Un diamant

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Contes et nouvelles
Un diamant
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Pour l’homme qui entre dans la vie avec une âme et des sens neufs, il est des pièges dans lesquels il est beau de tomber, des erreurs qu’il est louable d’embrasser, des illusions, des chimères qu’il est noble de chérir. Il y a telle folie, telle sottise qui proviennent d’un luxe de sève qu’il faut avoir dans la jeunesse, sous peine de passer justement pour un homme sec et d’une pauvre organisation.

Le plus souvent ceux qui, ayant passé la première moitié de la vie, arrivent à cette époque où l’on a épuisé le nombre de sensations permises à l’homme, et voient qu’alors il va remâcher la même vie ; mais désormais sans saveur, soit que cette saveur ait été absorbée, soit que le palais ait perdu sa subtilité ; ceux-là, rappelant amèrement leurs espérances, leurs croyances et leurs déceptions, croient pouvoir rire de ceux qui, plus jeunes, croient à la réalisation de leurs rêves et pensent que chaque besoin que Dieu a donné à l’homme renferme une promesse de la satisfaire.

Au commencement de la vie, on est entraîné par une pente irrésistible, mais douce encore, entre des rives vertes et ombragées ; l’air est parfumé par les fleurs semées dans l’herbe, et les oiseaux chantent aux bords, dans les oseraies. Ceux qui nous ont précédés, et que nous avons perdus de vue, n’ont plus sur les rives qu’une herbe jaune et brûlée, et marchent sur une eau fétide et presque stagnante, sans qu’aucun effort leur permette de retourner en arrière. Doivent-ils pour cela nous crier d’une voix lugubre : « Ne vous livrez pas à ce plaisir qui charme vos sens, c’est une illusion, c’est une fantasmagorie ; tout à l’heure vous voudrez respirer le parfum d’une fleur, ou entendre jusqu’au bout le chant commencé d’un oiseau ; la fleur et l’oiseau disparaîtront. »

Non, ils ne le doivent pas ; car ce n’est pas, ainsi qu’ils le croient, la rive qui s’est transformée, ce n’est pas l’oiseau qui s’est tu, ce n’est pas la fleur qui s’est fanée : ce sont eux qui ont passé. Le parfum de la fleur, le reste du chant de l’oiseau, il y a derrière eux, vous, derrière vous, d’autres hommes qui en jouiront un instant, et qui, comme vous, passeront en les regrettant.

Qui pourrait voir avec plaisir un vent précoce secouer la fleur des amandiers, sous prétexte que les fruits en mûriront plus tôt ? Est-ce jamais une bonne chose que les fruits de primeur ?

Il y a peu de temps, dans un cercle d’amis, un homme de trente ans se plaignait de la jeunesse actuelle et trouvait sots et ridicules en général les hommes de vingt ans d’aujourd’hui ; comme il allait, à ce sujet, s’entamer une longue discussion, la maîtresse de la maison dit avec infiniment de sens et d’esprit : « Je vais vous dire précisément depuis quelle époque les hommes de vingt ans vous paraissent si ridicules : c’est depuis que les hommes de trente ans d’aujourd’hui n’ont plus vingt ans. »

Aussi n’eussions-nous jamais trouvé ridicules les projets qui se faisaient, un soir d’été, dans un petit salon ouvert sur un frais jardin, dans une rue d’Ingouville, au-dessus du Havre.

« Qu’avons-nous besoin de richesse ? disait avec feu Théodore ; qu’est-ce que l’or pourrait ajouter à notre félicité ? Qu’est-ce que la privation de ce vil métal pourrait nous ôter de bonheur ? Notre amour ne suppléera-t-il pas tout ? Nous vivrons, Anna et moi, dans une chaumière, plus heureux que sous les lambris dorés ; le pain, fruit de mon travail, sera pour elle une céleste ambroisie. »

Anna répondit par un tendre regard ; Théodore lui semblait bien éloquent ; il venait de répéter tout haut ce que le cœur de la jolie fille lui avait dit tout bas plus d’une fois.

