Un voyage d’élèves-maîtres dans le midi de la France
UN VOYAGE D’ÉLÈVES-MAÎTRES
dans le sud de la france
« Le voyager me semble un exercice profitable : l’âme y a une continuelle exercitation à remarquer des choses incognues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure eschole à façonner la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si grande variété de formes de notre nature. Le corps n’y est ni oisif, ni travaillé, et cette modérée agitation le met en haleine. »
Ces paroles de Montaigne (Essais, III, 9) ne laissent pas de doute sur l’approbation qu’il eût accordée aux voyages scolaires, d’autant qu’il dit encore, en parlant du jeune garçon : « Je voudrais qu’on commençât à le promener dès sa tendre enfance. »
Au surplus, le principe de l’institution n’est pas en cause, et le procès est gagné. Reste à s’entendre sur l’application.
Selon nous, le profit d’une excursion scolaire peut se mesurer à la valeur de la relation qui en est faite. Ce travail qui attend le touriste au retour, c’est le prix de son plaisir, c’est la sanction qui le relève et l’ennoblit ; d’une distraction passagère, cela seul fait une étude fructueuse et une durable acquisition. Ces pages, tracées d’une main un peu lasse mais contente, ce sont les confidentes de ce qu’on a senti, pensé, rêvé. Simple et de bonne foi, l’écrivain s’y découvre tout entier. Il convient donc de les lire avec bienveillance et sympathie, — avec attention aussi, et non sans une arrière-pensée pédagogique et morale.
C’est une tâche de cette nature qu’on nous donne à remplir. Nous avons à rendre compte de relations écrites au courant de la plume — et du crayon, s’il vous plaît — par les élèves-maîtres de troisième année d’une école normale primaire. Le champ de pérégrination est la contrée qui s’étend depuis la ville de Sète sur la Méditerranée, aux côtes du Rhône, principalement dans le Vaucluse. Riche domaine qui comprend des villes comme Montpellier, Nîmes, Avignon, Orange, Arles ; — des monuments comme temples grecs, théâtres, arènes, arcs de triomphe ; — des souvenirs comme ceux qu’éveille l’époque la plus brillante de la civilisation gallo-romaine sur notre sol.
I
Donc, un matin d’avril dernier, aux environs de Pâques-Fleuries, la joyeuse caravane monte en wagon, et met le cap sur Nîmes. On s’est levé avant l’aurore, il fait nuit sombre et le ciel est pluvieux : qu’importe ! — « Nos voisins, dit l’un des voyageurs, peuvent se convaincre que le sommeil n’habite pas notre compartiment. » Heureuse jeunesse !
Le soleil se lève et luit sans éclat sur une contrée médiocrement pittoresque. Plus gais qu’attentifs, nos élèves le regardent fuir avec indifférence. J’en compte peu de ces observateurs alertes qui saisissent un paysage à la volée, notent d’un trait rapide et juste, ici « un bouquet de pins », là « une garrigue verdoyante », ailleurs « un clocher noirci », à l’horizon « x une longue ligne bleue » qui signale la Méditerranée. Touristes de la bonne école pour qui rien n’est perdu. Ils s’entendraient avec Jean de La Fontaine, lequel, parti de Paris pour Limoges, — excursion mémorable dans une existence casanière, — datait sa première lettre « de Clamart près Meudon », et la terminait par cette exclamation bien sentie : « Quel plaisir de voyager ! On rencontre toujours quelque chose de remarquable. »
Eh ! oui, jeunes gens, il n’y a pas de route insignifiante ; le tout est d’ouvrir les yeux. Si folle que soit l’hypothèse, supposons l’aimable et curieux La Fontaine assis, en personne, en face de vous, l’œil au carreau de vitre qui découpe le paysage : que de questions vont se presser sur ses lèvres !
« Quelle est cette ligne d’eau qui serre de près la voie et que nous côtoyons et franchissons tour à tour ? — C’est le canal du Midi. — Quoi ! ce fameux travail de Riquet que mon ami. M. Boileau, a chanté :
J’entends déjà frémir les deux mers étonnées
De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées ?
