Un pauvre devant Dieu/6
VI.
Nouvelles joies et nouvelles peines. — Le jour de leur première communion
Le jour de leur première communion, Sophie pleura beaucoup ; elle avait vu toutes les autres petites filles avec leurs mères, et la sienne ne lui avait pas donné sa bénédiction en l’embrassant, avant d’aller à l’église !…

Pauvre petite ! elle pleura et pria tant que le bon Dieu en eut pitié.
Le lendemain, Ignace était seul sur la terre. Ce fut une douleur au-dessus de ses forces ; et il courut, sans qu’on pût l’arrêter, se jeter dans les bras du bon prêtre, qui pleura avec lui, car il aimait ces deux enfants.
Mais quand il eut pleuré, il lui prit les mains, et lui dit avec une tendre émotion :
« Mon fils, vous n’êtes pas seul sur la terre ; ceux que vous aimez vous accompagnent du regard, et vous troublez leur ciel par vos larmes. Et puis il faut être digne d’eux pour être un jour auprès d’eux ; et, si vous vous découragez ainsi, vous démériterez là-haut. D’ailleurs, vous pouvez être utile encore dans la vie, et vous devez vivre !
— Utile à qui ? dit tristement Ignace.
— Dieu le sait, mon fils, et vous l’apprendra sans doute. »
Ignace étouffa ses larmes en regardant le ciel, pour que sa sœur ne les vît pas dans ses yeux, et pria long-temps quand il se retrouva seul avec le vieux voisin, qui lui devint plus cher encore ; mais pendant quelques jours il ne pouvait ni penser ni agir, et s’en allait errant dans les rues, regardant sans voir, et parlant sans reconnaître personne. Un matin qu’il passait sous l’échafaudage d’une maison que l’on bâtissait, une règle qui sert de mesure aux maçons tomba devant lui. Toujours obligeant d’instinct, il prit cette grande règle et grimpa aux échelles pour la rendre aux ouvriers. « Comme il monte vite ! dit un contre-maître » ; et, s’adressant à Ignace : « Voulez-vous nous aider aujourd’hui ; vous avez l’air de chercher un maître ? » Ignace accepta, et servit de son mieux les maçons qui travaillaient. Intelligent et hardi, il eut bientôt compris tout ce qu’il devait faire, et fut engagé à revenir le lendemain. Tous se préparaient à descendre, quand un ouvrier glissa et perdit l’équilibre ; mais il resta suspendu sur une planche mince et pliante, qui allait rompre sous ses pieds. Le temps manquait pour descendre et placer une échelle. Ignace tenait une corde ; il se la noue autour du corps, la fixe de l’autre bout à une poutre, et se laisse glisser dans la direction du malheureux, qui tombait une seconde plus tard. Ignace le saisit par sa veste et le fixe à la corde, puis il crie aux autres de les remonter tous deux en tirant cette corde. L’ouvrier fut sauvé ainsi, et ce soir-là Ignace fut encore heureux de vivre !
L’ouvrier sauvé se nommait Théodore ; il avait vingt ans, et son sauveur treize.

Théodore devint l’ami dévoué d’Ignace, qu’il ne quittait plus ; mais Ignace eut bien du chagrin quand il s’aperçut que son ami avait l’habitude de boire !…
« Pauvre garçon, lui disait le bon prêtre, il n’a rien appris à aimer, il ne sait trouver de bonheur que dans les choses grossières, et il va où il croit que le bonheur l’attend, parce que nous allons tous au bonheur ; beaucoup se trompent de chemin, voilà tout. Ses parents eux-mêmes avaient peut-être des goûts aussi grossiers ; il ne peut être riche que de ce qu’il a reçu, et, s’il n’a reçu que de mauvais exemples et des facultés malades, soyez indulgent et patient, Ignace, vous qui avez eu le plus bel héritage du monde, la foi ; n’accusez pas trop vite, et prenez votre pauvre ami en pitié ! »
Ignace était alors plus doux et plus miséricordieux. Cependant, un jour que son ami voulut le frapper pendant son ivresse, Ignace se laissa faire une petite blessure. Théodore, effrayé, reprit subitement sa raison à la vue du sang, et se mit à genoux devant lui ; Ignace le releva sans colère.
« Écoute, lui dit-il ; tout homme qui s’enivre s’expose à tuer son père ou ce qu’il a de plus cher au monde, puisqu’il s’expose à devenir fou ; tout homme qui s’enivre accepte donc volontairement d’avance la possibilité de devenir assassin. Voilà pourquoi celui qui prend l’habitude de boire est un lâche, et je ne serai jamais l’ami d’un lâche ! » Ces derniers mots, prononcés lentement, remuèrent Théodore jusque dans les entrailles ; il ne répondit rien, mais il ne s’enivra plus, et l’orphelin offrit encore cette bonne œuvre à l’ombre de son père.
Il sortit dès lors tous les dimanches avec son ami, et ils allaient au hasard dans le premier village venu se promener, quelquefois pêcher, et toujours rire en jouant comme des enfants de huit ans, le long des chemins. Théodore s’habituait ainsi peu à peu à trouver du bonheur dans les choses honnêtes. D’abord la campagne l’avait ennuyé ; mais Ignace y allait, et il fallait bien le suivre pour être avec lui ! Puis le charme l’avait gagné, et il y retournait pour revoir les fleurs et les arbres, et reprendre les petits poissons qu’Ignace faisait si bien frire ! Ignace donnait chaque jour un peu de sa richesse d’âme à son frère d’adoption.