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Un pauvre devant Dieu/5

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Paul Mellier (p. 34-38).

V.

Deux jours après, le vieillard allait mieux déjà, et bénissait de toute son âme ses petits adoptés, qui lui donnaient des soins si touchants. Ignace, qui n’avait rien de caché pour Sophie, lui avait raconté la rencontre de l’inconnu sous la porte cochère, et Sophie regardait son frère comme on regarde un réchappé du naufrage, avec un reste de terreur et une indicible joie. Le bon prêtre revint enfin, mais quand il leur fit sa visite de retour, il entendit à leur porte un grand bruit, et reconnut la voix des deux enfants. Il eut peur de les avoir laissés trop long-temps sans secours… « Mes enfants, dit-il en entrant, quand l’avoine manque au râtelier, on dit que les chevaux se battent ; en seriez-vous donc là que vous vous querellez si fort ?

— Nous n’en serons jamais là, dit naïvement Ignace, puisque nous ne sommes pas des chevaux ; mais c’est Sophie qui veut toujours me traiter en gourmand, et me donner toutes les provisions du ménage cela m’insulte et me fâche.

— Chers enfants, dit tout bas le prêtre attendri, vous avez bien raison ; la pauvreté et le malheur n’entraînent le mal après eux que lorsque les âmes ont été mal cultivées ! Quand elles savent aimer et prier, elles savent faire du bonheur avec les misères de la vie. Mais, hélas ! combien d’âmes sont moins soignées au berceau que des chevaux à l’écurie ! et le proverbe des chevaux qui se battent quand l’avoine manque est une triste accusation contre ceux qui laissent les hommes ressembler aux bêtes. »

Puis, tendant la main aux enfants, il ajouta tout haut : « Mes petits amis, c’est bientôt que vous ferez votre première communion, car vos cœurs sont bien préparés ; et je suis venu vous apporter cette bonne nouvelle, comme la récompense de votre conduite pieuse et laborieuse. »



Sophie et son frère, qui ne s’attendaient pas encore à cette grâce, se mirent à genoux comme si Dieu les eût touchés en même temps.

« Mais, dit Ignace, est-ce que vous croyez que nous sommes assez bons pour communier bientôt ? Ma mère nous a souvent dit qu’il fallait beaucoup souffrir pour grandir, et jusqu’à présent nous avons été heureux. Un instant nous avons souffert de voir s’en aller de nous nos bons parents ; mais en nous rappelant qu’ils étaient là-haut à nous regarder pleurer, nous n’avons plus souffert pour ne pas leur faire mal. Nous avons travaillé, c’est bien vrai ; mais je donnerais je ne sais quoi pour ranger toute ma vie les fleurs et les fruits de la marchande, polir et nettoyer les ustensiles de cuivre de la cuisinière. Je n’ai donc rien fait pour grandir, puisque je ne souffre pas ?

— Et les chemises à cinq sous ? dit le prêtre.

— Ma foi ! Sophie me raconte de si bonnes histoires en cousant des chemises ; elle rit de si bon cœur lorsque je fais un ourlet de travers, dit Ignace, que rien que pour la voir heureuse et l’écouter parler, je voudrais faire des chemises !

— Mais vous subissez des privations, mes enfants.

— Lesquelles ? dit Ignace en regardant le prêtre avec surprise. » Le fait est que ces enfants n’avaient pas le temps de penser à ce qui leur manquait : le travail, leur affection mutuelle et la prière remplissaient si bien leur vie !

— Et les soins au vieillard infirme ?

— Ah ! dit l’enfant, nous serions bien malheureux si nous n’avions pas ce pauvre cher homme à soigner ! Que dirions-nous à nos parents, lorsque nous allons sur leurs tombes, si nous ne faisions rien pour les autres ? Ils ne voudraient plus de nous pour leurs enfants.

— Eh bien, soit, vous êtes heureux, quoique pauvres, quoique orphelins ; vous êtes heureux de vos labeurs, de vos sacrifices ; heureux de tout ce qui fait blasphémer les autres. Mais ce bonheur-là, s’il ne grandit pas, c’est qu’il faut être grand pour le connaître ! Vous avez bientôt treize ans, vous êtes purs et pieux, vous communierez dans un mois.