L’œuvre a tenu bon. — Oui, étant solidement construite ; Vauban, qui visita les travaux par ordre de Colbert, en revint émerveillé. — En sorte que le nom de Riquet est devenu célèbre ? — Si célèbre qu’il a éclipsé celui de son prédécesseur, l’ingénieur Adam de Craponne, et que Béziers, sa ville natale (nous y passions tout à l’heure), lui a érigé une statue. — De mon temps, on n’accordait guère de statues qu’aux princes et aux victorieux. — Aujourd’hui, nous en dressons aux hommes utiles, aux inventeurs, aux poètes aussi, et si vous retourniez à Château-Thierry… — Je sais, vos contemporains ont été bien honnêtes pour moi, comme pour M. Racine et pour M. Corneille. Votre siècle a du bon. Mais je ne vois pas circuler un seul bateau sur ce canal ? — C’est que le chemin de fer lui fait une terrible concurrence. — Ne pourrait-on tirer parti de cette concurrence même ? — Qui, si l’on n’avait eu l’idée malheureuse de confier aux propriétaires du chemin de fer l’exploitation du canal. — Ah ! pour cela, je crois que M. de Colbert ne l’eût pas fait. — Ni M. de Vauban non plus. — Cette plaine inculte où je vois des gens ratisser le sol, qu’y fait-on ? — Du sel. Cette côte est presque toute en marais salants. Ces pyramides grisâtres sont du sel accumulé, et ces huttes de branchage et de paille sont des refuges de douaniers. — Et le sel se vend-il toujours aussi cher ? — Non, on l’a dégrevé comme denrée de première nécessité. — Voilà qui est bien ; autrefois le prix du minot de sel variait d’une province à l’autre de la façon la plus arbitraire et la plus incommode. Et puis le saulnier menait une existence contrainte et misérable. Et quelles rigueurs frappaient le faux saulnier ! — Tout cela a disparu de nos mœurs et de nos lois, et bien d’autres choses encore. Si votre vieux bûcheron, « tout couvert de ramée », revenait faire des fagots ici-bas, il y retrouverait des impôts, c’est certain, beaucoup d’impôts, mais répartis sur tous avec égalité, et puis plus de « corvée », plus de « soldats », c’est-à-dire plus de garnisaires à loger, plus de « créanciers », c’est-à-dire plus d’usuriers grugeant le pauvre monde ; et sûrement il demanderait à la mort un sursis, afin de fêter dans quatre ans un joyeux centenaire. — Je trouve aux habitants de ces contrées l’air malingre et fatigué ? — C’est que la fièvre les mine. Elle habite à demeure ces terres basses et peu salubres. Ici la vie humaine descend au-dessous de la moyenne. — Que ne prennent-ils du quinquina ! — Ils s’en bourrent. Il y a telle bourgade où l’on en consomme plus que dans une grande ville. — Vive le quinquina ! — Et vive le poète qui l’a chanté ! — Vous me flattez. Mon poème sur le quinquina ne me rend pas trop fier, car jamais M. Despréaux ne m’en a fait compliment. Pour revenir au canal, par où débouche-t-il ? — Par cet étang que nous longeons et qu’on nomme l’étang de Thau ; de l’étang de Thau dans la mer, après avoir franchi soixante lieues de pays et une centaine d’écluses. — Comment appelez-vous l’endroit ? — C’est le port de Sète. — Creusé par Riquet et fortifié par Vauban : c’est de mon époque. — La ville a prospéré depuis. Sa population a plus que décuplé. C’est à Sète qu’on embarque par milliers de tonnes le sel dont les pays du nord ont besoin. Et puis les caves de Cette regorgent de liquides, à désaltérer la moitié de la France. Ce sont d’habiles gens que les marchands de vin de ce pays. On dit seulement… — Quoi donc ? — Que d’une barrique ils en font deux. — C’est fort mal ; de mon temps… — De votre temps, M. de La Fontaine, c’était la même chose, mais comme on opérait sur une moindre échelle, cela se voyait moins. »
II
Nîmes ! la vieille cité gallo-romaine a la plus superbe entrée de ville qui se puisse voir. De la gare une large avenue de platanes conduit aux pieds de la fontaine monumentale sculptée par Pradier, le plus attique de nos statuaires. Dieux et déesses, fleuves à longue barbe et nymphes voilées d’herbes marines, étincellent dans leurs contours de marbre blanc que le climat respecte et que caresse la pure lumière du midi.
De là, on gagne les Arènes et la Maison carrée : c’est l’ordre topographique. La logique et la chronologie en réclament un autre.
Il n’y a qu’une voix dans la caravane sur cette charmante copie de temple grec qu’on nomme la Maison carrée. La justesse des proportions, l’harmonie de l’ensemble, la grâce sobre du détail, ce sont de ces beautés que le premier regard découvre et qu’une plus longue étude confirme et fait sentir. Ce premier contact avec le génie grec porte coup, et, bien qu’embarrassée pour se traduire, l’émotion de nos jeunes gens est sincère. « Grâce et délicatesse exquise ! » — c’est la note juste, et dont je me sers après eux.
