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Un rêve (Tourgueniev)/3

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Chapitre XI à XV



Chapitre VI à X Un rêve Chapitre XVI à XVIII



XI[modifier]

Pour commencer, je me rendis au restaurant où j’avais fait la rencontre du baron. Personne ne l’y connaissait et n’avait fait attention à lui : ce n’était qu’un client de passage. Le propriétaire avait bien remarqué le nègre, car sa silhouette étrange ne pouvait passer inaperçue, mais était incapable de me renseigner sur son compte et de me dire où il logeait. Ayant laissé son adresse, à tout hasard, je me mis à errer à travers les rues et le long du quai, entrant dans tous les cafés, mais nulle part je ne découvris personne qui présentât la moindre ressemblance avec le baron ou avec son compagnon !… Ignorant le nom de mon vrai père, je n’avais même pas la ressource de m’adresser à la police ; néanmoins, j’avisai deux représentants de la force publique et leur promis une forte récompense s’ils réussissaient à retrouver la trace des deux personnages que je leur décrivis de mon mieux (ma conduite ne manqua pas d’éveiller leur surprise et même leur suspicion). Je poursuivis mes investigations jusqu’au repas de midi et rentrai chez moi à bout de forces. Ma mère s’était levée ; une sorte de surprise rêveuse se mêlait à sa tristesse habituelle et me perçait douloureusement le cœur. Je passai la soirée en sa compagnie et nous ne parlâmes guère : elle fit des réussites et je regardai les cartes sans rien dire. Pas une seule fois elle ne fit allusion à sa confession, ni aux récents événements. L’on eût dit que nous étions convenus tacitement de les oublier… Maman semblait s’en vouloir d’avoir soulevé le voile… Peut-être aussi ne se souvenait-elle plus très bien de ce qu’elle m’avait révélé dans son délire et comptait sur ma générosité… Effectivement, je l’épargnais, et elle s’en rendait compte, bien qu’elle continuât à éviter de me regarder.

Toute la nuit, je ne pus fermer l’œil.

Une tempête soudaine agitait la mer. Le vent faisait trembler les vitres. Des plaintes et des ululements désespérés retentissaient dans l’air, comme si quelque chose éclatait, tout en haut, et frôlait, en gémissant, les toits des maisons. Au petit jour, je réussis enfin à m’assoupir… Tout à coup, il me sembla que quelqu’un entrait dans ma chambre et m’appelait à voix basse. Je soulevai la tête et ne vis personne. Chose étrange, je ne fus nullement effrayé : au contraire, j’éprouvai un sentiment de réconfort, comme si j’avais eu, à présent, la certitude d’arriver à mes fins ! Je m’habillai promptement et sortis.

XII[modifier]

La tempête s’était tue, mais ses ultimes sursauts secouaient encore l’atmosphère. Le jour était à peine levé ; je ne croisais personne, dans la rue, mais apercevais des débris de cheminées, des tuiles, des planches et des branches d’arbres qui jonchaient abondamment le sol… « Pauvres navigateurs ! » me dis-je, en songeant à tous ceux qui avaient passé la nuit en mer. Je pris la direction du port, mais une force irrésistible me fit dévier. Dix minutes plus tard, je me trouvai dans un quartier que je n’avais encore jamais visité. J’avançais sans hâte, mais sans m’arrêter non plus, en proie â une étrange sensation : j’avais le pressentiment de quelque chose d’extraordinaire, d’impossible, mais qui allait s’accomplir en dépit de son invraisemblance.

XIII[modifier]

Et subitement, tout se réalisa ! À une vingtaine de pas devant moi, j’aperçus le nègre qui était venu retrouver le baron à la terrasse du restaurant. Enveloppé dans sa cape noire, il parut surgir du sol, me tourna le dos et s’éloigna le long de l’étroit passage ! Je voulus la rattraper, mais il pressa le pas et disparut au premier tournant. Je courus à toutes jambes, atteignis le coin de la ruelle et… ô prodige ! Devant moi, une voie longue, étroite et déserte, la brume du matin la couvre d’un voile de plomb que mes yeux réussissent néanmoins à percer… Je la vois toute, jusqu’au bout, et puis compter les maisons… Pas un être vivant, dehors ou à une fenêtre… Le grand nègre a disparu aussi subitement qu’il était venu… Je suis stupéfait, l’espace d’un instant seulement, car une autre impression chasse la première : je reconnais cette ruelle muette et morte ! C’est la rue de mon rêve ! Je frissonne frileusement, car l’aube est glaciale, mais reprends ma marche en avant, sans l’ombre d’une appréhension.

