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Un songe de nuit d’été/III

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ACTE III.


Scène I.

Le bois — TITANIA repose endormie.


Entrent COING, JOINT, CULASSE, FLÛTE, GROIN et L’AFFAMÉ.

CULASSE

Tout le monde est bien là ?Oui… On est au complet.


COING

Tout le monde est bien là ?Oui… On est au complet.
Et voici justement un endroit qui me plaît
Pour répéter !… Ici, cette pelouse lisse
Fera la scène ; là, ce fourré, les coulisses ;
Et nous allons jouer entre nous, sans témoins,
Comme si nous jouions devant le duc !Dis ? Coing ?


CULASSE

Comme si nous jouions devant le duc !Dis ? Coing ?


COING

Quoi, bruyante culasse ?…Il y a dans la pièce


CULASSE

Quoi, bruyante culasse ?…Il y a dans la pièce
Des détails qui, pour moi, manquent de gentillesse.

Ainsi, tout à la fin, quand on verra Pyrame
Se suicider… Je crains que ça déplaise aux dames !
Qu’en dites-vous ? C’est vrai, ma foi, ça finit mal !


GROIN
Qu’en dites-vous ? C’est vrai, ma foi, ça finit mal !

L’AFFAMÉ
On pourrait supprimer le suicide final…

CULASSE

Non ! Non !… Moi, j’ai trouvé le moyen d’en sortir :
Par un prologue, en vers, on peut les avertir
Que nous n’avons pas mal lorsque nous nous frappons,
Et que notre amoureux ne meurt pas pour de bon !
Et, mieux encor, pour les rassurer sur le drame,
On peut leur expliquer que moi, qui suis Pyrame
Je ne suis pas Pyrame, et que j’ai pris sa place
Bien que je sois toujours le tisserand Culasse !


COING
On peut faire un sonnet, quatorze vers qui plaisent…

CULASSE
N’y regardez pas tant, voyons ! Mettez-en seize !…

COING
Soit, un prologue en vers… Nous nous y rallions ?…

GROIN
Et ne craignez-vous pas qu’on ait peur du lion ?

L’AFFAMÉ
Pour sûr ! Réfléchissez ! La chose est peu folâtre !

CULASSE

Pour sûr ! Réfléchissez ! La chose est peu folâtre !
Amener un lion au milieu d’un théâtre !
Il n’y a pas d’oiseau plus terrible et plus rogue !


GROIN

Nous pourrions expliquer dans un second prologue
Que c’est un faux lion, hein ? Je ne dis pas non…


CULASSE

Que c’est un faux lion, hein ? Je ne dis pas non
D’ailleurs il suffira qu’on prévienne du nom
De l’acteur, qui pourrait s’y prendre de manière
Qu’on l’aperçût, un peu, à travers la crinière,
Et qui dirait, avec sa voix la plus polie :
“Mesdames je vous prie" ou “je vous en supplie
“N’ayez pas peur !… J’aurais trop de désagréments
“Si je vous effrayais par mes rugissements
“Je suis Joint !… Et pour que vous vous tranquillisiez :
“Je ne suis pas lion ; non, je suis menuisier !”


COING

Entendu !… Mais il reste encore certains points
Dont la difficulté me donne du tintoin.
C’est, d’abord, d’amener de manière opportune
Dans la chambre des deux amants, le clair de lune !
Car il fait nuit, messieurs, une nuit irisée


JOINT

La lune luira-t-elle aux noces de Thésée ?
Il suffirait alors que le croissant planât


CULASSE

Flûte ! Un calendrier ?… Cherchez dans l’almanach !…
Trouvez la lune !… Eh bien ?… Messieurs, bonne fortune !

Ils consultent le calendrier.

COING

Trouvez la lune !… Eh bien ?… Messieurs, bonne fortune !
Je puis vous annoncer un brillant clair de lune !


CULASSE

Parfait ! Nous laisserons grand ouvert un châssis,
Et la lune entrera par là !… Je pense aussi.


COING

Et la lune entrera par là !… Je pense aussi,
D’ailleurs, que si le ciel était obscur ou terne,
Il suffirait qu’un homme avec une lanterne
Et chargé d’un fagot, s’avançât en disant :
“C’est moi qui suis la lune !" — Autre chose à présent :
Il nous faut un grand mur ; oui, le texte l’indique,
Car Pyrame et Thisbé causent, entre deux briques,
À travers une fente !… Un mur ! Sur le théâtre !…


JOINT
À travers une fente !… Un mur ! Sur le théâtre !…

CULASSE

Bien, l’un de nous fera le mur !… Un peu de plâtre
Sur lui ; dans ses cheveux de la chaux, des pierrailles ;
Il aura tout à fait l’aspect d’une muraille ;
Il se tiendra debout, avec deux doigts ouverts,
Et Pyrame et Thisbé parleront à travers !


COING

Nous avons donc vaincu ces deux difficultés !
Tout va bien !… Maintenant nous allons répéter
Chacun son rôle !… Allons, messieurs, prenons nos places ;
Asseyons-nous ! C’est vous qui commencez, Culasse !
Vous gagnez la coulisse après votre tirade,
N’est-ce pas ? Bon !… Quelle est donc cette mascarade


CULASSE
N’est-ce pas ? Bon !… Quelle est donc cette mascarade
Entre PUCK, au fond.

PUCK

N’est-ce pas ? Bon !… Quelle est donc cette mascarade
De crétins, qui font la parade
Et viennent prendre pour arène
De leurs enfantillages
Le berceau de feuillage
Où repose la reine ?
Un spectacle !… Je veux en être le témoin !…
Et même un acteur, au besoin !…


COING
Allons, Pyrame !… Et vous, tantôt !… Moi, le souffleur…
(À FLÛTE.)
Allons, Pyrame !… Et vous, tantôt !… Moi, le souffleur

CULASSE, jouant Pyrame.
Thisbé, les fleurs, ce soir, ont une horreur Odeur !…

COING

Thisbé, les fleurs, ce soir, ont une horreur… Odeur !…
Odeur ! Les fleurs, ce soir, ont une odeur suave


CULASSE

Les fleurs, ce soir, ont une odeur suave
Pareille à ton haleine, embaumant ton esclave !
Mais, écoute !… Du bruit !… Une voix que j’entends !…
Ma chérie, attends-moi ; je reviens à l’instant


PUCK
Aura-t-on vu jamais un Pyrame plus drôle ?

