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Un pauvre devant Dieu/4

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Paul Mellier (p. 27-34).

IV.

Tentation.

Jusque-là nos deux orphelins ont travaillé ; mais Dieu a béni leur courage et leur labeur, et le pain quotidien, demandé chaque jour, n’a pas manqué sur la petite table de noyer ; chaque semaine, on a remis au propriétaire une petite somme d’épargne pour le loyer des deux petits cabinets, et, le bon prêtre aidant, on a pu attendre que la Providence décidât pour l’avenir. Mais un matin, Sophie et son frère s’en revinrent bien tristes ; pendant un mois on ne pouvait leur donner de l’ouvrage… Ignace espéra un instant que la bonne cuisinière l’occuperait un peu plus ; mais quel ne fut pas son chagrin en apprenant qu’elle était partie avec ses maîtres pour toute la belle saison !

Pendant quelques jours, on vécut des petites économies du ménage ; mais il fallut bientôt rogner un peu les portions… Le vieux voisin en tomba malade, parce que son grand âge le rendait plus faible pour supporter les privations. Quand Ignace le vit couché, il se sentit bien malheureux et s’en fut trouver le bon prêtre : il était absent aussi pour une retraite !…

Le vieillard ne pouvait aller à l’hospice, car son mal venait de la faim, et les médecins n’acceptent pas cette maladie-là ! sans doute parce qu’ils sentent que leurs hôpitaux seraient bientôt envahis par cette plaie de la misère !

Ignace et Sophie n’osaient dire trop haut leur pauvreté ; ils avaient peur qu’on les renvoyât de leur petit logement quand on les saurait sans pain. Ignace allait bien tous les matins à la halle, cherchant à aider l’un et l’autre ; mais quand il rapportait un sou ou deux et quelques pommes de terre dans ses poches, c’était tout ; et à peine cela suffisait-il à les empêcher de mourir de faim !

On priait toujours avec le même bonheur cependant, et plus le pain manquait plus on se croyait près du ciel ! Et pourtant on ne pouvait regarder le vieillard sans pleurer ! Ces enfants auraient souffert tant qu’il aurait plu au bon Dieu, sans se plaindre ; mais leur courage défaillait à voir ce bon vieux souffrir ! C’est que, pour eux, c’était un père, et ils avaient tant aimé leur père !

Après être resté plus long-temps à genoux, Ignace sortit un matin, bien décidé à ne rentrer qu’avec un peu de provisions pour son malade et pour sa bonne sœur.

Sophie, par je ne sais quel pressentiment, voulut le retenir ; mais il s’échappa de ses mains, et s’en fut à l’aventure dans les rues de Paris, demandant à son bon ange gardien de lui inspirer un moyen de gagner quelque chose. Pour toute réponse du Ciel, des nuages vinrent s’entasser au-dessus de sa tête, et la pluie tomba bientôt par torrents. Ignace se réfugia sous une porte cochère où plusieurs personnes se trouvaient déjà, poussées là comme lui par l’ondée.

Timide et triste, il alla s’asseoir dans un coin, et laissa rire autour de lui ceux qui regardaient l’embarras des piétons se sauvant de l’averse. Un homme qui ne riait pas le remarqua, et s’en fut à lui : cet homme avait une barbe épaisse et peu soignée, le visage dur et hardi, et Ignace fit un mouvement pour s’en aller.

Il pleuvait toujours.

L’homme s’assit à terre, auprès de lui : « Tu m’as l’air triste, mon garçon ? dit-il à Ignace.

— J’en ai l’air et la chanson, monsieur ; répond l’enfant en essayant de sourire.

— Qu’as-tu donc ? »

Ignace raconta un peu de sa vie, heureux de décharger son cœur. L’inconnu qui l’avait interrogé murmura entre ses dents : « Orphelin pauvre pas bête du tout, c’est ce qu’il me faut ! » Puis cet homme ajouta plus haut : « Pourtant tu ne peux pas laisser mourir ce vieux ni ta sœur, et, en attendant que l’ouvrage ou le prêtre revienne, que vas-tu faire ?

— Prier, dit l’enfant avec des larmes dans la voix.

— Prier ! dit l’homme, ça ne remplira guère l’estomac de ton vieux, et, si tu t’avises de mendier, on te mettra en prison avec des voleurs et des assassins, ce qui ne donnera pas plus de pain à ta sœur, n’est-ce pas ?

