Un gentilhomme/Un gentilhomme/Chapitre 3

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Ernest Flammarion (p. 111-170).


III


Le lendemain, aiguillonné par le désir d’employer mes talents, surtout, je crois, par la curiosité de compulser les papiers et la hâte d’en connaître les secrets alléchants, je me mis, de très bonne heure, au travail dans le cabinet. Le marquis ne tarda pas à m’y rejoindre. Il entra en faisant jouer ses articulations, au moyen de mouvements rythmiques des bras et des jambes. Cela me parut un peu ridicule. Il était en vêtements du matin, d’un beige très clair, déjà douché, rasé, coiffé, très frais de visage, très souple de membres.

— Vous ne faites pas d’haltères, le matin ?… me demanda-t-il, vous ne faites rien ?… Grosse erreur, mon cher… vous le regretterez plus tard… trop tard… mais c’est la santé, vous savez ?… et la santé c’est la joie… À Paris, vous prendrez des leçons de boxe… La boxe, il n’y a rien de meilleur.

Et il détacha quelques vigoureux coups, en homme très au fait de ce sport, ajoutant :

— Il faut avoir le culte de ses muscles.

La boxe… l’escrime ?… Et quoi encore ?… Le cheval, sans doute… la chasse… le tennis ?… J’allais donc devenir, ici, quelqu’un de très chic… Ma vanité n’en fut nullement flattée, et ma paresse s’en effraya.

Il fit servir dans le cabinet un petit déjeuner à l’anglaise que je partageai avec lui, se montra aimable, bon enfant… Je constatai avec plaisir qu’il avait le réveil gai.

— Que je ne vous dérange pas !… me dit-il ensuite… Travaillez… travaillez… comme si je n’étais pas là…

Appuyé contre l’embrasure de la fenêtre, il lima, tailla minutieusement ses ongles et il resta là quelque temps, silencieux, l’esprit occupé à je ne sais quoi… Puis, il se retira, me disant qu’il allait faire un tour, à cheval, jusqu’à Sonneville-les-Biefs où il devait présider une réunion du conseil municipal.

— Car je suis maire, mon cher… ne l’oublions pas…

— Et Berget est votre prophète, je veux dire votre adjoint, monsieur le marquis… complétai-je un peu trop familièrement peut-être.

— Comment ?… Vous connaissez Berget ?… Un homme admirable… le plus grand ivrogne du département !

Je l’entendis, durant un quart d’heure, parler, marcher dans sa chambre… traverser le couloir, d’un pas que ses bottes rendaient plus pesant… et, bientôt, au dehors, des chevaux piaffèrent, galopèrent, s’éloignèrent.

J’avais attaqué avec ardeur les tas de paperasses… Comme le marquis me l’avait annoncé, il y avait un peu de tout, et quelques-unes remontaient à plusieurs années : lettres banales d’amis et de parents, lettres d’affaires, — d’affaires de toute sorte, en effet ; nombreux documents relatifs au comice agricole, aux diverses sociétés de culture et d’élevage de la région… mémoires de fournisseurs… réclamations et sollicitations de tout genre… dénonciations violentes contre les instituteurs et les fonctionnaires du canton… plaintes contre M. Joseph Lerible… toute la pouillerie des petits intérêts, des petites dissensions, des petites misères de la vie campagnarde… Je trouvai quelques billets intimes et gaillards du prince de Galles, quelques télégrammes affectueux du maréchal, entre des propositions d’usuriers, des consultations de notaires, des états de liquidations chez des agents de change et des coulissiers… des relevés de sommes prêtées par des croupiers, des bijoutiers, des bookmakers… C’étaient aussi, parmi des remerciements de curés et des prières de bonnes sœurs, des invitations à inaugurer des tripots clandestins, des maisons de rendez-vous galants, des chapelles, des œuvres catholiques de bienfaisance… et toute une série de lettres en anglais, à propos de courses, de chiens, de maquignonnage… Çà et là, des protêts… des menaces de poursuites judiciaires… que sais-je encore ? toute une vie active, multiple, disparate, désordonnée, une vie de bas plaisirs, de luttes incessantes, de difficultés surmontées à force d’audace, d’ingéniosité vulgaire mais retorse, d’expédients connus… Cela m’intéressait, certes, et me désenchantait en même temps. Rien qu’à l’allure si particulière du marquis, j’avais rêvé de plus grandiose crapulerie… des intrigues amoureuses compliquées, perverses et dramatiques… l’explication d’une situation conjugale… cocasse… un peu de crime aussi… or, rien ou presque rien de ces révélations attendues où se complaisait mon imagination… En remuant ces papiers qui exhalaient comme une barbare odeur de tripot, d’écurie, d’officine d’usurier et d’huissier, j’avais la sensation un peu courte d’une existence pas sensiblement supérieure à celle d’un viveur quelconque, d’un de ces petits écumeurs de cercles tels que les lieux de plaisir parisiens nous en offrent, quotidiennement, des exemplaires si nombreux, si peu intéressants, si fugaces…

Pourtant, deux sortes de correspondances attirèrent, plus spécialement, mon attention, l’une assez copieuse, signée Karl Backer… l’autre, plus rare, signée tout simplement Blanche ; la première très respectueuse, la seconde très familière, toutes deux traitant, dans un langage convenu, d’affaires dont je ne pouvais définir la nature, mais qui, par le mystère dont on les entourait, me semblèrent plutôt bizarres et louches… Je m’y attardai plus qu’aux autres ; il me fut impossible d’y démêler quoi que ce soit ! En ce premier dépouillement, je dénichai, épars au milieu des paperasses, ou bien oubliés dans des enveloppes, quelques billets de banque et des quantités de timbres-poste, le tout pour une valeur de huit cents francs… Je pensai d’abord que cet argent avait été déposé là, par le marquis, afin d’éprouver mon honnêteté… Mais non… Il était évident, par tout ce que je venais de voir et d’apprendre, que cet homme si précis, si ordonné, si énergique, et, en même temps, si minutieux en certaines choses, incarnait en certaines autres la paresse et le désordre. L’idée de m’approprier cette somme ignorée de lui et, sans moi, perdue, ne fit que m’effleurer l’esprit… Elle passa comme passent ces étourdissements qui, parfois, le matin au saut du lit, me frappent le cerveau d’une chiquenaude légère…

Il était plus de midi quand le marquis rentra de sa promenade… Après avoir changé de costume il vint me trouver dans le cabinet. J’avais énormément travaillé ; une grande partie du vaste bureau se trouvait déjà débarrassée.

— Ah ! ah !… Ça avance, je vois… fit-il en se frottant les mains.

J’expliquai que, dans l’ignorance où j’étais encore de ses affaires, j’avais cru prudent de ne détruire aucun de ces papiers, que je les avais tous classés, et que j’attendais ses ordres…

— Parfait ! approuva-t-il… Alors, voyons ça…

Nous passâmes en revue tous les petits dossiers… Des uns le marquis me disait : « À garder ! », des autres : « À brûler ! ». Lorsque j’appelai les dossiers : Blanche et Karl Backer, il eut un sursaut que je notai précieusement et qui me confirma leur importance… En même temps il me planta dans les yeux un regard aigu, sévère, presque dur… Ce regard, dont je soutins bravement le choc, cherchait à me pénétrer, à savoir si réellement j’avais une opinion sur ces papiers, et ce qu’elle pouvait bien être… Du moins, je l’interprétai ainsi… Il fut rapide, mais on ne pouvait se méprendre à son expression claire et forte.

— Vous les avez trouvés là ?… me demanda-t-il, d’une voix brève.

— Mais oui, monsieur le marquis.

— Ah !…

Et, se remettant très vite :

— C’est curieux… acheva-t-il… Je ne l’aurais pas cru… Donnez-les-moi…

D’une main, il les feuilleta avec beaucoup d’attention… tandis que, de l’autre main où restait encore de la nervosité, il lissait ses moustaches…

— Brûlez Blanche… me commanda-t-il. Je sais ce que c’est… Aucun intérêt… Backer… eh bien ! nous le mettrons, le bon Backer, dans ce meuble, quand vous aurez terminé votre dépouillement…

Il m’indiqua un meuble lourd et massif en vieux acajou avec de grossières dorures, moitié secrétaire, moitié armoire, qui occupait le milieu du mur au fond de la pièce…

— Pensez à m’en demander la clé… Du diable si je sais où elle est, par exemple !…

À ce moment le valet de chambre apporta le courrier… Le marquis le dépouilla vivement, écrivit des remarques au crayon rouge en travers de quelques lettres…

— Vous répondrez aujourd’hui ou demain… Rien d’urgent !…

Et il enfouit les autres dans sa poche.

En lui restituant les billets de banque, il s’écria avec une sorte d’étonnement joyeux et un air de me féliciter, comme si je venais d’accomplir un acte de rare héroïsme :

— Ça, c’est bien !… ça, c’est très bien !… mais, c’est la fortune… J’ai trouvé un secrétaire de féerie qui m’apporte tout simplement la fortune… vous êtes prodigieux, mon cher…

Il prit les billets sans les compter, et me laissa les timbres pour les besoins de la correspondance.

La cloche du déjeuner sonna. Le marquis était redevenu tout à fait gai. Moi, je quittai à regret le bureau, car un élément nouveau venait de s’ajouter à ma curiosité. Peut-être les autres papiers me livreraient-ils le secret des lettres Blanche que je devais brûler, celui des lettres Backer, qu’il me fallait enfermer sous clé dans ce meuble. En tout cas elles me donnaient une plus haute idée de ce que j’appelais — sans m’en offusquer d’ailleurs — la canaillerie du marquis… Et à revoir celui-ci, et à mieux étudier sa physionomie, je ne doutais plus qu’il fût infiniment supérieur à ce qu’en somme ces documents m’avaient fait entrevoir de très incomplet, par conséquent de très incertain sur sa vie… J’avais hâte maintenant — une hâte impatiente — d’en connaître la contre-partie.