Dessinateurs, à l’ouvrage ! Étudiez et rendez de votre mieux ces légères sculptures qui se déroulent sur toute l’étendue de la frise, ce pur fronton attique, et ces colonnes élégantes dont l’œil suit de loin l’harmonieuse perspective. Ils n’y manquent pas, les artistes. La pluie tombe et les taquine. Eh bien ! une moitié se dévoue à tendre sur leur tête l’hygiénique parapluie. Ô Phidias, à Ictinus, pardonnez cette tache noire qui fait ombre sur votre idéal. Nous les avons sous les yeux, ces dessins sauvés des eaux. Ils sont faciles et expressifs. Voilà une illustration toute faite pour décorer le texte des « littérateurs ».
Je loue ceux-ci de ne s’être pas lancés dans les termes techniques, le naos et le pronaos, la cella et le reste. En toute chose il faut être sobre, jamais plus qu’en matière empruntée. Se frotter d’un vernis archéologique est facile ; mais il faut soutenir son rôle, et gare au geai qui s’est paré des plumes du paon. Quand il parlait médecine, Daguin, le médecin de Louis XIV, émerveillait la cour par la clarté, la simplicité de son langage. « Un médecin de village veut parler grec », dit à ce propos Mme de Maintenon.
Reste une légère querelle. J’ai lu dans une ou deux relations l’expression « infiniment minutieux » appliquée à ce travail de sculpture. Ce qu’on appelle « minutie », c’est-à-dire une recherche fastidieuse du détail, est bien le défaut le plus opposé au génie grec. Demandez à Fénelon, cet Athénien du xviie siècle :
« Un édifice grec n’a aucun ornement qui ne serve qu’à orner l’ouvrage ; les pièces nécessaires pour le soutenir et pour le mettre à couvert, comme les colonnes et les corniches, se tournent seulement en grâce par leurs proportions : tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l’usage. On n’y voit ni hardiesse, ni caprice qui impose aux yeux. Les proportions sont si justes que rien ne paraît fort grand, quoique tout le soit : tout est borné à contenter la vraie raison[1] ».
Passer de la Maison carrée aux Arènes, c’est s’offrir un coup de théâtre accompagné de changement à vue. L’art se faisait goûter dans ce qu’il y a de plus fin et de plus pur : voici qu’il se déploie sous une forme « imposante et puissante ». Encore deux mots que je m’approprie, vu leur parfaite justesse.
Assurément, l’occasion est bonne pour marquer la différence essentielle des deux genres.
L’œuvre grecque emploie presque exclusivement la ligne droite. Elle se dessine dans le plan rectangulaire de l’édifice, dans la forme des parties, dans la fonction des pièces principales et jusque dans la coupe des pierres.
L’édifice romain est le triomphe de la ligne courbe. L’amphithéâtre se déploie en une vaste ellipse, et chacun des ordres repose sur une double arcade cintrée et circulaire.
Le temple grec a je ne sais quoi de fixe, de mesuré ; les proportions n’en dépassent pas la commune portée. « Rien de trop » semble en tout le mot du programme attique, et l’architecte, comme le philosophe, s’y conforme. Le beau dans la justesse et l’harmonie ; plaire sans étonner.
L’amphithéâtre romain, vrai colosse, saisit par sa masse. On dirait qu’il brave les lois de la matière, et sort de la nature. Il donne l’impression de l’impossible réalisé. En somme, plus de stupeur que de plaisir.
L’artiste grec a travaillé pour une élite. Son temple, c’est la maison de Socrate, juste assez grande pour les amis du vrai, du beau et du bien. Il s’en dégage une impression délicieuse : de paix et de recueillement.
Le Romain bâtit pour un peuple. Il faut que dans ses flancs de pierre l’édifice contienne une ville, loge une foule sur ses gradins, une autre dans ses antres souterrains, une autre encore dans l’arène sablonneuse : c’est un monde, fait de trois mondes superposés.
Et maintenant, viennent à notre secours l’histoire et la poésie. Que ces deux édifices, analysés et compris, nous fournissent la scène et le décor où se déroulent les tableaux du passé.