FLÛTE
Est-ce à moi ? C’est à toi. Tu comprends bien le rôle,

COING

Est-ce à moi ? C’est à toi. Tu comprends bien le rôle,
N’est-ce pas ?… Il s’en va, mais c’est pour voir un bruit.
Ensuite il reviendra Allons, dis ce qui suit !


FLÛTE, jouant Thisbé.

Pyrame radieux dont le teint lilial
A le rose incarnat de l’églantier royal,
Toi, le plus fier seigneur, toi le plus beau des Juifs,
Aussi fidèle et doux que le cheval est vif,
J’irai te retrouver au tombeau de Nigaud


COING

Au tombeau de Ninus !… Mais d’ailleurs c’est trop tôt !
Tu réponds ça plus tard, mon ami !… Tu compliques
Tout ! Recommence !… Allons, Culasse, à la réplique !
Hors du fourré, Pyrame !… On va reprendre à Juifs !…


FLÛTE, reprenant.
Aussi fidèle et doux que le cheval est vif


Rentrent PUCK et CULASSE affublé d’une tête d’âne.

CULASSE, récitant.
Si je suis beau, Thisbé, je veux être ton roi !…

COING

Ô, monstruosité ! Prodige !… Cet endroit
Est hanté !… Sauvons-nous, messieurs !… Sauve qui peut !…


Toute la bande s’enfuit.

PUCK

Je vous suis ! Attendez un peu,
Mes gaillards ! La chasse s’annonce
Joyeuse, à travers les ronces,
Les marais où l’on s’enfonce,
Les taillis où l’on se cogne !
En chasse ! Par mont et val,
Tour à tour, limier, cheval,
Ours, cochon et feu follet,
Je cours, je rugis, je grogne
Et je brûle ! En chasse, ivrognes !
Je vais mordre vos mollets !…

Il s’élance à leur suite.

CULASSE
Ils s’enfuient !… C’est pour me faire peur !… Que c’est drôle !…
Rentre GROIN.

GROIN

Oh, Culasse !… Qu’as-tu donc là, sur tes épaules ?…
Je n’ai jamais rien vu de tel, ou Dieu me damne !…


CULASSE

Qu’est-ce que vous voyez ? C’est une tête d’âne,
Peut-être ?… C’est la vôtre !… Oh, comme je te plains,

GROIN se sauve.
Rentre COING.

COING

Peut-être ?… C’est la vôtre !… Oh, comme je te plains,
Pauvre Culasse !… Ensorcelé !… Que c’est malin !

Il se sauve.

CULASSE

Pauvre Culasse !… Ensorcelé !… Que c’est malin !
Quel tour spirituel ! Vous voulez m’effrayer
En me faisant passer pour un âne !… Essayez !
S’il faut vous détromper, mes amis, je m’en charge !…
Je vais me promener ici, de long en large ;
Et pour vous faire voir que c’est moi l’attrapeur,
Je vais chanter, très haut !… Écoutez si j’ai peur !…

Il chante.

Le merle avec sa sombre jupe,
Et sa chanson maussade,
Le roitelet avec sa huppe,
La grive et sa roulade


TITANIA, s’éveillant.
Quel ange me réveille ?... Et quelle voix limpide

CULASSE, chantant.

La chouette qui n’y voit goutte,
La poule qui va pondre ;
Le coucou gris que l’on écoute
Sans oser lui répondre
Qui s’occupe en effet d’un oiseau si stupide
Qui, quoique vous disiez, répond toujours “coucou !”


TITANIA

Ô doux mortel ! Chanteur splendide,
Chante encor ce chant plein de goût !

Ta voix captive mon oreille !
Et comment, désormais, te cacher que je t’aime,
Si mon cœur est ravi par ton mérite extrême
Et par ta beauté sans pareille ?


CULASSE

Il me semble, madame, — et sans cérémonies —
Qu’on voit peu les raisons de ce galant discours !
Mais, par le temps qui court,
La raison et l’amour
Vont rarement de compagnie !
Il est même fâcheux que d’honnêtes témoins
De ce trop long duel
N’aient pas essayé, tout au moins,
De rétablir entre eux un accord mutuel !…
Vous voyez qu’au besoin
Je suis spirituel !…


TITANIA

Égale à ta beauté, ta sagesse est sans prix !…


CULASSE

Non, n’exagérez pas !… Mais si j’avais l’esprit
Qu’il faut pour sortir de ce bois,
J’en aurais juste à mon désir !


TITANIA

Ah, ne souhaite point de t’éloigner de moi !
Tu resteras ! D’ailleurs tu n’as pas à choisir !
J’appartiens aux esprits suprêmes,
Et l’été que je te promets
Chez moi, ne finira jamais !
Viens donc, puisque je t’aime !
Mes elfes sont à ton service ;
Ils iront te chercher au fond des précipices

Des perles et des diamants ;
Bercé par la chanson des Fées,
Sur le sein des fleurs dégrafées,
Tu t’endormiras mollement ;
Et, dépouillé bientôt des grossiers éléments
Dont ta forme mortelle est encore imprégnée,
Tu deviendras esprit sans poids.
Pur et subtil !…
Phalène ! Toile d’Araignée !
Grain de Moutarde ! Fleur des Pois !

Entrent quatre sylphes.

PHALÈNE
Voici ! Voilà ! Voici ! Voilà ! Que vous faut-il ?

