Un pauvre devant Dieu/2
II.
Ignace est-il riche ?
Nous avons dit qu’Ignace, selon le rêve de sa mère, devait être heureux et riche ; nous verrons si en effet tous songes sont mensonges, comme le dit le proverbe, ou si notre petit ange a rapporté du ciel quelque trésor caché.
Ignace et Sophie étaient jeunes, et semblaient avoir été envoyés ensemble à leurs parents pour qu’ils en eussent chacun un à bercer, le soir, après l’heure de la fatigue.
Ces deux enfants s’aimaient comme les jumeaux s’aiment, et comme s’aiment les enfants qui ne voient autour d’eux que tendresse pieuse, résignation paisible, et bonté sans bornes.
Ignace avait surtout pour sa sœur une affection dévouée et presque paternelle. Quoique de son âge, à huit ans il la protégeait déjà, tout en lui obéissant en esclave. Il veillait à table à tous ses besoins, lui faisait chaque matin ses petits souliers brillants comme des miroirs, et se mettait devant elle dans la rue lorsqu'une voiture passait, pour qu’elle n’en fût pas éclaboussée.
On avait essayé de les envoyer à l’école, mais ils tombaient malades d’être séparés, tant leur existence semblait tenir au même fil. On s’était donc résigné à leur enseigner le peu que l’on savait, et Dieu faisait le reste.
Sophie aidait sa mère dans les soins du ménage, et son frère cirait, frottait, polissait tout le jour les meubles et tous les objets de cuivre ou de fer-blanc de la maison. Jusque-là ce qu’il admirait le plus, après un jardinier, c’était le chaudronnier ambulant, devant lequel il s’était souvent arrêté dans la rue, et qui lui avait montré à nettoyer, polir et souder les métaux. Sa sœur l’aidait, et, pour récompense, il arrangeait son feu avec soin, de manière à ne guère brûler de bois et à faire cependant de jolies petites flammes capricieuses que les deux enfants regardaient avec bonheur. Que voulez-vous ! ces enfants n’ont pas de jouets coûteux pour s’amuser, ils n’ont que les flammes bleues du foyer, les étoiles du ciel et les quelques fleurs qui croissent sur leurs fenêtres ; ils n’ont pas de petits ménages, ces trésors d’enfants riches, et ils prennent bravement les plats et les écuelles de leurs parents pour jouer, c’est-à-dire pour les rendre brillants et bien propres, et pour les remplir de mets simples que leur mère leur apprend à préparer chaque jour. Ils s’amusent cependant beaucoup, je vous assure, parce que Julie sème et plante, dans des caisses pleines de terre, quelques légumes et quelques herbes potagères, et qu’elle intéresse ainsi ses enfants aux travaux de la cuisine en leur faisant cultiver et aimer ces plantes nourricières dans leur petit jardin, pour les servir ensuite sur leur table.
Les deux jumeaux ne s’ennuyaient pas et ne se doutaient guère qu’ils étaient pauvres. Ignace même plaignait beaucoup ces enfants riches, qu’il voyait passer avec des oiseaux de carton, tandis que lui possédait à son gré des oiseaux vivants, qu’il allait attraper le dimanche, en famille, dans les champs, pendant que Sophie et sa mère cueillaient des plantes balsamiques dont elles faisaient ensuite d’excellents beignets, des boissons agréables ou des baumes pour guérir.
Mais ces jeunes enfants allaient connaître le malheur ! Sophie tomba dangereusement malade !
Ignace ne quitta plus son chevet, et son beau visage devint presque aussi pâle que celui de sa sœur ; pour l’emporter le soir, il fallait attendre que la fatigue l’eût endormi, et le matin, à son réveil, après sa prière à Dieu, sa sœur avait sa première pensée. Quand on le forçait à sortir un peu, il courait à la chapelle prier la Vierge ; puis il allait au clos Saint-Lazare chercher, pour sa sœur, quelques fleurs inodores, quelques plantes vertes et de jolis scarabées aux ailes changeantes. Sophie souriait à tout cela, et ces distractions douces calmaient sa fièvre.
Un jour, il lui rapporta tout triomphant une grosse chenille verdâtre qu’il avait obtenue d’un autre enfant, et Sophie fit un cri de dégoût en l’apercevant.