Je cherche autour de moi… Voici la maison, là-bas, à droite, saillant sur le trottoir, avec son portail agrémenté de part et d’autre de cornes de bélier… Les lucarnes ne sont pas rondes, mais rectangulaires… peu importe… Je frappe à la porte… une fois… deux fois… trois fois, de plus en plus fort… Elle s’ouvre lentement, comme une mâchoire qui bâille, et grince sourdement sur ses gonds. Une jeune servante me dévisage, les cheveux ébouriffés, les yeux mal réveillés. Elle s’est à peine levée.

« Est-ce ici qu’habite le baron ? » lui demandai-je.

Pendant ce temps, j’examine la courette… Pas de doute possible, c’est bien cela… les mêmes planches et les mêmes bûches que j’ai vues en rêve.

« Non, me répond-elle. Le baron n’habite pas ici.

— Comment ?… C’est impossible !

— Il n’est plus là. Il est parti hier.

— Où cela ?

— Pour l’Amérique.

— Pour l’Amérique ! répétai-je malgré moi. A-t-il exprimé l’intention de revenir ? »

La servante me jeta un coup d’œil plein de défiance.

« Je l’ignore… Il se peut que monsieur le baron ne revienne plus jamais.

— Est-il resté longtemps ici ?

— Non, une huitaine de jours à peine. À présent, il n’est plus là.

— Quel est le nom du baron ? »

La jeune fille me fixa d’un air surpris.

« Vous ne savez pas son nom ?… Nous autres, nous l’appelions monsieur le baron, tout court… Eh, Pierrot, viens voir par ici, cria-t-elle en voyant que je faisais mine de franchir le seuil. Il y a là un jeune homme qui me pose des tas de questions ! »

La silhouette gauche d’un gros ouvrier s’avança à travers la courette.

« Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce que vous voulez ? » me demanda-t-il d’une voix éraillée.

Après m’avoir écouté, maussade, il répéta mot pour mot tout ce que m’avait appris la servante.

« Mais qui est-ce qui habite donc ici ? m’informai-je.

— Notre patron.

— Qui est-ce ?

— Un menuisier. Il n’y a que des menuisiers dans cette rue.

— Pourrais-je le voir ?

— Non. Il dort encore.

— Puis-je entrer dans la maison ?

— Non.

— Est-ce que je pourrai voir votre maître un peu plus tard ?

— Pourquoi pas ? Bien sûr que vous pourrez le voir, comme tout le monde… C’est un marchand. Allez, jeune homme, vous feriez mieux de repasser.

— Et l’autre, le nègre ? » fis-je soudain.

L’ouvrier nous regarda avec stupéfaction, d’abord moi, puis la servante.

« Un nègre ? Quel nègre ? murmura-t-il enfin. Allez, jeune homme, allez. Vous reviendrez une autre fois. Faut que vous voyiez le patron… »

Je m’éloignai. La porte se referma derrière mon dos, brusquement, lourdement, mais sans grincer, comme avant.

Je notai soigneusement la disposition des lieux, mais ne voulus pas encore rentrer chez moi.

J’étais déçu ; il m’était arrivé quelque chose d’extraordinaire, d’inconcevable, pourquoi avait-il fallu que cela se terminât aussi stupidement, en queue de poisson ? Au lieu de retrouver la mansarde que je connaissais bien et mon père, le baron avec sa robe de chambre et sa pipe, j’étais tombé sur un menuisier, un homme comme les autres, que tout le monde pouvait voir, à qui je pouvais même commander des meubles, si cela me chantait…

Et mon père était reparti pour l’Amérique ! Qu’allais-je faire, à présent ? Raconter tout à ma mère ou me taire et effacer en moi jusqu’au moindre souvenir de cette rencontre ?

Décidément, je ne voulais pas admettre que des événements aussi surnaturels eussent pu avoir une fin banale, plate ! J’allai droit devant moi, loin de la ville.

XIV[modifier]

Je marchais, la tête basse, vide d’idées et de sensations, replié sur moi-même.

