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Un rêve (Tourgueniev)/1

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Chapitre I à V



Un rêve Chapitre VI à X



I[modifier]

Je vivais alors avec ma mère dans une petite ville maritime, et venais d’avoir dix-sept ans. Ma mère n’en avait pas trente-cinq — elle s’était mariée très jeune. Mon père était mort, comme j’entrais dans ma septième année, mais je me souvenais fort bien de lui.

Maman était une blonde, de faible taille, avec un visage agréable, mais toujours triste, une voix lasse et sourde, des gestes timides. Autrefois, elle avait été célèbre par sa beauté, et depuis n’avait rien perdu de son charme, en dépit des atteintes du temps. Jamais je n’ai vu des yeux plus profonds, plus doux et plus mélancoliques que les siens, de cheveux plus fins et vaporeux, de mains plus gracieuses. Je l’adorais et elle m’aimait…

Pourtant, notre existence n’était pas des plus joyeuses ; un mal secret, immérité et incurable, semblait ronger ma mère. Et ce n’était pas la douleur d’avoir perdu mon père, qu’elle avait aimé passionnément et dont elle gardait pieusement le souvenir au fond de son cœur… Non, c’était tout autre chose, une sorte de détresse inexplicable que je pressentais confusément, mais sûrement, dès que je regardais ses yeux tendres et immobiles, ses lèvres belles et closes, marquées d’un pli amer.

Maman m’aimait, ai-je dit ; malgré cela, il arrivait qu’elle me repoussât comme si ma présence lui était devenue subitement insupportable. Je lui inspirais une véritable répulsion ; elle s’en repentait ensuite, me serrait sur son cœur, en pleurant, et me suppliait de lui pardonner. J’attribuais ces sortes d’accès à sa santé fragile, à sa douleur… N’étaient-ils pas dus plutôt à son propre caractère, à ces impulsions mauvaises, voire criminelles, qui se faisaient jour en moi, quoique rarement ?… Je ne le crois pas, car les deux phénomènes ne coïncidaient jamais.

Ma mère s’habillait toujours en noir, comme si elle continuait de porter le deuil, mais nous vivions sur un assez large pied. Nos amis étaient peu nombreux.

II[modifier]

J’étais l’unique souci de maman, et nos deux existences faisaient corps, pour ainsi dire. Ces relations entre parents et enfants ne sont pas toujours recommandables… il arrive même qu’elles soient néfastes. Ajoutez à cela que j’étais fils unique… et la plupart des enfants qui se trouvent dans mon cas ne reçoivent pas une éducation normale. En les élevant, les parents songent trop à eux-mêmes… Cela n’est pas bon. Je n’étais ni gâté, ni aigri (deux défauts qui guettent tous les enfants uniques), mais mon système nerveux avait été ébranlé prématurément. D’ailleurs, en général, ma santé laissait fort à désirer : j’avais hérité cela de ma mère, à qui je ressemblais beaucoup, à tous les points de vue.

Je fuyais la société des garçons de mon âge, le commerce des hommes et même ma propre mère. Mes plaisirs préférés étaient la lecture, les promenades solitaires et la rêverie, surtout la rêverie ! Ne me demandez pas à quoi je rêvais, car je ne saurais vous le dire. Quelquefois, il me semblait que je me trouvais devant une porte à moitié close, derrière laquelle il se cachait des mystères insondables… J’étais là, inquiet, frissonnant, me demandant ce qu’il y avait de l’autre côté… je n’osais point franchir le seuil… J’attendais… J’attendais encore et toujours, ou bien… je m’endormais.

Si j’avais eu la moindre inclination poétique, je me serais certainement mis à écrire des vers ; si j’avais été dévot, je me serais fait moine… Je n’étais ni l’un ni l’autre, c’est pourquoi je continuais de rêver — et d’attendre.

III[modifier]

Je vous ai signalé déjà qu’il arrivait que je m’endormisse sous l’influence de rêveries confuses. Je dormais beaucoup, en général, et les rêves jouaient, dans mon existence, un rôle considérable : j’en faisais presque chaque nuit. Je ne les oubliais jamais, leur attribuais un sens secret et prophétique, tâchais de me les expliquer. Il y en avait qui revenaient régulièrement, et cela me surprenait toujours. Un de mes songes, surtout, me troublait plus que les autres. Je marchais le long d’une ruelle étroite et mal pavée, encadrée de maisons vétustes, à toits pointus. J’étais à la recherche de mon père, qui n’était pas mort et se cachait dans une de ces étranges bâtisses. Je pénétrais sous un porche bas et sombre, traversais une courette encombrée de planches et de bûches et entrais enfin dans une sorte de mansarde, chichement éclairée par deux lucarnes rondes. Mon père se tenait debout au milieu de la pièce, vêtu d’une robe de chambre, et fumait la pipe. Mais il ne ressemblait nullement à mon vrai père : il était grand, maigre, brun, avec un nez aquilin, des yeux sombres et perçants, âgé de quelque quarante ans. Il m’en voulait de l’avoir retrouvé, et moi, de mon côte, je n’étais nullement heureux de la rencontre : je n’éprouvais qu’un sentiment de surprise, voire de stupéfaction. L’homme se détournait de moi et commençait à grommeler quelque chose, en arpentant la pièce à pas menus… Ensuite, il s’éloignait petit à petit, sans s’arrêter de grommeler et en jetant des regards en arrière, par dessus l’épaule… Les murs de la pièce s’écartaient et se fondaient dans un brouillard… Effrayé à l’idée de perdre mon père encore une fois, je courais derrière lui, mais ne le voyais plus, bien que j’entendisse toujours son ronchonnement irrité, un ronchonnement grognon… Mon cœur se serrait, je me réveillais et n’arrivais pas à me rendormir… Tout le jour suivant, je pensais à ce rêve et ne lui trouvais évidemment pas d’explication satisfaisante.