TOILE D’ARAIGNÉE
Voici ! Voilà ! Voici ! Voilà ! Que vous faut-il ?

GRAIN DE MOUTARDE
Voici ! Voilà !Voici ! Voilà ! Que vous faut-il ?

FLEUR DES POIS
Voici ! Voilà ! Voici ! Voilà ! Que vous faut-il ?

TOUS QUATRE ENSEMBLE
Voici ! Voilà ! Voici ! Voilà ! Que vous faut-il ?

TITANIA

Montrez-vous prévenants envers ce gentilhomme !
Que vos rires et vos gambades
Accompagnent ses promenades !
Donnez-lui des raisins, des abricots, des pommes,
Des framboises et des groseilles ;
Dérobez le miel des abeilles ;

Tuez des bourdons, coupez-en
Les cuisses que la cire enduit,
Et faites-les flamber aux yeux des vers luisants
Pour que mon bien-aimé soit éclairé la nuit !
Pour préserver ses yeux de trop rudes atteintes
Si la lune darde un rayon,
Prenez aux papillons
Leurs ailes les mieux peintes
Rendez-lui donc hommage, et comblez-le d’honneur !


TOILE D’ARAIGNÉE

Salut !Salut !Salut !Salut !Nobles seigneurs,


FLEUR DES POIS

Salut !Salut !Salut !Salut !Nobles seigneurs,


GRAIN DE MOUTARDE

Salut !Salut !Salut !Salut !Nobles seigneurs,


PHALÈNE

Salut !Salut !Salut !Salut !Nobles seigneurs,


CULASSE

Salut !Salut !Salut !Salut !Nobles seigneurs,
Puisse mon amitié vous être témoignée
Par les grâces que je vous dois !…
Comment vous nommez-vous ?xxxxxxxxxxxxxxxxxxxx


TOILE D’ARAIGNÉE
Comment vous nommez-vous ? Moi, Toile d’Araignée.

CULASSE

Cher ami, si jamais je me coupe le doigt,
Je passerai chez vous !… Et vous, mon gentilhomme ?


FLEUR DES POIS

Moi, je me nomme
Fleur des Pois.


CULASSE

Joli nom ! Gentille frimousse !
Vous saluerez pour moi, j’espère,
Votre mère, madame Gousse,
Et monsieur Chiche, votre père !…
Et vous ?Grain de Moutarde.Ah, vous n’êtes pas grand,


GRAIN DE MOUTARDE

Et vous ? Grain de Moutarde. Ah, vous n’êtes pas grand,


CULASSE

Et vous ? Grain de Moutarde. Ah, vous n’êtes pas grand,
Mais vous piquez les yeux et vous montez au nez !
Le terrible Rostbeaf a, certe, assassiné
Pas mal de vos parents !
N’importe, nous serons amis Grain de Moutarde !…


TITANIA

Regagnons ma retraite !… Entourez-le de charmes !…
Venez !… La lune nous regarde
Avec des yeux remplis de larmes.
Pleurant leur pudeur violée,
Comme elle les fleurs se désolent
Lorsqu’elle est ainsi désolée
Venez, mon doux seigneur Enchaînez sa parole
Il ne faut pas troubler la paix de la feuillée

Ils sortent.

Scène II.


Une autre partie du bois. — Entre OBÉRON.


OBÉRON

La reine est-elle réveillée ?…
Je suis curieux de savoir
Quel est l’être qui s’est fait voir
À ses yeux le premier, et dont, en un moment,
Le charme la fit amoureuse, éperdûment !…
Voici mon messager !…

Entre PUCK.

Quelle folle entreprise,
Petit farceur, complotes-tu
Dans ce bois enchanté ? Ma maîtresse est éprise


PUCK

Dans ce bois enchanté ? Ma maîtresse est éprise
D’un monstrueux individu !
D’un âne ! [À l’heure où la délasse
Le sommeil coutumier dans ce berceau perdu,
Toute une bande de paillasses,
Artisans de la ville, échappés de boutiques,
Rustres à donner la nausée,
Sont venus répéter une œuvre dramatique
Dont ils vont divertir les noces de Thésée !
Le plus crétin d’eux tous ayant soudain quitté
La scène, j’en ai profité
Pour remplacer son crâne
Par une tête d’âne !…

Il revient pour donner la réplique à sa belle,
Mais, à peine entrevu, — comme une troupe d’oies
Sauvages, qui voient s’avancer vers elles
L’oiseleur guettant sa proie,
Ou comme la brusque échappée
Des corneilles huppées
Qui s’effarent au bruit du mousquet, et s’envolent,
Balayant le ciel de leurs ailes folles, —
Ses camarades se dispersent !…
Ils fuient, je cours,
Je les renverse !
Ils crient, ils appellent Athènes
À leur secours !…
La terreur leur fait voir les choses incertaines
Comme autant d’ennemis menaçants qui s’approchent.
Les épines griffent leur peau,
Les ronces les accrochent ;
Celui-ci perd sa manche, un autre son chapeau
Enfin, abandonnant cette course homérique,
Je reviens, pour chercher mon produit merveilleux ;
Et c’est à ce moment qu’un sort diabolique
Voulût que ma maîtresse ouvrit soudain les yeux,
Et devint amoureuse, hélas, d’une bourrique !]


OBÉRON

Ami, c’est mieux que je n’eusse rêvé !…
Et toi ? Suivant mon ordre, as-tu pressé la plante
Sur cet Athénien ?… Oui, oui !… Je l’ai trouvé


PUCK

Sur cet Athénien ?… Oui, oui !… Je l’ai trouvé
Qui dormait, étendu près de l’enfant dolente
Que forcément ses yeux verront en se rouvrant


OBÉRON

Chut !… Le voici qui vient !… Et la pauvre qui l’aime


PUCK

La femme est bien la même,
Mais l’homme est différent !…

Entrent DÉMÉTRIUS et HERMIA.