Au temple grec s’achemine à pas lents une théorie de jeunes filles, chantant des hymnes en l’honneur de Diane et de Pallas-Athéné. Ou bien, sous le portique et sur les degrés de pierre se tiennent les vieillards couronnés de bandelettes, chargés de branches d’olivier, suppliant Jupiter d’écarter de la ville le fléau que la dévore, la peste « au flot sanglant », la peste par laquelle le sombre Hadès « s’enrichit de gémissements et de pleurs ».
Dans l’amphithéâtre, voyez se ruer, comme une mer, vingt-quatre mille spectateurs, les consuls précédés des faisceaux, les matrones et les vierges, la noblesse et le sénat, la plèbe, et les esclaves, — et César, escorté de l’escadron des prétoriens. Entendez la discordante harmonie que font en se mêlant les clameurs de la foule, les rugissements des bêtes, le choc des armures, la fanfare des clairons, les gémissements des mourants. Et de tous ces bruits, composez un hymne adulateur au Dieu de la fête, non à Jupiter, non à Romulus, non aux vieux Lares protecteurs du peuple romain, mais à César, toujours auguste, maître de Rome et du monde, l’égal des dieux, dieu lui-même :
César, empereur magnanime,
Le monde, à te plaire unanime,
À tes fêtes doit concourir.
Éternel héritier d’Auguste,
Salut, prince immortel et juste !
Le temples et les bains de Diane achèvent la parure de Nimes. Du temple, il reste des ruines qui font la joie des antiquaires. La fontaine, toujours jeune, coule et murmure dans le bassin le plus limpide, sous le plus frais ombrage qui se puisse rêver. L’impression est celle d’une fraîcheur pénétrante.
« Je voudrais étancher ma soif à l’onde pure des fontaines », s’écrie la Phèdre d’Euripide. Et celle de Racine :
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Conduisez l’infortunée au bord de ce Léthé aux ondes calmes et purifiantes.
Et je suis sûr qu’on y surprendrait, à l’aurore, les hôtes familiers du fabuliste : la colombe,
Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe,
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours.
Ma commère la carpe y faisait mille tours
Avec le brochet son compère.
Jeunes gens qui voulez fortifier en vous le sentiment de la nature, — sens exquis, mais qui s’émousse faute de culture — c’est peu de voyager, lisez et méditez les poètes. Vous leur devrez cette double jouissance, de sentir la beauté de l’objet dans les vers qui les représentent, — et la beauté des vers devant l’objet dont ils sont l’image.
La fontaine « némausine », abondante en hiver, tarit en été. Aux jours caniculaires elle ne donne plus que six litres d’eau : une goutte, littéralement une goutte, par jour et par habitant. Les vieux Gaulois s’en contentaient, les Romains, non. Ces éhontés buveurs de falerne étaient malgré cela, ou peut être à cause de cela, de grands altérés d’eau. La consommation de Paris n’atteint pas au quart de celle de l’ancienne Rome. Leurs aqueducs se firent gigantesques pour des besoins de même taille. Nîmes leur dut un flot d’eaux courantes captées à dix ou douze lieues dans la montagne. L’aqueduc communément appelé Pont du Gard est un superbe vestige de ces travaux disparus.
L’excursion, depuis Rousseau, est classique et obligatoire. Notre caravane l’a faite de la bonne manière, c’est-à-dire à pied, pour une moitié de chemin. C’est une de ses plus agréables journées. Beau temps, belle contrée, joyeuse humeur. Les narrations s’en ressentent. Il y en a de vives et allègres, où se reconnaissent des coins entiers de paysage : « des bouquets de chênes verts sous lesquels un berger fait paître ses troupeaux », et le Gardon « qui roule entre deux montagnes ses eaux verdâtres ». On grimpe les croupes boisées « par le sentier des chèvres », on allume « des branches de buis sec », et l’on pénètre par le conduit de l’aqueduc jusque sous la montagne, Des ruines éboulées arrêtent court ce voyage au centre de la terre, et les émules de M. Verne reparaissent au soleil pour décrire et dessiner l’aqueduc, au triple rang d’arcades.
Description sobre et sans emphase, admiration de bon aloi. L’avouerai-je ? Je redoutais l’épreuve. Pour peu qu’on se laisse monter la tête par l’éloquence capiteuse de Rousseau, pour peu qu’on lâche les écluses, Dieu sait ce qu’il en passe d’enthousiasme de commande et de phrases de convention. Mais, ô discrétion de la jeunesse française ! ils n’ont pas lu la mémorable page de Jean-Jacques.
