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Un rêve (Tourgueniev)/2

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Chapitre VI à X



Chapitre I à V Un rêve Chapitre XI à XV



VI[modifier]

Le trouble qui m’avait envahi au début de notre entretien avait fini par se dissiper ; à présent, j’étais surpris de le connaître, sans plus. Certes, je n’aimais pas le petit sourire narquois qui errait au coin des lèvres de M. le baron, quand il me posait des questions, ni ses yeux inquisiteurs qui me perçaient comme des vrilles… Il y avait, en même temps, dans son regard, quelque chose de cruel et de protecteur… quelque chose d’effrayant. Ce regard-là, je ne l’avais jamais vu en rêve.

Curieux visage que le sien : usé, défraîchi, fatigué et jeune pourtant, désagréablement jeune ! En outre, mon « autre père » ne portait pas au front la cicatrice profonde qui barrait celui du baron et que je n’avais pas remarquée au début de notre conversation.

À peine avais-je eu le temps d’indiquer à ma nouvelle connaissance le nom de notre rue et le numéro de la maison qu’un grand nègre, enveloppé dans une cape, qui lui dissimulait tout le bas du visage, s’approcha, par-derrière, de mon voisin et lui toucha l’épaule. L’autre se retourna en murmurant :

« Ah ! ah ! Enfin ! »

Puis il me salua d’un léger signe de tête et disparut à l’intérieur de l’établissement, avec le nègre.

Je résolus d’attendre son retour : non pas pour lui parler (je ne savais même plus quoi lui dire), mais pour vérifier mon impression première. Une demi-heure passa, puis une heure… Point de baron… Je partis à sa recherche, traversai tous les salons, mais ne le trouvai nulle part : il avait dû partir depuis longtemps, avec son nègre, par la porte de derrière.

Souffrant d’un léger mal de tête, je décidai de prendre l’air et longeai le quai jusqu’aux frondaisons du parc municipal, planté là depuis quelque deux siècles. Après avoir erré près de deux heures sous les grands platanes, je revins chez moi.

VII[modifier]

À peine avais-je franchi le seuil du vestibule que notre servante se précipita à ma rencontre, la mine toute défaite. Je me doutai qu’un malheur était arrivé en mon absence…

Effectivement, une heure auparavant, ma mère, qui s’était enfermée dans sa chambre, avait poussé un grand cri, et la servante, aussitôt accourue, l’avait trouvée étendue sur le parquet, sans connaissance. Au bout de quelques minutes, maman était revenue à elle, mais avait été obligée de se mettre au lit. À présent, elle avait un air étrange et effrayé, ne parlait pas, ne répondait à aucune question, regardait autour d’elle et frissonnait.

Le médecin, appelé d’urgence par notre jardinier, prescrivit une potion calmante. À lui non plus, maman ne voulut rien dire. Le jardinier prétendit avoir vu, quelques secondes après le cri de ma mère, un homme qui traversait en toute hâte le parterre de fleurs et se dirigeait vers le portail. (Nous logions dans une maisonnette à un étage, dont les fenêtres donnaient sur un assez vaste jardin.) Il n’avait pu distinguer ses traits, mais l’homme était grand, maigre, portait un chapeau de paille enfoncé sur les yeux et une redingote à longues basques…

« C’est le baron ! » pensai-je aussitôt.

Le jardinier l’avait poursuivi, mais n’avait pas réussi à le rejoindre, d’autant plus que la servante l’avait appelé pour l’envoyer chez le médecin.

J’entrai dans la chambre de ma mère. Elle était étendue sur son lit, plus blanche que l’oreiller où reposait sa tête. Elle me reconnut, sourit faiblement et tendit la main. Je pris place à son chevet et lui demandai ce qui lui était arrivé. Pour commencer, elle ne voulut rien répondre, mais comme j’insistais, elle confessa avoir vu quelque chose qui l’avait terriblement effrayée.

« Quelqu’un est-il entré ici ? m’informai-je.