DÉMÉTRIUS

Ah, pourquoi ce refus, ce “non” continuel ?…
Gardez vos cruautés pour qui vous est cruel !


HERMIA

Si pour te repousser elles m’ont pu suffire
Jusqu’à présent, je crains d’avoir à te maudire
Désormais ! Qu’as-tu fait de Lysandre ? Est-il mort ?
As-tu surpris son sommeil impuissant ?
Réponds ! Et si tes pieds sont baignés dans le sang,
Achève, et plonges-y tout entier, sans remords,
En m’assassinant à mon tour !
Le soleil n’était pas aussi fidèle au jour
Que lui, fidèle à son amie !
Jamais il n’eut quitté son amante endormie !
[Non ! Je croirais plutôt qu’on peut percer la terre
Pour ouvrir à la lune une route commode
Qui lui permît d’aller aux antipodes
Voiler en plein midi les rayons de son frère !]
Ah, je n’ai pas besoin d’un aveu de ta bouche :
Un assassin déterminé
Seul a cet air sinistre et ce regard farouche !…


DÉMÉTRIUS

J’ai l’air et le regard d’un homme assassiné !
Mais vous ne voulez pas m’entendre !
[Et, pareille à Vénus, là-haut, froide et placide,
Rien n’attendrit vos yeux coupables d’homicide !…]


HERMIA

Laisse-là tes discours ! Qu’as-tu fait de Lysandre ?
Oh, bon Démétrius, rends-le moi ; c’est mon bien !…


DÉMÉTRIUS

J’aimerais mieux donner sa carcasse à mes chiens !


HERMIA

Chien toi-même ! Va-t’en ! Car ta conduite infâme
Dépasse ce que peut souffrir
Le cœur résigné d’une femme !
Si vraiment tu l’as fait mourir
Tu n’es plus digne d’être un homme !…
Mais tu l’as donc surpris au milieu de son somme ?…
Tu n’aurais pas osé le regarder en face !
Un serpent venimeux eût eu la même audace !
[Oui, je reconnais là ton courage intrépide,
Vipère ! Car jamais nul animal rampant
N’eut une langue plus perfide
Que la tienne, serpent !]


DÉMÉTRIUS

C’est votre aveuglement qui vous fait vous méprendre !
Ma main n’a pas trempé dans le sang de Lysandre,
Et je ne sache pas que ses jours soient comptés…


HERMIA

Alors, je t’en conjure, il est en sûreté ?…


DÉMÉTRIUS
Si je dis oui, qu’y gagnerai-je ?

HERMIA

L’inestimable privilège
De ne plus jamais me revoir !
Et, cela dit, je fuis ta présence abhorrée !
Qu’il soit mort ou vivant, renonce à tout espoir !…

Elle sort.

DÉMÉTRIUS

Laissons-la radoucir son humeur égarée !…
Ne suivons plus sa route !…
J’attendrai le jour en me reposant….
Le fardeau des chagrins est encor plus pesant
Quand le sommeil fait banqueroute !…
Peut-être voudra-t-il me payer un acompte
Si je le réclame à présent…

Il s’étend à terre et s’endort.

OBÉRON, à PUCK.

Qu’as-tu fait, sot ? N’as-tu pas honte ?
Tu t’es trompé comme un balourd !
Tu verses la liqueur d’amour
Sur les yeux d’un parfait amant !
Si bien qu’il adviendra de ton aveuglement
Le parjure d’un cœur fidèle,
Alors que j’en voulais convertir un rebelle !…


PUCK

Eh quoi ! C’est le sort régulier !
Pour un amant sincère, il en faut des milliers
Qui mentent à plaisir et parjurent leur foi !…


OBÉRON

Va ! Cours comme le vent ! Découvre dans le bois
L’Athénienne, cette Hélène
Qui languit et qui traîne une pauvre âme pleine
De soupirs amoureux qui lui brûlent le sang.
Conduis-la moi !… Tandis que tu seras absent,
Je vais charmer, ici, les yeux de ce barbare !…


PUCK

Vois ! Je file, plus vif qu’une flèche tartare !

Il sort.

OBÉRON, exprimant le suc de la fleur sur les yeux de DÉMÉTRIUS.

Suc de cette fleur pourprée
Par Cupidon déchirée,
Teins le miroir de ses yeux !
Quand il verra son amante,
Qu’elle brille, plus charmante
Que Vénus, reine des cieux !…
Ainsi, dès ton réveil, que l’amour te possède,
Et cherche en elle son remède !

Rentre PUCK.

PUCK

Chef des féeriques entreprises,
Hélène approche ! Et l’autre amant
Qui fut l’objet de ma méprise,
La suit en réclamant
Son paiement amoureux.
Nous allons voir jouer par eux
Le drame d’amour éternel !…
Seigneur, quels fous que ces mortels !


OBÉRON

Cachons-nous !… Il se peut que l’autre se réveille
Au bruit qu’ils font !… L’autre ! À merveille !


PUCK

Au bruit qu’ils font !… L’autre ! À merveille !
Nous assisterons donc à des exploits divers,
Car tous deux à la fois vont offrir leurs services !
Ah, ces choses-là me ravissent
Plus elles marchent de travers !…

Entrent LYSANDRE et HÉLÈNE.

LYSANDRE

Pourquoi prétendez-vous que ma tendresse est feinte ?
La fourbe et le mépris ne vont pas jusqu’aux plaintes !
Que la sincérité de mes vœux vous désarme,
Car vous l’entendez bien dans mes pleurs et mes cris ;
Et jamais des serments qui sont nés dans les larmes
Ont-ils pu déguiser la fourbe et le mépris ?