Le troisième interlocuteur se détourna pour cacher un sourire ; c’était un homme de soixante ans, d’une physionomie douce et avenante. « Mes enfants, dit-il, je pourrais vous dire bien des choses qui ne vous serviraient qu’à être redites inutilement à vos enfants dans vingt ans, parce qu’alors seulement vous pourriez les croire et les comprendre. Seulement vous savez que j’aime mon Anna par-dessus tout. Théodore a aussi quelques raisons de croire à mon amitié ; eh bien, je ne donnerai Anna à Théodore qu’après qu’il sera revenu du voyage de commerce que son patron veut lui faire faire. »

C’était en effet à propos de ce voyage que Théodore avait eu occasion d’exprimer son mépris des richesses.

Le père d’Anna fut inflexible. Les deux jeunes gens crurent devoir céder à la manie du vieillard, et Théodore s’embarqua.

« Adieu, mon Théodore, dit Anna ; je prierai sans cesse pour toi, non pour que tu reviennes riche, mais pour que tu reviennes constant. »

Pendant une assez longue navigation, Théodore eut le temps de songer aux lieux si heureux pour lui qu’il allait voir : l’Orient ! il voyait d’avance ce luxe oriental dont on lui avait tant parlé. Il lui semblait que, rien que d’entrer à Constantinople, on devait être riche ; que le sol devait changer les bottes qui le foulaient en babouches étincelantes de pierreries ; que l’air devait métamorphoser le drap d’Elbeuf en drap d’or, et que tout châle devenait cachemire au soleil d’Orient ; tout cheval dont les pieds se posaient sur les sables de l’Arabie devait être un coursier ardent, noble, impétueux, ami des combats, et toujours prêt à dire : « Allons ! » Il ne voyait que sofas et carreaux de soie, que suaves parfums.... surtout son imagination rêvait ces mystérieux harems, où vivaient, sous la garde de noirs eunuques tant de belles Circassiennes et tant de Géorgiennes. Sans doute, quelqu’une d’elles, en allant à la mosquée, remarquerait Théodore, et, laissant par hasard tomber son voile, elle lui permettrait d’apercevoir des charmes inconnus au reste du monde.

Puis une vieille mystérieuse le viendrait trouver le lendemain et l’introduirait, après mille détours, dans le harem. Là, le rêve lui montrait à la fois les plus ravissantes créatures, les boissons les plus exquises, les odeurs les plus enivrantes, le séjour le plus enchanteur, la musique la plus excellente : des danses de fées, des lits de roses effeuillées ; puis de riches peintures ; un pavé d’agate, des colonnes de jaspe ; sur les femmes, des colliers de perles énormes, des bracelets d’émeraudes monstrueuses, des diadèmes d’opales hyperboliques, des châles à passer à travers une aiguille ; il se voyait lui-même paré, fêté, enivré, couronné de roses, couronné de myrte.

Quelque loin qu’on aille, on finit par arriver ; on arrive bien à Saint-Maur : trois lieues à faire en coucou.

Théodore arriva à Constantinople. Pauvre Théodore !

Il trouva d’abord une ville sale, étroite, mal bâtie, tremblotante. Souvent, par les rues, des rosses avec des brides de corde, des hommes à moitié nus. Pour monnaie, de vieilles pièces rognées d’Allemagne, de Hollande, d’Espagne ; pour mets, et c’est le seul favori, le mets par excellence, du riz assaisonné avec du poivre et gluant de beurre : c’est le pilau dans sa perfection , le plus grand talent du cuisinier consiste à ne pas laisser crever le riz, et à le teindre en jaune avec du safran, ou en rouge pâle avec du jus de grenade : et quand les officiers mangent avec le sultan, on les régale avec le chourba, sorte de potage au riz encore assaisonné avec du poivre.

Il vit les mosquées sans ornement ; car la loi défend d’y introduire ni tableaux, ni statues, ni or, ni argent ; mais surtout point de femmes rencontrées aux mosquées, moins encore de voiles tombés ; moins encore dé mystérieuses vieilles.

Théodore prit le parti de ne songer plus qu’à Anna, à son retour, à ses promesses, à son bonheur ; d’ailleurs, le négociant qu’il avait accompagné devait à son arrivée l’intéresser avantageusement dans ses affaires. Le père d’Anna serait content et n’aurait plus rien à objecter.

