Une Évolution économique - Le Commerce en grands magasins

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UNE
ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE

LE COMMERCE EN GRANDS MAGASINS.

Le commerce en grands magasins est, en ce moment, l’objet de nombreuses attaques. Ces attaques ne sont pas nouvelles. Elles se sont produites, avec plus ou moins d’acuité, à l’avènement de toutes les transformations économiques et commerciales. De tout temps, le concurrent a vu d’un œil jaloux son voisin plus actif ou plus intelligent développer son exploitation, attirer la clientèle par des avantages nouveaux, agrandir et embellir son installation, alors que lui, restait stationnaire ou dépérissait. Instinctivement il a protesté contre un ordre de choses qui ne lui était pas favorable et réclamé des mesures de rigueur contre un commerçant coupable de fixer la faveur du public. En Angleterre, notamment, les détaillans se sont ligués contre le commerce en grands magasins dès sa naissance. Ils ont multiplié les démarches, entassé pétitions sur pétitions, fatigué les pouvoirs publics de leurs réclamations dans l’espérance d’étouffer par des mesures fiscales et législatives une concurrence qui s’annonçait menaçante. Ces protestations sont restées stériles ; aucun acte arbitraire n’a été édicté. Les grands magasins ont continué à s’étendre, les petites boutiques n’ont cessé de multiplier, et d’immenses associations coopératives de consommation se sont créées. La question a été définitivement tranchée dans le sens de la liberté au grand profit du public.

En France, nous en sommes encore à la période critique. Les détaillans en petits magasins ne peuvent se résoudre à voir de modestes boutiques se transformer, sous l’impulsion de patrons plus habiles et plus heureux que d’autres, en magasins moyens et parfois en grands magasins. Cela leur paraît attentatoire à la liberté du travail. Ce mouvement n’est pas grave en lui-même ; il n’est que la manifestation d’un sentiment instinctif qui porte l’homme lésé dans ses intérêts à dénoncer celui qu’il regarde comme l’auteur de sa souffrance. Il est tout naturel que les petits commerçans, qui ne sont pas tenus de connaître et d’appliquer les grandes lois de l’économie politique et qui vivent paisiblement à l’ombre d’un état de choses séculaire, s’irritent en voyant le public donner la préférence aux nouvelles méthodes commerciales et se porter en foule vers des établissemens où il se procure à meilleur compte et à prix marqués tous les objets dont il peut avoir besoin. Ce qu’il y a de grave, c’est que cette campagne de quelques intérêts privés a trouvé un appui auprès des pouvoirs publics. On a vu ces mêmes hommes politiques qui prodiguent les subventions et les encouragemens aux sociétés coopératives, qui sont la négation même du petit commerce, s’élever contre la prétendue omnipotence de deux ou trois grandes maisons de nouveautés dont le chiffre d’affaires ne représente qu’une infime proportion dans l’ensemble des transactions du commerce parisien. A la chambre on a appelé le fisc au secours des revendications électorales d’une fraction de la population et on a affiché la prétention de mettre en dehors du droit commun des négocians dont le seul crime est d’avoir mis en pratique ce grand principe moderne de la diffusion du bon marché par la diminution des prix de revient résultant de l’économie des frais généraux et le rapprochement du producteur et du consommateur.

Nous ne voulons pas entrer dans le détail des polémiques engagées. Nous nous proposons seulement de rechercher sans parti-pris, et en laissant de côté les questions juridiques et fiscales, les causes de l’évolution commerciale à laquelle nous assistons et de définir quelles seront ses conséquences au double point de vue économique et social.


I.

Au début des nations civilisées, les hommes échangeaient entre eux les produits du sol, de la pêche et de la chasse. Ces échanges se faisaient sur place, dans un rayon extrêmement restreint ; ils étaient d’ailleurs rudimentaires comme les premiers besoins à l’enfance de l’humanité. Peu à peu ces besoins devinrent plus nombreux et le cercle des échanges s’agrandit. Pour se procurer des armes ou des vêtemens, pour modifier ou embellir sa maison, l’homme dut se déplacer et entreprendre de longues et périlleuses excursions. L’industrie était cantonnée sur certains points du sol dont elle transformait sur place les produits. Ainsi, le pasteur du Liban venait à Damas échanger la laine de ses troupeaux contre des lames de sabre que l’on ne forgeait que là, puis il poussait jusqu’à Beyrouth pour acquérir ces belles étoffes de soie ou de laine que tissaient les femmes du pays.

A la longue, une classe d’hommes se forma dont l’unique occupation consistait à se charger des échanges que les diverses classes de producteurs et de consommateurs se faisaient directement entre eux. Dès lors producteurs et consommateurs devinrent plus sédentaires, préférant livrer leurs produits à des marchands qui venaient les trouver chez eux, plutôt que de s’exposer aux ennuis et aux risques de lointaines pérégrinations. Et alors on vit se former ces caravanes qui, parties des points les plus reculés du monde, s’arrêtaient dans les principaux centres de population pour y vendre et y acheter des produits. Bientôt ces caravanes de marchands exécutèrent leurs voyages à des intervalles réguliers suivant un itinéraire déterminé. Leur arrivée était connue d’avance, et les habitans des contrées environnantes accouraient en foule pour se procurer, en échange de marchandises ou de métaux précieux, les produits que leur sol ou leur industrie ne leur donnaient pas. Telle fut l’origine des foires, dont l’importance a été si grande chez les peuples en formation et qui se sont perpétuées chez les nations où les moyens de transport sont encore imparfaits.

Ces foires, ou plutôt ces haltes de caravanes, très rares et très courtes au début, devinrent fréquentes. De plus en plus les populations s’y portèrent. L’abondance des produits exposés, leur variété, les usages nouveaux qu’ils révélaient, les distractions qui étaient l’accompagnement obligé de ces manifestations, tout était fait pour attirer l’acheteur. Mais en même temps ce dernier apprenait à connaître la valeur des produits par la comparaison qu’il en faisait et il n’était plus obligé de subir les conditions d’un vendeur ou d’un acquéreur unique. Déjà la concurrence faisait son œuvre, et, sous l’influence de cette quantité de marchandises accumulées, les prix se nivelaient et la valeur des choses se régularisait. De leur côté, les négocians nomades apprenaient à connaître le goût des acheteurs et s’ingéniaient à satisfaire leurs besoins. Ces foires, qui n’ont plus guère leur raison d’être, sauf dans les contrées primitives, mais que nous voyons reparaître cependant dans le cadre attrayant et grandiose des expositions universelles, ont rendu à l’humanité d’incontestables services, parce qu’elles ont montré les avantages du commerce concentré sur le commerce dispersé.