Ce jour-là même nous commençâmes à visiter la circonscription et, aussitôt après le déjeuner, nous nous rendîmes en charrette anglaise à Monteville-sur-Ornette, par la forêt. Le marquis essayait un jeune cheval, très ardent, qu’il conduisait avec une remarquable adresse, l’excitant, le maintenant de la voix, corrigeant ses emballements d’une main ferme et souple, très sûre. Nous filions très vite. La journée était fraîche et brillante ; la route serpentait toute dorée entre les futaies, entre les taillis. Des tussilages, des jonquilles sauvages tapissaient déjà les talus et les sous-bois ensoleillés de fleurettes jaunes… quelques essences d’arbres gonflaient, à la pointe des branches, de gros bourgeons vernissés, et des parfums de violettes, mêlés à de tièdes odeurs de terreau, nous arrivaient par bouffées aux narines. Le marquis me racontait des histoires locales… Monteville-sur-Ornette, pittoresque et forte commune mi-agricole, mi-forestière, échappait de plus en plus, quoique voisine de Sonneville, à l’influence du château. Paysans, bûcherons, charbonniers, sabotiers y restaient à peu près fidèles, par habitude… Mais depuis plusieurs années, de petites industries du bois, des fabriques de bondes et faussets, des scieries mécaniques s’étaient établies sur le territoire de la commune, employant près de quatre cents ouvriers venus un peu de partout et qui pourrissaient le pays de mauvaises idées républicaines. Le marquis avait là un agent précieux, le docteur Lerond, qui s’efforçait de maintenir les choses anciennes et de combattre les nouvelles, par le seul prestige de son dévouement et de sa bonté… Il y avait bien du mal. Cœur excellent, très aimé de tout le monde, même de ses adversaires politiques, on ne lui connaissait qu’un défaut, celui d’être trop dévot. Malgré sa charité, il eût préféré laisser mourir un client plutôt que de manquer la messe le matin. Chaque jour, sur les routes et dans les traverses, on le rencontrait conduisant sa vieille jument blanche, ou plutôt conduit par elle… Les guides flottantes, et quelquefois traînant sur la route, il lisait sans cesse, rencogné au fond de son antique cabriolet, des journaux et des revues, non des revues de médecine, comme on eût pu croire, mais de piété : le Pèlerin, le Rosier de Marie, etc. Souvent, au bas des côtes, la jument s’arrêtait, se mettait à brouter l’herbe des berges, et le docteur, ne s’apercevant de rien, demeurait là des quarts d’heure absorbé dans sa lecture… Puis brusquement, d’elle-même, elle recommençait de trottiner et de secouer maître et voiture sur les cahots du chemin…

Quand nous arrivâmes à Monteville-sur-Ornette, le docteur Lerond se disposait à partir en tournée de malades… Il portait une large houppelande verdâtre, une casquette en peau de renard, des sabots garnis de paille. C’était un homme très grand, très maigre, voûté, quoique jeune encore, le visage effacé, la peau cendreuse, tachée, aux joues, de poils rares d’un blond terne et pauvre. Ses yeux doux, tristes, résignés, aux paupières tuméfiées et rougies, pleuraient sans cesse… Il avait l’apparence, presque l’odeur d’un cancéreux… Avec empressement il nous reçut dans son cabinet qui lui servait aussi de salon… un cabinet très sale, encombré de toutes sortes de choses, surtout de fioles, de pots, car il tenait, en même temps, la pharmacie. Un spéculum bossué traînait sur une pile de journaux pieux… sur le bureau, parmi des papiers, des clés dentaires, des bistouris ébréchés, un forceps dont les cuillers rouillées sortaient de son enveloppe de serge noire… dans un coin, par terre, une cuvette où se voyaient encore de menues rigoles de sang séché… Aussitôt prévenu de l’arrivée du marquis, le curé vint nous rejoindre… Il fit une entrée bruyante : un petit bonhomme rondelet, assez propre, très rouge de figure, avec des yeux allumés, pétillants, d’aspect jovial et farceur… Nous nous assîmes autour du guéridon sur lequel le docteur apporta un énorme bocal plein de merises à l’eau-de-vie qu’il nous servit dans de longs verres tubulés.

Il excusa sa femme partie avec les enfants chez les grands-parents… Puis il dit :

— Je ne sais pas de bonnes nouvelles, monsieur le marquis… Ici, tout va de mal en pire… L’impiété y fait des progrès rapides… on chante maintenant la Marseillaise dans les cafés… et, croiriez-vous que, la semaine dernière, nous avons eu un enterrement civil ?… À Monteville !

— Ma foi, oui ! Hippolyte Grostout… ce damné ivrogne !… on le pensait bien… expliqua le curé qui ne parut pas prendre les choses au tragique comme le docteur Lerond.

Celui-ci poursuivit :

— Ah ! Je ne sais pas ce que tout cela deviendra !… Vous ai-je écrit que notre maire, Désiré Lequesne, est au plus mal ?… Il ne passera certainement pas la semaine… C’est un grand malheur pour tout le monde…

— Dieu !… Ce brave Lequesne !… fit le marquis d’une voix neutre… sans s’émouvoir… La bouteille… la sacrée bouteille, hein !…

— La bouteille, peut-être, et surtout la fièvre typhoïde…

Le curé tâcha de mettre sur son visage rieur tout ce qu’il pouvait, à l’occasion, comporter de gravité soucieuse ; et il commenta :

— Le plus ennuyeux… voyez-vous… monsieur le marquis… c’est que cette canaille de Fortuné Lamour… le fabricant de bondes…

— Oui… Eh bien ?

— … crie partout qu’il va se porter à la place de Lequesne… Il fait déjà une propagande de tous les diables… Ce serait un sale coup… Adieu, Monteville !…

— Il a toutes les chances, aujourd’hui ! appuya le docteur.

Le marquis répliqua vivement :

— Il a toutes les chances si tu le laisses faire… si tu veux !… Eh bien, voilà une occasion pour toi de te montrer, enfin ! grand flemmard… Je pense que tu ne vas pas abandonner cette belle commune aux mains de l’ennemi… Je ne te le pardonnerais jamais… Toi seul ici… es en mesure de battre Lamour… Il faut le battre…

— Je ne cesse de le lui dire… Il est d’un entêtement !…

Les yeux du docteur exprimèrent de la lassitude…

— D’abord, ce n’est pas sûr que je le puisse… Ensuite, c’est à peine si j’ai le temps de soigner tous mes malades… Comment ferais-je ?

— Vous irez un peu moins à la messe…, dit le curé… Je vous donne à l’avance l’absolution…

Il se mit à rire d’un rire épais qui lui secouait le ventre sous la soutane.

— L’abbé a, pardieu ! bien raison, approuva le marquis… Moi aussi, je te la donne… Ah !…

Il ajouta :

— La messe… les vêpres… le diable et son train… sans doute… Mais, sapristi ! le bon Dieu ne t’en demande pas tant, mon cher… Ce n’est pas une brute, le bon Dieu, voyons !…

Le docteur hochait la tête, un peu scandalisé… Il détourna la conversation :

— Écoutez, monsieur le marquis… Il y a un peu de votre faute dans ce qui se passe ici…

Sur un mouvement de surprise du marquis, il accentua :

— Je vous assure… Au fond, c’est la chasse qui a été la cause première de tout cela… Elle vous a aliéné bien des gens… et elle sert admirablement la cause de nos ennemis… Vous n’avez jamais voulu me croire… Tout le monde est mécontent… Tout le monde se plaint… La semaine dernière les sangliers ont retourné tout un champ… J’ai vu, il y a quinze jours, la grande pièce de maître Alix… Elle est tellement rongée par les lapins, tellement piétinée par les cerfs, qu’on n’y reconnaît plus la moindre trace de blé… Et vous ne faites rien… Et vous ne voulez rien faire !…

Le visage du marquis s’était subitement rembruni :

— Ah ! ils m’embêtent… s’écria-t-il. Comment ?… Je leur ai donné le droit de pâture sur les bruyères de Brigemont !… Je ferme les yeux quand ils mènent leurs bestiaux, l’été, aux marais de Villecourt !… Qu’est-ce qu’ils veulent encore ?…

Sa voix était devenue tranchante, irritée :

— Avec ça qu’ils le traitent bien, mon gibier ! De sales braconniers, tous !… Je te défends de me parler de ça !…

Il se leva, marcha dans la pièce en grondant comme un fauve… Le docteur s’était tu… Le curé du bout des doigts piquait quelques merises dans son verre…

— Comme vous voudrez !… reprit M. Lerond, après un silence gênant… Je voulais encore vous dire ceci… La tuberculose continue ses ravages… En ce moment, je soigne huit malades qui en sont gravement atteints… Et je découvre des symptômes sur combien d’autres !… Malheureusement, je n’y peux rien… Malgré toutes les promesses, nous n’avons toujours pas d’hospice… Caen refuse mes malades impitoyablement… J’ai écrit à Mme la marquise… Elle ne m’a pas répondu…

— C’est bien fait, nigaud !… s’écria le marquis sur un ton encore bourru, mais calmé. Pourquoi t’obstines-tu à ne pas t’adresser à moi directement ?… La marquise a été très occupée… et elle n’a pas que Monteville dans la tête… Voyons, que lui demandais-tu ?

Malgré son air triste et veule, je sentis que M. Lerond avait de la fermeté.

— Je lui demandais, répondit-il sans hésitation, qu’elle voulût bien prendre ces pauvres malades à l’hospice de Sonneville où ce n’est pas la place qui manque, il me semble… Non seulement leur état fait pitié, mais il est un réel danger de contamination pour tout le pays…

— Eh bien, je les prends, moi, annonça le marquis après avoir réfléchi quelques secondes… C’est-à-dire, j’en prends quatre. On tâchera de caser les autres… Qui est-ce ?

