Un pauvre devant Dieu/9
IX.
Une autre sœur.
Le voyage fut long, mais salutaire au jeune homme, qui sentit sa curiosité se réveiller à la vue des campagnes qu’il traversait. Tout avait un langage pour lui ; et où les autres n’apercevaient rien, il trouvait, lui, des sujets d’admirer et de bénir. Il y a des verres grossiers à travers lesquels on ne voit les choses que d’une manière informe, et des verres qui font découvrir les plus imperceptibles beautés d’un tableau. Il y a des âmes tellement chargées de fautes, d’ignorance et de faiblesses qu’elles ont perdu la faculté de voir à fond ce qu’elles regardent ; il en est d’autres qui ont poli ce miroir, où Dieu se regarde pour retrouver son image, et qui, à force de vertu, de courage et de bonté, ont acquis la puissance de sonder les secrets les plus mystérieux de la création, et d’en comprendre les beautés les plus infinies.
Ignace et Théodore arrivèrent heureux en Pologne ; mais le malheur les y attendait encore.
La révolution avait éclaté dans ce malheureux pays ; et nos deux amis, trouvés au milieu d’une famille révoltée, furent envoyés en Sibérie avec cette famille.
« Qu’importe ! se dit Ignace ; Dieu est partout, sur terre et sous terre, et la chimie aussi ! »
Et le voilà explorant, curieux, ces vastes souterrains où tant de richesses étaient enfouies. Cet or, pensait-il quelquefois, fera plus d’esclaves dans le monde que l’empereur de Russie n’en amène ici pour l’arracher des entrailles de la terre !

Seulement l’image de sa sœur passait souvent dans ses rêves. Le vieux voisin était mort aussi avant son départ, dans ses bras, et toutes ces tombes lui écrasaient parfois la poitrine ; mais il regardait le ciel, et reprenait courage. Théodore avait été séparé de lui dans la distribution des travaux de la mine ; et c’est pour cela sans doute qu’il était plus triste : il était si aimant ! mais on se fait partout une famille quand on a du cœur ! et bientôt il s’attacha aux pauvres mineurs qui l’entouraient, et s’y attacha si bien qu’il redevint heureux. Certes il régnait en souverain maître dans ce sombre royaume des mineurs, car tous lui obéissaient avec amour, et ces captifs, parmi lesquels se trouvaient de nobles grands seigneurs, le bénissaient chaque jour, lui, l’humble enfant du peuple, pour leur avoir apporté l’exemple d’un courage tranquille, d’une foi constante et d’un dévouement sans bornes.
Il vécut ainsi deux ans sans se plaindre un seul jour. Admirant Dieu pour tout ce qu’il avait mis de trésors en tous lieux, et ne pensant pas une fois que cet or était pour les autres, ou plutôt pensant que les autres n’auraient jamais autant de bonheur à le dépenser qu’il n’en avait eu à lui faire subir mille transformations dans ses expériences chimiques, qu’il avait obtenu de continuer parce qu’elles profitaient à l’exploitation de la mine. Mais il avait assez souffert, et Dieu trouva que le temps d’épreuve avait assez duré : pas un murmure contre sa destinée ne lui était échappé, et s’il avait eu quelques défaillances en cherchant sa sœur à ses côtés, il se les était reprochées comme des fautes, et Dieu les lui avait pardonnées.
Par un beau jour, car il y a des beaux jours même en Sibérie, on illumina la mine, et tout le monde fut averti qu’une grande visite d’étrangers allait honorer les souterrains pendant quelque temps. Ils vinrent en effet bientôt et se dispersèrent sous ces immenses voûtes. Après quelques heures d’exploration, les visiteurs revinrent au point de départ ; mais lorsqu’ils se comptèrent, deux d’entre eux manquaient au nombre. On appela de tous côtés, et pas une voix ne répondit. Plusieurs détachements de mineurs furent envoyés à la recherche des égarés. Ignace ne fut point désigné, parce que sa spécialité de chimiste et les services qu’il rendait lui donnaient déjà une petite importance et le faisaient ménager lorsqu’il s’agissait d’une corvée ; mais son cœur ne voulait pas de semblables priviléges : il s’élança seul sous les immenses souterrains de la mine. Il revint bientôt, rapportant ou plutôt traînant deux corps inanimés. Ces étrangers étaient passés près d’une caverne d’où se dégageaient des gaz sulfureux, et ils avaient été asphyxiés. Ignace avait failli tomber aussi ; mais il avait dit avec tant de foi : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! » que Dieu avait voulu le sauver.
Il était épuisé en arrivant et il tomba sur un banc de terre. Cependant quand il entendit parler de saigner les asphyxiés, il fit un effort pour parler, et demanda un peu d’eau de javelle, qui a la propriété de décomposer les gaz de cette nature, y trempa ses mains, les approcha lentement et avec précaution du visage des deux asphyxiés, qui ouvrirent bientôt les yeux : c’était un père avec sa jeune fille de seize ans, qu’il n’avait pas quittée depuis la mort de sa mère, même dans ses voyages lointains. Ignace la regarda comme s’il sortait d’un rêve.
« Sophie ! » dit-il en tombant à genoux.
La jeune fille se réveilla comme d’un long sommeil. « Qui m’appelle ? Où suis-je ? » demanda-t-elle.
Son père cherchait leur sauveur pour le bénir ; mais Ignace restait à genoux, et répétait : « Ma sœur ! »
C’était en effet ses beaux cheveux noirs à reflet d’azur, et ses yeux veloutés et doux, et sa voix sonore et grave ; c’était elle, et sa bouche répondait au même nom !

Le père de la jeune fille était un savant distingué, ayant rendu de grands services à son pays, et à qui l’empereur de Russie ne savait rien refuser. Il supplia le jeune mineur de demander une grâce. Ignace obtint une amnistie pour vingt exilés ; il n’en demanda pas pour lui, préférant encore vivre là, dans cette tombe, que de revenir sur la terre, seul, toujours seul, après avoir entrevu, comme dans un rêve, une autre sœur.
Mais le père de la jeune fille était juste et reconnaissant, et un jour Ignace fut ramené presque en triomphe en Pologne ; Théodore était avec lui, on le pense bien.
Sans être riche, le père de Sophie avait acquis par ses travaux une petite aisance qu’il voulut partager avec son libérateur : c’étaient quelques coins de terre, et Ignace se réjouissait d’en être le jardinier : n’était-ce pas la réalisation de son premier rêve ! et la science l’avait encore plus attaché aux beautés de la nature, car la science l’avait initié aux trésors les plus mystérieux du riche royaume de la terre ! Le père de Sophie ne pouvait partager aussi sa fille ; et sentant qu’une âme jumelle de la sienne était nécessaire au bon et noble jeune homme qui les avait sauvés, lui offrit de rester avec eux pour toujours.
Il devint le fils de cet homme qui lui devait la vie, et il a maintenant une humble et tranquille existence. Il travaille comme un vrai paysan, quand le soleil donne, et comme un vieil alchimiste dans son laboratoire, quand il pleut. Sophie l’accompagne et l’aide en tout. Pour que son cœur fut complétement heureux, il lui manquait encore quelque chose : c’était l’accomplissement d’un saint devoir, et il fit un pèlerinage sur les tombes de sa famille, cueillit sur ces tombes quelques plantes qu’il cultive en pays lointain. Le bon prêtre qui l’a tant protégé lui a donné son portrait et sa bénédiction : c’est tout ce qu’il a de plus précieux des choses de la terre ! Il est pauvre pour tout le monde ; mais devant Dieu ce pauvre est riche.