Je ne serais pas fâché pourtant de prendre leur avis sur ce point. Jean-Jacques Rousseau, qui ne manque jamais l’occasion d’exalter le passé aux dépens du siècle présent, s’écrie en quittant ces belles ruines : « Que ne suis-je né parmi les Romains ! »
Que vous semble de ce soupir, jeunes gens ? Votre cœur en est-il un tant soit peu gonflé ? En d’autres termes, éprouvez-vous si peu de fierté d’être né au xixe siècle et Français, que vous eussiez honte et dépit, si vous rencontriez Vitruve dans nos montagnes sillonnées de routes, percées de tunnels, escaladées de viaducs ? Et si d’aventure, il prenait fantaisie à Fabricius et à sa « grande âme » qu’évoquait Rousseau, de visiter nos hôpitaux, nos asiles pour l’enfance et pour la vieillesse, toutes nos institutions charitables et populaires, craindriez-vous le parallèle ? — Aucunement. — Touchez là, nous sommes d’accord.
III
Avignon est notre troisième étape. « Avignon la venteuse, — avec le vent fastidieuse, — sans le vent vénéneuse », ne se met guère en peine de démentir sa réputation. Un coup de mistral nous y reçoit.
Voltaire, durant son séjour à Londres, s’était lié avec des Anglais de distinction logés dans la même auberge que lui. Un matin, à table, leur place restant vide, il s’enquit de leurs nouvelles. « Mauvaises, lui répondit-on. : « — Malades ? — Non, pendus. — Pendus ! et pour quelle cause ? — C’est le vent d’Est. »
Dans Vaucluse, en temps de mistral, on ne va pas se pendre, mais on tourne à l’aigre, on est mécontent, grondeur et quinteux. On médit du palais des papes « à la façade glaciale », de la ville trop petite, des rues trop étroites, des places trop amples au gré de ceux que le vent bouscule. On n’accorde qu’une attention distraite aux édifices, aux églises, aux statues, — même à celle de Crillon, ce « brave Crillon » qui depuis deux siècles supporte sans se plaindre les assauts de la bise, — même à celle de Philippe de Girard, l’honnête inventeur, première figure humaine que l’on rencontre en quittant la gare. On a trop affaire de défendre sa coiffure contre les entreprises du mistral. « Le vent que nous haïssons le plus est celui qui nous découvre », dit, avec un jeu de mots, certain Grec traduit par Montaigne.
Tout compte fait de ces mésaventures, je soupçonne qu’Avignon souffre surtout du souvenir trop voisin de Nîmes. Il y a deux secrets pour jouir en voyage : se souvenir à propos, oublier à propos.
Comme ils traversaient une place, un indigène les accoste, et dans son idiome sonore : « Quésaco ? Coumo jouatz, lous mousiciens ? » Les galons de leur casquette et leur boutonnière à palme bleue les ont fait prendre pour des instrumentistes sans instruments.
Cet incident ramène la gaieté, et du coup on part pour les Doms. Le rocher des Doms, belvédère du peuple avignonnais, est le vrai domicile du mistral. Mais comment bouder le panorama qui s’y déroule ? Dénigrez donc « les Alpes couronnées de neige et le majestueux Ventoux » ?
Je ne sais comment de Mistral, fils d’Aquilon, on est passé au Mistral, fils harmonieux de la Provence, poétique auteur de Mireille.
C’est en murmurant ses vers sur une mélodie de Gounod qu’on descend jusqu’au Rhône, — « où nous baignons nos mains avec une joie enfantine », raconte un jeune poète qui s’ignore ; il y a là toute une idylle.
Cette visite au Rhône et cette ablution tardive m’enlèvent une appréhension.
Je possède un ami qui a quitté Francfort-sur-le-Mein sans rendre ses devoirs au Mein. Il n’en est pas consolé après vingt ans.
Nos élèves sont incapables d’une pareille irrévérence. Mais ce grand fleuve qu’ils rencontrent pour la première fois, sont-ils quittes envers lui ? Une courte étude géographique s’encadrerait bien entre deux pages descriptives. La France d’Élisée Reclus se trouve certainement dans la bibliothèque de l’école normale d’Avignon où la caravane a pris son gîte. Lire sur place, à deux pas du Rhône, les belles pages consacrées au vieux fleuve par le grand écrivain me semble une volupté choisie, et pour le « proufit », comme dirait Montaigne, où trouver le pareil ?