Le docteur énuméra les noms… parmi lesquels le marquis en choisit quatre, ainsi qu’il l’avait promis :

— Puisque vous avez cette bonté, pria le docteur, j’insiste pour Élisabeth Hunault… Vous l’avez sans doute oubliée… Elle est très intéressante… C’est la fille d’un de vos meilleurs serviteurs, monsieur le marquis… Et si vous voyiez la détresse de cette maison ?… Chaque fois que j’y vais, j’en ai le cœur tout retourné…

— Bien, bien… certainement… plus tard… Je m’occuperai d’elle…

Et avec un sourire où je vis grimacer une affreuse ironie, il ajouta, non sans une emphase qui me parut, dans sa bouche, d’un comique funèbre et cruel :

— La charité chrétienne m’ordonne de soulager, d’abord, mes ennemis… n’est-ce pas, l’abbé ?

Le curé répondit :

— Voilà, monsieur, un sentiment admirable, et qui vous honore… Les Saints Évangiles…

Mais le marquis coupa court à cette effusion, et se tournant vers le docteur :

— J’enverrai demain, dans l’après-midi, l’omnibus du château… Tu y installeras ces quatre malades que j’ai choisis… Allons, es-tu content ?

M. Lerond paraissait très triste… Il remercia dignement, brièvement. Le curé, au comble de l’enthousiasme, s’extasia :

— Et quel effet, dans le pays, quand on les verra s’en aller dans l’omnibus de monsieur le marquis, à l’hospice de Sonneville !… Surtout des ennemis déclarés de monsieur le marquis. Savez-vous que ça peut retourner bien des gens, ça ?… Oh ! mais oui !…

La flatterie était maladroite ; elle appuyait lourdement sur le caractère intéressé, politique de cet acte de charité. Le marquis, agacé, changea aussitôt le cours de la conversation.

Quelques personnes vinrent le saluer. Il avait une mémoire extraordinaire et un merveilleux à-propos. Sans se tromper jamais, il appelait chacun par son nom, lui adressait une parole amicale, opportune, toujours gaie… À un vieux paysan qui se plaignait, timidement, des dégâts causés par les cerfs, il répondit avec une bienveillance familière :

— Justement, nous parlions de ça avec le docteur et M. le curé… C’est entendu, père Jumeau… c’est entendu… Toujours d’aplomb, sacrédieu ?… Regarde-moi !… Frais comme une rose !… Et quel âge as-tu ?

— J’suis du siècle, monsieur le marquis…

— Sacré père Jumeau !… Il nous enterrera tous… Eh bien, nous célèbrerons ton centenaire à Sonneville, entends-tu bien ?… Il y aura les violons… Et nous en boirons des bouteilles… des bouteilles du siècle aussi !…

Le docteur partit, ayant une longue course à faire ; le curé nous accompagna jusqu’à la voiture…

— Je le déciderai… affirma-t-il… soyez sans crainte, monsieur le marquis… Il se portera contre Lamour… Il le faut, mais il est si drôle, parfois !… Au besoin, voyez-vous, je lui refuserais l’absolution… ah ! mais oui… ah ! mais oui.

Puis, tout à coup, embarrassé, et la bouche mielleuse :

— Je me suis permis d’écrire il y a quelque temps à monsieur le marquis… vous savez bien… pour la chapelle de saint Joseph… Une ruine, monsieur le marquis…

— Saint Joseph !… c’est vrai !… s’écria le marquis… vous avez bien fait de me rappeler ça, l’abbé… Je n’y pensais, ma foi, plus… Et figurez-vous, que je n’étais venu à Monteville que pour ça… Tenez !

Il tira de son portefeuille un billet de cent francs qu’il remit discrètement dans la main du curé, lequel se confondit en remercîments humiliés…

Un groupe d’enfants, de femmes, de petits vieux, s’était formé autour de la voiture, devant laquelle se tenait le valet de pied, personnage imposant comme un militaire, sanglé de cuir blanc, botté de cuir fauve, boutonné d’or, qu’ils considéraient tous, curieusement, avec une sorte de respect hébété. Sur le pas des portes je remarquai quelques ouvriers qui nous regardèrent passer, figures discrètement narquoises, à peine hostiles, plutôt indolentes et abruties, les amis de M. Fortuné Lamour.

Quand nous sortîmes de Monteville, au trot rapide du cheval, et que les petites fabriques échelonnées sur le cours de l’Ornette eurent disparu au tournant de la vallée, entre les rayures roses des aulnes, le marquis me dit en riant d’un bon rire amusé :

— La chapelle de saint Joseph ?… Je connais ça !… Il me la pose tous les ans… Saint Joseph, c’est Julie… une belle fille, ma foi !… Ah ! il va en faire une noce, avec mes cent francs, le sacré curé !… Il faut bien que tout le monde s’amuse, hein ?… les curés comme les autres… Et ce Lerond ? Ne vous y trompez pas, mon cher… Au fond… vous savez ! malgré sa bigoterie… un révolutionnaire… tout au moins… un sentimental… mais, c’est la même chose…

Maintenant, nous filions à toute allure vers la Vente à Boulay.

On appelait ainsi — je crois l’avoir dit — un quartier assez vaste de la forêt. La moitié dépendait de Sonneville-les-Biefs, l’autre moitié, de Monteville-sur-Ornette. Ici, la futaie se faisait plus rare, et n’occupait que les terrains bas. Sur les hauteurs, le sol caillouteux, très sec, ne pouvait nourrir — et très maigrement — que les taillis de chênes et de bouleaux dont les baliveaux clairsemés avaient un aspect chétif et tordu. D’épais ajoncs, de profondes bruyères offraient au gibier une retraite sûre, presque impénétrable, en certains endroits. C’était, malgré son caractère sauvage, la partie que le marquis préférait, en ce qu’elle lui constituait une réserve inépuisable… Il n’y chassait jamais, d’ailleurs, et il entendait qu’elle fût sévèrement gardée…

Nous débouchâmes sur un rond-point où venaient aboutir, outre la grand’route qui le traversait, six allées herbues, fermées chacune par une barrière peinte en blanc… Nous prîmes la seule, ouverte aux voitures, au fond de laquelle, comme une sentinelle veillant sur la forêt, s’embusquait une petite maison de garde. De loin, toute basse, avec sa façade repliée et blême, ses fenêtres louches, elle avait une expression haineuse et méchante. On y sentait toujours des yeux à l’affût, des oreilles aux écoutes, la menace des armes chargées… Elle donnait de l’effroi, comme tout ce qu’on heurte d’humain et de vivant dans les solitudes et dans les silences… Il semble que, dans la forêt où tout est lutte invisible et meurtre étouffé, la moindre chose, le moindre bruit qui rappellent l’homme prennent aussitôt un caractère de mystère tragique et de crime… Une sorte de cour normande, un grand verger tapissé d’herbe rugueuse et planté d’arbres à fruits, entourait la maison, n’en effaçait pas l’impression sinistre. Autour du verger, des arbres, des arbres, sans une trouée, un cirque d’arbres dont les pointes mêlées rayaient le ciel, pareilles aux morsures d’une eau-forte légère et bleuâtre… Un jardin potager, étroit et long, défendu contre les incursions des lapins par un haut grillage, attenait au pignon de gauche. À gauche, encore, un hangar rempli de bois fendu, une étable et un poulailler… À droite, un puits, et près du puits un noyer sous lequel stationnait le cabriolet de M. Joseph Lerible, dont le cheval débridé humait l’herbe de la cour en soufflant des naseaux bruyamment. Deux petits enfants aux pas encore incertains jouaient parmi des meubles, des caisses, de pauvres objets de ménage, déchargés, pêle-mêle, près de la porte, devant la maison. Des poules s’enfuirent à notre approche, et deux chiens couplés, attachés par une longue corde à un anneau scellé dans le mur, se mirent à aboyer. M. Joseph Lerible, suivi de Victor Flamant, sortit de la maison…

Je regardai ce dernier passionnément. Vêtu d’une blouse et d’un pantalon d’un brun lavé, et sous la blouse d’un tricot de laine fauve, coiffé d’une casquette dont la peau de lapin usée lui moulait le crâne, une cravate lâche, en corde, autour du cou, il était de taille moyenne, sec, osseux, couleur d’écorce et de sous-bois. Les yeux me frappèrent tout d’abord, des yeux très clairs, d’un gris très dur, mais fixes et ronds, sans aucun rayonnement, et pareils aux yeux des oiseaux que blesse la lumière du jour et qui n’exercent leur puissance de vision que la nuit. Sa face pointue, montée sur un col mince et long, était pour ainsi dire mangée, rongée, comme une plaie jusqu’aux yeux, par une barbe très courte, très dure, d’un gris roussâtre. Il avait des allures prudentes et obliques, l’oreille attentive, inquiète, un nez extrêmement mobile dont les narines battaient sans cesse, au vent, comme celles des chiens. Ainsi que les animaux habitués à ramper, à se glisser dans le dédale des fourrés, il ondulait du corps en marchant. Je remarquai que ses chaussures en cuir épais, que des guêtres prolongeaient jusqu’aux genoux, ne faisaient aucun bruit sur le sol. On les eût dites garnies d’ouate et de feutre… Il m’impressionna fortement. Il représentait pour moi quelque chose de plus ou de moins qu’un homme… quelque chose en dehors d’un homme… quelque chose dont je n’avais pas l’habitude : un être de silence et de nuit…

— Eh bien !… L’installation ?… Ça va ?… demanda le marquis.

— Ça sera fini, au coucher du soleil, monsieur le marquis… répondit Flamant, dont la voix était sourde et voilée comme celle d’un bronchiteux…

L’examinant des pieds à la tête, d’un air grave et pourtant satisfait, et parfois attendri, le marquis ajouta :

— Tu sais ce que je veux de toi ?… Tu as compris ?

— Monsieur le marquis peut compter sur moi…

— J’y compte… Et ta fille ?