Mais il vint un moment où les centres de population où s’arrêtaient les caravanes devinrent plus nombreux et plus prospères sous l’influence même des échanges qui s’y multipliaient. Les marchands nomades durent prolonger leur séjour, consolider leur installation, puis ils se demandèrent s’ils n’auraient pas intérêt à rester en permanence sur le lieu de leurs transactions et éviter ainsi les frais de déplacement, les risques de pérégrination et les dépenses d’installation sans cesse renouvelées. Beaucoup demeurèrent à poste fixe. Le petit commerce de détail permanent était fondé, marquant la troisième étape de la marche commerciale de l’humanité. Il est probable qu’au début chacun des marchands de détail s’en tenait à la vente d’un ou de deux produits, toujours les mêmes. Le peu de place dont il disposait, la pénurie de capitaux et l’absence de crédit le maintenaient dans une sphère restreinte d’action. Plus tard, lorsque les capitaux devinrent plus abondans, les besoins plus nombreux, les transactions plus faciles, de sévères et minutieux règlemens maintinrent le commerçant dans sa spécialité. Sous aucun prétexte, le savetier ne pouvait empiéter sur le domaine du cordonnier, ni l’épicier sur celui du droguiste. Le nombre des apprentis et des commis était limité et des dispositions méticuleuses empêchaient le commerçant de donner à ses affaires un développement subversif. Raconter les luttes que cet état de choses a provoquées, énumérer les édits et les ordonnances qu’il a motivés, ce serait refaire l’histoire du travail sous l’ancien régime et revenir inutilement sur des faits trop connus.

Avec la proclamation de la liberté du travail, le commerçant retrouva la disposition de ses mouvemens, mais il fut long à en profiter. Ce n’est pas du jour au lendemain, en effet, que les mœurs se modifient et que les usages commerciaux se transforment. Il faut une longue suite d’efforts répétés par plusieurs générations, il faut de lourds sacrifices pour qu’un commerce s’étende et découvre de nouveaux débouchés. Les circonstances, d’ailleurs, qui suivirent l’abolition des jurandes n’étaient pas favorables au développement du commerce, qui ne s’accommodait pas des troubles de la révolution et des guerres incessantes de l’empire. Cependant, dès les premières années de la Restauration, on vit grandir à Paris des magasins qui ne se contentaient plus de la clientèle de quartier et qui s’approvisionnaient en gros d’objets qu’auparavant ils faisaient venir au fur et à mesure de leurs besoins. En présence du succès obtenu par quelques-uns de ces magasins, les boutiquiers rivaux firent entendre une série de protestations que nous devions voir se reproduire cinquante années plus tard avec une intensité croissante. Mais ils firent mieux que de récriminer. Un certain nombre de commerçans de détail eurent l’idée de se grouper dans un vaste local ; chacun d’eux contribuerait aux frais de loyer et d’entretien en proportion de l’importance de son installation. De là la création du Palais Bonne-Nouvelle et plus tard celle du Bazar de l’Industrie à Paris. L’idée était heureuse. Tout en diminuant leurs frais généraux, les détaillans pouvaient offrir au public les avantages de la concentration. Le client trouvait sous la main une grande variété d’objets, et, en une heure il pouvait faire des emplettes qui eussent exigé de nombreux déplacemens et plusieurs heures de temps perdu.

Néanmoins cette innovation ne réussit pas. Pourquoi ? Parce que, en se groupant, les commerçans du Palais Bonne-Nouvelle ne s’étaient pas syndiqués. C’était une juxtaposition de petites boutiques, mais non une association d’intérêts communs. Les frais de loyer étaient, il est vrai, diminués ; mais tous les autres frais d’exploitation restaient les mêmes. Ils n’avaient pas non plus syndiqué leur crédit, c’est-à-dire qu’ils ne pouvaient s’adresser directement au fabricant pour des commandes par grandes masses à la fois sur lesquelles ils eussent obtenu des réductions de prix, réductions dont le public aurait profité. Comme avant, ils continuaient de s’approvisionner par faibles quantités auprès d’intermédiaires, et leurs marchandises se trouvaient toujours grevées d’un prix de revient excessif. De plus, leur installation était rigide, c’est-à-dire qu’elle ne pouvait, faute de place, se modifier suivant les saisons et les besoins du consommateur. Enfin, et c’est là le point essentiel, l’unité de direction manquait. On avait créé un grand bazar dans le genre de ceux des villes d’Orient, mais il manquait à cette organisation un principe moteur et une âme dirigeante. Un seul terme du problème : celui relatif à la concentration des produits sur un même point, avait été, sinon résolu, au moins abordé ; tous les autres termes du problème : rapprochement du consommateur et du producteur, diminution des frais généraux par la concentration des services et l’unité de direction, avantages faits au consommateur par les bénéfices de l’achat en gros, etc., restaient à trouver.

C’est alors qu’avec l’extension des voies de communication, la facilité des transports, les modifications profondes introduites dans l’industrie, la création de besoins nouveaux, on vit grandir et prospérer ces magasins dont les débuts avaient été des plus modestes, mais qui, sous une impulsion puissante, ont ajouté de nombreuses spécialités à celles qui leur avaient servi de point de départ et concentré sous le nom de nouveautés une grande partie des objets servant au vêtement et à l’habitation humaine. C’est à cette transformation que nous assistons. Elle n’est que l’évolution logique, impérieuse d’un état de choses que ses auteurs n’ont pas créé, mais dont ils ont su profiter et qui de plus en plus deviendra une nécessité chez tous les peuples civilisés, comme le prouve le nombre croissant des grands magasins dans les principales villes de France et de l’étranger.

Cependant, bien que cette forme nouvelle n’ait pas encore atteint son complet développement, elle est à la veille d’être dépassée. Déjà on peut voir poindre l’innovation qui succédera à la concentration du commerce de détail en grands magasins. Nous voulons parler de l’association coopérative de consommation. La société moderne a une tendance invincible à rechercher le bien-être et même le luxe relatif, non pas tant par une augmentation des profits qui sont forcément limités, que par la réduction constante du prix des choses nécessaires à la vie. Ce qu’elle veut, c’est, à force d’ingéniosité, pouvoir acquérir, pour une somme égale ou même inférieure, une quantité d’objets de meilleure qualité ou supérieure en goût à celle que la génération précédente se procurait. Depuis cinquante ans, mais surtout depuis ces vingt dernières années, les salaires et les émolumens ont augmenté dans des proportions considérables. A l’heure actuelle, il est vraisemblable qu’ils vont rester à leur niveau, si toutefois ils ne diminuent pas. La grande concurrence que se font entre eux les industriels et les commerçans, l’extension de l’instruction publique à tous ses degrés et dans toutes les classes, le nivellement qui s’est opéré dans les prix des objets naturels aussi bien que dans celui des services d’un ordre plus relevé, toutes ces causes auront pour effet de maintenir l’état de choses présent avec une tendance plutôt à la baisse qu’à la hausse. Les classes nouvelles qui arrivent à la vie ont compris qu’elles ne pouvaient améliorer leur condition que par l’abaissement du coût de l’existence. Or cette condition essentielle ne peut être obtenue que par la concentration du crédit, la centralisation des capitaux et la répartition des frais généraux sur une masse colossale de consommateurs. Ce problème, le commerce en grands magasins l’a résolu en partie, la coopération l’achèvera, parce qu’avec ce système seul il devient possible de diminuer les frais généraux qui pèsent sur le commerce concentré tels que ceux relatifs à la direction, à la rémunération du capital social et surtout aux frais de publicité, et, par conséquent, de réduire d’autant le prélèvement du prix de revient de la marchandise. Nous ne sommes encore qu’au début de ce mouvement, mais les premiers essais qui ont été tentés en France et surtout en Angleterre et aux États-Unis ne permettent pas de douter du succès. Déjà on peut affirmer que la société coopérative de consommation est l’étape du lendemain et qu’elle deviendra définitive avec la génération qui s’élève. Mais n’anticipons pas sur l’avenir.


II.

