lettre à la poste avec celles de ma cousine ; elles sont dans ma poche. »

Charles mit les lettres dans le post-office, et, avant de rentrer chez Juliette, il passa à la maison pour raconter à Betty ce qu’il venait d’apprendre des méchantes intentions de Mme Mac’Miche.

Mme Mac’Miche n’était pas rentrée. En sortant de chez Juliette, elle avait été chez M. Old Nick et lui avait proposé de prendre Charles en pension.

« A-t-il père et mère ? demanda Old Nick d’un ton bourru.

madame mac’miche.

Ni père, ni mère, ni oncle, ni tante. Je suis sa seule parente, et c’est pour cela que je l’ai pris chez moi et que je dispose de lui sans que personne ait à s’en mêler. C’est un garçon insupportable, odieux, qui a tous les vices, ce qui n’est pas étonnant, car… je crois…, je soupçonne… qu’il est aidé,… soutenu par…, par… les fées, ajouta-t-elle en parlant très bas et regardant autour d’elle avec crainte.

old nick.

Hum ! Je n’aime pas ça… Je n’aime pas à avoir affaire à…, à… ces dames. Il faudra augmenter sa pension d’après cela.

— Comment ! s’écria Mme Mac’Miche avec effroi. Augmenter… la pension ?… Mais je me trompe peut-être ; ce n’est qu’une supposition,… une idée.

old nick.

Idée ou non, vous l’avez dit, ma bonne dame. Ce sera six cents francs au lieu de quatre cents. »

Mme Mac’Miche voulut en vain prouver à Old Nick qu’il avait tort d’ajouter foi à des paroles dites en l’air. Il tint bon et refusa de la débarrasser de Charles à moins de six cents. Elle consentit enfin en soupirant et en formant le projet de ne rien payer du tout.

madame mac’miche.

Vous voulez donc bien à ces conditions, Monsieur Old Nick, vous charger de mon vaurien ? Il est difficile ; je vous ai prévenu ; on n’en vient à bout qu’en le rouant de coups.

old nick.

Soyez tranquille, Madame ; nous connaissons ça. Nous en viendrons à bout ; j’en ai déjà une douzaine qui m’ont été confiés pour les réduire ; ils ne résistent plus, je vous en réponds. Nous vous rendrons le vôtre docile comme un agneau.

madame mac’miche.

Je ne vous le redemanderai pas ; gardez-le tant qu’il vivra ; je n’y tiens pas.

old nick.

Et nous convenons que j’en ferai ce que je voudrai, que personne ne viendra le visiter, que sa pension sera payée régulièrement tous les trois mois, et toujours d’avance, sans quoi je ne le garde pas un jour… Je n’aime pas, ajouta Old Nick en se grattant l’oreille, qu’il soit soupçonné d’être en rapport avec… les dames[1]… Mais puisqu’il paye deux cents francs de plus… je le prends tout de même. Quand me l’enverrez-vous ?

madame mac’miche.

Demain matin ; ce soir, si vous voulez.

old nick.

Va pour ce soir ; je l’attends.

madame mac’miche.

Bon ! C’est convenu pour ce soir. »

Mme Mac’Miche allait sortir ; Old Nick la retint et dit :

« Nous n’avons pas réglé le payement de la pension ; trois mois d’avance, payés ce soir en amenant le garçon.

madame mac’miche.

C’est bien, c’est bien, je vous enverrai ça.

old nick.

Avec l’enfant ?

madame mac’miche.

Oui, oui, vous me l’avez déjà dit. »

Et Mme Mac’Miche, qui n’aimait pas qu’on lui parlât argent, s’éloigna précipitamment. Elle rentra chez elle au moment où Charles sortait pour retrouver Juliette, après avoir mis Betty au courant des projets de sa cousine et de sa résolution à lui bien arrêtée de les contrarier par tous les moyens possibles.

madame mac’miche.

Restez là, Monsieur ; Betty, fais un paquet des effets de ce vaurien, et mène-le de suite chez M. Old Nick, à Fairy’s Hall. »

Betty consternée ne bougea pas.

madame mac’miche.

Tu n’entends pas ce que je te dis ?

betty.

Madame n’aura pas le cœur de placer ce pauvre Charles chez M. Old Nick ? Madame sait que cette maison, c’est pis que les galères ; l’on y bat les enfants, que c’est une pitié.

madame mac’miche.

Il ira chez M. Old Nick.

betty.

Si Charles quitte la maison, je n’y resterai certainement pas sans lui.

madame mac’miche.

Tant mieux, va-t’en de suite ; je voulais tout juste te dire de chercher une condition. »

Betty ne dit rien ; elle monta dans sa chambre, fit sa petite malle, alla faire le paquet de Charles, auquel elle ajouta quelques effets à elle, comme mouchoirs, bas, gilets tricotés, et descendit tenant sa malle d’une main, et de l’autre le petit paquet du pauvre Charles.

« Viens, mon ami, lui dit-elle, tu ne seras pas plus malheureux ni plus battu chez le méchant Old Nick que tu ne l’as été ici ; il n’y a pas de regret à avoir en cette maison.

— Je ne te verrai plus, Betty ? dit tristement Charles.

betty.

Qui sait ? Je vais tâcher de me placer chez M. Old Nick ; il cherche toujours des servantes. Peut-être y a-t-il place pour moi dès aujourd’hui.

charles.

Quel bonheur, Betty ! Je ne serai pas tout à fait malheureux, te sachant si près de moi. »

Avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna vers Mme Mac’Miche, qui voyait échapper sa proie avec satisfaction et colère : d’une part, la joie du gain qu’elle ferait en ne payant pas la pension de Charles et n’ayant plus à l’entretenir ; d’autre part, la rage de n’avoir plus personne à tourmenter, et de les voir partir heureux de la quitter.

« Adieu, ma cousine, dit Charles ; quand je serai grand, je viendrai vous redemander mes cinquante mille francs, intérêts et capital, comme vous disiez. »

Mme Mac’Miche prit un balai pour faire ses derniers adieux à Charles, mais d’un bond il avait déjà rejoint Betty quand le balai retomba et brisa un carreau de la porte. Ils se sauvèrent, laissant Mme Mac’Miche crier et pleurer sur son carreau cassé ; elle ne voulut pas faire la dépense d’un carreau neuf et boucha l’ouverture avec une feuille de papier qu’elle fit tenir avec le reste de la colle de Charles.

  1. En Écosse on nomme les fées le moins possible, de peur de les attirer ; en parlant d’elles on dit : the ladies, les dames.