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Un pauvre devant Dieu/7

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Paul Mellier (p. 44-52).

VII.

La trêve de Dieu.

Ignace avait tout perdu, et cependant il était toujours riche. Il n’avait pas même un asile à lui, mais l’hospitalité du vieux pauvre lui rappelait les services que ce brave homme avait reçus de lui et des siens, et cet asile lui était plus doux que le toit d’un prince ! Il avait travaillé jeune, mais de ces travaux il en avait fait des jeux ; et encore maintenant qu’il est aide-maçon, il joue le long des cordes et des échelles comme un écureuil, se bat avec les moineaux bavards et hardis qui viennent jusque sur son marteau becqueter son morceau de pain.

Aussi notre aide-maçon s’amuse-t-il beaucoup avec ces oiseaux qui le connaissent et se querellent avec lui tout le long du jour ; et puis ces travaux au grand air lui plaisent : il lui semble que sa mère et sa sœur le voient mieux quand rien ne le sépare du ciel.

Et puis il a un frère ; ce n’est pas le hasard de la naissance qui le lui a donné : il lui a sauvé la vie, et ce lien qui les attache l’un à l’autre vaut bien celui du sang. Ignace avait tout perdu, et cependant il était riche !

La seule inquiétude de sa vie, c’était de voir venir des nuages : comme le marin en mer, il interrogeait le ciel souvent, car la pluie arrêtait le travail, et coupait les vivres aux deux frères.

« Cependant, se disait-il, sans pluie, le jardinier, le laboureur manqueraient de pain ; le bon Dieu a bien à faire pour nourrir tout le monde. » Il disait cela en apercevant sur sa fenêtre ses violettes et son cerfeuil se réjouir sous les gouttes d’une ondée ; et, presque consolé en voyant ces plantes plus fraîches et plus vivantes, il se disait tout bas : « Quand je serai un peu riche, je louerai un petit jardin, et ce que la pluie m’ôtera comme maçon, elle me le rendra comme jardinier. » Le bon Dieu n’aurait peut-être pas tant à faire pour nourrir tout le monde, si on voulait se donner la peine de faire quelquefois le raisonnement si simple de cet humble enfant de seize ans.

« Théodore, dit un jour Ignace à son frère, viens à Bagnolet, nous ne connaissons pas encore ce village. » Et l’on partit. C’était un dimanche après la messe je ne sais pourquoi, mais pour les enfants et les cœurs simples, les jours de fête se lèvent d’une autre couleur, et tout prend ces jour-là des teintes riantes et gracieuses qui invitent à la joie et remplissent les âmes de gratitude.

Ignace et Théodore arrivèrent tout en chantant à Bagnolet.

Ils s’arrêtèrent devant une belle maison blanche ; les corbeilles de fleurs d’un parterre étalaient leurs richesses, et jetaient leurs parfums aux passants comme pour leur annoncer l’opulence du maître. De grands marronniers d’Inde répandaient une ombre verte et transparente autour de la maison, et les deux amis s’arrêtèrent. Ignace imita le chant des petits oiseaux avec une feuille d’arbre placée entre ses lèvres, et ils vinrent autour de lui en chantant toujours : « C’est bien dommage que je ne puisse faire venir aussi les fleurs, » dit-il. Un coup de vent sembla répondre à l’enfant, et les fleurs s’inclinèrent de son côté ; un petit rosier blanc fut même déraciné par le vent, et resta penché vers la terre.

« Pauvre petit, dit Ignace ; il va mourir là si on ne le relève bientôt » ; et, sans consulter Théodore, il grimpe à la grille d’entrée et saute dans le jardin. Un grand chien s’élança furieux sur lui ; mais, avant qu’il eût le temps de le mordre, Ignace le regarda, et le chien se coucha honteux et repentant sous ce regard, qui le dominait par cette puissance que la bonté donne. On est si fort quand on n’a rien fait de mal, que l’on ne craint rien sur la terre !

Tout ce qui est inoffensif impose même aux animaux une sorte de respect involontaire, et César obéit à cet instinct ; mais le jardinier avait entendu, et il accourait.

« Que faites-vous là, gamins, et qui vous a donné la permission d’entrer ? — Celui qui donne un passe-port aux oiseaux et aux papillons, » dit Ignace en montrant du doigt les papillons blancs qui se promenaient sur les plates-bandes fleuries.

Théodore voulut raconter l’histoire du rosier déraciné, mais le jardinier l’interrompit : « Vous voulez m’entortiller avec vos langues dorées, mes voleurs de roses ; mais impossible ! et vous allez venir vous expliquer avec mon maître. Allons donc, et vite !