— Cela la ferait mourir, monsieur ! Mais que voulez-vous donc que je fasse ? »

Il pleuvait toujours ; l’homme se rapprocha.

« Écoute ; tu es pauvre, tu as faim, et voilà des gens autour de nous qui ont dîné et qui ont encore de quoi dîner bien des fois.

— Eh bien ?

— Eh bien, regarde cette poche entr’ouverte ; ta main est petite, et tu y puiseras un morceau de pain, et mieux encore !


— Mais, monsieur, dit l’enfant effrayé, ce serait un vol ! et ma mère qui me regarde au ciel me maudirait !

— Ta mère ? bah ! elle verrait que c’est pour nourrir ta sœur et le vieillard ; d’ailleurs demain, si tu as de l’ouvrage, tu ne voleras plus.

— Non ! demain je ne pourrais plus travailler, je serais malade !

— C’est possible ; mais alors je t’aiderais, puisque tu serais des nôtres !

— Vous êtes donc un !… » L’enfant s’arrêta, épouvanté du mot qu’il allait prononcer.

« Tiens, pourquoi pas ? dit l’inconnu, qui avait bu quelques verres d’eau-de-vie de trop, sans doute.

— Et vous ne travaillez jamais, vous ?

— Non.

— Vous voyez bien que Dieu vous a puni puisque vous n’avez plus trouvé d’ouvrage !

— Merci ! dis donc que je n’en ai plus voulu, de l’ouvrage ! Où en aurais-je trouvé qui me rapportât, l’un portant l’autre, dix ou quinze francs par jour, moi qui ne sais que faire des sabots ?

— Que faites-vous donc de tant d’argent ?

— Je le bois et mange avec les amis, afin qu’ils me soignent quand on me coffre en prison.

— Mais votre famille, mon Dieu ! quel chagrin vous lui faites !

— Ma famille ? est-ce que j’y pense ? Il y a bien vingt ans que je n’en ai demandé des nouvelles ! Un jour, elle aura des miennes par la Gazette des tribunaux ; mais ma mère ne sait pas lire, heureusement ! » Et l’inconnu riait.

Ignace se leva pâle et bouleversé ; l’homme le prit par le bras : « Tu veux donc laisser mourir celui qui t’a recueilli et nourri ? mais tu es un ingrat ! mais tu es un lâche ! »

Ignace regarda l’homme et frémit dans tout son cœur ; des gouttes de sueur tombaient de son front ; lui, lâche ! lui, ingrat ! faut-il donc être criminel ? Il regarda le ciel, et, par une force soudaine, il s’élança dans la rue.

La pluie avait cessé ; le soleil chassait devant lui tous les nuages, et la terre rayonnait. L’enfant courut jusqu’à sa porte sans regarder derrière lui ; mais arrivé là, il se souvint qu’il n’avait rien pour le malade et s’arrêta.

« C’est impossible que je rentre, se dit-il » ; et, prenant son courage à deux mains, il alla chez l’épicier le plus voisin :

« Monsieur, donnez-moi un peu de sucre à crédit, rien qu’un peu ! Je ne sais pas quand je vous le paierai, car nous n’avons pas d’ouvrage ; mais je ne vous en demanderai pas d’autre avant de vous payer celui-là !

— Tiens, c’est toi, Delplanque ? ta sœur est donc malade ?

— Non, c’est le pauvre vieux !

— C’est la même chose : il faut du sucre ; mais tu as eu tort de te gêner, mon garçon ! ton père m’a trop rendu de petits services pour que je te refuse : tiens, voilà du sirop, de la chandelle, du beurre, et cinq francs pour attendre mieux. » L’enfant hésitait d’accepter.

« Pardieu ! prends donc ; je ne te le donne pas ! tu me le rendras plus tard, quoi ! Il y en a bien d’autres qui me doivent, va ! »

Ignace, joyeux et reconnaissant, se jeta au cou de l’épicier, et porta la provision au petit ménage.

« Tu es resté bien long-temps, frère ! et j’ai été bien en peine de toi, lui dit Sophie.

— Et tu avais bien raison d’être en peine, ma pauvre sœur ! » Et l’enfant remercia tout bas son bon ange, qui l’avait préservé du mal et délivré de la tentation.