Une autre remarque (car l’influence du mistral se gagne et je me sens à vue d’œil devenir quinteux), une autre remarque concerne l’agriculture, et la faible part qui lui revient dans ces notes de voyage. Sans doute on a nommé le phylloxéra en traversant l’Hérault, la garance en traversant le Vaucluse. Est-ce suffisant ? Et du mûrier ? pas un mot. Voilà, par ma foi, le mûrier rayé de la flore languedocienne et provençale, le ver à soie occis, et l’Ardèche et le Vaucluse et le Gard ruinés du même coup.
Quelle occasion pourtant d’imiter Socrate, ce grand instituteur dont la méthode vous est familière ? Entrez dans le premier champ de vigne où le paysan surveille ses irrigations, à moins qu’il ne voiture de planche en planche le fourneau ambulant où fume la mixture prescrite par la science. Questionnez le bonhomme, retenez ses réponses : vous en tirerez une merveilleuse leçon de choses, pas « livresque » mais toute vivante, pleine de saveur et d’un goût de terroir qu’on ne retrouve pas dans les manuels. « Naturaliser l’art », qu’est-ce à dire si ce n’est entrer en communication directe avec les hommes et les choses de la nature ? Voilà pour la vigne.
Et la garance ? Elle eut ses jours de grandeur, cette plante aujourd’hui déchue, dont la gratitude publique fait honneur, dans le Vaucluse, au Persan Althen. Pendant des années, elle a fait sortir des millions et des millions de ces guérets aujourd’hui dépeuplés.
Qui l’a tuée ? La science, la chimie moderne, cette rivale de la nature, cette magicienne qui exalte les humbles et abaisse les puissants, qui fait rentrer dans le néant mainte substance végétale pour y substituer la puissance des minéraux. Ce n’est plus le laboureur qui fournit de quoi teindre en rouge les pantalons de nos soldats, c’est l’usine. La garance a vécu, place à l’alizarine, cette fille de la houille ! « De 13,500 hectares produisant en 1862 plus de 30 millions de kilogrammes, la surface de Vaucluse cultivée en garance était tombée à 500 hectares en 1876. La statue du Persan Althen dressée dans le jardin des Doms, et le village d’Althen-les-Paluds, au bord de la Sorgue, ne rappelleront bientôt plus qu’une industrie du passé[3]. »
« Une visite à Orange ou la revanche d’Avignon » ; tel est le titre qui conviendrait aux pages suivantes. Je ne sais où la petite ville a trouvé le secret d’éclipser sa grande sœur : le fait est que tout y agrée à nos voyageurs, — jusqu’au mistral, au mistral espiègle et bon enfant qui les « poudre à blanc », sans arracher leurs casquettes ni crisper leurs nerfs. Les monuments, on s’en déclare enchanté. Il s’agit du théâtre et de l’arc de triomphe, au sujet desquels certains embouchent la trompette en l’honneur « des Romains, nos maîtres ».
Distinguons, s’il vous plaît. Le théâtre est plus grec que romain, Car en fait d’art théâtral, Rome est tributaire d’Athènes. Tragédie, comédie, appareil scénique, les Romains ont tout emprunté. Ils n’ont en propre que leurs lascives pantomimes et leurs tristes combats de gladiateurs.
L’arc de triomphe, c’est autre chose. C’est, en fait de monuments, leur conception la plus élevée et leur forme la plus pure. Partout ailleurs leur architecture, pratique et positive, asservit le beau à l’utile (arènes, aqueducs, murailles, voies publiques) ; ici le fait cède le pas à l’idée, et quelle idée ! toute de grandeur, de gloire, de puissance nationale et souveraine. Place aux armées du peuple roi, victorieuses de leurs ennemis et conquérantes de l’univers ! Place au général et aux soldats ceints de lauriers pour le triomphe. Élevez sur leur passage une porte magnifique comme leurs exploits, grandiose comme la fortune de Rome. Que cette arche de pierre enveloppe tout un pan du ciel, comme l’arc qu’Iris dessine sur les nuées. Que la statuaire s’épuise à décorer ces voûtes : Victoires aux ailes déployées, trophées de bronze, bas-reliefs, palmes d’or, rien n’est trop beau, rien n’est trop riche.