IV[modifier]

Au mois de juin, notre petite ville connaissait toujours un regain d’animation : de nombreux navires venaient accoster au port, et des visages inconnus circulaient dans les rues. Je me promenais volontiers le long du quai, devant les restaurants et les hôtelleries, examinant les visages des matelots et des visiteurs d’outre-mer, installés à l’ombre des rideaux de toile et buvant à petites gorgées la bière qu’on leur servait dans des chopines d’étain.

Au cours d’une de ces promenades, un homme, assis à la terrasse d’un café, attira irrésistiblement mon attention. Il se tenait immobile sur sa chaise, les bras croisés sur sa poitrine, drapé dans une longue houppelande noire, coiffé d’un chapeau de paille. Des mèches de cheveux rares et frisés descendaient bas sur son front, presque au niveau du nez ; ses lèvres se crispaient sur l’embouchoir d’une courte pipe. Sa silhouette, ses traits, son teint jaunâtre, basané, tout cela me sembla tellement familier que je ne pus m’empêcher de m’arrêter devant lui et de me demander qui il était, où je l’avais déjà vu. Ayant senti mon regard peser sur lui, il leva ses yeux sombres et perçants… J’étouffai un cri…

Cet homme était mon autre père, celui que je cherchais en rêve !

Je ne pouvais pas me tromper, car la ressemblance était vraiment trop frappante. Sa houppelande elle-même évoquait par sa couleur et ses plis la robe de chambre dans laquelle il m’était apparu.

« Est-ce que je ne dors pas ? » me demandai-je… Non… Il fait jour, la foule des passants gronde autour de moi, le soleil brille haut dans le ciel bleu… Et cet être n’est pas un fantôme, mais un homme comme moi.

J’avisai un guéridon vacant, m’y attablai, commandai une chopine de bière et des journaux et me mis en faction.

V[modifier]

Afin de mieux observer mon étrange voisin sans attirer son attention, je me cachai derrière mon journal.

L’homme ne bougeait presque pas, relevant à peine, de temps en temps, sa tête pesante qui retombait aussitôt sur sa poitrine. Il avait l’air d’attendre quelqu’un… Je regardais toujours, je le buvais des yeux… Par moments, il me semblait que j’étais le jouet de mon imagination et qu’il n’y avait point de ressemblance réelle entre cet individu et mon « autre père »… Mais non, il suffisait qu’il fît un geste ou tournât légèrement la tête pour que je le reconnusse et étouffasse un nouveau cri de stupéfaction.

Il finit par s’apercevoir de mon indiscrétion, me regarda d’abord avec surprise, puis avec dépit, fit mine de se lever et laissa choir sa canne, qu’il avait appuyée à son guéridon. Je me précipitai, pour la ramasser et la lui rendre. Mon cœur battait à rompre.

Il me remercia avec un sourire forcé, approcha son visage du mien, leva les sourcils et entrouvrit les lèvres comme si quelque chose l’avait intrigué.

« Vous êtes très poli, jeune homme, fit-il d’une voix brusque, nasale et criarde. Cela est rare, de nos jours. Permettez-moi de vous féliciter : je vois que vous avez reçu une excellente éducation. »

Je ne sais plus ce que je lui répondis, mais la glace était rompue. J’appris qu’il était un compatriote, récemment revenu d’Amérique où il avait vécu de longues années et où il comptait repartir. Il me déclara qu’il était le baron de… je ne me rappelle plus de quoi, et d’ailleurs je l’entendis mal, sur le moment. Semblable à mon « autre père », il terminait tous ses propos par une sorte de grognement indistinct.

Le baron désira connaître mon nom… En l’entendant, son visage exprima de nouveau la plus vive surprise. Ensuite, il me demanda si je me trouvais depuis longtemps dans cette ville et avec qui j’habitais. Je lui répondis que je vivais avec ma mère.

« Et monsieur votre père ?

— Mon père est mort depuis longtemps. »

Là-dessus, il s’informa du nom de baptême de ma mère, éclata d’un rire gêné, s’excusant aussitôt et m’expliquant qu’il ne fallait pas faire attention à cela, que c’était un tic rapporté d’Amérique et qu’en général il était un grand excentrique. Au moment de nous séparer, il exprima le désir de connaître notre adresse. Je la lui donnai.