Un de la territoriale/I/5
Nous voici installés dans les cantonnements que la onzième Compagnie vient de quitter, le premier peloton loge dans une jolie villa située en face la route qui conduit à la gare, le second dont je fais partie, a pour local un grand hangar de l’autre côté de la route dans les bâtiments du Génie nommés « La Faisanderie ». Comme à St-Cyr notre literie se compose d’une botte de paille pour deux, les débuts sur ce couchage primitif furent bien durs mais, les côtelettes sont faites maintenant au manque d’élasticité de cette mince couche de paille et nous y dormons très bien. Notre rôle consiste à assurer le service de garde à la gare des matelots et au parc du Génie des Mortemets voisin de la gare ; de plus, nous fournissons journellement une corvée pour aider aux embarquements. Le reste du temps est occupé en exercices et petites manœuvres plutôt ridicules sous la conduite de notre Capitaine qui affectionne les formations défensives contre la cavalerie « Cavalerie à droite, Cavalerie à gauche, cavalerie en avant ! »
Quelques jours après notre arrivée comme je finis mon tour de garde à la gare on signale un train de prisonniers, gros sujet de curiosité pour nous qui n’avons pas encore vu de boches et nous courons au quai où le train en question s’arrête bientôt ; la majeure partie des wagons est fermée nous nous avançons vers ceux qui sont ouverts et dans lesquels s’entassent les boches, uniformes gris couverts de boue, quelques-uns coiffés du casque que recouvre un manchon jaune, d’autres en calot, beaucoup tête nue leur coiffure ayant dû servir de « Souvenir », au cours du voyage. Le Commissaire de gare interroge un sous-officier bavarois qui parle le français bien mieux que beaucoup d’entre nous, il nous apprend la prise de Maubeuge avec trente mille prisonniers, la retraite des troupes Françaises dans le Nord et l’arrivée prochaine des Allemands sur Paris ce que d’ailleurs personne ne veut croire, puis le départ est donné, le train s’ébranle pendant qu’un de nous résume cette conversation par cette réflexion triviale « Ben il a du culot le frère mironton. » La semaine suivante arrive un train d’Anglais, c’est une formation sanitaire qui vient occuper un grand Hôtel de Versailles
lequel est destiné à l’usage d’Hôpital anglais et quelques jours après en effet de nombreux soldats anglais sont débarqués pour être dirigés sur cet hôpital par un service de voitures d’ambulance automobiles vraiment bien organisé.
Minuit… Je viens d’être relevé de garde et vais aller m’étendre sur la paille lorsqu’à la lueur indécise des lampes j’aperçois de bizarres silhouettes sur le quai voisin, tous les hommes du poste s’avancent avec moi car le spectacle est nouveau pour nous. C’est une partie d’un Goum Marocain retour du front qui ramène à l’arrière les chevaux malades. Un sous officier français va et vient au milieu des groupes interpellant violemment les indigènes et pestant contre la nonchalance de ces sidis, qui en effet, font preuve d’une mollesse impossible et d’autant plus étrange qu’ils sont tous grands, solides et taillés en force ; à peine descendus des wagons ils s’accroupissent indolents sur le quai et il faut les vociférations répétées du sous-off accompagnées de quelques coups de pieds pour les faire remuer un peu. Les chevaux descendus, les selles et harnais groupés, les spahis s’accroupissent de nouveau et finissent la nuit à même le quai. Le lendemain matin les cavaliers s’ébrouent, montent en selle et sur la route de Versailles par cette aube matinale de fin d’Août, sous le ciel d’un bleu léger, le défilé de ces cavaliers aux couleurs vives et chatoyantes sur ces petits coursiers blancs à longue crinière, est un vrai régal pour les yeux.
Depuis quelques jours les nouvelles ne sont pas fameuses et ce matin sont arrivés en
gare de pauvres évacués de Chauny, St Gobain, La Fère, cela n’annonce rien de bon.
De plus en plus les nouvelles se confirment mauvaises, les journaux par une littérature équivoque annoncent les revers par bribes en ajoutant d’ailleurs que la
prise de X… ou Z… n’a aucune importance stratégique, cet optimisme
de commande ne rassure personne pas même le Gouvernement qui fout le camp à Bordeaux, « les bobars » les plus invraisemblables circulent, un cheminot déclare imperturbablement qu’une armée boche est enfermée dans la forêt de Compiègne à laquelle nous avons mis le feu, un autre nous annonce froidement qu’on vient de doter les chefs de train d’un révolver car les boches occupent la forêt de Marly… le comique se mêle au tragique.
Ce matin en sortant du cantonnement nous sommes surpris de voir un régiment d’artillerie arrêté sur la route, curieux de voir le fameux 75 que nous ne connaissons pas, nous examinons les pièces, les caissons et sommes toute oreille pour écouter les artilleurs, du même moment arrive une compagnie de chasseurs cyclistes, jeunes gars à l’air décidé, ils se sont battus comme des lions nous disent les artilleurs, les chasseurs de leur côté nous font l’éloge des artilleurs car faisant partie du même corps ils ont combattus ensemble et viennent de faire la retraite de Charleroi. Nous en avons mis un bon coup, nous disent-ils en partant, mais maintenant nous allons au repos… pauvres petits gars, en fait de repos ils allaient faire…… le Miracle de la Marne.
Depuis trois jours les journaux n’arrivent plus les nouvelles alarmantes abondent, les commentaires vont leur train, d’après les optimistes cette retraite est voulue : c’est un piège, on canalise l’ennemi dans un couloir, les pessimistes n’en croient rien et crient à la trahison, la situation se corse, l’exode des paysans commence sur la route de St-Cyr. Nous les interrogeons, ils viennent de Creil, Chantilly, quelques-uns même de Pontoise, puis c’est le défilé interminable des autos, les francs fileurs qui se sauvent dans le midi ou dans l’ouest en nous criant « bon courage ».Le génie vient abattre les arbres sur la route car on signale, dit-on, des autos mitrailleuses et au milieu de cette fièvre nous montons, imperturbables, notre garde… — La Marne… puis c’est la détente, le boche en retraite s’est incrusté sur notre sol en voilà pour l’hiver peut-être plus.





