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Un rêve (Tourgueniev)/4

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Chapitre XVI à XVIII



Chapitre XI à XV Un rêve


XVI[modifier]

Toutes ces émotions devaient être peintes sur mon visage quand je rentrai chez moi, car ma mère se leva à ma rencontre et me dévisagea avec tant d’insistance qu’après avoir vainement essayé de balbutier quelques paroles confuses, je ne pus que lui tendre l’alliance sans autre explication. Elle pâlit affreusement et ses yeux s’ouvrirent démesurément, immobiles et effrayants, comme ceux de l’autre. Puis elle poussa un faible cri, saisit la bague, tituba, tomba sur ma poitrine et se raidit, la tête rejetée en arrière, me regardant de ses yeux de démente.

Je l’enlaçai affectueusement et lui racontai tout, à voix basse, sans me presser : mon rêve, ma rencontre… et tout le reste… Elle m’écouta sans m’interrompre ; seule sa poitrine me parut se soulever plus fort, tandis que ses yeux retrouvaient la vie.

Lorsque je m’arrêtai, elle passa l’alliance à son annulaire et se mit en devoir de chercher son chapeau et sa mantille. Comme je lui demandais où elle avait l’intention de se rendre, elle me dévisagea avec surprise, essaya de répondre, mais en vain, tressaillit à plusieurs reprises, se frotta les mains, comme pour se réchauffer, et proféra enfin, avec effort :

« Allons… là-bas !

— Où cela, mère ?

— Sur la grève… Je veux le voir… Je dois le voir… Il faut que je l’identifie… »

Je tâchai de la dissuader, mais elle fut prise d’une véritable crise nerveuse et je dus me soumettre.

XVII[modifier]

Me voici de nouveau sur la dune, mais je ne suis plus seul. Le bras de ma mère s’appuie sur le mien. Le flot a battu en retraite et va se taire, mais son grondement assourdi est toujours aussi terrible et maléfique. Voici le rocher et les carex. Je cherche des yeux la masse oblongue, et ne vois rien. Nous approchons et je raccourcis, malgré moi, mes pas… Où donc est l’homme mort ?… Seules, les tiges des carex se profilent sur le jaune du sable, déjà sec.

Le rocher… Point de cadavre… Mais la grève a gardé l’empreinte du corps, des bras, des jambes… Alentour, les carex ont été foulés et l’on distingue des traces de pas qui traversent la dune et se perdent soudain dans les roches de silex.

Nous échangeons un regard, et chacun est effrayé de ce qu’il lit sur le visage de l’autre…

N’a-t-il pas réussi à se relever et à partir ?

« Pourtant, il était bien mort, n’est-ce pas, quand tu l’as vu ? » me demanda ma mère, à voix basse.

Je ne pus que secouer la tête affirmativement. Il ne s’était pas passé trois heures depuis que j’avais découvert le corps du baron… Quelqu’un l’avait-il emporté ?… Dans ce cas, il fallait absolument le retrouver, savoir ce qu’il était devenu.

Mais, tout d’abord, je devais m’occuper de maman.

XVIII[modifier]

Pendant que nous marchions, la fièvre l’avait reprise, mais elle avait réussi à se dominer. La disparition du corps la terrassa définitivement, et je craignis pour sa raison.

À grand-peine, je la ramenai à la maison, la fis mettre au lit et convoquai d’urgence le médecin. Aussitôt revenue à elle, ma mère exigea que je me misse immédiatement à la recherche de « cet homme ». Je m’exécutai, mais n’obtins aucun résultat en dépit de tous mes efforts. Je me rendis à plusieurs reprises au commissariat, entrepris des investigations dans tous les villages avoisinants, fis passer des annonces dans les journaux, mais en vain.

J’appris en fin de compte que le corps d’un noyé, échoué sur la grève, avait été transporté dans un petit hameau des alentours. Je m’y précipitai, mais arrivai trop tard : on l’avait déjà mis en terre, et d’ailleurs le signalement du mort ne correspondait pas à celui de mon père.

D’autres renseignements m’apprirent que le navire à bord duquel le baron aurait dû prendre place serait parvenu à destination, bien qu’on l’eût cru perdu pendant assez longtemps. Ne sachant plus quoi entreprendre, je me rejetai sur le nègre et lui offris une forte somme, par le truchement des journaux, s’il consentait à se faire connaître.

Un jour que j’étais absent, un grand nègre, drapé dans une cape noire, se présenta chez nous, mais s’éloigna après avoir posé quelques questions à la servante et ne revint plus jamais.

Je perdis toute trace de… mon père, irrémédiablement disparu dans la nuit et le silence.

Nous ne parlâmes plus jamais de lui avec maman. Une fois seulement, elle me demanda pourquoi je ne lui avais pas raconté mon rêve plus tôt et ajouta presque immédiatement : « Donc, il est vraiment… » sans aller jusqu’au bout de sa pensée.

Maman resta longtemps malade. Après sa guérison, nos relations ne redevinrent plus les mêmes que par le passé. Elle se sentait gênée en ma présence — gênée, c’est bien le mot — et ce sentiment ne la quitta plus jusqu’à son dernier souffle. Et je ne pouvais pas l’aider.

Certes, le temps efface tout, et les souvenirs les plus tragiques finissent par perdre leur force ; mais si une sensation de gêne s’est établie une fois entre deux intimes, plus rien ne peut la dissiper !

Je n’ai plus revu le songe qui m’effrayait tant et ne «cherche » plus mon père. Toutefois, il m’arrive encore d’entendre, quand je dors, de lointains gémissements, des plaintes lancinantes, qui retentissent derrière un mur, que je ne puis escalader, et me déchirent le cœur. Je pleure, les yeux fermés, et ne puis comprendre si c’est un homme qui sanglote ou la mer qui hurle à la mort, irritée… Soudain, le son devient un ronchonnement grognon — et je me réveille, la terreur dans l’âme.

1876.