Aller au contenu

Un pauvre devant Dieu/1

La bibliothèque libre.
Paul Mellier (p. 5-11).

UN
PAUVRE DEVANT DIEU.

I.

Où l’on fait connaissance avec la famille.

« Ne pleurez pas ainsi, mon cher enfant, disait une jeune mère à son fils, malade d’une de ces fièvres que donne la croissance ; ne pleurez pas ainsi, vous guérirez et vous serez plus fort ; il faut bien souffrir pour grandir !… »

L’enfant malade releva la tête, sourit à l’idée de devenir plus grand, et regarda fièrement un petit sabre suspendu à sa couchette : il ne pleurait plus.

Huit jours après, la jeune femme, assise auprès de son fils qu’elle croyait endormi, répandait son tour d’abondantes larmes ; son mari manquait d’ouvrage et le pain allait manquer aussi…

L’enfant la regarda long-temps, étonné et pâle ; puis il souleva vers elle ses petites mains suppliantes, et lui dit aussi distinctement que ses trois ans le lui permirent : « Mère, ne pleure pas ; c’est pour venir grande que tu as mal ! »

La jeune femme releva la tête, et ses yeux rencontrèrent l’image du Christ : « Oui, dit-elle en embrassant Ignace avec effusion ; oui, la douleur grandit, puisqu’elle rapproche de Dieu ! et nos âmes comme nos corps ont leurs fièvres de croissance. Ô mon enfant, tu as raison ! » Et la jeune femme ne pleurait plus.

Se reprochant bientôt cette heure de découragement, elle se mit à ranger son petit ménage, afin que son mari ne se doutât pas en rentrant du dénûment complet dans lequel on allait tomber.

Les meubles brillaient comme des glaces ; les chandeliers de cuivre étaient devenus d’or, et quelques fleurs, jetées çà et là dans des verres, achevaient de donner un air de fête à cet humble toit.

Un pas d’homme se fit entendre dans l’escalier : « C’est votre père qui revient, » dit Julie, toute heureuse d’avoir bien paré la maison ; et, accompagnée des deux enfants qui battaient des mains d’impatience, elle descendit à la rencontre de son mari en souriant.

Il ne souriait pas, lui !

« Point de travail encore, dit-il, et plus de pain !

— Eh bien, nous mangerons des pommes de terre, répond gaiement Julie ; seulement nous les mangerons frites à l’eau ; je me suis laissé dire qu’elles en sont plus saines. »

Le front du mari s’éclaircit un peu à cette plaisanterie.


Une petite table, couverte de linge bien blanc, attendait la famille ; un plat de pommes de terre était au milieu, tout fumant et bien échafaudé en pyramide, Devant chaque assiette une petite tasse de lait remplaçait le verre de vin. C’était un repas à la mode des montagnes où Julie était née.

Ignace convalescent fut l’objet des premières caresses de son père ; la petite Sophie tendit sa tête à son tour aux baisers paternels, et, après une courte prière, on se mit à table. Il est bien difficile que la conversation prenne une tournure grossière après le Benedicite : on vient de parler à Dieu et le ton est donné par ces quelques mots, qui ne peuvent que rappeler des sentiments élevés.

On parla donc avec plus de courage et de résignation des difficultés nouvelles à vaincre, des privations prochaines à subir, et du triste avenir des enfants.

« Ce que c’est que les songes ! dit Julie ; on a bien raison de les appeler mensonges ! Cette nuit je rêvais que, assise au chevet d’Ignace, encore très-malade, une belle dame enveloppée d’un long voile blanc était venue s’asseoir auprès de moi ; qu’elle avait touché l’enfant, et qu’elle m’avait dit en me touchant aussi le front : « Votre fils vivra, il sera riche et heureux. » Dans mon rêve je voulus lui demander si Sophie, si toi, vous vivriez aussi heureux et riches, mais la dame avait disparu ; seulement à mon réveil j’ai eu bien peur, car la tête de la Vierge qui est au chevet de mon lit ressemble à cette dame, et j’ai cru qu’elle allait me parler.

— Heureux et riche ! dit Delplanque en regardant son fils avec abattement ; et bientôt peut-être la faim se fera sentir ! »

Julie avait des larmes dans les yeux, elle prit la main de son mari :

« Gens de peu de foi que nous sommes ! dit-elle ; nous nous décourageons comme si nous ne sentions plus de ciel sur nos têtes. Pourquoi cela ? avons-nous fait notre malheur par notre inconduite, et notre bonheur n’est-il pas, avant tout, de nous sentir ensemble devant Dieu ? Qui nous l’ôtera jamais, et pourquoi tant redouter la misère ?

» Allons plutôt, reprit-elle, offrir à Dieu cette misère, puisqu’il ne nous a laissé que cette offrande à mettre à ses pieds, et prions-le de donner aux autres tout ce qui nous manque, en nous inspirant seulement, à nous, une bonne idée pour gagner le pain de nos deux enfants ! »

Après le repas, on s’en fut en effet à l’église avec les deux jumeaux. Ce calme frais de la chapelle, ce parfum d’encensoir qui reste long-temps après la prière, tout cela finit par desserrer un peu les cœurs et les ouvrir à l’espérance.

Ignace et Sophie ne priaient pas encore peut-être : ils avaient trois ans ; mais ils promenaient curieusement leurs jeunes regards sur les grands tableaux de saints, sur les fleurs de l’autel ou sur l’orgue endormi, dont ils aimaient tant la voix à la messe du dimanche.

Nos enfants pauvres n’avaient rien de ce luxe qui entoure les enfants riches. Leur salon, leur concert, leur spectacle, c’était l’église : c’était là qu’ils venaient apprendre à sentir et aimer le beau ; mais toujours ils remportaient une bonne impression de la chapelle.

Delplanque et sa jeune femme, un peu ranimés et semblant pressentir une fin à leur peine, sortirent de l’église.

Un homme passa devant eux, traînant une charrette assez lourdement chargée.

La rue de la Charité, près de l’église Saint-Laurent, est très-montueuse, et ce pauvre homme, tout haletant, s’épuisait en vains efforts. Ignace tendit ses petits bras comme pour faire avancer la charrette, et Delplanque obéit à ce geste en la poussant vigoureusement. L’homme se retourna pour remercier, et Delplanque aperçut une plaque de cuivre suspendue au bouton de sa veste : c’était un commissionnaire.

Ce moyen d’existence ne s’était pas encore présenté au père de famille. Huit jours après, Delplanque était commissionnaire, bénissant Dieu et son petit garçon auquel il devait d’avoir aperçu la plaque de cuivre de l’homme de la charrette. Delplanque eût entrepris le travail le plus pénible avec dévouement, pour épargner à sa jeune famille la misère dont elle était menacée.

Il n’avait pas toujours été aussi pauvre ; mais la concurrence avait ruiné en province un bel établissement industriel ; et il était venu à Paris ne voulant pas être indigent où il avait été presque riche. On aurait peut-être fini par l’accuser de désordre ou d’ineptie, tant le monde est prêt à suspecter le malheur pour se dispenser de le secourir !

Ô mes enfants ! ne vous demandez jamais en voyant un pauvre si sa misère vient de ses fautes ! ou bien que ce soit pour le plaindre plus encore, car il serait bien plus réellement pauvre.