On a cru, sur la foi d’un mot, que l’arc d’Orange célébrait (après coup et longtemps à la suite de l’avénement) les victoires de Marius. La légende était trop belle. N’importe, du droit que chacun possède de comparer les petites choses aux grandes et la garde nationale d’un municipe gallo-romain aux légions des Césars, rien n’empêche d’envelopper dans le même souvenir l’arc d’Orange, ceux de Titus et de Constantin, à Rome, celui de Napoléon à Paris. Et que n’y avait-il, dans la troupe voyageuse, quelque familier de poésie lyrique pour réciter sur place ces beaux vers :
Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée,
S’emplit d’azur céleste, arche démesurée ;
Toi qui lèves si haut ton front large et serein,
Fait pour changer sous lui la campagne en abîme,
Et pour servir de base à quelque aigle sublime
Qui viendra s’y poser, et qui sera d’airain !
Ô vaste entassement ciselé par l’histoire !
Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire !
Édifice inouï !
La vieillesse couronne et la ruine achève.
Il faut à l’édifice un passé dont on rêve,
Deuil, triomphe ou remords.
Nous voulons, en foulant son enceinte pavée,
Sentir, dans la poussière à nos pieds soulevée,
De la cendre des morts[4] !
IV
Quel dommage de passer devant Tarascon et Beaucaire sans dessiner leurs vieux donjons. Mais l’architecture féodale dit peu de chose à nos élèves. Patience, elle aura son tour. Une tête bien faite n’exclut aucune forme du beau.
Arles, où nous entrons, est une ville triste comme toute ville déchue : reine détrônée d’un royaume dont on se souvient à peine. De ses beaux jours, il lui reste des arènes comme à Nîmes, un théâtre comme à Orange, et le souvenir d’un forum. Les arènes sont curieuses, même après celles de Nîmes. Le forum fournit d’enseigne un hôtel. Quant au théâtre, il en reste deux colonnes, superbes dans leur majesté morne et solitaire ; voilà quinze ou dix-huit siècles qu’elles portent sans se lasser leurs débris d’entablement. Du socle d’où elles s’élancent, ces vénérables jumelles passent sur l’album des dessinateurs : c’est une de leurs meilleures pages.
Les rues d’Arles seraient lugubres s’il n’y passait des compagnes de Mireille, de belles Arlésiennes au teint mat, aux traits purs, d’un type grec merveilleusement conservé. Leur corsage, ainsi que leur coiffure à la mode ancienne, sont rattachés par une épingle qui rappelle l’ornement de métal que les Athéniennes plaçaient dans leur chevelure et qu’elles appelaient poétiquement une « cigale ». Est-ce la coiffure qui fait valoir le visage, ou le visage qui donne du lustre à la coiffure ? Il y a matière à discussion. Mais on est d’accord sur un point, c’est que les Arlésiennes conspirent contre elles-mêmes et contre nous lorsqu’elles abandonnent leurs gracieux atours pour s’affubler à la moderne. On ne trahit pas ainsi le sang de la Grèce.
Arles renferme un beau spécimen de l’art chrétien, c’est l’église de Saint-Trophime. Les sculptures du portail, les nefs intérieures et surtout le cloître soutiennent sans désavantage la comparaison avec les ruines antiques. C’est un yrand et noble idéal que poursuivaient nos pères dans leurs constructions religieuses. Romane ou ogivale, leur architecture était digne de son objet. Mais assez d’architecture pour le moment ; il y a satiété ; je m’en aperçois en feuilletant les relations qui n’ont pas fait bien grande la part de Saint-Trophime. Les dessinateurs sont plus justes et les arcades du cloître leur fournissent quelques bons croquis.
Une visite aux Aliscamps complète la physionomie d’Arles. Ces champs élyséens, espèce de nécropole gauloise, recevaient les cadavres que le Rhône amenait et qui portaient avec eux le prix de leur sépulture : c’était comme un campo santo druidique. Des rangées de cercueils de pierre s’alignent au bord du fleuve. Malheureusement pour nos touristes, la pluie, qui tombe drue, exile la poésie des souvenirs. Sous le parapluie qui dégoutte, un d’eux émet l’opinion que ces tombeaux ressemblent étonnamment « à des auges ». Il n’est contredit ni par ses camarades, — ni par M. Zola.
Le retour par la Camargue fait faire connaissance avec des bandes de petits taureaux noirs, coiffés par le vent d’une touffe de crin sur les yeux, et des chevaux demi-sauvages que garde un pâtre équestre.
Une après-midi à Montpellier, deux heures à Cette ajoutent peu de lignes au carnet des touristes. C’est le sort des voyages de finir dans la langueur si l’on ne s’est ménagé un imprévu final. L’imprévu, ici, c’est le musée Fabre et sa riche collection de toiles anciennes et modernes. On vient de loin pour elles. Il y aurait beaucoup à dire sur la manière de visiter un musée et d’en tirer profit. Mais il se fait tard et ce sera l’objet d’une nouvelle causerie.