La principale cause du succès des grands magasins, c’est que leurs fondateurs ont compris qu’à une démocratie nouvelle, dont les besoins et les habitudes se modifiaient, il fallait offrir les moyens de satisfaire au meilleur marché possible les goûts d’élégance et de confortable inconnus aux générations précédentes. Ces tendances, ils ne les ont pas créées, ils n’ont fait qu’en profiter. Sur ce point, ils n’ont eu qu’à imiter la grande industrie qui déjà les avait précédés dans cette voie. Dès l’invention des chemins de fer et de l’électricité, les manufacturiers s’étaient ingéniés à faire venir la matière première : charbon, coton, laine, soie, etc., de leur lieu d’origine sans passer par la filière onéreuse et gênante des intermédiaires. Ce point admis, la première réforme consistait à supprimer ce monde de courtiers et de commissionnaires qui s’interposait entre le producteur et le consommateur et à faire bénéficier le public d’une partie des économies réalisées par cette suppression. Les grands magasins se sont adressés directement aux producteurs, et ils ont offert au public des produits sortant des manufactures à des prix un peu au-dessus du gros, souvent même à des prix égaux. Un exemple fera mieux comprendre notre pensée.

Autrefois, les magasins parisiens qui s’approvisionnaient de soieries s’adressaient à un fabricant de Lyon en passant par les intermédiaires obligés. Mais ce fabricant, d’ailleurs imparfaitement dénommé, puisqu’il ne fabrique pas lui-même, achetait ses produits au tisseur de Lyon ou de la région et les revendait ensuite au négociant parisien. Aujourd’hui, les grands magasins de nouveautés s’adressent directement au manufacturier du Rhône et de l’Isère, et, comme ils lui commandent des quantités considérables à la fois, ils bénéficient, d’une part, de la commission que prélevait l’intermédiaire et du rabais qu’obtient toujours celui dont les commandes se chiffrent par millions et qui assure au producteur un courant permanent d’affaires. Par leurs représentans, ils sont sans cesse tenus au courant des moindres fluctuations des prix et des occasions qui peuvent se présenter, tandis que tous ces élémens d’information manquent au petit détaillant qui est obligé de subir la loi des intermédiaires.

Mais ces bénéfices réalisés par la suppression des intermédiaires, les grands magasins ne les ont pas gardés uniquement pour eux : ils en ont fait profiter le public, et, ce qui le prouve, c’est que toutes les spécialités qu’ils ont adoptées ont baissé de prix dans des proportions considérables, alors que les prix des marchandises qui échappent à leur action sont restées stationnaires. Il y a vingt-cinq ans, une paire de gants de peau de belle qualité coûtait 6 francs, aujourd’hui la même paire en même qualité est livrée à 4 francs, et il s’est créé toute une série de qualités inférieures dont les prix s’abaissent jusqu’à 1 fr. 50, 1 fr. 25 et même 1 franc. Il en est de même dans toutes les spécialités sans exception. Les relevés détaillés ne laissent aucun doute sur ce point. Au contraire, les marchandises qui échappent à l’action des grands magasins n’ont pas fléchi. Est-ce que les prix de la viande, du pain, du vin, du bois à brûler, de l’huile, ne sont pas égaux ou supérieurs à ce qu’ils étaient il y a vingt-cinq ans ?

Les grands magasins vendent meilleur marché parce qu’ils préfèrent réaliser de faibles bénéfices sur chaque objet et multiplier le nombre des transactions. L’ancienne théorie du commerce se résumait en ces termes : « Faire peu et gagner beaucoup. » Le grand commerce a renversé cette proposition. Il a pris pour devise : «Faire beaucoup et gagner peu [1]. » Dans l’application de l’ancienne théorie, le travail personnel du patron était moins actif, il dissimulait souvent une demi-paresse et trop souvent aussi on remplaçait par des procédés peu recommandables les qualités qui manquaient. En un mot, c’est à peine si les forces intelligentes et financières étaient utilisées à demi. Dans la théorie nouvelle, l’effort, savamment gradué de manière à ménager les forces humaines, est porté au maximum. Grâce à la concentration méthodique et à une organisation perfectionnée, on arrive à doubler les résultats sans être obligé de doubler les instrumens, parce que rien n’est livré au hasard et que le mécanisme est toujours en pression. De quel côté est le beau rôle ? Veut-on revenir à l’ancienne théorie et donner une prime à la somnolence et à la routine au détriment de ceux qui luttent et contribuent, par leur activité intelligente, à enrichir le patrimoine national ? Mais il ne suffit pas d’offrir au public des marchandises de première main, il faut encore le faire profiter des avantages de la concentration et de la diminution des frais généraux qui en est la conséquence. Pour bien se rendre compte de la révolution opérée par les magasins dans cet ordre d’idées, il faudrait descendre dans les détails les plus minutieux et prouver que le grand commerce, en se contentant sur chaque article d’un tant pour cent bien inférieur à celui que le petit détaillant est obligé de s’attribuer, peut réaliser des bénéfices proportionnellement supérieurs à ceux de ses concurrens que les frais généraux écrasent de leur poids. Une pareille étude nous entraînerait trop loin : nous nous contenterons de rappeler que, d’après les calculs les plus rigoureux, le grand magasin peut prospérer en ajoutant un peu plus seulement de 12 pour 100 au prix de revient, tandis que le détaillant se voit obligé de l’augmenter dans la proportion de 36 pour 100 au moins, parce que les frais généraux et par conséquent le prélèvement du vendeur sur la marchandise livrée au public diminuent à mesure que s’accroît le chiffre des affaires.

La loi est formelle, et nous en retrouvons l’application dans toutes les grandes entreprises et les sociétés coopératives bien dirigées. Voici quelques chiffres qui confirment la règle. On sait qu’il existe en Angleterre un ensemble de sociétés coopératives correspondant à toutes les classes de la population. La plus importante de ces sociétés est celle désignée sous le nom d’Army and Navy. Dans le cours de l’année 1888, cette société a acheté pour 56,267,500 francs de marchandises, qu’elle a revendues à ses membres au prix de 62,772,375 francs. Les dépenses d’exploitation ont été dans la proportion de 8 pour 100. L’association Civil service (supply association) a acheté pour 38,838,325 francs de marchandises, qui ont été vendues aux adhérens pour 43 millions 311,915 francs. Les dépenses d’exploitation ont été de 8.29 p. 100. Une autre société. Civil service (cooperative society), a fait, ventes et achats compris, pour 22,06,700 francs d’affaires. Les dépenses d’exploitation ont atteint la proportion de 11.32 p. 100. La société Junior Army and Navy, bien inférieure en importance à son aînée, a fait un chiffre d’affaires de 25,323,090 francs. Ses frais d’exploitation ont été de 12.84 p. 100.

