Un pauvre devant Dieu/8
VIII.
Toujours la lutte : il faut bien souffrir pour grandir.
La chimie et ses expériences merveilleuses plurent beaucoup à Ignace, qui trouva tout cela d’autant plus magique qu’il était plus ignorant.
Son maître le dirigea dans quelques lectures ; et ce travail était tellement selon ses aptitudes, qu’il fit de rapides progrès dans la chimie industrielle ; il aima bien mieux encore la campagne à mesure qu’il devenait chimiste.
Ce bonheur ne devait pas durer. La concurrence d’un riche capitaliste ruina aussi la fabrique ; et le digne bienfaiteur d’Ignace quitta Paris pour aller vivre en province des débris de son naufrage, comme le père d’Ignace avait quitté la province, et peut-être comme les successeurs de Delplanque et du fabricant quitteront un jour leurs foyers, chassés à leur tour par des capitaux plus élevés ; car c’est la lutte de l’or contre l’or qui est aujourd’hui le grand fléau du monde ; et les fortunes se dévorent entre elles l’une par l’autre, faute de s’associer pour une immense entreprise : le bonheur de tous.
Il faut que cela soit sans doute, puisqu’il faut souffrir pour grandir, les hommes comme les enfants, les sociétés comme les hommes.
Ignace fut vivement affecté de ce nouveau malheur. Sa foi était toujours la même, et il ne se plaignit pas ; mais son cœur saignait bien ! et, découragé de tout, il resta long-temps sans pouvoir chercher à se placer de nouveau. Théodore, dont tout le bonheur était de vivre avec son sauveur, souffrait moins, et s’était refait maçon, heureux d’apporter le gain de ses journées à Ignace, qui finit par se trouver bien coupable de sa paresseuse résignation. « Non, dit-il, je ne dois pas rester ainsi inactif et inutile. On n’a le droit de se résigner à la mort qu’après avoir tout fait pour la combattre ; et c’est du suicide que de se croiser les bras sur ses plaies, au lieu de chercher à se distraire pour les guérir. »
Et il s’en fut retrouver le bon prêtre, qui le reçut comme un père.
« Il faut, mon fils, que vous fassiez un voyage ; votre santé s’altère, et des impressions nouvelles vous distrairont seules un peu. On me demande un jeune homme qui sache seulement sa langue et qui ait des sentiments religieux pour aller en Pologne, enseigner le français à deux enfants. Acceptez-vous cet emploi ?
— Oui, mon père ; car ce pays est triste et pâle comme mon cœur, d’après ce que j’ai lu de son climat ; et l’ombre de ceux que j’aime me suivra partout.
— Et moi aussi, dit Théodore en entrant ; bien que tu m’oublies, monsieur le voyageur ! Mes bras me nourriront partout, et je pars. »