« — Oh ! la vilaine bête ! dit-elle ; ôte-la, mon frère ! tue-la ! »
Ignace mit la chenille dans une boîte, et dit gravement à sa sœur : « Elle est bien laide, cette bête, n’est-ce pas ? mais c’est elle qui fait ces étoffes brillantes que tu trouves si belles ! Cette bête, c’est un ver à soie, faut-il la tuer ? »
Sophie avait déjà la chenille dans les mains ; sa peur et sa répulsion, tout avait fait place à une admiration curieuse et reconnaissante : Oh ! comme je vais la soigner, Ignace ! laisse-la-moi, je l’aime à présent. Pauvre petite que je voulais tuer parce qu’elle est laide ! Oh ! tiens, je la trouve belle.

— Dis donc, Sophie, reprit Ignace, le voisin de là-haut est bien laid et nous fait bien peur ; personne ne le visite et ne l’aime ; pourtant, s’il était comme ce pauvre ver, et qu’il fit dans son grenier quelque belle chose pour le monde, pendant que le monde se sauve de lui ?
— Nous irons le voir, frère.
— Oui, quand tu seras guérie ! » Et les deux enfants s’embrassèrent.
Sophie guérit, et l’on célébra la convalescence par un jour de repos destiné à une longue promenade. On allait partir, lorsque Ignace demanda la permission de sortir un instant ; il entra d’abord dans son petit cabinet ; il en revint le chapeau sur la tête, le front haut et la démarche un peu roide et se dirigea vers la porte sans saluer personne, sa mère l’arrêta :
« — Où vas-tu donc ainsi, mon petit garçon ? » dit-elle en riant.
Ignace ne répondait pas et paraissait troublé.
Julie reprit d’un ton plus sévère :
« — Est-ce que mon fils ferait quelque chose que sa mère ne dût pas savoir ? »
L’enfant tressaillit et baissa la tête ; à ce mouvement on vit ses beaux cheveux blonds tout inondés de lait, et tout le monde se mit à rire sans comprendre.
Ignace prit alors son parti en brave et accepta courageusement son sort. Quand on put parler, on lui demanda encore le secret de ce bain extraordinaire, et l’enfant, ôtant son chapeau, montra une petite tasse renversée qu’il avait mise pleine sur sa tête un instant auparavant.
« — Vous ne me gronderez pas si je vous dis tout ? demanda-t-il doucement à sa mère.
— Eh non ! dis donc vite, répondit Delplanque.
— Eh bien ! écoutez : Sophie était bien malade ; j’avais beau prier, elle ne guérissait pas ; alors je me suis rappelé que ma mère nous disait souvent : « Chargez votre bon ange de répéter vos prières à Dieu, parce qu’ils ne font pas de péchés, les anges, et qu’ils sont mieux écoutés au ciel. » Alors j’ai pensé que j’avais sans doute fait trop de péchés pour être écouté du bon Dieu, et j’ai voulu faire pénitence en me privant pendant un mois du lait sucré de mon déjeuner. Comme il y a là-haut un pauvre homme qui n’achète pas de lait parce qu’il est trop cher, quoiqu’il l’aime bien, j’ai voulu lui porter la tasse que je ne buvais pas. Mais j’avais peur qu’on ne m’empêchât de m’en priver, et j’ai cherché un moyen de porter cette tasse sans être vu ; le meilleur moyen que j’ai trouvé, c’est de mettre ma tasse sur ma tête et mon chapeau par-dessus. Pendant quinze jours j’ai pu passer tout droit devant vous sans accident ; mais aujourd’hui j’ai eu du malheur ! » Sophie l’embrassait à l’étouffer ; Julie et Nicolas se regardaient heureux et fiers d’avoir un tel enfant et bénissaient Dieu : « Oui, cet enfant est riche, dit tout bas Delplanque à Julie, et l’ange de ton rêve avait raison. »
Julie avait tant demandé à Dieu avant d’être mère, non pas des enfants beaux, mais des enfants bien nés, qu’elle avait été exaucée. On alla au Jardin-des-Plantes, et Ignace salua toutes ces bêtes qu’il reconnaissait déjà ; il examina le progrès des fleurs et des plantes comme un vrai propriétaire ; et si on lui eût dit que tout cela n’était pas à lui, il aurait répondu sérieusement : « Tout cela se regarde et ne se mange pas : tout cela est donc à moi, puisque Dieu m’a donné des yeux pour les voir. » Ignace était riche, n’est-ce pas ?