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Un pauvre devant Dieu/3

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Paul Mellier (p. 19-27).

III.

Les malheurs viennent, mais le bonheur reste.

Un an après la maladie de Sophie, le choléra vint s’abattre sur Paris, et Delplanque et sa femme furent des premiers atteints.

Delplanque sentit qu’il allait mourir, et, voyant le désespoir sur le front des enfants, il les fit approcher. « — Mes enfants, leur dit-il, si vous m’aimez, vous allez pouvoir me le prouver bientôt, car je verrai de là-haut tout ce que vous ferez pour votre mère, et je vous en bénirai. »

L’idée de rester sous le regard de leur père, et de pouvoir, à toute heure, lui montrer combien ils l’aimaient, les calma un peu. Delplanque ajouta :

« — Allons, enfants, ne pleurez pas ainsi, tous les jours je vous quittais pour aller au coin d’une rue vous gagner du pain ; désormais je ne vous quitterai plus un instant. Vous ne me verrez pas, mais je serai là, comme Dieu, partout où vous serez. Ne pleurez donc pas, mes enfants, et soyez bénis ; restez purs et pieux, afin de rester riches et heureux. »

Il mourut calme et confiant.

Julie n’eut pas le temps de mettre à l’épreuve la tendresse dévouée de ces jumeaux, car elle alla rejoindre au ciel son mari, en les recommandant à la Providence qui n’abandonne pas les orphelins.

Les pauvres enfants se regardèrent… mais, pour ne pas s’attrister mutuellement, et pour ne pas faire de chagrin à leurs parents qui les voyaient des cieux, ils contenaient mutuellement leur douleur, et les soucis de la vie matérielle vinrent encore les distraire un peu de cette grande tristesse.

Le vieux voisin auquel Ignace avait porté le lait de son déjeuner pendant un mois, ce voisin si laid, dont les enfants ont parlé à propos de la laideur du ver-à-soie, prit chez lui ces orphelins qu’on allait mettre en hospitalité dans des prisons ou dans des dépôts de mendicité.

Le vieux voisin vivait d’une chétive industrie, mais il était assez riche de cœur pour donner aux autres, et les enfants lui durent une place dans son grenier, à l’abri du moins des mauvaises influences d’une prison… Il ne se demanda pas ce qu’il ferait de ces enfants, il se rappela seulement qu’ils avaient été bons pour lui, qu’ils l’avaient visité souvent, et qu’Ignace lui rapportait toujours mille choses de ses promenades.

Mais Ignace ne pouvait rester à la charge de ce vieillard ; et à dix ans, où aller demander de l’ouvrage ? d’ailleurs il ne savait rien faire qu’attraper les oiseaux du ciel, pêcher les petits poissons de la rivière, cultiver des légumes sur sa fenêtre et les accommoder pour la petite dinette fraternelle : bien que tout cela soit utile en soi, tout cela ne pouvait être utilisé comme un métier. Il savait bien aussi un peu faire le chaudronnier ambulant, mais il y avait un humble matériel à acheter pour s’établir ; et puis il était si jeune qu’on ne lui confierait pas une tasse à raccommoder ! on aurait peur qu’il achevât de la casser !

C’est égal, il faut qu’il sorte de ces difficultés ; sa mère le regarde, et sa sœur n’a que lui sur la terre !

Heureux et fier de se sentir l’unique protecteur de Sophie, il courut dans beaucoup d’ateliers pour y entrer en apprentissage, mais quand il prévenait qu’il avait une sœur et qu’il fallait la prendre aussi, on lui riait au nez et on le mettait à la porte, le croyant fou. Et cependant il ne venait pas à l’idée d’Ignace de se séparer de sa sœur jumelle ; il lui eût semblé que Sophie en fût morte, tant il sentait de douleur dans sa jeune âme à la pensée de vivre loin d’elle. Repoussé partout, il priait chaque soir avec plus d’instance son ange gardien et s’endormait confiant, persuadé qu’il était d’avoir été entendu là-haut, et plein d’espoir pour l’heure du réveil.

Le prêtre qui avait assisté la famille Delplanque au lit de mort visitait les enfants et leur cherchait aussi un avenir ; mais dans ces temps de terreur générale on avait trop à faire de soigner les malades sans s’occuper des orphelins : c’est après la bataille que l’on compte les morts et les blessés et qu’on les emporte. Pendant la lutte on emploie toutes ses forces à repousser l’ennemi. Il fut terrible, cet ennemi qui s’appela le choléra !