— J’ai eu tort d’entrer, mais je n’ai fait aucun dommage ; mène-moi à ton maître et que cela finisse.

— Comme vous y allez, beau sire ! Il dort, mon maître, et vous attendrez, dit le jardinier vexé de ne pas faire assez peur à son jeune maraudeur.

— Il dort, dit Ignace, pendant que les oiseaux chantent et que le soleil luit ! Il dort ! à la bonne heure de dormir pendant que la nuit cache tout ; on ne quitte rien en fermant les yeux, puisque tout est noir. Mais dormir en plein midi, avec tant de belles choses autour de soi ! (Apercevant l’intérieur d’une chambre au rez-de-chaussée, il continua :) Mais c’est impossible ! je resterais un an éveillé à regarder ces tableaux, à faire chanter ces instruments et à compter ces magnifiques coquillages. Mon Dieu, pourquoi suis-je si pauvre !

— Pauvre, dit une voix derrière lui ; pauvre, mon bel enfant ! quand vous possédez en vous de quoi vous approprier tout ce qui est beau dans le monde ! N’emporterez-vous pas ces fleurs et tout ce qui vous charme ici dans la mémoire de vos yeux et de votre cœur ? Et tandis que je dormirai, ou que je vivrai dans l’agitation fiévreuse des affaires, ne serez-vous pas, vous, au milieu de ma propriété, seul et unique propriétaire ? Oh ! non, vous n’êtes pas aussi pauvre, mon enfant ! car la richesse n’est pas dans ce que l’on peut acheter avec de l’or, mais dans ce que l’on peut comprendre avec son âme ; et quand l’âme est pure, elle comprend toute la création, puisqu’elle comprend Dieu. »

La voix se tut, et un homme de belle taille, d’une figure grave et douce, sortit de derrière une charmille.

Théodore avait vu à la tournure de la conversation qu’il pouvait enjamber la grille, et il alla tomber devant le propriétaire, qui se mit à rire.

« Entrez, mes enfants, et racontez-moi votre histoire. »

« Ignace, dit-il après avoir tout entendu, si vous voulez venir travailler chez moi, je vous apprendrai pourquoi les petites poudres noires et les liqueurs sales des chaudronniers font si bien reluire les métaux. Je suis fabricant de produits chimiques, et je vous prends pour aide dans mon laboratoire.

— Est-ce que je viendrai quelquefois à la campagne ? demanda Ignace ; et mon frère que voilà viendra-t-il chez vous avec moi ?

— Si vous le voulez, mon ami ; j’ai bien de quoi l’occuper. Quant à la campagne, vous y viendrez tous les dimanches jardiner un peu et secouer vos ailes au soleil.

— Je serais trop heureux, monsieur ! mais je ne crois pas tout cela possible, dit Ignace ; car, voyez-vous, ma bonne mère me l’a dit, bien jeune, lorsqu’il m’arrivait toutes sortes d’accidents : Il y a des gens qui se casseraient le nez contre une livre de beurre ; et je suis de ceux-là ! Tout ce qui vient rose devant moi se change en noir en approchant. Je suis fait tout exprès pour souffrir, et je m’en acquitte bien. Il ajouta plus tristement : Tout m’avait été donné pour être heureux : un père, une mère, une sœur ; et tout ce bonheur-là n’est venu autour de moi que pour me faire un vide plus grand à la fois !

— Mon jeune ami, dit l’inconnu ; je tâcherai de remplir un peu votre cœur » ; et il tendit sa main à Ignace.

Théodore ne disait rien ; son visage exprimait une tristesse contenue qu’Ignace devina.

« Pardonne-moi, dit-il à son frère d’adoption ; je ne suis pas ingrat, et ton amitié me fait beaucoup de bien ; mais une mère et une sœur, rien ne les remplace ! »

Les deux amis saluèrent leur nouveau protecteur, et l’on se sépara très contents les uns des autres.

Le bon prêtre fut consulté, alla voir le savant qui prenait ainsi ces deux jeunes gens ; et, le trouvant plein de bonté et de sentiments généreux, il conduisit ses protégés chez leur nouveau patron.

Depuis qu’Ignace avait eu quelque chose à aimer sur la terre, et à protéger à toute heure, il avait repris à la vie ; son vieux voisin et son frère Théodore, c’était encore une famille ; et lui, le plus jeune des trois, il en était le père.

Comment n’aurait-il pas vécu et remercié Dieu de vivre !