HÉLÈNE

[Vous vous croyez rusé, mais mon cœur vous devine !
Lorsque la foi combat la foi,
C’est dans une lutte à la fois
Infernale et divine !]
Vous aimez Hermia ! Votre cœur est-il libre ?
N’êtes-vous plus à ses genoux ?
Serments contre serments : les plateaux s’équilibrent !
Et si nous comparons vos promesses frivoles,
Les vœux que, tour à tour, vous avez faits pour nous
Pèsent du poids égal de leurs vaines paroles !


LYSANDRE

J’étais sans jugement quand je me suis lié !


HÉLÈNE

Croyez-vous en avoir lorsque vous oubliez ?


LYSANDRE

D’ailleurs Démétrius l’adore, et vous déteste !…


DÉMÉTRIUS, s’éveillant

Hélène !… Ô chère Hélène !… Ô vision céleste !
Nymphe et Déesse ! À quoi puis-je opposer
Tes yeux ?… Auprès d’eux le cristal est trouble !
Ta bouche, appelant mes baisers,
Paraît une cerise double !
Quand tu lèves ton bras, si beau,
La neige du Taurus que le vent d’est balaie,
Dans sa blancheur vierge et gelée
Semble aussi noire qu’un corbeau !
Ah, laisse-moi baiser ta main, cette princesse
Qui tient le sceau de mon bonheur ?…


HÉLÈNE

Oh, rage ! Vous avez donc commis la bassesse
De vous mettre d’accord pour railler mon honneur !
Si vous étiez polis et galants, comme il sied,
Vous ne me feriez pas d’offense aussi vilaine !
Et ne suffit-il pas que vous me haïssiez,
Sans ajouter encor le mépris à la haine ?
J’aurais été traitée en jeune dame honnête
Si vous fussiez vraiment des hommes ! Vous n’en êtes
Que l’apparence, hélas ! Oui, des serments moqueurs,
Une ardeur emphatique à louer mes attraits,
Quand je sais que tous deux vous en rirez après,
Car vous me détestez du plus profond du cœur !

[Déjà rivaux d’amour pour la fille d’Égée,
On rivalise encor pour se moquer de moi !
Faire couler les pleurs d’une vierge outragée,
Quel beau talent ! Quel fier exploit !]
Ah, ce n’est pas ainsi qu’un gentilhomme en use !
Car pourrait-il, sans être infâme,
Offenser une pauvre femme
Et torturer ainsi son âme
Pour la raison que ça l’amuse ?


LYSANDRE

C’est vrai, Démétrius ; ce jeu te déshonore !
Tu chéris Hermia ; personne ne l’ignore ;
Aussi, de grand cœur, je te cède
Les droits que j’ai sur son amour ;
Mais j’exige en retour
Les droits que tu possèdes
Sur Hélène que j’aime et veux aimer toujours !


HÉLÈNE

Entendit-on jamais un plus méchant colloque !


DÉMÉTRIUS

Garde ton Hermia, Lysandre ; je m’en moque !
S’il est vrai qu’autrefois j’ai chéri son visage,
Cet amour est mort aujourd’hui !
Mon cœur était chez elle un hôte de passage,
Mais en aimant Hélène il est rentré chez lui,
Pour jamais.... Il vous trompe avec témérité !


LYSANDRE, à HÉLÈNE.
Pour jamais.... Il vous trompe avec témérité !

DÉMÉTRIUS

Oses-tu mettre en doute une sincérité
Que tu n’as jamais eue ?… Ah, tu voudrais me nuire ;
Mais tu me le paierais !… Prends garde,
Il peut t’en cuire !…
Voici ta bien-aimée !… Elle approche ; regarde !…


Entre HERMIA.

HERMIA

[La nuit sombre qui rend les choses invisibles
Sous son voile mystérieux,
Fait notre oreille plus sensible
De ce qu’elle enlève à nos yeux…]
Ce ne sont pas mes yeux qui t’ont trouvé, Lysandre,
Dans cette ombre encore épaissie ;
C’est mon oreille, et je l’en remercie !
C’est elle qui m’a fait entendre
Ta voix !… Mais pourquoi ce départ ?
Pourquoi t’en aller sans m’attendre ?…


LYSANDRE

Reste-t-on, quand l’amour vous appelle autre part ?


HERMIA

Quel peut être l’amour qui loin de moi t’entraîne ?


LYSANDRE

L’amour qui fait brûler Lysandre pour Hélène !
Hélène qui répand dans la nuit qui nous voile
Plus de feux que les yeux de toutes les étoiles !…
Pourquoi me suis-tu de la sorte ?
Ne t’ai-je pas assez prouvé
Que ce qui m’a fait me sauver
C’est la haine que je te porte ?…


HERMIA

C’est impossible !… Non, Lysandre, vous rêvez !…


HÉLÈNE

Elle en est donc aussi du complot outrageux !
Pour me mystifier, ils se prêtent main-forte !
Impudente Hermia ! Fille ingrate ! Serpent !
Vous vous associez aux jeux
Discourtois et cruels
De ces deux hommes
Courageux,
Pour rire à mes dépens !
Et voilà donc où nous en sommes,
Après un amour mutuel,
Des serments d’être sœurs, des secrets échangés,
Des entretiens continuels
Que, n’était l’heure qui s’envole,
Nous eussions toujours prolongés !
Qu’est devenue, hélas, notre amitié d’école ?
Avez-vous oublié, qu’adroites jeunes filles,
Assises toutes deux sur le même coussin,
Nous brodâmes souvent de nos fines aiguilles
Les roses d’un même dessin ?
Et n’entendez-vous plus la parfaite harmonie
Des chansons que nous fredonnâmes
Comme si nos voix et nos âmes
Étaient également unies ?…
[Nous paraissions ainsi deux cerises jumelles,
Deux fruits charmants montés sur une tige unique,
Qu’un lien rattachait l’une à l’autre, comme elles ;
Deux corps, mais un seul cœur ; deux blasons héraldiques
Couronnés d’un même cimier !]
Or, rompant tout à coup ce bonheur coutumier,