Ignace revint à son premier projet, et s’en fut un jour frapper à la porte d’une grande maison : une domestique ouvrit.

« — Madame, dit-il, je viens voir si vous avez quelques objets de cuivre, d’étain ou de fer-blanc à nettoyer ou raccommoder ; je vous ferai cela pour bien peu de chose !

— Vraiment, c’est pour cela que tu me déranges ? dit la servante en riant ; eh bien ! tu es encore bon enfant, toi ; veux-tu bien t’en aller ! »

Mais Ignace ne bougeait pas :

« — Madame, vous avez tort de me renvoyer, car je vois des taches à vos plats de cuivre ; et si vous ne les faites nettoyer bientôt, ils vous rendront malades, pour vous punir de les laisser ronger ainsi par le vert-de-gris. »

La servante ne se fâcha point :

« — Mais tu ne m’as pas l’air du tout d’un Auvergnat, mon garçon, pour être si bon chaudronnier, dit cette grosse fille d’un ton plus doux.

« — Non, madame, je suis Flamand. » Et l’enfant raconta comment il avait appris un peu de cet humble métier dans la rue, attiré par le prestige de quelques poudres noires, qui, toutes noires qu’elles étaient, rendaient brillants et polis tous les métaux. Ces petites poudres mordaient sur les taches comme les chiens mordent sur les voleurs, et cela m’amusait dit Ignace en finissant son histoire. Oh ! je serais bien heureux de gagner ma vie à ce métier !

— Pauvre petit, viens tous les samedis me voir ; je te donnerai vingt sous pour m’aider à mon grand nettoyage de cuisine, et voilà d’avance ta première journée. La bonne servante referma la porte.

— Bon ! dit-il, de l’argent et du bonheur tout à la fois ! Il courut à la halle, heureux et riche pour acheter quelques provisions de ménage. Une voiture venait d’y heurter l’étalage d’une marchande des quatre saisons ; et fleurs, fruits et légumes, tout roulait pêle-mêle dans la boue ! Ignace, oubliant tout, s’empressa de ramasser la marchandise. La fruitière eut un instant peur que l’enfant n’emportât ses pommes rouges, mais elle se rassura bientôt en voyant Ignace sérieusement occupé à ranger avec ordre et symétrie ces corbeilles de fruits, ces gerbes de légumes verts, et ces bouquets de fleurs ; les gradins d’étalage où il les plaçait avec tant de plaisir ressemblaient à une riche montagne toute semée de rosaces éclatantes, comme un tapis des Gobelins ; car Ignace avait formé des dessins avec les corbeilles, les bouquets et les masses d’herbes.

La marchande le regarda surprise, et lui dit en lui mettant des poires dans son chapeau et dix sous dans sa main :

« Viens m’aider tous les mardis, jours de marché, et je te payerai bien. »

Ignace avait été heureux à ranger tous ces trésors du bon Dieu qu’il aimait tant, et il s’écria encore : « De l’argent et du bonheur tout à la fois ! Oh, mère ! tu nous protèges ! »

Le samedi et le mardi lui rapportaient trois francs, parce qu’il menait sa sœur avec lui pour partager son travail si amusant. Le reste du temps on cousait des chemises de soldats, à cinq sous la pièce ; et Ignace ne s’en tirait pas trop mal, quoiqu’il eût moins de plaisir qu’à polir du cuivre ou ranger des fleurs. Mais sa sœur cousait, et il était heureux de souffrir un peu pour elle et près d’elle c’est vous dire qu’il ne souffrait pas du tout.

De son côté Sophie faisait de son mieux pour que son frère ne supportât pas de trop rudes privations ; et se rappelant tout ce que sa mère avait eu de sollicitude pour son petit ménage, elle la bénit de lui avoir appris à tout faire un peu ; heureuse de pouvoir blanchir et repasser le soir le linge de son frère, et de savoir lui préparer quelques mets simples, mais de son goût. Et lui, il revenait radieux lorsqu’il pouvait rapporter à cette bonne petite un fruit ou une fleur. Chacun d’eux allait au-devant de l’autre avec une petite surprise agréable à annoncer, et le temps d’absence avait été rempli par cette douce préoccupation de se préparer du bonheur mutuellement.