Flamant, d’un geste, montra la maison :

— Elle est là… Elle range…

Son allure, ses réponses ne manifestaient aucune servilité… Il était sobre de paroles et de mouvements…

— Ah ! fit simplement le marquis…

Et il se tut… Il semblait un peu gêné, quoique, en vérité, il ne dissimulât pas une étrange sympathie pour cet homme. Et il fouettait l’herbe de sa canne, le front soucieux… Il se décida pourtant à parler…

— Dis-moi, Flamant ?… Écoute-moi bien… Tu ne peux pas continuer à vivre comme tu vis… Pour toi, pour moi, pour tout le monde, tu ne le peux pas !… Il ne s’agit pas seulement de la morale… il s’agit de ton autorité… comprends-tu ? Il faut marier ta fille, mon gars… ou la placer loin d’ici.

Flamant secoua la tête… Il répondit avec une fermeté tranquille…

— Pour ça… monsieur le marquis… c’est impossible !…

— Et pourquoi ?

— Le métier sera dur ici… j’ai besoin d’une femme… et d’une solide !

— Eh bien… prends-en une, animal… Remarie-toi…

Le braconnier sourit, et ce sourire avait quelque chose de fixe, d’inexpressif, et, en même temps, de si terriblement dévasté, qu’il me fit mal…

— À mon âge !… ah ! non… mauvaise affaire…

Et, sans embarras, il expliqua :

— Victoire a l’habitude… Je la connais… elle me connaît… elle connaît le fourbi… C’est une femme de tête et de courage… J’en trouverais jamais une pareille… Non… monsieur le marquis… parlons pas de ça !

On sentait dans le ton de ses paroles une décision inébranlable… Il dit encore :

— Et puis… voyons ? qui voudrait d’elle ?

— Je me charge de lui trouver un mari, ou une bonne place… répliqua le marquis.

Mais Flamant avait secoué de nouveau la tête… Un pli amer raya ses lèvres blêmes ; les rides de son front s’accentuèrent. Peut-être commençait-il à s’irriter de cette insistance inutile… et douloureuse :

— Parlons pas de ça ! fit-il, encore plus brièvement, encore plus fermement que la première fois.

Les deux hommes demeurèrent dans le silence, Flamant, maintenant très calme, regardait, sans le voir sans doute, un nuage déjà bordé de rose qui voyageait lentement, dans le ciel, au-dessus du cirque d’arbres… Le marquis était visiblement décontenancé d’une résistance qu’il ne rencontrait jamais chez de telles gens… Pourtant il n’y avait en lui aucune colère, aucune haine… Mollement, sans conviction, il reprit :

— Voyons, Flamant ?… Tu sais ce qu’on dit partout ?

Celui-ci riposta, en haussant légèrement les épaules :

— Je m’en fous, monsieur le marquis… Chacun s’arrange à sa façon… ça ne regarde personne, n’est-ce pas ?… Et ce qu’on dit… c’est des paroles… rien de plus !…

— Pourtant… réfléchis… c’est très grave !

Alors le braconnier avança d’un pas, étendit la main, comme pour un serment :

— Tenez… monsieur le marquis… déclara-t-il… vous avez fait pour Flamant une chose qu’est pas ordinaire, oh ! je le sais ! Eh, bon Dieu de bon Dieu ! jamais Flamant n’oubliera ça… Vous pouvez me demander mon sang… il est à vous ! Mais si vous exigez que Victoire parte d’avec moi… j’aime mieux vous le dire tout de suite… il n’y a rien de fait.

Et il appela :

— Victoire !… Victoire !… Hé ! Victoire…

Puis se retournant vers le marquis :

— Elle va venir… Je ne lui ai rien dit, n’est-ce pas ?… Eh bien, parlez-lui… Elle est comme moi…

À la voix de son père, Victoire accourut. J’étais impatient de la connaître. Depuis notre entrée dans la cour je la cherchais des yeux, partout, avec une curiosité pas très pure je l’avoue. Son vice me hantait, et, par son vice, je rêvais d’une bête de luxure forcenée, d’une créature de crime. Elle m’apparaissait étrangement harmonieuse au mystère sauvage, au mystère incestueux de la forêt… Pas du tout… C’était une grande et forte fille de vingt ans, bâtie en force mais déjà vieillie par la misère, déjà déformée par les rudes travaux et les maternités trop précoces. Sa tête semblait plier sous le poids d’une chevelure rousse trop lourde, magnifique, et qui, dans le vert ambiant, flambait comme une boule de feu. Rien de farouche, de révolté, d’impudique, rien de triste même dans ses yeux d’un bleu pâle de pervenche, et dans toute sa physionomie qui, au contraire, témoignait d’une sorte de candeur tranquille, d’une sérénité si calme qu’elle en devenait presque de l’hébétude, mais de l’hébétude souriante, douce, limpide comme ses yeux. Malgré l’épaisseur carrée de la taille, le flottement de la poitrine sous la camisole, l’avancée disgracieuse, sous la jupe, d’un ventre bombant, ses reins avaient une élasticité puissante qui la faisait en quelque sorte rebondir, à chaque pas, sur le sol. Ses manches retroussées laissaient voir des bras ronds, flexibles, très lisses, très blancs, jusqu’au-dessus des poignets où le hâle avait mis comme de longs gants de peau grenue et brunie. Elle était propre… plus propre que ne le sont d’ordinaire les paysannes… Timidement elle avança vers le marquis dont le regard plus brillant attesta qu’il obéissait aux mêmes préoccupations que moi. Les jambes écartées, les mains derrière le dos et se caressant les mollets du bout de sa canne, il dit :

— Mazette !… quels cheveux !…

Victoire n’osait lever la tête, et Flamant, ne voulant pas influencer sa fille, se tenait à l’écart, les deux paumes plaquées aux hanches… Le marquis questionna :

— Voyons, Victoire… Es-tu contente ?

— Oh ! oui, monsieur le marquis !

— C’est bien triste, ici… c’est sauvage en diable. Tu ne t’ennuieras pas, toute seule ?

— Oh ! non, monsieur le marquis !

— Si tu t’ennuyais… il faudrait me le dire… je te trouverais… une bonne place.

Victoire répondit :

— Jamais je ne voudrais quitter papa, monsieur le marquis !

Ce « papa », prononcé d’une voix claire, filiale, était singulièrement déconcertant dans cette bouche d’inceste… Le marquis eut la cruauté d’en accentuer l’horreur ingénue :

— Tu l’aimes bien « ton papa » ?

Et il appuya lourdement sur ce mot… Victoire ne baissa pas la tête, ne rougit point… Elle répondit avec un élan qu’illuminaient tous les sourires de sa face :

— Oh ! oui… monsieur le marquis !

Sûr de sa fille et de lui-même, Flamant ne triomphait pas… Il restait grave, les yeux tournés vers la maison… Le marquis se tut… Puis, il caressa les cheveux de Victoire, lui tapota les joues…

— Allons, c’est bien… fit-il… Je voulais seulement te voir, te dire bonjour… va travailler, ma fille…

Comme elle rentrait chez elle, il lui cria gaiement :

— Et soigne tes cheveux, hein ?… Je connais des femmes qui les échangeraient volontiers contre un collier de perles…

Alors, Flamant se rapprocha du marquis qui eut un geste, par quoi il s’avouait vaincu, et qui déclara, en s’excusant presque :

— Je t’ai dit ce que j’avais à te dire, mon gars… Maintenant, fais comme tu veux…

Flamant remercia sans emphase, d’une voix plus sourde et que la reconnaissance faisait trembler un peu :

— Je savais bien… monsieur le marquis est un homme, lui !… Monsieur le marquis connaît la vie !

Et il demanda la permission de reprendre son travail, car la journée s’avançait…

Le marquis visita minutieusement la maison et les annexes, accompagné de M. Joseph Lerible à qui il donna des ordres pour l’équipement de Flamant. Il indiqua des réparations et certains embellissements pratiques qu’il jugeait nécessaires. Il n’oubliait rien, montrant ainsi plus que de la sympathie, une véritable tendresse pour son nouveau garde. Il le voulait pourvu de tout et heureux. Comprenant que la moindre objection serait inutile et… dangereuse, M. Joseph Lerible qui, de son pied feutré sautillait plus fort qu’à l’ordinaire, ne discuta rien, accepta tout, approuva tout avec un flegme douceâtre imperturbable… Plusieurs fois, en passant devant Victoire, il crut devoir affecter une bienveillance excessive et un respect outré dont je vis que le marquis s’amusa fort… Il ne sourcilla même pas quand le maître déclara qu’il projetait d’agrandir la maison et d’y adjoindre une grande salle, rustiquement, mais joliment aménagée, et qui servirait de rendez-vous de chasse…

En partant, le marquis dit encore à Flamant :

— Quand tu viendras à Sonneville… après demain, peut-être ? demande-moi… Je te ferai cadeau d’un fusil… un fusil excellent, et qui porte loin… au revoir, mon gars…

En route, nous discutâmes sur l’inceste… Il y était indulgent… Il m’expliqua :

— Le cas de Flamant est fréquent dans nos campagnes… surtout, chez les pauvres gens. Il n’y a plus guère que le brave père Lerible pour s’en indigner… Et encore, vous voyez, il s’y fait… Il s’y fait d’autant mieux qu’il s’imagine que je veux coucher avec Victoire… Ah ! ah !… Ici, quand la mère meurt, la fille la remplace aussitôt dans le lit du père… comme dans les travaux du ménage… C’est économique, et il n’y a rien de changé dans la maison… La vie continue sans scandale, sans incidents, sans remords… paisiblement… naturellement… La plupart du temps, j’ai remarqué que ce sont d’excellentes unions… Et les enfants qui en naissent ne sont pas plus idiots que les autres… Ils le sont autant…

Il me conta en détail l’histoire très édifiante d’un petit cousin à lui, le comte de Chalenge, sportsman célèbre, qui vivait publiquement avec sa propre sœur…

— Eh bien, ils sont très heureux… très gais… très gentils… très respectés… Pas le moindre drame, jamais… vous les verrez, car vous êtes appelé à les rencontrer à Paris… Ils sont charmants… après tout, on ne sait pas !…

Afin de provoquer une de ces réponses, dont j’aimais le pittoresque et l’imprévu, et qui me renseignaient chaque fois davantage sur l’âme secrète de cet homme, j’opposai la morale religieuse comme le seul remède possible à cette pratique bestiale et simpliste :

— Mais, mon cher, répliqua le marquis, la religion n’est pas une morale… c’est de la politique…

Et brusquement, avec une vraie admiration pour Flamant, et aussi avec un véritable orgueil de l’acte hardi qu’il venait d’accomplir :

— Sacré Flamant !… jura-t-il… c’est tout de même quelqu’un.