Vous usez contre moi de leurs perfides armes,
Et vous faites couler mes larmes
Sans plus songer que vous m’aimiez !
Estimez-vous, vraiment, qu’une telle infamie
Soit le fait d’une femme honnête, et d’une amie ?
[Et bien que vous ne complotiez
Que contre la paix de mon âme,
Se peut-il que vous consentiez
À mériter le juste blâme
De notre sexe tout entier ?…]


HERMIA

J’entends de durs propos, mais n’en ai rien compris !
C’est vous qui m’outragez par votre air de mépris !…


HÉLÈNE

N’engageâtes-vous pas Lysandre à me poursuivre
De cet amour moqueur que mes charmes enivrent ?
Et votre autre galant, Démétrius, lui-même
Que tantôt j’implorais en vain,
Suit-il pas vos conseils lorsqu’il jure qu’il m’aime,
En m’appelant trésor, déesse, objet divin ?…
[Pourquoi me parle-t-il ainsi puisqu’il me hait ?
Comment l’autre, oubliant par quel ardent amour
Vous comblez ses souhaits,
Oserait-il me faire ouvertement la cour
S’il pouvait supposer que ce jeu vous déplaît ?…]
Hélas, vous possédez le charme et la fortune ;
Moi j’aime, et mon amour misérable importune
Précisément celui qui l’avait provoqué !
Vous devriez m’en plaindre et non vous en moquer !


HERMIA
Vraiment, je tâche en vain Oui, c’est cela ! Prenez

HÉLÈNE

Vraiment, je tâche en vain… Oui, c’est cela ! Prenez
Un air triste ! Cachez vos regards ironiques !
Faites-vous des clins d’œil quand j’ai le dos tourné !
Soutenez jusqu’au bout cette farce comique !
[Elle est digne qu’un jour on la mette en chronique !…
Ayant quelque noblesse à défaut d’amitié,
Vous m’auriez épargnée, et vous auriez pitié !]
Mais, c’est aussi ma faute ; et, connaissant mes torts,
Je vais les réparer par la fuite, ou la mort !


LYSANDRE

Arrête, Hélène ! Arrête ! Écoute mes excuses !
Hélène ! Mon amour ! Ma vie !…Ô, bien joué !


HÉLÈNE

Hélène ! Mon amour ! Ma vie !… Ô, bien joué !


HERMIA

Ne raille pas ainsi, Lysandre !… Tu l’abuses…


DÉMÉTRIUS, à LYSANDRE.

Du moment qu’Hermia ne peut t’amadouer,
Moi, du moins, par la force…Épargne tes menaces !


LYSANDRE

Moi, du moins, par la force…Épargne tes menaces !
Ta force et sa prière ont autant d’efficace !
J’aime Hélène ! Je n’aime qu’Hélène ! Et je jure
Sur mes jours, gage du serment,
De convaincre d’imposture
Ceux qui disent que je mens !


DÉMÉTRIUS, à HÉLÈNE.

Non, son amour n’égale en rien ma passion…


LYSANDRE

Si telle est ta prétention,
Viens la prouver là-bas !Et toi, prouve la tienne !


DÉMÉTRIUS
Viens la prouver là-bas !Et toi, prouve la tienne !

HERMIA, s’accrochant à LYSANDRE.
Qu’est-ce à dire, Lysandre ?Arrière, Éthiopienne !

LYSANDRE
Qu’est-ce à dire, Lysandre ?Arrière, Éthiopienne !

DÉMÉTRIUS

Non, non ! Ne craignez rien de grave !
Monsieur fait mine d’être brave,
Mais il ne bouge pas ! Sa bravoure est domptée !


LYSANDRE, à HERMIA.

Serpent maudit ! Chatte effrontée !
Veux-tu bien lâcher mes habits !


HERMIA

Brutal !… Grands Dieux !… Pourquoi ce changement subit,
Mon amour ?…Ton amour ! Loin de moi, Sarrasine !


LYSANDRE

Mon amour ?…Ton amour ! Loin de moi, Sarrasine !
Poison détesté ! Médecine !…


HERMIA

L’affreuse comédie, hélas ! C’est un supplice


HÉLÈNE

C’en est une, à coup sûr, dont vous êtes complice !


LYSANDRE

Attends, Démétrius, je tiendrai mon serment !…


DÉMÉTRIUS

Parfait ! Mais j’en voudrais bien voir l’engagement
Par écrit ! Car je tiens ta promesse frivole
Tant qu’un lien si faible enchaîne ta parole !


LYSANDRE

Veux-tu donc que ma main lui porte un coup fatal ?
Je la hais, mais j’hésite à lui faire du mal !


HERMIA

[Le pire de mes maux, désormais, c’est d’entendre
Que vous me haïssez ! Me haïr ! Et pourquoi ?
Suis-je plus Hermia ? N’êtes-vous plus Lysandre ?
Me trouvez-vous moins belle qu’autrefois
Quoi ! Cette nuit encor votre cœur était tendre,
Et vous m’abandonnez ! Que les Dieux m’en préservent !
Me faut-il perdre tout espoir ?


LYSANDRE

Oui, je l’affirme, sans réserve !
Et puissé-je ne plus te voir !]
Et cela dit, si tu m’écoutes,
Bannis l’espoir ! Bannis le doute !
Sois en sûre, sois en certaine :
Je te hais ! Et j’adore Hélène !…


HERMIA

Hélas !… Et c’est donc toi, voleuse, qui filoute
L’amour ! Toi, ver rongeur, qui vins impudemment
Me dérober, la nuit, le cœur de mon amant ?


HÉLÈNE

Adorable pudeur ! Exquise convenance !
Croyez-vous arracher à mes lèvres honnêtes
De pareilles impertinences ?
Hypocrite ! Marionnette !