Rentrés au gîte, nos jeunes gens repassent dans leur mémoire les écoles normales qui les ont hébergés. La comparaison est toute au désavantage de leur propre école, une ruine, une prison, d’après leurs dires. « N’importe, écrit l’un d’eux, c’est la nôtre que j’aime le mieux. J’y ai passé trois bonnes années de ma vie et j’en sortirai instituteur. »
Et bon instituteur, j’en répondrais, jeune homme, sur la foi d’un aussi noble sentiment.
V
Quelques conseils pour finir : aussi bien le moment est opportun, à la veille des vacances, quand de tous côtés des caravanes scolaires se disposent au départ.
Un voyage d’études ne mérite son nom que sil est précédé d’une préparation sérieuse et bien comprise. L’itinéraire une fois tracé, il faut mettre à contribution la bibliothèque. Histoire, beaux-arts et belles-lettres, géographie, agriculture, il faut que le futur voyageur ait une teinture, Molière dirait « des clartés », de tout ce qu’il va visiter. — « Mais vous gênez mon indépendance, vous confisquez mon libre arbitre ? » — Au contraire, je vous les assure. Le moyen de juger ce qu’on ignore ?
Un petit nombre de lecture bien choisies vous donnera donc le fonds, la première mise indispensable. Il la faut substantielle, mais légère et portative, comme les imperméables d’Old England.
Ainsi pourvu, partez avec confiance, et fiez-vous du reste sur les hommes, sur les choses, sur vous-même. Point de distraction ! en voyage, c’est le faux nom de la paresse. Regarder, observer, noter, voilà la probité du voyageur. Quant à la méthode d’observation, il y en a autant que d’esprits, d’aptitudes et de caractères : à chacun de forger son outil : on ne le donne pas tout fait. Surtout soyez d’infatigables questionneurs. Questionnez le cocher qui vous mène, le petit pâtre qui vous remet dans le chemin, l’ouvrier qui répare votre canne ou votre chaussure, le marchand à son comptoir, le paysan dans sa vigne. — tous, excepté le cicerone, excepté le médaillé et le patenté, car celui-là, c’est l’ennemi.
De retour au logis, ouvrez vos livres, mais discrètement, juste ce qu’il faut pour compléter, rectifier, éclairer. Et puis, prenez bravement la plume. Allez de l’avant, soyez vous-même, faites vôtre par l’expression ce qui est d’emprunt, à plus forte raison ce qui vous est propre. Écrire, c’est faire acte d’autorité et de personnalité.
Le style des relations de voyage est aussi varié que celui des lettres. Toutes allures lui sont bonnes : il monte, il descend, il chemine en plaine, — comme le coche. Mais il n’a pas le droit, comme le coche, de s’arrêter ni de traîner. La rapidité est son essence ; l’aisance et le naturel en sont comme la moyenne. Soyez familier, jamais vulgaire. Déridez-vous s’il y a lieu : un touriste n’est pas un quaker ; allez jusqu’au bout des gaîtés permises., Mais il y faut le grain de sel, l’agrément, — « le tour », dirait La Bruyère.
Ne dites pas, comme quelqu’un de votre connaissance : « Enfin nous pûmes assouvir la faim qui nous dévorait ! » phrase outrée qui sent Ugolin ou le cannibale. Dites : « La faim. m’était venue. Il n’y avait pour toute auberge qu’une taverne à bière, et pour tout dîner qu’un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à la porte, essaya de me détourner, en me disant qu’un Anglais affamé, arrivé une heure avant moi, n’avait pu l’entamer et s’y était rebuté. Je n’ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la forteresse génoise de Gavi : « Ce que Barberousse n’a pu prendre, Barbegrise le prendra, — mais j’ai mangé le gigot. » (Le Rhin, lettre xxe.)
Voilà comme on s’y prend quand on est Victor Hugo en voyage, c’est-à-dire un grand poète qui condescend à n’être plus que le plus gai des touristes.
- ↑ Lettre sur les occupations de l’Académie française, chapitre X.
- ↑ Victor Hugo, Odes, IV, Le chant de l’arène. Toute la pièce est à lire, comme brillant tableau d’une fête du cirque sous les empereurs.
- ↑ Élisée Reclus, La France, p. 327.
- ↑ Victor Hugo, Les Voix intérieures, IV, À l’Arc de triomphe. Toute la pièce est à lire, tant elle est en situation.