Le soir tombait. Le ciel se couvrait de gros nuages dont les pâles roseurs du couchant accentuaient la lourdeur plombée. L’obscurité se glissait entre les arbres, bouchait peu à peu les éclaircies de ses voiles épais… Un vent froid soufflait de l’ouest, qui nous glaçait la figure. Nous avions quitté la forêt, pour rentrer, au plus court, par Sonneville-les-Biefs. Des gouttes d’eau annonçaient l’approche de l’averse. Le marquis accéléra l’allure du cheval.

À deux kilomètres du pays, nous rencontrâmes sur la route un petit convoi de deux pauvres voitures, chargées de meubles et de paquets. Un homme marchait devant, une femme venait derrière, que suivaient quatre petits enfants, péniblement. Tous ils paraissaient très las, très tristes, accablés. J’observai que l’homme portait un vieux képi de garde, et, sur l’épaule, un fusil. Était-ce Rousseau ?… C’était sûrement Rousseau… Où allait-il, sans gîte, sans argent, sans pain peut-être, sous la pluie, avec toute sa petite maison errante, chassé par un futile caprice du maître ? Qu’allait-il devenir ici, tandis que, là-bas, l’autre, protégé, choyé, caressé, parce qu’il avait une âme de violence, d’infamie et de meurtre au service d’une âme d’injustice et de proie, s’endormirait au côté de cette fille — sa fille — la face et les mains et les cris de son désir enfouis dans la belle chevelure d’or ?… Était-ce réellement Rousseau ?… Je n’osais pas le demander… On ne le voyait pas bien, à cause du crépuscule qui unifiait son visage au ton brun de la terre. Mais je me revis en lui… je revis mes détresses, mes faims vagabondes, dans les siennes… Et, durant une minute, mon cœur se serra, douloureusement. C’était sûrement Rousseau.

Quand nous passâmes près de lui, l’homme salua timidement, respectueusement ; la femme et les petits enfants se garèrent sur la berge, butant contre un tas de cailloux qu’ils n’avaient pas aperçu. D’un regard rapide, le marquis regarda tout cela sans une émotion, sans une pitié. Il répondit à l’humble salut de l’homme par un bonsoir sec et brutal, rancunier, qu’il jeta comme un crachat, salement, à toute cette misère lamentable. Le cheval lui-même, offensé par l’odeur du pauvre, avait fait un brusque écart, mais, ramené vigoureusement par une correction de son maître, il plia des reins et fila, de nouveau, plus vite sur la route.

L’averse avait éclaté… Les lointains se rapprochaient dans une brume dense, et sur le dos assombri de la plaine les verts des blés se décoloraient, mouraient l’un après l’autre, comme se décolorent et meurent, une à une, les plumes brillantes sur les ailes étendues d’un grand oiseau blessé à mort et qui va mourir… Jusqu’à l’hospice où il s’arrêta, le marquis ne prononça plus une parole.

Nous dînâmes, tous les deux seuls, dans cette salle immense aux murs couverts de tapisseries somptueuses, aux lustres emmaillotés de gaze jaune, aux dressoirs bas chargés de faïences précieuses et de très vieilles argenteries. Nous y étions tout petits, comme perdus, et aussi silencieux que dans la campagne sous l’averse. Après le dîner, le marquis déclara qu’il avait à travailler seul. Il avait reçu des dépêches, des lettres, et semblait soucieux. Il s’installa dans le fumoir oriental, devant une table, entre une boîte de cigares et un flacon de fine champagne, et il me laissa libre de moi-même. Je profitai de ce répit, jusque fort avant dans la nuit, pour terminer le rangement du bureau. Je n’y avais plus autant de curiosité… D’ailleurs, tous ces papiers, toutes ces lettres redisaient les mêmes histoires, exhalaient les mêmes odeurs que le matin… Ils ne m’apprirent rien de nouveau…

Nous restâmes à Sonneville quinze jours — quinze jours très fatigants, du moins pour moi — qui furent employés en tournées dans les principaux centres de la circonscription électorale. Le marquis ne se trompait pas dans ses calculs, et il était évident qu’il avait toutes les chances d’être élu. Même dans les quelques villages où il redoutait une minorité, on sentait très bien que ce qu’il appelait ses ennemis ne lui étaient pas sérieusement, pas sentimentalement hostiles, et que, pris dans l’engrenage des petits intérêts, des petites nécessités locales, ils eussent bien voulu s’en arracher et marcher pour lui, avec lui ! Partout il jouissait d’une grande popularité, due bien plus à la séduction de ses qualités personnelles, à sa parfaite connaissance des milieux, qu’à des services rendus et à des promesses. Les promesses, qui sont pourtant la grande force des candidats, et qui s’adressent à la source même de la vie : l’espérance, je remarquai qu’il en était sobre. À l’encontre des autres, il ne promettait qu’à bon escient ; avec une véritable crânerie, il savait même refuser des choses dont il pensait qu’il ne pourrait pas les obtenir… Si, plus tard, il les obtenait, la surprise en augmentait le prix et en doublait la reconnaissance.

Il me mit en rapport avec les divers agents chargés de maintenir, dans les divers pays, son influence et sa fortune, et qui tous, par leur propre situation, leur crédit moral, leur esprit de ruse, et aussi par la crainte qu’ils inspiraient, étaient fort judicieusement choisis. Ceux-là — aubergistes, cafetiers, gros cultivateurs, géomètres, agents d’assurances, experts, facteurs, instituteurs retraités — il les comblait de ses prévenances et de ses faveurs. Aussi se montraient-ils très ardents, très fidèles. Être l’agent du marquis, cela équivalait à une place recherchée de fonctionnaire qui rapportait de la considération et de l’argent. Chose rare, il avait accordé à l’un d’eux, chasseur passionné, le droit de chasse sur une partie de bois éloignée du château. Mais, auparavant, il avait eu soin de faire fureter par ses gardes tous les lapins, et de les transporter à l’autre bout du domaine. Avec un sens politique très averti, il écartait de ces choix, il écartait de lui-même l’élément bourgeois, sauf en deux ou trois petites villes où il dominait exceptionnellement. Il disait :

— Les bourgeois… je m’en fous… Je préfère les avoir contre moi… c’est un repoussoir !

Quoiqu’il demeurât en bons termes avec les hobereaux de la contrée, très jaloux de son amitié, qu’il les reçût au château et deux fois l’an, les invitât à ses chasses, il ne tenait pas à s’afficher publiquement avec eux, d’abord parce qu’ils l’ennuyaient, et puis aussi dans la crainte d’avoir à subir la contagion de leur impopularité… Au besoin, il ne dédaignait pas leur jouer des tours pendables dont ils n’osaient pas lui garder rancune et qui faisaient la joie des paysans…

Il était pour les paysans… Il était pour le peuple… Il était pour la blouse, pour la belle blouse de France !… Voilà !

Je m’ingéniais à me bien pénétrer des leçons toujours justes, des renseignements toujours clairs et exacts qu’il me donnait, car il n’aimait pas à redire deux fois la même chose. Intelligence vive et lucide, il exigeait de ceux qui le servaient qu’ils fussent prompts à comprendre et même, au besoin, à deviner sur un clin d’œil sa pensée.

Le lendemain de notre promenade à Monteville-sur-Ornette, je fus bien étonné en le voyant entrer, de bon matin, dans le cabinet, vêtu d’une longue blouse bleue. Un superbe gilet de peau de vache, un pantalon gris clair, collant, serré au cou-de-pied, une casquette de soie haut pontée, un foulard rouge autour du cou complétaient ce déguisement. Et il traînait sur le tapis un fort bâton, un bâton noueux de cornouiller que maintenait à son poignet une tresse de cuir. Au premier abord, véritablement, je ne le reconnus pas. Riant de ma surprise, il me dit :

— Mais oui !… C’est moi !… Je vous annonce que nous partons pour Berd’huis-le-Vicomte, dont c’est la foire aujourd’hui, la plus importante de l’année… Je ne me présente jamais autrement dans les foires… Je vous recommande le costume… Il est des plus commodes… Vive la blouse, mon cher… Vive la blouse de France !

Sous la blouse de France, ce qu’il y avait en lui de fin et de racé disparaissait absolument… Il ressemblait à un authentique et parfait maquignon… Il était même de cette variété normande l’exemplaire le plus réussi, le plus harmonieux que j’eusse encore rencontré jusqu’ici, et tellement réussi que l’ayant vu une fois, ainsi, on ne pouvait pas rêver un costume plus exactement approprié à son âme. Il se regarda dans la glace complaisamment, donna à son foulard rouge des plis plus négligés, et il aima cette nouvelle, cette profonde image de lui-même.

Ce fut une journée dure et harassante. Il fallut patauger dans la boue, les bouses et le crottin, évoluer entre les bêtes, au risque des ruades et des coups de cornes, en jauger la viande, en palper les membres, et, dans tous les cabarets, à propos de rien, boire d’interminables bouteilles d’un vin fort et brisant comme l’alcool. Le marquis était en quelque sorte l’énergie motrice de ces réunions ; il les animait de sa grosse verve, de son infatigable activité, faisait et défaisait les marchés, se dépensait pour lui-même et pour les autres, se trouvait en même temps aux chevaux, aux vaches, aux instruments agricoles. À lui seul il était toute la foire. Il y avait envoyé trois mauvaises vaches délaitées dont il voulait se débarrasser. Plus paysan que les paysans, il en conduisit, il en discuta le marché avec une telle maîtrise âpre, retorse et joyeuse que, malgré mon peu de goût pour ce genre d’exercice, je ne pus m’empêcher d’en admirer, comme une œuvre d’art, la réelle puissance comique. Quel comédien ! Mais comme tous les comédiens il finissait par croire à la réalité de ses rôles, et à les vivre. Il avait des ressources infinies pour marquer de souvenirs ineffaçables et d’un commencement de légende fantastique son passage à travers les populations. Un bel étalon qu’on présentait à des acheteurs italiens refusait de trotter. Tirant sur la bride, il reculait, ruait, pétaradait. Personne ne pouvait en venir à bout. Le marquis s’approcha, examina le cheval, le flatta doucement, et il dit à l’homme d’écurie qui avait toutes les peines du monde à le maintenir.