Nous disions tout à l’heure qu’une des causes de la prospérité des grands magasins était d’avoir porté leur organisme au maximum d’efforts. Comment sont-ils parvenus à ce résultat ? Par la division du travail et la spécialisation des intelligences. La grande industrie a créé la spécialisation ouvrière ; il était réservé au grand commerce de créer la spécialisation intellectuelle. Ceci demande quelques mots d’explication. Le petit boutiquier, le moindre détaillant, est obligé de disperser son attention sur une foule de sujets d’une inégale importance. Il doit en même temps servir le client et surveiller son employé ; il doit vérifier la caisse et pourvoir aux rassortimens ; il doit se préoccuper de la mode nouvelle et de la comptabilité. Il doit surtout avoir sans cesse à l’esprit la nécessité de faire face aux échéances et aux mille charges qui pèsent sur son exploitation. Sa fortune et son honneur sont engagés dans l’entreprise, et, s’il veut développer ses affaires, ou simplement joindre les deux bouts, il n’a pas trop de tout son temps et de toute son application. Mais, si actif et si intelligent qu’on puisse supposer le détaillant, il est bien évident que son attention ne peut se porter sur tous les points à la fois et qu’il éparpille ses forces sur des sujets différens. Ainsi il ne saurait être à la fois un vendeur habile, un acheteur adroit, un comptable irréprochable et un caissier modèle. Dans les grands magasins, au contraire, grâce à la division du travail, chacun est à sa place, chacun est encadré, dirigé par une autorité supérieure. Le commis peut et doit concentrer toutes ses forces intellectuelles sur un seul point, et on sait à quel degré d’acuité arrivent les facultés quand elles sont sans cesse en éveil sur un objet déterminé. Au lieu de se préoccuper de l’achat et de la vente de cent, deux cents ou trois cents articles comme le détaillant, l’employé des grands magasins n’a qu’à s’occuper de l’achat et de la vente des objets, relativement restreints, de son rayon. Et alors, libre de tout autre souci, il peut s’ingénier à multiplier les moyens de se bien approvisionner et se consacrer entièrement à une tâche unique.

Est-ce à dire que cette évolution se soit produite sans troubler des intérêts individuels et sans faire de victimes ? En économie politique, comme ailleurs, le progrès se paie, et toute transition ne laisse pas que d’être douloureuse. A certains points de vue, il est profondément regrettable que les grandes concentrations commerciales condamnent au salariat perpétuel des milliers d’individus dont quelques-uns auraient pu parvenir au patronat. Ce n’est pas ici le lieu de discuter les avantages ou les inconvéniens du salariat. Un fait subsiste : c’est que tant que les conditions actuelles de notre civilisation ne se seront pas radicalement modifiées, le salariat s’imposera à l’immense majorité des travailleurs. Il se peut que la fin du siècle futur assiste à cette transformation, mais il faut prendre les choses telles qu’elles sont, sans se laisser aller aux chimériques espérances d’un avenir incertain. Ceci admis, il est incontestable que la condition du salarié est infiniment plus avantageuse dans les grandes entreprises que dans les moyennes ou les petites. Plus l’entreprise est prospère, plus ses opérations sont étendues, plus son personnel est nombreux et plus le sort de l’employé est favorable, parce qu’elle lui assure trois choses enviables entre toutes : les avantages matériels dans le présent, la permanence des engagemens et la sécurité dans la vieillesse.

Nous n’insisterons pas sur le premier point. Tout le monde sait que dans les grands magasins l’employé est mieux rétribué, mieux nourri et mieux logé que dans les petits, et que la durée du travail y est moins longue et mieux répartie. Les employés ne s’y trompent pas : tous ou presque tous aspirent à entrer dans les grands magasins, comme le prouve le nombre incroyable de demandes dès qu’une vacance se produit.

Ce que l’homme, surtout l’homme de notre race, prise au-dessus des avantages immédiats, c’est la sécurité. Or, dans les petits magasins, non-seulement l’employé est révocable ad nutum, mais encore il est soumis à toutes les incertitudes de la fortune commerciale de son patron, que trop souvent guette la faillite. Dans les grands magasins, au contraire, l’employé, après six mois de stage, est pourvu d’une sorte d’investiture morale analogue à celle de la commission des employés de chemins de fer qui lui donne la quasi-propriété de son grade et le met à l’abri d’un brusque renvoi. Il n’est pas à la merci d’un caprice de son chef direct. Celui-ci a simplement le droit de demander son renvoi : l’affaire est soumise à l’un des « intéressés, » qui donne son avis. Le dossier est ensuite examiné par le conseil des chefs de service, et le directeur statue en dernier ressort, les parties entendues. Les révocations sont extrêmement rares, comme le prouve le grand nombre d’employés qui, dans les grands magasins, comptent vingt, vingt-cinq et trente ans de services. Ainsi est obtenue cette permanence des engagemens que Frédéric Le Play considère avec raison comme un des plus heureux symptômes de la paix sociale. En entrant dans un grand magasin, l’employé sait qu’il ne dépend que de lui de s’y maintenir et d’arriver, par avancemens successifs, jusqu’à l’époque de sa retraite. Dans la plupart des petites entreprises, l’employé appelé par le service militaire quitte sa place sans espoir de la reprendre. Dans les grands magasins, il est assuré de la retrouver. Non-seulement on le maintient sur les registres du personnel, mais le temps passé sous les drapeaux compte pour son avancement et ses droits à la retraite. Il est à peine besoin d’ajouter que l’employé est intégralement payé pendant sa période de vingt-huit jours. La grande préoccupation du travailleur est de se dire qu’un jour viendra où ses forces le trahiront et qu’il sera réduit par la vieillesse à la misère. Dans les petites entreprises, qui changent souvent de direction, quel patron est assez riche ou assez généreux pour assurer une pension de retraite à l’employé vieilli à son service ou à celui de ses prédécesseurs ? Pour l’employé des grands magasins, la préoccupation d’une vieillesse malheureuse n’existe pas, puisque, dès le premier jour de son entrée définitive en fonctions, il acquiert des droits à une pension de retraite dont les versemens successifs sont faits à son nom à une caisse de l’État et qui deviennent sa propriété personnelle, même en cas de démission ou de renvoi.

Mais, dira-t-on, cet employé serait devenu à son tour patron. Cela n’est pas prouvé, car tous les employés ne deviennent pas patrons ; et, lors même que quelques-uns d’entre eux fussent parvenus à s’établir au lieu de rester commis ou chefs de rayon, il ne s’ensuit nullement que leur condition en serait meilleure. Que l’on compare la situation d’un boutiquier aux prises avec les difficultés de la concurrence et les cruelles angoisses de l’échéance avec celle d’un chef de rayon n’ayant d’autre préoccupation que l’achat et la vente des objets de son comptoir, et dont le lendemain est assuré, et on verra de quel côté sont les présomptions de bonheur. Pour beaucoup de personnes, le petit patronat est une sorte d’eldorado, et on brode sur ce thème pas mal d’idylles. A les entendre, les employés seraient soumis à une loi de fer, tandis que les petits patrons jouiraient d’une existence idéale ; tous, ou presque tous, au bout de vingt ans d’un labeur tempéré, se retireraient à la campagne, après fortune faite, laissant à leurs enfans un établissement en pleine prospérité. Cette légende a fait d’innombrables victimes. Combien d’employés, de domestiques qui gagnaient largement leur vie ont cédé à la tentation de « s’établir » et ont dévoré en quelques années leurs économies et la petite dot de leurs femmes ! Le cas est tellement fréquent, que chacun de nous a pu le constater autour de lui. Le nombre des boutiquiers qui arrivent à la fortune, ou même à l’aisance, est extrêmement restreint ; les plus heureux d’entre eux parviennent à vivre et à élever leur famille, la plupart luttent péniblement. Sans doute il est bon que l’accès du patronat soit ouvert à tous ; mais, quoi qu’on fasse, le patronat restera toujours l’apanage d’une élite, et le salariat sera la condition générale. D’ailleurs, est-ce que les grands magasins ont fermé la porte du patronat, est-ce que tous les ans un certain nombre de leurs employés ne s’établissent pas pour leur compte ; est-ce qu’enfin les plus grands magasins de Paris, qui se font entre eux une si rude concurrence, n’ont pas été fondée tous, sans exception, par d’anciens commis sortis de ces mêmes magasins ?