— Oh ! non, protesta-t-elle, mais j’ai cru voir… un fantôme… »

Elle se tut et se couvrit les yeux avec les mains. J’eus envie de lui révéler tout ce que le jardinier m’avait appris, de faire le récit de ma rencontre avec le baron… Je ne sais pourquoi, les paroles s’arrêtèrent au bord de mes lèvres. Néanmoins, je ne pus m’empêcher d’observer que les fantômes n’avaient généralement pas l’habitude de circuler en plein jour…

« Oh ! laisse-moi, murmura-t-elle, ne me torture pas… Un jour, tu sauras tout… »

Elle se tut de nouveau. Ses mains étaient glacées, son pouls rapide et irrégulier. Je lui fis prendre sa potion et me mis à l’écart, pour ne plus la déranger.

Elle resta couchée, jusqu’au soir, immobile et silencieuse. Parfois, elle soupirait, ouvrait les yeux et les refermait, effrayée.

Nous nous demandions tous ce qui lui était arrivé.

VIII[modifier]

À la nuit tombante, ma mère fut prise d’un léger accès de fièvre et me renvoya, mais, au lieu de me retirer dans ma chambre, je résolus de coucher sur un divan, dans la pièce voisine. Tous les quarts d’heure, je me levais, m’approchais de sa porte à pas de loup et écoutais… Un silence de mort. Néanmoins, je doute fort que maman eut fermé l’œil cette nuit-là.

Le matin, de bonne heure, je me présentai chez elle ; son visage était enflammé et ses yeux brillaient d’un éclat singulier.

L’après-midi, elle parut aller mieux, mais au soir, la fièvre remonta de plus belle.

Jusque-là elle avait gardé un mutisme obstiné ; tout à coup, elle se mit à parler d’un ton saccadé et haletant. Ce n’était pas du délire, car ses propos avaient un sens, bien qu’ils manquassent de liens logiques. Un peu avant minuit, elle se souleva brusquement sur son oreiller (je me tenais assis à son chevet) et se lança dans une longue confession. Pas une seule fois elle ne me regarda ; de temps à autre, elle buvait une gorgée d’eau, reposait le verre d’un geste énervé, agitait faiblement les mains… Parfois aussi, elle s’arrêtait, faisait un effort sur elle-même et reprenait le fil de son récit… Et j’avais l’impression qu’elle parlait dans une sorte de rêve, comme si elle ne s’était pas rendue compte de ce qu’elle faisait, comme si quelqu’un d’autre s’était substitué à elle ou l’avait forcée â sortir de son mutisme.

IX[modifier]

— Écoute bien ce que je vais te dire… Tu n’es plus un enfant, et il est temps que tu saches tout… Autrefois, j’avais une grande amie… Elle épousa un homme dont elle était passionnément amoureuse, et ils vécurent heureux. Dès la première année de leur union, ils résolurent de se rendre à Saint-Pétersbourg, pour quelques semaines, afin de se divertir un peu. Descendus dans un grand hôtel, ils passèrent toutes leurs soirées au théâtre ou au bal. Mon amie était assez bien faite de sa personne, on la remarquait et les jeunes gens lui faisaient la cour, un jeune homme surtout… un officier. Il la suivait comme son ombre et partout où elle allait, la jeune femme sentait peser sur elle le regard de ses yeux noirs, cruels, épineux. Jamais il ne chercha à lui être présenté, ni à lui adresser la parole, se contentant de la fixer avec une insolence narquoise.

Lasse de supporter cette singulière persécution, mon amie se mit à supplier son mari de partir, car les plaisirs de la capitale ne la tentaient plus.

Un soir, elle resta seule, pour la première fois, son époux s’étant laissé entraîner dans un club par un groupe d’officiers du même régiment que l’homme aux yeux cruels… D’abord, elle décida d’attendre le retour de son compagnon, puis, voyant qu’il tardait, elle renvoya sa camériste et se mit au lit… Tout à coup, elle fut envahie par une étrange sensation de frayeur et commença à grelotter de tous ses membres. Elle avait cru percevoir un bruit léger derrière le mur, comme un chien qui gratterait à une porte. Elle tourna les yeux. Une veilleuse clignotait dans l’angle opposé ; tous les murs étaient couverts d’étoffe… Subitement, le tissu remua, se souleva, se déplaça… Et l’homme aux yeux cruels parut sortir du mur, tout de noir vêtu !