— Il est doux comme un agneau, ton cheval… C’est toi qui ne sais pas le mener, mon garçon. Donne-moi ça !

Il saisit la bride, enfourcha la bête, et sans selle, sans étriers, sans cravache ni éperons, le travaillant de la main et du genou, il obligea le cheval, malgré ses défenses furieuses, à trotter docilement. Il fut acclamé par l’assistance et sauva le marché.

Et je me souviens encore de ceci :

Dans une auberge, devant vingt paysans qui l’entouraient et dont la saoulerie barbouillait de taches violacées les mornes faces bestiales, il provoqua, sans raison apparente, un monsieur en paletot, petit propriétaire des environs, qu’on n’aimait pas, parce qu’on ne l’aimait pas… parce que, tombé de Paris un beau jour, il avait acheté, lui étranger, une terre que convoitaient quelques gens du pays. Le marquis fut envers lui grossièrement injurieux et drôlatique. Il l’accabla de traits blessants, d’humiliantes railleries.

— Mais regardez-moi, ce mirliflor qui vient nous épater, nous mépriser avec un paletot ! Est-ce que j’ai un paletot, moi, nom de Dieu ?… Je porte la blouse… la blouse de travail… et la blouse du peuple ! Et je m’en honore.

Timide, étonné, ne comprenant rien à cette soudaine et déraisonnable attaque, le monsieur regarda d’un air effaré ce paletot qui le marquait d’infamie, puis s’enfuit sous les huées des paysans qui, longtemps, se tordirent de rire, bavèrent de rire, crachèrent de rire, s’étouffèrent de rire et de vin, le nez et la bouche enfouis dans leurs verres…

— Je paie une tournée de calvados !… cria maître Houzeaux en frappant un grand coup de poing sur la table, et dont l’appendice nasal passait du violet au noir.

— Fiche-moi la paix !… commanda le marquis… C’est moi qui régale… Mes amis, à la blouse de France !

Il me dit plus tard :

— Comprenez bien que, pour un paletot que je perds, c’est vingt blouses que je gagne !

Pendant que nous roulions de la sorte sur les routes et nous attablions, dans les cabarets, pour la plus grande gloire de la blouse de France, les événements politiques se précipitaient… La crise annoncée éclatait. Les journaux, maintenant, en étaient pleins. Cette fois je suivais passionnément leurs polémiques, fier de voir se vérifier les prophéties du marquis, et comme si j’eusse été vraiment pour quelque chose dans ce mouvement révolutionnaire qui soulevait la France et pouvait la mener aux abîmes. Le marquis recevait une correspondance nombreuse à ce propos. Parfois il m’en communiquait des nouvelles vagues ; le plus souvent il ne m’en soufflait mot. De qui venaient ces lettres ?… Je l’ignorais, et lui seul y répondait.

Un soir, de fort bonne humeur, et le baron Grabbe, un voisin de campagne, étant venu dîner au château, il voulut bien se décider à parler avec plus de détails.

Le baron Grabbe était un personnage microcéphale et bon enfant. Il avait la peau du visage très rouge, très lisse, comme surtendue sur des os saillants. Des sourcils en grosses touffes, de longues moustaches dont les pointes rejoignaient, à droite et à gauche, les revers de sa jaquette, tranchaient de leur blondeur fade sur la violence de son teint. Célibataire, ardent sur la bouteille et sur la femme, ç’avait été autrefois un grand chasseur, renommé pour la correction de son équipage, mais il lui était arrivé un accident extraordinaire. En sautant, avec son cheval, un fossé, il s’était fendu le rectum. Avec bonne grâce et gaîté, il expliquait lui-même qu’il avait la peau trop courte de partout… Ne pouvant plus chasser, il faisait de la sculpture… des bonnes vierges et des saints qu’il donnait à l’église de son village. Le curé ne savait plus où les mettre.

Donc, ce soir-là, le marquis fut charmant. Il nous informa, sur le ton irrespectueux qu’il mettait en toutes choses, qu’on avait enfin vaincu les dernières résistances du maréchal.

— Et il est tellement emballé, ce vieux brave, qu’on a toutes les peines à le calmer… Il veut charger à toute force, et tout de suite… Je vous le disais, mon cher…

Il nous apprit également que les évêques, révoltés, en réponse à un vote de la Chambre italienne, allaient organiser un vaste pétitionnement pour le rétablissement du pouvoir temporel. Il en lut le texte, encore secret, d’une violence singulièrement agressive.

— C’est peut-être la guerre avec l’Italie, et, naturellement avec l’Allemagne… Tant mieux !… Nous sommes prêts… Nous reprendrons l’Alsace, voilà tout… n’est-ce pas, Grabbe ?

Le baron sourit.

— Je ne demande pas mieux… fit-il… mais, dites-moi ?… Alors il faudra que je remonte à cheval ? Et vous savez…

— On assurera vos derrières, mon bon…

— Alors… très bien… va pour l’Alsace !…

Il lut aussi les épreuves qu’on lui soumettait d’un article programme qui devait paraître, sous peu, dans la Défense Sociale et Religieuse, journal de l’évêque d’Orléans, et où l’on proclamait que le maréchal n’attendait plus que l’heure opportune pour déclarer « l’expérience républicaine terminée ».

— Autrement dit… pour faire un coup de force. Rien de plus clair… et l’on a raison de ne plus biaiser, aujourd’hui. Enfin… écoutez ça, Grabbe… On m’écrit que, de Goritz où il requinque la vieille berline du sacre et repasse au blanc d’Espagne, son drapeau, notre comte de Chambord va lancer, une fois de plus, un manifeste où il annonce carrément la restauration de la royauté. Ceci, pour le décor, vous comprenez ? Quant à Jules Simon, il perd pied de plus en plus, commet sottises sur bévues. Le maréchal, ostensiblement, ne veut ni le voir, ni lui parler… Et Gambetta dissimule mal son affolement sous des menaces ridicules… Ils sont fichus… Dans un mois nous serons au pouvoir. Et notre digne roy restera dans sa berline, avec son drapeau, comme toujours… Tel est le programme…

— Oui ! fit simplement le baron… Eh bien, repassez-moi donc la fine champagne…

À la fin de la soirée, il était tellement ivre qu’on fut obligé de le coucher. Il répétait sans cesse :

— Galliffet a bien un ventre en argent… Pourquoi ne me mettrait-on pas, un c… en or ?… Je veux un c… en or pour le service du roy !…

Après avoir allumé par de telles confidences mes curiosités, le marquis me laissait souvent, quatre ou cinq jours, sans autres nouvelles… Et si je lui en demandais, il répliquait d’un ton cassant :

— Rien aujourd’hui… voyez les journaux.

J’éprouvais une grande déception. Dans une telle existence côte à côte, si bien faite, sans personne entre nous, pour rapprocher les distances et souder les âmes l’une à l’autre, je m’étais flatté de conquérir assez vite les bonnes grâces du marquis. J’avais mis à cela de l’habileté, de la réserve, de l’exactitude, une certaine élégance d’esprit dont il était homme à me tenir compte, et, grâce à la souplesse de ma nature, à l’ingéniosité polymorphe de mon intelligence, j’espérais, du moins, lui rendre mes services indispensables. Le marquis n’étant point comme les autres, je me disais que je ne devais pas être, moi non plus, un secrétaire comme les autres secrétaires. Hélas ! tout en reconnaissant la politesse souvent cordiale qu’il me témoignait, je m’apercevais que je n’avançais pas beaucoup dans son intimité, une intimité que je m’étais plu à transformer, peu à peu, en une collaboration étroite… Il avait une force terrible contre laquelle se brisaient vainement tous mes efforts de lui plaire : il était capricieux et incertain. Un jour, très familier, très confiant, semblait-il, très amical même, il savait le lendemain, par un coup de casse-cou, sec et dur, me ramener, tout penaud, tout déconcerté, à la vanité de mes espérances, à l’humilité de ma situation, que j’avais pu croire un moment qu’il avait élevée de plain-pied jusqu’à la sienne… En vérité, j’ignorais par quel bout le prendre, et surtout le garder… Mes prévisions les plus justifiées, il les déroutait sans cesse… Et puis jamais le désir de me connaître, de connaître ma famille, mon éducation, mon passé, un peu de ma vie ancienne qu’il devait bien deviner tourmentée et douloureuse… jamais un mot sur mes petites espérances, mes petites ambitions, ni sur mes petits besoins matériels… ce qui prouvait clairement le peu de place, ou plutôt le pas de place que je tenais dans ses occupations… Et c’est cela qui m’ennuyait le plus… Nous passâmes quelquefois des soirées mornes, sans une seule parole échangée. D’autres fois, très gai, parlant de tout, en camarade, avec abondance et drôlerie, et les actualités politiques épuisées, il abordait l’art, la littérature, les femmes, les choses pratiques de la vie. Hormis ces deux questions où il était fort informé, où il montrait une philosophie personnelle curieuse, souvent effarant et féroce, je le jugeais très ignorant, sans aucune lecture, sans aucune culture, avec un mépris foncier pour toutes les spéculations d’ordre intellectuel. En réalité il était pauvre d’idées et de sensations : il répétait les opinions courantes, moyennes, très sages, des milieux bourgeois… mais il y donnait un tour piquant qui, pour le vulgaire et dans son monde, lui valait de l’autorité, une réputation de hardiesse et de goût éclairé…

Il disait entre autres :

— J’aime Detaille parce qu’il exalte le sentiment patriotique, et Bouguereau pour ses belles fesses…

Je n’en finirais pas si je voulais noter ici les traits de caractère et les mille petits incidents familiers où, durant mon séjour à Sonneville, se révéla peu à peu, s’éclaircit avec plus de précision la physionomie morale si curieuse du marquis. Si j’y ai déjà tant insisté, c’est que je me trouvais en présence de quelqu’un de très nouveau pour moi, et qu’il y allait aussi de mon avenir et de mon bonheur. Je pense d’ailleurs que le récit de ces menus faits n’aura pas été complètement inutile et que, grâce à eux, le lecteur sera préparé à mieux comprendre la nature complexe d’un homme dont je vais avoir à raconter la vie mouvementée, laquelle, est-ce trop d’ambition ? me paraît avoir un véritable intérêt historique. J’aurais bien voulu terminer là tous ces préambules, et entrer immédiatement dans l’action. Pourtant, je ne puis passer sous silence un voyage que nous fîmes à Caen, trois jours avant notre départ pour Paris. Il apporte à cette étude un document de premier ordre que je ne saurais négliger.