Comme un soir il calculait les chances de petite fortune que semblait lui assurer la bienveillance de son patron, et que, les deux coudes sur une table, la tête dans les mains, il s’occupait à régler par avance les dépenses de son ménage, à discuter en lui-même la grave question du nombre des domestiques, celle non moins grave du choix du logement, son imagination se frappa de telle sorte qu’il lui semblait déjà être au moment de la réalisation de ses désirs ; il s’occupait des moindres détails avec la sollicitude qu’on apporte aux choses qui doivent arriver demain. Il pensait à la coiffure d’Anna pour le jour du mariage : elle gardera les cheveux relevés sur le sommet de la tête, qui dégagent si bien son front gracieux.

La nuit le surprit dans cette préoccupation, sans qu’il songeât à allumer une bougie ; tout à coup on frappa à sa porte, il ouvrit ; un homme, après avoir écouté s’il était suivi, entra brusquement, referma la porte, écouta encore, et lui dit :

« Monsieur, nous n’avons que dix minutes pour conclure une affaire dans laquelle il va de votre fortune et de ma vie. Je suis esclave, employé aux mines ; j’ai volé un diamant ; sous prétexte de maladie, je me suis fait transporter ici. Un roi seul peut payer le diamant dont je vous parle. Aucun prince n’en possède un si beau ; mais c’est pour moi une richesse perdue : il est impossible que je le vende, car je ne pourrais m’enfuir sans argent. Cependant, il peut aussi faire mon bonheur : je ne vous demande, en échange de ce trésor, que la somme nécessaire à ma fuite par ce moyen je serai libre ; je regagnerai mon pays et je reverrai mes frères et ma femme. »

Tandis que Théodore restait étourdi de cette proposition, l’esclave regardait en tout sens un diamant énorme. « Certes, il n’y a dans celui-là pas le moindre sable ni rouge ni noir, pas la plus petite teinte jaune ni verte ; j’en ai tenu, malheureusement pour moi, beaucoup dans les mains, et jamais je n’en ai vu un aussi beau et aussi parfait. Ce serait un bel ornement sur la poignée du yatagan de Sa Hautesse.... Allons, monsieur, dit-il, vous, étranger, il vous est facile de fuir. Si vous voulez, pour quelques ducats, vous êtes millionnaire, et moi je suis libre. »

Il est probable que l’esclave n’a pas dit le mot millionnaire.... Je le crois comme vous. Mais il n’a pas dit non plus facile ni fuir.

Je ne sais pas l’arabe ; je le saurais que peut-être vous ne le savez pas. Voulez-vous que, sous prétexte de couleur locale, je le fasse parler comme les nègres de roman : « Maître à moi, moi avoir un diamant ? »

L’esclave voulait fuir ; Théodore donna ce qu’on lui demandait, puis lui-même s’occupa de sa fuite ; il emprunta de l’argent à son patron et partit la nuit.

Nous n’entrerons pas dans les détails de son voyage ; pour ne pas être rejoint, car l’esclave ne lui avait pas caché qu’il serait sans doute poursuivi, il fit deux fois le chemin par les routes les plus désertes, les plus fatigantes. Un jour, avec son guide, il fut rencontré par des Arabes voleurs. « Avez-vous de l’argent ? lui dit le guide.

― Je n’ai que l’argent nécessaire à ma route, reprit Théodore.

― Alors, n’opposons aucune résistance ; après nous avoir fouillés, ils nous laisseront de quoi continuer notre voyage, peut-être économiquement, mais n’importe.

― Il importe beaucoup, » dit Théodore ; et il reçut d’un coup de pistolet le premier Arabe qui s’avança vers eux.

On tira les sabres. Le guide fut tué ; Théodore au tiers assommé, et emporté prisonnier.

On le fouilla ; malgré sa résistance, on prit son diamant : sa douleur fit croire aux Arabes que c’était une amulette : une femme en fit un jouet pour son enfant.

Le chef le prit en amitié, et lui dit un jour qu’il pourrait s’en aller avec tout ce qu’on lui avait pris, sitôt qu’il serait guéri. La mère de l’enfant, qui prenait le diamant pour un talisman, se jeta à ses genoux pour le prier de le laisser à son fils ; elle alla plus loin : elle lui en offrit le plus haut prix qu’elle pût offrir. Les richesses endurcissent ; il refusa. Alors elle refusa formellement de le rendre. La nuit, Théodore mit un bâillon à l’enfant, et s’enfuit avec son trésor. Deux jours et deux nuits il se cacha dans une caverne, sans manger ; puis, rencontré par une caravane, il continua sa route, toujours inquiet, défiant, repoussant la moindre politesse avec humeur, prêt à poignarder le voyageur dont le regard malencontreux s’arrêtait sur l’endroit où il tenait le diamant caché, demandant dans les auberges la plus mauvaise chambre, pour ne pas laisser soupçonner sa fortune.