HERMIA

Marionnette !… Ah, oui ; je comprends ! Je devine !
Elle aura comparé sa stature à la mienne ;
Sa grandeur ridicule à ma taille moyenne !
C’est sa hauteur qui le domine !
On lui plaît donc pourvu qu’on soit démesurée !
Les petites sont trop vilaines !
Me prends-tu donc pour une naine,
Grande perche peinturlurée ?…
Va ! Je ne suis pas naine à ce point que mes mains
Ne t’arrachent les yeux !…Messieurs, calmez sa rage !


HÉLÈNE

Ne t’arrachent les yeux !…Messieurs, calmez sa rage !
Moquez-vous, mais soyez humains !
Je n’ai pas son talent à lancer les outrages ;
Non, messieurs, voyez mon émoi !
Je reconnais n’avoir pas le moindre courage ;
Aussi ne croyez pas que ma force l’évite
Encore qu’elle soit
Plus petite
Que moi !


HERMIA

Plus petite ! Vous l’entendez !…Ne soyez point


HÉLÈNE

Plus petite ! Vous l’entendez !…Ne soyez point
Menaçante, Hermia ! Cessez de m’en vouloir !
Vous ai-je jamais nui, consciemment du moins ?

Mon seul tort envers vous, c’est — par amour ! — d’avoir
Dit à Démétrius que vous fuyiez ce soir !
[Aussitôt, il vous a poursuivie À mon tour
Je l’ai poursuivi — par amour ! —
Hélas, il m’a chassée,
Insultée et menacée ;
Un pas de plus, il me frappait !
Voilà !… Permettez-moi de m’en aller en paix ! ]
J’abandonne votre poursuite ;
Laissez-moi ramener mon chagrin vers la ville…
Aura-t-on jamais vu conduite
Plus innocente et plus civile ?…


HERMIA
Partez ! Qui vous retient ?Un amour insensé !

HÉLÈNE

Partez ! Qui vous retient ?Un amour insensé !


HERMIA

Pour Lysandre ?Non, pour Démétrius ! Cessez


HÉLÈNE

Pour Lysandre ?Non, pour Démétrius !Cessez


LYSANDRE, à HÉLÈNE.

Pour Lysandre ? Non, pour Démétrius !Cessez
D’avoir peur ! Hermia ne vous fera pas mal !…


DÉMÉTRIUS

Non, monsieur ! Même si vous prenez sa défense !…


HÉLÈNE

C’est qu’elle est très méchante ! Elle avait, dès l’enfance
Déjà, l’esprit rusé d’un petit animal !
Croyez-en mon expérience douloureuse :
Quoiqu’elle soit petite, elle est très dangereuse !


HERMIA

Petite ! Encor ! Toujours ! Que c’est original !
Laissez-moi me jeter sur elle ! Mon sang bout !…


LYSANDRE, l’arrêtant.

Déguerpis, brin d’herbe insolent !
Petite naine ! Petit bout
De femme ! Petit gland !…


DÉMÉTRIUS, à LYSANDRE.

Vous flattez vainement quelqu’un qui vous déteste !
Laissez-la ! Car si vous l’approchiez de trop près
En faisant l’amoureux, monsieur, je vous atteste
Que vous en auriez du regret !


LYSANDRE, s’étant débarrassé d’HERMIA.

Me voici libre ! Allons, c’est assez discuté !
Suis-moi ; gagnons la plaine !
Nous y déciderons de nos droits sur Hélène !


DÉMÉTRIUS

Te suivre ? Moi ? Jamais ! Je marche à ton côté !


Sortent LYSANDRE et DÉMÉTRIUS.

HERMIA

C’est votre œuvre, madame ! Ils vont perdre la vie !
Ne vous éloignez pas !… C’est que je me défie


HÉLÈNE

Ne vous éloignez pas !… C’est que je me défie
De vous plus encor que des autres !
Mais, qu’à cela ne tienne,
Si vous avez les mains plus vives que les miennes,
Mes jambes sont du moins plus longues que les vôtres !…

Elle s’enfuit.

HERMIA

Je suis abasourdie et n’y comprends plus rien !…

Elle sort.

OBÉRON, à PUCK.

Voilà le résultat de ton erreur, vaurien !
À moins que ce ne soit de tes farces communes…


PUCK

Roi des Ombres, c’est une erreur ! Oui, c’en est une,
Croyez-moi ! Mais de quoi me blâmez-vous, en somme ?
Je devais, d’après vous, charmer les yeux d’un homme
Portant une toge de laine…
Je l’ai fait… et bénis mon erreur innocente,
Si nous lui devons une scène
Aussi réjouissante !…


OBÉRON

Ces rivaux sont allés chercher aux environs
Un terrain de combat… Écoute : étends le voile
D’un brouillard épaissi, plus noir que l’Achéron,
Sur ce ciel éclatant d’étoiles !
Qu’ils se cherchent partout sans pouvoir se surprendre !
Imite la voix de Lysandre
Insultant son rival ; réponds-lui par le verbe
De l’autre ; échange entre eux des injures acerbes ;
Lasse-les ; jusqu’à l’heure où, brisés, ahuris,
À bout d’efforts,
Un sommeil lourd comme la mort
Pose enfin sur leurs yeux meurtris
Ses ailes de chauve-souris !
Sur Lysandre endormi presse cette herbe, alors,

Qui, dissipant l’illusion,
Rend leur vue, à nos yeux, normale et coutumière ;
Si bien que, s’éveillant tous deux à la lumière,
Ils traiteront ceci comme une vision,
Et, dans un bon accord que plus rien ne dissout,
Retourneront chez eux, bras dessus, bras dessous !…
Va donc ! De mon côté j’obtiendrai de la reine
Qu’elle me cède enfin le petit prince hindou ;
Puis je dissiperai sans peine
L’amour monstrueux qui l’enchaîne,
Et la paix régnera partout !