Le marquis depuis seulement une année possédait à Caen un journal, le Cultivateur normand. Bien qu’il y suivît une politique nettement royaliste, il y ménageait tous les partis conservateurs, surtout les bonapartistes, en majorité dans le département. Mais la politique générale n’y apparaissait qu’au second plan : c’était surtout une feuille qui défendait les intérêts régionaux, et, par intérêts régionaux, elle entendait une lutte de violence, de calomnie, d’injures contre les personnalités, contre la vie privée des personnes suspectes de tendances républicaines et d’indifférence religieuse. Le directeur du Cultivateur normand s’appelait Alcide Tourneroche. C’était un petit bonhomme de soixante ans, malingre, difforme, infirme, dont la jambe gauche ankylosée se complétait d’une béquille. Des cheveux crépus, très épais, très bouffants et tout gris, une barbe grise, finissant en fourche pointue et relevée, une peau grise et ridée, et, dans tout ce gris, deux petits yeux, ou plutôt deux petits points noirs, très vifs, très mobiles, exprimant une effronterie audacieuse, et un rare cynisme, tel était Alcide Tourneroche. On ne le voyait jamais autrement vêtu que d’une longue blouse noire de typographe ; blouse sale, graisseuse, déchirée, chez lui, dans la rue, blouse de lustrine brillante, et, sur la tête, un large chapeau mou, de feutre noir, tout bossué… Il s’aidait, pour marcher, d’un bâton à pomme plombée et à pointe de fer… N’ayant plus que deux dents jaunâtres sur le devant de la bouche, il bredouillait et vous envoyait de la salive en parlant… Personne ne savait exactement d’où il venait, et ce qu’on connaissait de son passé n’était pas des plus édifiants.

Il avait été photographe établi dans un bas quartier de Paris, puis, n’ayant point réussi, photographe ambulant. Il parcourait la France avec son appareil, limitant son exploitation aux établissements religieux. Aux évêchés, où il s’était facilement introduit grâce à on ne savait quelles recommandations, et que son entregent, habile aux métamorphoses et aux complaisances de toutes sortes, avait captées. De toutes ces photographies, il confectionnait des albums qu’il vendait ensuite aux intéressés et aux personnes pieuses, désireuses de posséder de si respectables collections. Il en trouvait beaucoup. Du reste, mêlant agréablement les genres, il ne faisait pas que ces albums ; il en faisait d’autres en vue d’une autre clientèle, plus profane, des albums outrageusement obscènes, et, pour en aviver l’intérêt, pour leur prêter un semblant de piquante réalité, il se servait des têtes des prélats les plus connus à qui il donnait ainsi des rôles mouvementés et scabreux dans des scènes d’une intimité excessive et compliquée. Allant d’évêchés en évêchés, de séminaires en séminaires, le matin à la messe, le soir à la maison publique, bien reçu partout, bien traité, bien payé, souvent logé et nourri, il vivait le plus confortablement, le plus honorablement du monde… Peut-être eût-il amassé une petite fortune, s’il n’avait été brusquement entravé dans son essor commercial et artistique par une plainte fâcheuse portée contre lui. Après enquête, la plainte n’eut pas de suites judiciaires, ce qu’on expliqua en disant qu’Alcide Tourneroche était de la police ; mais le scandale avait été ébruité, et, désormais, séminaires et évêchés lui fermèrent prudemment leur portes. Les maisons publiques, seules, lui restèrent. Malheureusement, malgré leur bonne volonté, elles ne purent suffire à son existence et à son industrie.

Après avoir subi une éclipse de quelques années, et pratiqué sans doute d’obscures et curieuses besognes dont l’Histoire ne nous a pas conservé la mention, Alcide Tourneroche, un jour, vint à Caen où il se rendit acquéreur, dans la rue Saint-Jean, d’un petit magasin de papeterie et d’articles de bureau. Il y adjoignit la vente de photographies d’hommes célèbres, exclusivement choisis parmi les personnalités révolutionnaires, d’actrices décolletées, et de brochures subversives. On dit même que, fidèle à sa destinée, il écoulait dans son arrière-boutique des photographies, plus montées de ton et, sans doute, le solde de ses albums clandestins. En dépit de ce ragoût, ses affaires végétèrent. Il ne paraissait pas, d’ailleurs, s’y intéresser beaucoup, et nourrissait d’autres préoccupations. En peu de temps, par sa méchanceté aiguisée de verve cynique, d’une gaîté ordurière de camelot, par tous les potins sinistres qui s’envolaient de l’arrière-boutique pour s’abattre sur les prêtres, les bourgeois riches de la cité, les nobles de la région, tout ce qui, dans un pays réactionnaire comme le Calvados, jouissait d’une considération factice, il devint un objet de crainte, dans son quartier d’abord, dans la ville ensuite, et, en fin de compte, dans tout le département. Et la crainte se changea vite en terreur, quand il eut annoncé, avec bruit et menaces, son intention de fonder un petit journal, dans un genre nouveau, et qui manquait à la Normandie. En effet, un matin, on entendit crier dans les rues : « Le Chroniqueur normand, journal littéraire, mondain et régional, du sieur Alcide Tourneroche ». Journal de scandale et de chantage eût été un sous-titre bien mieux qualifié, journal d’ailleurs adroitement mené à travers les brousses du code, et dont les insinuations calomnieuses, les questions perfides, les Est-il vrai que… qui ruinaient la réputation des gens, n’en tombaient point, pour cela, sous le coup des lois… À ce jeu, Alcide Tourneroche empocha force gifles, coups de canne et horions de toute sorte, sans jamais en donner de reçu. Infirme, il ne le pouvait pas. Et puis, il s’était fait une philosophie réaliste, supérieure à toutes les questions d’honneur romantique. Il savait que chaque aventure qui secouait ainsi l’habituelle torpeur et troublait l’habituel silence de la vie provinciale, tout en entraînant la réprobation générale, n’en surexcitait pas moins l’universelle curiosité : « Bon ! bon ! disait-il, tout ce qui m’atteint à la figure ou au derrière retombe dans ma caisse. » Les choses allèrent ainsi jusqu’au jour où Alcide Tourneroche lança, dans Le Chroniqueur normand, un article contre le marquis d’Amblezy-Sérac, article ambigu, obscur, venimeux, où il était parlé, à mots couverts, de son rôle pendant la répression de la Commune, et de l’étrange histoire de son mariage. Cet article en promettait d’autres, plus explicites, plus détaillés… la suite au prochain numéro, selon le rite. Le marquis se trouvait précisément à Sonneville, en ce temps-là. Il accourut à Caen, bien résolu à faire un exemple, à jeter par la fenêtre rédacteur et journal. Et c’est furieux, les poings menaçants, la parole haute, qu’il entra dans la boutique du sieur Alcide Tourneroche. Au bout d’une heure, reconduit avec empressement par celui-ci, presque souriant et… propriétaire du journal…

Le journal changea de titre et devint Le Cultivateur normand, de but, et il attaqua furieusement les républicains au lieu des royalistes. Et les choses continuèrent, ou à peu près, comme par le passé, mais dans un sens différent. Quant au sieur Alcide Tourneroche, du moment qu’il exaltait les beautés de l’Église et les vertus de la création, ce fut du soir au lendemain un personnage hautement honorable, digne de tous les respects. L’étalage de sa boutique restaurée le proclamait d’ailleurs avec un somptueux éclat. Quelques jours après cette miraculeuse conversion, on vit, non sans un peu d’étonnement, mais avec une vraie joie de délivrance, des images de saints, des vierges en plâtre colorié, des bénitiers, des crucifix, des paroissiens, quantité d’objets de piété, tels que médailles, scapulaires et chapelets succéder triomphalement aux célébrités révolutionnaires, aux danseuses décolletées et aux brochures subversives. La salle de rédaction agrandie, entièrement remeublée et décorée des plus rassurantes images, fut désormais le centre de l’agitation cléricale et tout ce que la ville et tout le pays environnant comptaient de bourgeois vertueux, d’aristocrates hautains, de prêtres militants, oubliant les anciennes injures, se donnèrent rendez-vous autour de la grande table verte que présidait, sous le regard bienveillant du pape, Alcide Tourneroche, avec une gravité majestueuse et comique. Enfin, il fréquenta assidûment la messe, et il suivit, avec dévotion, un cierge à la main, les processions de la Fête-Dieu.

— Une affreuse fripouille… Mais pas mauvais diable, au fond ! me disait le marquis, qui m’avait raconté avec une indulgence amusante, amusée, tous les détails de cette histoire de brigands.

Je vis la boutique, la salle de rédaction, je vis Alcide Tourneroche lui-même à qui le marquis annonça qu’il allait donner, à cause des événements, plus de place à la politique dans Le Cultivateur normand, et qu’il m’avait chargé de ce soin. Il ajouta, sans le moindre ménagement pour l’amour-propre de son rédacteur :

— M. Varnat ne dépend que de moi, tu n’as rien à y voir, qu’à publier… Toi, tu as la polémique locale… Et de l’entrain, plus que jamais, sacré Dieu !… De l’entrain à tour de bras… Et cette fameuse campagne contre les instituteurs !… À quand ?