III.

Grâce à la réduction des prix de revient, les grands magasins ont pu développer le goût public et permettre à la grande masse démocratique de se procurer des objets qui jusqu’alors étaient restés dans le domaine d’une classe restreinte de privilégiés. C’est à eux, par exemple, que l’on doit la diffusion de cette curieuse industrie des tissus de soie, mélangés et teints en pièces, dont un fabricant lyonnais, M. Permezel, a doté la France. Nous voulons parler de ces tissus qui ont la grâce chatoyante de la soie et qui charment l’œil par la richesse des tons et le goût exquis du dessin. Ces tissus, dans lesquels le coton entre pour une large part, n’ont certes pas la prétention de lutter pour la solidité avec les tissus de soie pure, mais ils coûtent vingt fois ou trente fois moins cher que ces derniers. On a pu voir des tissus de soie vendus par les grands magasins à 0 fr. 60 le mètre, et ce prix incroyable de bon marché laissait au fabricant et au vendeur une marge raisonnable de bénéfices. En un mot, les grands magasins ont démocratisé la soie. Qui oserait leur en faire un reproche ? La même observation s’applique aux industries de la ganterie, des tapis et de l’ameublement. Certains moralistes, dont nous respectons les scrupules, pourront déplorer ce débordement de luxe à bon marché et regretter l’ancienne simplicité de nos pères. C’est un point de vue comme un autre ; mais il n’en demeure pas moins acquis que tout ce qui contribue à embellir et à rendre plus confortable l’habitation humaine constitue un progrès salutaire, étant donné surtout que les produits de l’art et de l’industrie nouvelle coûtent moins cher que les produits médiocres ou désagréables qu’ils remplacent avantageusement.

Du même coup les grands magasins ont exercé une action salutaire sur les mœurs commerciales de notre temps. On sait que le paiement au comptant est de règle absolue dans les grands magasins. Ils ont ainsi contribué pour une large part à la diminution du crédit, c’est-à-dire dans beaucoup de cas à la diminution de l’usure. Pour les classes populaires, le crédit comme le pratiquent certains établissemens est un véritable fléau : c’est la contre-épargne organisée. Les grands magasins obligent le consommateur à compter et à n’acheter que ce dont il a strictement besoin. Il faut, en effet, une certaine force de caractère pour se priver d’une fantaisie dont le paiement est remis à une époque lointaine qu’on se figure indéterminée. Beaucoup de magasins exploitent ce travers du cœur humain, et contribuent, par l’appât de la vente à crédit, à achever la ruine de ceux qui n’ont pas l’énergie de résister à de faciles tentations. Tous les hommes qui se sont occupés des questions ouvrières savent que le crédit ainsi entendu est désastreux pour le travailleur. Mais comme la vente à crédit est l’essence même du commerce de détail, comme dans beaucoup de cas, fort respectables, d’ailleurs, le crédit est un mal nécessaire, on peut être assuré que les petits magasins dont c’est la raison d’être continueront longtemps à subsister. Les grands magasins ne prévaudront pas contre eux.

Mais un fait ressort avec une incontestable évidence : c’est que les magasins dont le crédit est la base sont forcés d’élever leurs prix parce que, d’une part, ils doivent récupérer l’intérêt de leurs capitaux engagés à long terme et que, d’autre part, ils doivent s’indemniser sur le consommateur solvable des pertes occasionnées par le consommateur insolvable. En un mot, le client qui paie régulièrement paie pour celui qui ne paie pas. Affranchis de cette charge, les grands magasins peuvent donc faire profiter le public, dans une large mesure, des bénéfices directs et indirects que procure la vente rigoureusement au. comptant.

Les grands magasins ont eu aussi le mérite de moraliser les transactions en supprimant les fraudes du marchandage et les supercheries de la u vente au procédé. » L’usage du prix marqué en chiffres connus sur chaque objet a suffi pour opérer cette salutaire transformation dans les mœurs publiques. Ceci demande quelques mots d’explication. Dans beaucoup de magasins la règle commune est la « vente au procédé. » On entend par ce terme une combinaison qui permet au commis de vendre un produit à un prix supérieur à sa valeur, à condition de partager avec le patron le bénéfice indûment réalisé. Prenons un exemple : un passant entre dans un magasin et demande une paire de bottines. La paire de bottines qu’il désigne vaut 16 francs. Mais le commis, jugeant à certains signes que le client n’est pas homme à marchander, fixe le prix à 20 francs. Notre client essaie les bottines, paie sans mot dire et s’en va. Le tour est joué et le commis reçoit, avec les deux francs formant sa part de bénéfice, les complimens de son patron. Le lendemain, se présente un client aux allures moins détachées : on lui offre les mêmes bottines au prix de 18 francs ; il marchande, et, finalement « parce que c’est lui, » on lui livre la paire au prix de 16 francs. Malheur au campagnard ahuri ou à la bonne fraîchement débarquée qui s’aventurent dans cette boutique. Tout l’art du marchand consistera à lui faire accepter un « rossignol » à un prix bien supérieur à sa valeur. Ainsi on spécule sur l’insouciance de l’homme aisé, ou ce qui est pis, sur l’ignorance du pauvre diable. Certes, nous ne prétendons pas que tous les détaillans emploient de pareils procédés. Beaucoup sont fort honnêtes, mais comment réagiraient-ils contre des usages qu’ils ont toujours vu pratiquer ? C’est ce qui explique que le public, trop souvent exploité par les industriels aux signes cabalistiques, ait donné ses préférences aux produits marqués en chiffres connus et affichés en gros caractères. La certitude de ne pas être exploité explique pour une large part le succès des grands magasins qui ont eu l’heureuse idée d’introduire dans les transactions commerciales la moralité et la confiance mutuelles. Et ces habitudes d’exacte probité ont été contagieuses. Le prix marqué est devenu d’un usage plus courant. Beaucoup de détaillans se sont empressés de l’adopter.