Un bruit sourd, égal et irrité me tira de ma rêverie. Je levai la tête et découvris la mer qui grondait à une cinquantaine de pas devant moi. Mes pieds foulaient le sable des dunes. Agitées par les derniers soubresauts de la tempête nocturne, les vagues moutonnaient jusqu’à l’horizon et venaient mourir lentement sur le littoral plat. Je m’avançai légèrement et longeai la lisière que la marée avait tracée sur le sable jaune, semé de débris d’algues, de coquillages et de carex, dont les bizarres serpentins dessinaient des arabesques fantasques. Des mouettes aux ailes pointues surgissaient de l’abîme des flots, voletaient, comme de gros flocons de neige, dans le ciel gris et nuageux, retombaient brusquement, semblaient sauter de crête en crête et se perdaient de nouveau, pareilles à des étincelles d’argent, au milieu des bandes d’écume blanche. Je m’aperçus bientôt qu’il y en avait qui tournoyaient obstinément autour d’une grosse pierre, jetée là comme pour meubler la monotonie de la grève. Des carex grossiers poussaient en touffes irrégulières d’un côté du rocher, et un peu plus loin, là où les tiges échevelées arrêtaient le sable des dunes, une masse sombre, oblongue, arrondie, d’assez faibles dimensions, se profilait en noir sur le fond clair… Je regardai plus attentivement… Pas de doute, il y avait une forme immobile, étendue tout près du roc… Ses contours devenaient plus nets à mesure que je m’en approchais…

Je n’en étais plus qu’à une trentaine de pas à peine…

Un corps humain ; probablement celui d’un noyé, échoué sur la grève.

Je franchis rapidement la distance qui m’en séparait encore.

Le baron !… Mon père !… Je m’arrêtai, pétrifié, comprenant subitement que depuis le réveil j’avais été guidé par une force mystérieuse… Et, pendant quelques instants, il n’y eut rien, dans mon âme, que le murmure régulier de la mer et une terreur muette devant le destin qui avait pris possession de moi…

XV[modifier]

Il était étendu sur le dos, légèrement de côté, le bras gauche rejeté derrière la tête, le droit replié sous son corps. La vase gluante étreignait ses jambes, chaussées de bottes de marin ; sa veste courte, de couleur bleue, blanchie par le sel, n’était point déboutonnée ; un foulard rouge serrait étroitement son cou. Son visage basané, tourné vers le ciel, semblait ricaner légèrement, et la lèvre supérieure, déformée par le rictus de la mort, découvrait des dents menues et régulières ; les prunelles, éteintes et lavées, se détachaient à peine du blanc des yeux mi-clos ; ses cheveux, maculés d’écume, s’étaient répandus sur le sable, mettant à nu son large front barré d’un trait violacé ; le nez, mince et pointu, tranchait comme une marque d’albâtre sur l’ocre des joues creuses.

La tempête avait fait son œuvre. L’homme ne reverrait plus jamais les rivages de l’Amérique. Celui qui avait insulté ma mère et corrompu toute son existence, mon père — mais oui, mon père ! je n’en doutais plus — gisait à mes pieds, dans la vase. J’éprouvais, en même temps, une intense satisfaction, de la pitié, de la répulsion et de l’horreur… une sorte de double horreur devant ce que je voyais et ce qui s’était accompli. Des impulsions mauvaises, criminelles, comme celles que je vous ai signalées déjà, prenaient possession de mon être et m’étouffaient… « Voilà, me disais-je, voilà à qui je les dois ! »

Sans faire un mouvement, j’observais le cadavre, guettant un éclair dans ses prunelles vitrifiées, un frisson sur ses lèvres bleuies… Rien. Tout était immobile. Les carex eux-mêmes semblaient pétrifiés et les mouettes fuyaient l’endroit où la marée avait rejeté le corps. Pas une épave. L’espace illimité, le vide, le désert. Seulement lui, et puis moi, et puis la mer qui gronde au loin…

Je regardai de l’autre côté, derrière moi — la même désolation, pas un signe de vie, des collines stupides et inertes. Je ne voulais pas abandonner le corps dans cette vase, en pâture aux poissons et aux oiseaux voraces ; une voix intérieure m’ordonnait d’aller chercher des hommes — comme si je pouvais en trouver dans ce désert ! — de transporter le mort sous un toit… Tout-à-coup, une terreur sans nom s’empara de moi. Il me sembla que ce cadavre savait que je viendrais, qu’il avait organisé lui-même cette ultime rencontre, je crus entendre un ronchonnement sourd et familier… Je m’éloignai de quelques pas… jetai un dernier regard sur mon père… Quelque chose brillait à un doigt de la main gauche… L’alliance de ma mère. Je me souviens encore de ce qu’il m’en coûta de revenir sur mes pas, de subir le contact glacé des doigts immobiles, d’arracher l’anneau, en fermant les yeux, et serrant les dents…

Enfin, je l’ai. Je me jette en avant, à corps perdu, et quelque chose me poursuit et me rattrape…