— J’attends que l’histoire du frère Sulpice soit un peu oubliée. La réponse serait trop facile, monsieur le marquis.

— Tu as toujours des raisons… Le frère Sulpice était pédéraste, mais bon chrétien… Ça n’a aucun rapport… Tu te négliges… Voilà quatre numéros qui ne valent pas le diable ! Fais attention.

Tourneroche me regarda de coin en ennemi. Il n’en montra pas moins de politesse et même d’obséquiosité. Le marquis nous emmena déjeuner tous les trois. Tenu sous la réserve par ma présence qui l’inquiétait, et à qui, sans doute, il attribuait les reproches de son maître, l’ancien photographe parla de choses et d’autres, sans pittoresque, sans verve, d’une voix éraillée, d’une bouche grimaçante, et il parla peu. Je l’intriguais désagréablement. Il était gêné ; toute son attention était fixée sur moi.

À un moment, le marquis lui dit :

— Tu ne m’as toujours pas montré tes albums, vieux brigand !

Depuis qu’il était honnête homme, cette canaille n’aimait point qu’on lui rappelât ses anciennes ignominies. Il répondit en faisant des gestes de protestations :

— Vous savez bien… Voyons, monsieur le marquis… Une calomnie… Une bêtise !…

— Oui. Oui. Va toujours !… Je ne te connais pas, peut-être ?… Mais, dis-moi… ils m’appartiennent, ces albums… puisque je t’ai acheté toute ta boutique… Tu me voles !…

Moitié rieur, moitié furieux et très humble, il bredouillait :

— Voyons… voyons… monsieur le marquis… Je vous assure… je vous jure…

Et, se démenant sur sa chaise, il nous lançait des jets de salive à la figure… et, de temps en temps, il détournait sur moi un petit regard fourbe qu’animait une haine aiguë et profonde… On oublie facilement ses vilenies devant celles des autres… Il me dégoûta.

— Qu’est-ce que vous voulez ? me disait le marquis… Il en faut comme ça… On ne fait pas vider les fosses d’aisances par des poètes lyriques…

La veille et l’avant-veille de notre départ, nous ne bougeâmes pas de Sonneville. Je mis au net quelques notes, classai quelques documents indispensables que je devais emporter. Toujours sur les routes et dans les marchés, je n’avais guère eu le temps de me familiariser avec le château et d’en connaître les dépendances et les aîtres. Je ne songeais qu’à me faire une idée aussi exacte que possible de l’ambiance du pays, des intérêts en lutte, afin de contenter le marquis dans la mission qu’il me confiait. Il eut, lui, de longues conférences avec M. Joseph Lerible, avec M. Joë et l’adjoint Berget, le plus grand ivrogne du département. Le médecin de l’hospice vint le soir, très affairé, à plusieurs reprises. Il se nommait Frédéric Lappmann. C’était un homme jeune, d’origine juive, tout petit, blond, très actif, à très grosse tête, à physionomie ouverte et sympathique. Une partie de son éducation médicale, il l’avait faite en Allemagne. On le disait intelligent, instruit, un peu trop systématique, comme tous les Allemands. Durant ce premier séjour à Sonneville, je n’avais pas eu l’occasion, malgré mon désir, de causer avec lui. Et peut-être le marquis n’eût-il point aimé que des relations s’établissent entre nous… Aux gages et sous la seule autorité de la marquise dont, je l’ai su plus tard, il était un petit parent, obscur et inavoué, cela suffisait pour que ses rapports avec le marquis fussent difficiles et peu cordiaux. Ils l’étaient et même quelque chose de pire. Je ne pus tirer au clair la cause de leurs entrevues répétées, j’entendis seulement qu’elles furent très violentes. En parlant de Frédéric Lappmann, le marquis ne l’appelait jamais autrement que le docteur Youpmann, manifestant ainsi de la haine contre les juifs, en un temps où l’antisémitisme ne faisait point encore partie de la tenue d’un homme élégant. D’ailleurs, tout s’accordait pour qu’il les détestât, les préjugés de sa caste et son mariage avec une juive. Et il était en cela, comme en beaucoup de choses, un précurseur.

Le marquis visita aussi une dernière fois ses herbages, ses écuries, tout ce à quoi il s’intéressait le plus dans son domaine. Il était bref, irrité, nerveux, injuste, sauf avec moi à qui, au contraire, il témoigna trop de confiance, trop d’amitié, pour que je les jugeasse durables…

Les départs, quels qu’ils soient, ont toujours quelque chose d’angoissant et de triste, et cette angoisse, et cette tristesse, je ne pouvais m’en défendre, moi qu’aucun souvenir n’attachait encore à Sonneville, et que toutes sortes de hâtes, toutes sortes de curiosités attiraient ardemment vers Paris… Je ne fus donc pas très surpris quand, le dernier soir, pris d’attendrissement et de mélancolie, le marquis me dit :

— C’est curieux… Je me plais ici… je me suis toujours plu ici… et surtout seul, sans apparat, comme nous sommes en ce moment… Au fond, voyez-vous, ma vie… les racines de ma vie sont ici… Je le comprends chaque jour davantage… C’est si vrai que j’éprouve comme une sensation pénible… presque douloureuse, d’arrachement, chaque fois que je pars d’ici… On dirait qu’on me tire du sol… par les pieds… comme une plante par ses racines… Est-ce drôle ?… J’aime ma terre, mes bois, mes chevaux, mes vaches, mon gibier… mes paysans, plus que tout… jusqu’à cette vieille canaille de Lerible dont je ne puis me passer… J’aime la nature nue… Et s’il n’y avait eu que moi, j’eusse gardé Sonneville, tel que je l’ai reçu de mon père… avec ses vieux murs tapissés de lierre et sa bonne figure ridée d’ancêtre… Ah ! ma foi, oui ! Au fond… je suis un paysan… et je ne suis que cela, on ne veut pas me croire… Rien pourtant n’est plus vrai !… À Paris, bêtement, je me suis créé des tas de besoins, des passions, des intérêts… des affaires… Je n’y ai plus aucun plaisir, et que le diable les emporte !… Il faut bien que je les surveille, que je les entretienne… que je leur donne à manger… sans quoi ils me dévoreraient comme un lapin… car ce sont des bêtes fauves… De tout cela, ce qui m’ennuie le plus… c’est que je n’en vois pas la fin…

Il marchait, marchait, allumait des cigares qu’il jetait aussitôt pour en allumer d’autres… Et il poursuivit avec un accent de plus âpre tristesse :

— Non… c’est vrai… je n’en vois pas la fin… Et j’ai tourné le dos au bonheur. Vous rendez-vous bien compte ?… Une affaire en amène une autre… une ambition en nécessite une autre… Et qu’est-ce que j’avais besoin de me mettre sur les bras cette sacrée députation ?… C’est idiot, et c’est effrayant… Mais comment faire autrement ?… Tout se tient en ma vie… Je suis pris dans un engrenage où, le petit doigt une fois engagé, il faut que le corps passe tout entier.

Il poussa un soupir, s’abattit dans un fauteuil et dit :

— J’aurais à refaire mon existence… c’est ici seulement que je la referais… Le reste, Paris… et cætera, au diable ! Enfin, n’y pensons plus…

Il était sûrement sincère à cette minute, comme le sont les ivrognes en leurs effusions déraisonnables et passagères. Il subissait cette crise nerveuse du départ, et il lui était insupportable de songer qu’il lui faudrait reprendre, demain, sa vie lourde, haletante, compliquée, cette vie où, à en juger par les lettres et les papiers du bureau, il n’y avait pas que des plaisirs.

Le soir suivant, comme la voiture qui nous ramenait de la gare pénétrait sous la voûte de l’hôtel de la rue Jean-Goujon, le marquis avait complètement éliminé de son esprit toutes ces mélancoliques poésies, toute cette intoxication sentimentale. L’homme de lutte et d’action qu’il était se retrouva subitement plus ferme, plus fort, plus ardent que jamais, dès qu’il eut posé le pied, sur le terrain de la lutte et de l’action. Je gage que Sonneville, l’ancien Sonneville tapissé de lierre, et maître Houzeau, et les fonds de lumière dans les bois, et la nature nue, étaient maintenant loin, très loin de ses préoccupations…

Je ne fis qu’entrevoir rapidement le vestibule, les marches d’onyx, les deux colonnes d’onyx de l’entrée, avec leurs chapiteaux dorés… Il me parut d’un grand luxe, un peu écrasant, un peu théâtral, pourvu d’un domestique trop nombreux… Tout y était illuminé, étincelant, chamarré comme pour une fête… Au fond de la voûte, dans une cour vitrée, quelques coupés stationnaient.

— Son Éminence est là !… dit un grand valet à culottes courtes, à aiguillettes noires, à face grasse et blanche, qui lui-même, par la majesté du port, l’onction du geste, la noblesse de la corpulence, ressemblait à un personnage considérable, à un personnage quasi-royal.

— C’est bien ! fit le marquis, à qui cela sembla tout à fait indifférent que son Éminence fût là.

Après plus de quinze jours de campagne, peut-être éprouvait-il le désir de revoir d’autres visages que celui de Son Éminence…

Il s’excusa de ne pouvoir me garder, m’indiqua un hôtel voisin où il donna l’ordre de me conduire, et, sans me tendre la main, sur un ton plus autoritaire, un ton qu’il n’avait pas encore pris avec moi, il me recommanda d’être le lendemain matin, à la première heure, chez lui…

Puis, s’adressant de nouveau au cocher :

— Quand tu auras conduit monsieur… ne dételle pas… Je m’habille et vais au Club…

Et suivi d’un valet de pied qui portait son nécessaire de voyage, il monta, d’un jarret souple, les marches du vestibule…



(Ce roman est resté inachevé).