Elle voulut crier, mais pas un son ne sortit de sa gorge, paralysée par la terreur. L’homme bondit sur elle, comme un fauve, et lui jeta quelque chose sur la tête, quelque chose d’étouffant, de lourd, de couleur blanche… Que s’est-il passé ensuite ?… Je ne m’en souviens plus… je ne me souviens plus de rien !… Cela ressemblait à un meurtre… Quand le brouillard se fût dissipé et que je… que mon amie eût retrouvé ses sens, il n’y avait plus personne dans la pièce. Longtemps, elle n’eut pas la force de crier… Enfin, elle poussa un hurlement strident… et tout se brouilla de nouveau…

Elle reconnut le visage de son mari penché sur elle, anxieux… Ses compagnons l’avaient retenu au club jusqu’à deux heures du matin… Il commença à l’interroger, mais elle ne voulut rien lui dire… Puis elle se sentit mal… Toutefois, restée seule dans la chambre, elle eut la force d’examiner le mur et découvrit une porte dérobée derrière l’étoffe…

Soudain, elle s’aperçut qu’elle n’avait plus son alliance, une vieille relique familiale, un curieux anneau, orné de sept étoiles d’or alternant avec des étoiles d’argent.

Son mari le remarqua également et lui demanda ce qu’était devenue la bague ; comme elle ne put évidemment rien lui répondre, il crut qu’elle l’avait égarée, la chercha dans tous les coins et ne la trouva pas. Fortement affectés par les derniers événements, ils décidèrent de quitter la capitale au plus vite et se mirent en route aussitôt que le médecin eut permis à mon amie de se déplacer…

Mais imagine-toi !… Le jour même de leur départ, ils croisèrent, dans la rue, deux infirmiers portant sur un brancard un homme qui venait d’avoir eu le crâne fendu d’un coup de sabre… Et la victime n’était autre que l’étrange visiteur nocturne… On l’avait tué au cours d’une partie de cartes !

Mon amie se réfugia à la campagne, devint mère pour la première fois… vécut quelques années encore avec son mari. Il ne sut jamais rien. D’ailleurs, que pouvait-elle lui dire : elle ignorait tout elle-même…

Mais ils ne goûtèrent plus jamais le bonheur d’autrefois : un poids inexplicable, une tristesse sans nom assombrissait leur existence… Ils n’eurent pas d’autres enfants… et ce fils…

Ma mère frissonna, et cacha son visage entre ses mains.

« Dis-moi en toute franchise, reprit-elle avec une énergie redoublée, est-ce que mon amie était coupable ? Est ce qu’elle pouvait se reprocher quelque chose ? Elle était punie, mais n’avait-elle pas le droit de clamer à la face de Dieu lui-même que le châtiment était immérité ?… Pourquoi se fait-il donc qu’elle soit dévorée de remords, comme une criminelle, et qu’après de longues années son passé l’effraie encore ?… Macbeth avait tué Banco — rien d’étonnant à ce que le spectre de sa victime n’eût jamais cessé de le persécuter… tandis que moi… »

Là dessus, ses propos devinrent tellement confus que je n’y pus comprendre goutte… À présent, elle délirait ; je n’en doutais plus.

X[modifier]

Je vous laisse le soin d’imaginer l’impression que me produisit la confession de ma mère. Dès les premiers mots, j’avais compris qu’elle parlait d’elle-même, et son lapsus ne fit qu’accroître cette conviction… C’était donc bien mon père qui m’était apparu en rêve, puis dans la réalité ! Il n’avait pas été tué, comme l’avait cru maman, mais seulement blessé… Il était venu la voir et s’était enfui, effrayé de sa terreur !

Soudain je compris tout : les accès de répulsion passagère que j’inspirais à ma mère, sa tristesse, notre isolement volontaire… La tête me tournait et je faisais de vains efforts pour rester calme. Une pensée surtout m’obsédait : j’étais résolu à retrouver l’homme qui était mon père ! Pourquoi ? Dans quel dessein ? J’étais impuissant à me le préciser, mais je sentais qu’il fallait que je le revoie et que cela était pour moi une question de vie ou de mort !

Le lendemain matin, ma mère sembla revenir à elle : la fièvre était tombée, et elle réussit à dormir. J’en profitai pour la confier à la garde des domestiques et de nos voisins et me mis en campagne.