Ce n’est là qu’un des côtés de la question. Le principal mérite de la transformation du commerce en grands magasins est d’avoir exercé une influence régulatrice sur les fluctuations de l’industrie. Les exemples abondent. Autrefois à Lyon, le fabricant de soieries n’opérait que sur commandes. Sa grande préoccupation était de n’avoir jamais en magasins des étoffes invendues. Jamais il ne faisait travailler « pour le stock. » Si les commandes abondaient, alors les métiers de la Croix-Rousse fonctionnaient sans désemparer, si, au contraire, les commandes devenaient rares ou nulles, les métiers ralentissaient leur mouvement ou même cessaient de battre. Il résultait de cet état de choses qu’à des périodes d’activité fébrile succédaient presque sans transition des accalmies prolongées. En outre, le producteur n’avait aucun rapport avec le consommateur. L’intervention des grands magasins a eu pour résultat immédiat de supprimer les périodes de chômage qui plongeaient dans la détresse des milliers d’ouvriers. Les grands magasins ne commandent plus, comme on le faisait autrefois, les pièces une à une. Ils procèdent par grandes masses à la fois. Aussi, la fabricant ne redoute plus de travailler pour le stock puisque les grands magasins ne craignent pas de commissionner des assortimens considérables. Le travail s’est régularisé, il est devenu constant ; les usines établies dans la région lyonnaise, assurées d’un écoulement régulier, travaillent en toutes saisons. Cela est si vrai que depuis le développement des grands magasins, c’est-à-dire depuis trente-cinq ans, les crises qui désolaient périodiquement la fabrique lyonnaise ont cessé, ou du moins, diminué d’intensité. Il y a là un côté social de la question qui mérite de fixer l’attention. C’est au moment où les commandes de l’étranger se ralentissent que les grands magasins interviennent pour profiter, comme c’est leur droit, des avantages d’une concurrence ralentie. Tout le monde y trouve son compte : les ouvriers qui voient s’ouvrir une longue perspective de travail, au lieu des privations de la morte saison, et les grands magasins qui bénéficient d’une situation qui, sans eux, deviendrait intolérable. En même temps l’intervention des grands magasins exerce sur le crédit de la fabrique une influence considérable. Muni d’une lettre de commande émanant d’un des magasins dont le crédit est incontesté, le fabricant de Lyon trouve facilement toutes les avances nécessaires pour l’exécuter. La commande devient l’équivalent d’une lettre de change. C’est ainsi que les grands magasins ont été appelés à jouer un rôle important dans le mouvement financier qui caractérise notre époque.

Le même phénomène s’est manifesté pour l’industrie de Roubaix dont les grands magasins constituent une partie importante de la clientèle. C’est ainsi qu’est née et qu’a prospéré l’industrie des tapis d’usage courant. Autrefois, la France était tributaire, pour ces tapis, de l’Angleterre ; aujourd’hui, par suite de l’intervention des grands magasins qui ont commandé par milliers des tapis dont leurs agens avaient été chercher les modèles au fond de l’Orient, des usines se sont créées et des milliers d’ouvriers ont trouvé une fructueuse rémunération en mettant en œuvre la laine venant de toutes les parties du globe.

De pareils résultats ne peuvent être obtenus que grâce au grand commerce, qui assure par ses commandes l’existence d’industries qui, sans lui, n’auraient jamais vu le jour. Leur action a été surtout sensible pour les industries qui n’avaient pas chez nous de similaires. Souvent, surtout au début, les grands magasins ont dû, comme le commerce de détail, d’ailleurs, s’adresser aux fabriques étrangères, faute de trouver chez nos industriels les produits que le consommateur demandait. L’industrie des jouets d’enfans et principalement celle des soldats de plomb étaient dans ce cas. L’Allemagne semblait avoir le monopole de cette fabrication. Tous les soldats de plomb venaient de Nuremberg. Désireux de s’affranchir de la domination étrangère, les grands magasins se sont adressés à des industriels français, et ils ont vaincu leurs hésitations en leur assurant un débit qui devait couvrir rapidement leurs frais d’outillage et d’essais. Aujourd’hui, non-seulement le jouet allemand est refoulé, mais encore nos produits similaires pénètrent à l’étranger. Encore un exemple. Il n’y a pas longtemps encore, l’Allemagne nous envoyait ses tricots dont Francfort et Berlin étaient les centres principaux de fabrication. Pour s’affranchir de ce tribut, les grands magasins se sont adressés à des entrepreneurs français auxquels ils ont dit : « Si vous organisez des ateliers, nous vous assurerons du travail toute l’année. » A l’abri de cette protection, des ateliers se sont constitués sur divers points du territoire français, et les grands magasins, fidèles à leurs engagemens, absorbent la majeure partie de la production : le surplus est exporté à l’étranger.

Loin d’avoir été les protecteurs de l’industrie étrangère, les grands magasins ont, au contraire, contribué pour une part considérable au développement de notre commerce extérieur. Par la splendeur de leurs installations, la variété de leurs produits, la concentration de tous les services et les facilités accordées à l’acheteur, ils ont su non-seulement s’attacher la clientèle du public français, mais encore attirer les étrangers du monde entier. Ils ont créé à Paris une sorte d’exposition permanente dont les attraits ne sont guère inférieurs à ceux des expositions universelles. Pas un étranger ne passe à Paris sans visiter ces magasins dont il a si souvent entendu parler. Il veut voir de près ces gigantesques palais, où toutes les munificences de l’industrie sont mises en œuvre avec un art consommé. Il ne se contente pas de visiter, il fait des emplettes pour son compte et pour celui de ses amis et voisins qui l’ont chargé de mille commissions. Ce même étranger, s’il ne trouvait pas tous les objets sous la main, s’il était obligé de courir dans dix, vingt magasins, où les prix ne sont pas marqués, et où, en sa qualité d’exotique, ne connaissant qu’imparfaitement notre langue, il craindrait, non sans raison parfois, de se faire exploiter, consacrerait-il une semaine entière à courir les boutiques et dépenserait-il la même somme en achats ? C’est ainsi que les grands magasins ont réalisé cette loi du progrès : beaucoup faire, tout faire et bien faire à bon marché. Affaiblir les grands magasins, gêner leur expansion ou grever de frais exorbitans leur exploitation, c’est rompre ce bel ensemble commercial, c’est risquer de chasser quelques-uns de ces articles essentiels de vente et suspendre ainsi l’exercice de cette faculté de tout vendre à la fois, qui est la caractéristique et le privilège péniblement conquis et glorieusement conservé de la grande place parisienne.


IV.

Est-il vrai, comme on le prétend, que l’existence des grands magasins est incompatible avec celle des moyens et des petits, qu’ils empêchent toute concurrence, qu’ils détruisent toute initiative privée et qu’à un moment donné ils seront les maîtres d’imposer leurs conditions au public qui, faute de concurrence, sera forcé de les subir ? Ce qui frappe dans les récriminations dirigées contre les grands magasins, c’est leur analogie avec les récriminations qui, de tout temps et dans tous les pays, ont assailli la mise en pratique d’une idée nouvelle. La lutte actuelle n’est qu’un épisode de l’éternel antagonisme de la routine contre le progrès. On se rappelle encore les protestations passionnées que l’application de la vapeur aux métiers mécaniques a soulevées dans tous les rangs de la classe ouvrière. C’a été un déchaînement général qui s’est traduit par des voies de fait contre les patrons, qui étaient obligés de faire garder les machines nouvelles par la force armée. Partout les ouvriers se disaient ruinés, réduits à la mendicité, ils déclaraient en gémissant « qu’on leur coupait les bras.» De leur côté, certains politiciens envenimaient la guerre de classes, répétant partout que l’introduction de chaque métier mécanique équivalait à la condamnation à mort, par la faim, desdits ouvriers... qu’il en était fait de l’industrie, qu’il ne restait plus aux ouvriers qu’à s’expatrier. Ils ajoutaient que l’application de la vapeur aurait pour résultat de supprimer toute initiative et toute intelligence chez l’ouvrier, qui serait réduit à l’état de rouage et que, par conséquent, le prix des salaires s’abaisserait dans de redoutables proportions. Que reste-t-il de ces déclamations ? Loin d’avoir supprimé le nombre de bras, l’application de la vapeur au travail mécanique a, au contraire, décuplé, centuplé peut-être, le nombre des travailleurs. Depuis cette révolution pacifique, la condition matérielle des ouvriers s’est transformée comme par enchantement. Les salaires se sont élevés à mesure que la durée des heures de travail s’abaissait, et les ouvriers ont trouvé dans les nouvelles usines des conditions d’hygiène et de confortable inconnues à leurs prédécesseurs. Que l’on compare la condition matérielle d’un ouvrier tisseur d’une des grandes usines mécaniques du Nord avec celle de l’ancien tisserand de Lille qui végétait au fond d’une cave, courbé pendant quatorze heures sur son métier, et on se rendra compte de l’heureuse évolution qui s’est produite dans le monde industriel. Tout développement lent et pacifique des aptitudes de l’humanité a pour résultat un plus grand bien-être pour l’ensemble de la société. D’ailleurs, la lenteur avec laquelle se produit cette évolution en atténue singulièrement les inconvéniens, parce qu’elle ménage les transitions et s’oppose aux changemens trop brusques dans la condition des travailleurs. Il n’a pas fallu moins de quarante-cinq ans au Bon Marché pour parvenir à son point actuel de développement ; le Louvre date de 1855 et le Petit saint Thomas a été créé en 1848.