PUCK

Mon féerique seigneur, il ne faut pas qu’on traîne !
Les dragons de la nuit emportent les nuages,
Et, là-bas, l’orient qui s’éclaire, présage
Une aurore prochaine !
Déjà, pressentant son retour,
Les fantômes errants gagnent leurs cimetières,
Et les damnés, les malheureux
Qui reposent aux carrefours,
Les noyés, tous les morts sans bières,
Vont rentrer dans leur lit véreux.
Ils craignent que le jour
Baigne de sa clarté leurs fautes et leurs taches
Et préfèrent s’unir à la nuit qui les cache !


OBÉRON

Mais nous ne sommes pas de ces esprits glacés
Que le jour évapore !
Il m’est arrivé de chasser
Avec l’amoureux de l’aurore !
Dans les bois, au gré des sentiers,
J’ai couru comme un forestier,

Même jusqu’au moment où, par la porte ouverte
De l’orient, Neptune, inondé de rayons,
Change en or éclatant le sel des ondes vertes !
Hâte-toi, néanmoins, car, si nous y veillons,
Nous pourrons en finir avant le jour nouveau !…

Il sort.

PUCK

Par monts et vaux, par monts et vaux,
Vous allez courir, mes rivaux !
Par monts et vaux, par monts et vaux,
Je vais vous mener comme il faut !…
J’en vois un !… Où es-tu, Démétrius ? Réponds !…

Entre LYSANDRE.

LYSANDRE

J’en vois un !… Où es-tu, Démétrius ? Réponds !…


PUCK

Ici, manant ! L’épée en main ! Ici, capon !…
Arrive !… Je te suis ! Viens donc ! Je vais t’attendre


LYSANDRE

Arrive !… Je te suis ! Viens donc ! Je vais t’attendre


PUCK

Arrive !… Je te suis ! Viens donc ! Je vais t’attendre
Sur un meilleur terrain !… Lysandre ! Holà, Lysandre !

LYSANDRE sort, guidé par la voix.
Entre DÉMÉTRIUS.

DÉMÉTRIUS

Sur un meilleur terrain !… Lysandre ! Holà, Lysandre !
Parle encore, poltron ! Tu te sauves, bravache !
Lysandre ! Dis-moi donc où ta tête se cache ?…


PUCK

Tu lances tes défis aux astres ! Tu pourfends
Les buissons ! Je vais te fouetter comme un enfant !
Viens, mais gare la verge !… On est honteux, ma foi,
D’être ton adversaire !… Es-tu là ? Suis ma voix !


DÉMÉTRIUS

D’être ton adversaire !… Es-tu là ? Suis ma voix !


PUCK

D’être ton adversaire !… Es-tu là ? Suis ma voix !
Nous verrons ce que vaut ton courage !… Il m’échappe !…

Ils sortent — Rentre LYSANDRE.

LYSANDRE

Nous verrons ce que vaut ton courage !… Il m’échappe !…
J’ai beau me diriger par où sa voix me frappe,
Personne !… Il a les pieds plus légers que les miens !
Je me suis égaré… Soit, laissons-le courir….
Reposons-nous… Et toi, reviens

Il se couche à terre.

Reposons-nous… Et toi, reviens
Jour aimable !… Éclairé par ton feu matinal,
Je pourrai découvrir
Et punir mon rival !…

Il s’endort.
Rentrent PUCK et DÉMÉTRIUS.

PUCK

Hô ! Hô ! Hô ! Hô ! Poltron ! Je t’attends ! Reste en place,


DÉMÉTRIUS

Hô ! Hô ! Hô ! Hô ! Poltron ! Je t’attends ! Reste en place,
Fuyard ! Tu n’oses pas me regarder en face,
Car je te tuerais sans merci !…


PUCK

Je suis là !… Par ici !…


DÉMÉTRIUS

Tu te moques de moi !… Mais le ciel s’éclaircit ;
Gare à toi quand le jour m’aura mis sur tes traces !…
Pour le moment je suis trop las ; je n’en peux plus !…
Je me sens accablé d’une telle langueur
Que je vais, sur ce lit feuillu,
Mesurer ma longueur…
Toi, dès qu’il fera jour, compte sur ma visite !…

Il se couche à terre et s’endort.
Rentre HÉLÈNE.

HÉLÈNE

Nuit triste, interminable nuit.
Prenant pitié de mes ennuis,
Fais couler tes heures plus vite !
Soleil, éclairez-moi ces routes incertaines,
Afin que je retrouve Athènes,
Loin de ce cœur cruel qui me raille ou m’évite !…
Ah ! Dormir !… Viens sommeil ! Endors ma peine extrême,
Et fais-moi m’oublier moi-même !…

Elle se couche à terre et s’endort.

PUCK

Rien que trois ? Il en manque une !
Deux fois deux, il seront quatre !
La voici !… Quelle infortune !
Est-ce amour, est-ce rancune
Qui peut à ce point l’abattre ?…

Rentre HERMIA.

HERMIA

Je n’ai jamais été plus triste et plus brisée !
Les ronces ont griffé mes mains ;
J’ai les pieds mouillés de rosée ;
Mes jambes ne vont plus !… Si j’étais reposée,
Je retrouverais mon chemin !…
Ici, je vais un peu m’étendre…
Grands Dieux, veuillez m’entendre !
Et s’il se bat cette nuit ou demain,
Protégez mon Lysandre !…

Elle se couche à terre et s’endort.

PUCK

Tandis que, profondément,
Un sommeil lourd te possède,
Je vais poser mon remède
Sur tes yeux, aimable amant…

Il presse une herbe sur les yeux de LYSANDRE.

Quand le jour t’éveillera
Près de ta première amante,
Ton cœur se réjouira
De la trouver si charmante.
Ainsi cet adage ancien
Qui dit : « À chacun son bien »,
S’accomplit comme il convient :
Jean reprend Jeanne,
Martin son âne,
Et tout va bien !…

Il sort. Les autres dorment.