Il écrivit au père d’Anna ; sa lettre commençait par ces mots : « Je suis riche, excessivement riche. » Cette nouvelle, ainsi annoncée avant de parler de tant d’autres choses plus importantes, mécontenta Anna ; cependant, en songeant que c’était pour elle que Théodore avait voulu devenir riche, elle ne songea plus qu’à le recevoir plus tôt qu’elle ne pouvait naturellement l’attendre. Cependant, la pensée de cette grande fortune de Théodore ôta la joie de la jeune fille, beaucoup de son abandon et de sa grâce ; le père, de son côté, par un sentiment noble en lui-même, mais exagéré, ne voulut pas paraître aussi prévenant que de coutume, pour ne pas sembler trop empressé. Théodore, au contraire, sentait combien les rôles étaient changés ; combien lui, qui demandait une grâce peu de temps auparavant, semblait alors en faire une par la nouvelle position que le sort lui avait donnée ; et, pour dissimuler cette pensée qui se glissait en lui, malgré lui, il affectait un air amical et familier ; mais, comme tout ce qui est affecté, cela se fit maladroitement, et augmenta la réserve du père et de la fille. Cette réserve, à son tour, blessa Théodore. Enfin, quoique les trois personnages de ce récit ne changeassent rien à leurs premières intentions, ils ne s’en séparèrent pas moins, après cette première entrevue, fort mécontents les uns des autres. Cependant, deux ou trois jours après il y eut entre les deux jeunes gens un moment d’expansion.

« Je ne sais pourquoi, disait Anna cette grande fortune que vous nous avez annoncée m’épouvante ; nos projets étaient si beaux ! tout cela sera détruit. Adieu à cette petite maison d’où l’on voyait si bien la mer ; elle est cependant à louer en ce moment.

― Ma belle Anna, reprenait Théodore, nous irons à Paris, et nous habiterons un hôtel dans le plus beau quartier.

― Théodore ; je regrette la petite maison ; les arbres en sont d’un si beau vert, l’air y est si pur ! Hier encore je suis sortie un moment avec ma bonne, et j’ai prolongé ma promenade jusque-là ; je la regardais avec amour. C’est là, disais-je, que nous vivrons, que nous serons heureux ensemble ; et par la pensée déjà j’y divisais notre logement ; il y a une pelouse molle comme du velours ; il me semblait y voir se rouler des petits enfants. »

Théodore partit pour Paris ; quand il arriva, le joaillier du roi, auquel seul on lui avait conseillé de proposer son diamant, était absent pour quelques jours.

Théodore profita de ce temps pour choisir un hôtel et des meubles, pour essayer des chevaux et une calèche ; il prenait note de tout ce qu’il voyait de beau, des tapis, des porcelaines, des dentelle s ; en attendant, il était fêté et caressé par une foule de parents et d’amis qu’il ne s’était jamais connus auparavant. Quand il entrait dans un salon, on disait tout haut :

« Théodore N..., » et tout bas : « qui vient de faire en Orient une fortune si prodigieuse. » Toutes les prévenances, tous les regards étaient pour lui ; les mères lui faisaient les honneurs de leurs filles ; les filles lui trouvaient l’air distingué.

Hélas ! hélas ! voici Théodore sur une pente bien rapide ; et vous pensez que la pauvre Anna court grand risque d’être oubliée.

Je le croirais aussi, et cependant, malgré tout cela, nous vîmes, il y a deux ans, Théodore N.... à Ingouville ; il habitait avec son Anna la maison d’où l’on voyait si bien la mer, et sur la belle pelouse se roulait un enfant.

Était-ce la suite d’un généreux effort de Théodore ? Je voudrais avoir à le dire ; mais Théodore avait là une place de 4800 francs, et voici comment cela s’était fait, heureusement pour lui :

Quand il s’était présenté devant le joaillier de la couronne, celui-ci, après avoir bien examiné le diamant, lui avait dit : « C’est en effet une pièce remarquable ; je ne me charge pas de cela ; mais, à cause de l’exactitude de l’imitation, vous en trouverez partout dix francs. »

Ces dix francs avaient servi à Théodore pour regagner le Havre à pied.