Ce qui prouve bien d’ailleurs que la transformation des magasins de nouveautés répondait à des besoins nouveaux, c’est qu’une évolution analogue s’est produite dans toutes les branches de l’activité publique. Ainsi les grandes sociétés de crédit telles que le Crédit lyonnais, le Crédit foncier, la Société générale, ont provoqué dans le monde financier une révolution égale à celle que les grands magasins ont provoquée dans le monde commercial. On a dit qu’aucune concurrence n’était possible en présence de ces colossales institutions. Lors même que la création des institutions de crédit et la multiplication de leurs succursales auraient fait disparaître bon nombre de petits escompteurs et de banquiers d’une solidité douteuse, où serait le mal ? Le succès des grandes institutions de crédit s’explique sur beaucoup de points par les mêmes raisons que celui des grands magasins de nouveautés. Là aussi, tout se fait au comptant, et on peut dire à prix marqué. Autrefois, c’était toute une affaire que d’expédier de l’argent en province et inversement. On s’adressait d’ordinaire à un banquier, mais les formalités ne laissaient pas que d’être coûteuses, et la note des frais paraissait souvent quelque peu embrouillée. Aujourd’hui, avec le système des chèques et des succursales en province, les expéditions d’argent sont devenues aussi économiques que simplifiées. Toujours en vertu du principe de la concentration et de la diminution proportionnelle des frais généraux, les institutions de crédit peuvent se contenter de frais de courtage et d’escompte bien inférieurs à ceux que prélèvent les banques secondaires. Enfin, loin d’avoir diminué, le nombre des hommes qui vivaient du commerce de la banque et de ses dérivés a, au contraire, augmenté considérablement.

Il est donc permis de croire que les mêmes phénomènes aboutiront aux mêmes résultats. L’existence des grands magasins n’étouffera pas, d’ici longtemps au moins, le petit détaillant. Le petit magasin, le magasin de quartier aura toujours sa raison d’être, même en admettant l’extension progressive des grands magasins et du chiffre de leurs affaires. Tout le monde, en effet, n’est pas libre de faire un long trajet pour trouver un de ces grands magasins où tout se vend. Malgré la multiplicité des omnibus et des tramways, malgré la facilité donnée aux acheteurs par correspondance et le paiement contre remboursement, il y aura toujours une classe de la population qui ne se déplacera pas, soit faute de temps, soit par habitude. Faire ses emplettes dans un magasin où l’on est connu, traité avec tous les égards dus à un client de bonne paie, faire un bout de causette avec le patron, s’enquérir des nouvelles du quartier, avoir le plaisir de choisir et de palper l’objet convoité au lieu de le demander sur l’annonce d’un prospectus, tout cela constitue pour beaucoup de personnes une attraction autrement puissante que celle qu’exercent les grands magasins avec leur fourmillement incessant et leur appareil intimidant. Et puis tout le monde n’a pas constamment l’argent nécessaire pour y acheter. La proximité, le crédit, sont des marchandises comme les autres, et on les paie. Or, le crédit, surtout dans les quartiers ouvriers, est indispensable. Tant qu’il y aura des gens imprévoyans, le petit commerce aura sa raison d’être et les petits magasins ne péricliteront pas. Bien plus, si leurs patrons sont assez intelligens pour profiter de l’expérience des grands magasins, et apportent dans l’exploitation du commerce de détail quelques-unes des méthodes qui ont fait leur fortune, rien ne dit que. le nombre des magasins ne s’accroîtra pas, tandis que certains gagneront en importance comme nous le voyons tous les jours sous nos yeux. Depuis 1860, le nombre des patentés a augmenté de 28,166 à Paris : il est aujourd’hui de 129,337. En 1860 on ne comptait que 416,811 ouvriers ou employés, en 1886 on en a recensé 709,360. D’après les enquêtes de la chambre de commerce, le chiffre d’affaires des patentés parisiens dépasserait quatre milliards par an. Les grands magasins de nouveautés ne figurent dans cet ensemble que pour 300 millions environ.

Ce que l’on ne sait pas, c’est que, si les grands magasins ont fait disparaître certains établissemens qui n’étaient pas nés viables, ils ont, d’un autre côté, fait éclore une foule de petites entreprises et de petits ateliers. Ainsi les magasins de nouveautés n’ont pas d’atelier d’ébénisterie, ils ne confectionnent pas les meubles qu’ils vendent au public. Ils les commandent à des maisons spéciales, souvent même à de petits ateliers qui se sont créés uniquement pour profiter de leur clientèle. On pourrait citer bon nombre d’ouvriers qui sont parvenus ainsi au patronat. De même pour la confection des vêtemens d’hommes et de femmes. Autour des grands magasins se sont créés des ateliers de confection qui sont presque alimentés exclusivement par les commandes de leurs puissans voisins. On aurait pu croire que l’extension des rayons de confection pour dames aurait ruiné les ateliers de couture. Or, en 1866, un rapport officiel évaluait le nombre des couturières ayant un atelier à Paris à 14,000. Vingt après, en 1886, M. Barberet établit, d’après les statistiques administratives, que le nombre des couturières n’est pas inférieur à 18,000, et depuis lors de nombreux ateliers ont été ouverts dans les quartiers neufs. En 1860 le nombre des personnes vivant à Paris de l’industrie du vêtement était de 78,377, aujourd’hui il atteint 290,252, c’est-à-dire qu’il a presque quadruplé. Le même phénomène a été constaté pour la lingerie et la confection pour hommes. On est fondé à dire que le commerce de détail souffre bien plus de la concurrence qu’il se fait à lui-même, par l’exagération de son nombre, que de la concurrence que lui font les grands magasins. De même les souffrances industrielles proviennent périodiquement de la pléthore de la production, par suite du nombre exagéré des usines concurrentes. Sur bien des points de la France, on montre des manufactures ruinées et abandonnées, et néanmoins la production industrielle n’a cessé de s’accroître.

On prétend que les grands magasins profitent de leur puissance acquise pour écraser par des abaissemens systématiques de prix toute tentative de concurrence en donnant presque pour rien certains objets pendant une période de temps, et qu’une fois la concurrence ruinée par cette manœuvre, ils relèvent les prix dans les proportions qui leur plaisent. C’est une erreur absolue. Quand les grands magasins ouvrent un rayon pour la vente d’une spécialité, les objets de cuisine, par exemple, les prix de cette spécialité ne sont pas fixés arbitrairement ; ils sont établis, comme les autres, d’après le prix de revient, mais on leur applique l’économie provenant, pour les grandes entreprises, de la réduction des frais généraux. Il en résulte que ces prix paraissent très bas comparés à ceux du petit commerce, — que l’élévation des frais généraux oblige de vendre à un cours élevé, — mais, en réalité, ils n’ont diminué que dans la proportion de ses frais généraux. Ce ne sont donc pas des tarifs de guerre, mais la résultante de faits qui se produisent toujours dans les grandes agglomérations commerciales et industrielles. Quant au relèvement des cours, il est rendu impossible par la concurrence très active et très directe que se font entre eux les grands magasins. On oublie, ou on feint d’oublier que ces établissemens n’ont rien qui ressemble de près ou de loin à un monopole. En admettant, pour les besoins de la cause, qu’un grand magasin soit arrivé, à force de bon marché, à ruiner dans un rayon étendu tous les petits magasins et qu’il lui prenne alors la fantaisie de relever ses prix, cette tentative serait promptement réprimée par les grands magasins rivaux et les magasins moyens. Cette concurrence que se font entre eux les grands magasins est si manifeste que les personnes les plus étrangères aux habitudes commerciales peuvent la constater et que les acheteurs les plus novices savent fort bien en profiter.

Ainsi par la force même des choses, sans qu’aucune entente préalable ait eu lieu, les grands magasins sont devenus les régulateurs des prix, et le public a profité du nivellement qui en est la conséquence. Ce nivellement est nécessairement maintenu par la concurrence que se font entre eux les régulateurs du marché, et cette concurrence continuerait de produire les même effets si, par impossible, les petits magasins venaient à disparaître. C’est elle enfin qui empêche les fortunes que l’on prétend scandaleuses de s’accroître indéfiniment. Comme le faisait remarquer un des principaux négocians de Lyon, M. A. Isaac, dans un rapport à la Société d’économie politique de cette ville, la concurrence sur ce nouveau champ de travail opérera comme ailleurs. Le succès inouï de quelques grands magasins amènera des imitateurs. Déjà Londres possède un grand nombre de ces bazars ; dans trente ans, Paris, à son tour, en possédera davantage ; et il se fera peu à peu un nivellement là où nous ne voyons maintenant que des prééminences qui excitent l’envie. Que résultera-t-il pour le public de ce mouvement qui soulève tant de récriminations passionnées ? Il en résultera une véritable conquête économique, la possibilité de trouver, en payant comptant, toutes les marchandises à leur prix minimum. C’est là une conquête qui n’est pas à dédaigner pour toutes les classes de la société et dont les petits commerçans eux-mêmes feront leur profit s’ils sont intelligens, s’ils savent tirer parti des habitudes que les grands magasins auront fait prendre d’une part aux producteurs, et d’autre part aux consommateurs.


V.

On dénonce à la vindicte populaire et aux rigueurs du fisc ces magasins qui utilisent les chemins de fer, la poste, le télégraphe et la publicité sous toutes ses formes. Mais ces moyens d’action, c’est l’État qui les a créés pour la satisfaction de la communauté. On a dépensé des milliards pour faciliter les transactions, ouvrir des voies ferrées, creuser des canaux, rapprocher le consommateur du producteur, on a prodigué les primes à la marine marchande, et quand des hommes intelligens mettent en œuvre cet outillage, quand ils profitent des communications pour faire pénétrer le confortable et le luxe à bon marché dans les contrées les plus lointaines, on se ligue contre eux et on essaie d’annuler leurs efforts. Est-il admissible que, pour satisfaire à des préjugés ou à des convoitises électorales, on songe à fermer une des voies ouvertes à l’activité nationale, et on paralyse l’initiative d’hommes qui, sans jouir d’aucun monopole, contribuent au développement de la fortune publique ? Et cela quand rien n’empêche les premiers venus d’en faire autant et de lutter à armes égales contre de prétendus accapareurs. Quoi de plus légal, de plus foncièrement démocratique que cette vulgarisation des choses réservées jadis aux classes opulentes ? Depuis quand l’intelligence commerciale est-elle un crime ? Et ce qui achève de donner à cette campagne un caractère d’illogisme, c’est qu’elle est dirigée par des hommes qui constamment mettent leurs actes en contradiction avec leurs déclarations. Ainsi, le conseil municipal a soulevé la prétention de rendre obligatoire pour tous les locataires de Paris l’abonnement à la compagnie des eaux. C’était donner le dernier coup à la petite industrie expirante des porteurs d’eau en faveur d’une puissante compagnie qui, elle, dispose déjà d’un monopole. Ce même conseil municipal a créé, aux frais de la ville, une usine municipale d’électricité sans se préoccuper de savoir s’il ruinait des entreprises à peu près analogues, et s’il ne réduisait pas à la mendicité toute une armée d’allumeurs de gaz, de lampistes, de marchands de bougies, d’huile et de pétrole. Dans un autre ordre d’idées, le conseil a décrété l’usage obligatoire pour toutes les écoles de la ville d’une grammaire officielle éditée aux frais des contribuables et distribuée gratuitement aux élèves. Il était sur le point d’appliquer le même système à toutes les branches de l’enseignement. On l’a arrêté sur cette pente. Mais il n’en est pas moins vrai que, si on l’avait laissé faire, il ruinait au seul profit d’une grande maison de librairie privilégiée des centaines de petits libraires qui vivent des fournitures scolaires. Enfin, par une dernière anomalie, ce même conseil municipal, qui poursuit si vivement de sa haine les grands magasins, cherche toutes les occasions d’imiter leurs procédés et de propager leurs méthodes. Ainsi il encourage par tous les moyens possibles la fondation de sociétés coopératives de production et de consommation ; il prodigue les récompenses, les encouragemens et les subventions aux associations ouvrières qui essaient de se soustraire, par la coopération, aux exigences du commerce de détail. Certes nous ne blâmons pas le conseil d’agir ainsi ; en favorisant l’éclosion des sociétés coopératives, il rend service à l’ensemble des consommateurs ; mais au moins devrait-il être logique. Pourquoi d’un côté se pose-t-il en défenseur des petits magasins contre les grands magasins, et d’un autre côté suscite-t-il aux petits magasins la concurrence la plus terrible de toutes, celle des sociétés coopératives ?

C’est qu’en dépit de ses contradictions le conseil a la notion encore confuse, mais impérieuse, des besoins de la société moderne. Il sait que, pour améliorer sa situation, l’ouvrier doit bien plus compter sur un abaissement du prix des choses nécessaires à la vie que sur une augmentation des salaires. C’est de ce côté que tendent tous les efforts, toutes les tentatives d’amélioration sociale. Ce courant d’idées est tellement fort qu’il entraîne toutes les résistances et dirige tous les esprits. Mais ce résultat ne peut être obtenu, tout le monde le reconnaît, qu’en rapprochant le consommateur du producteur, qu’en centralisant les services, qu’en opérant sur un chiffre d’affaires considérable, de manière à répartir les frais généraux sur un grand ensemble d’opérations, et, pour tout dire en un mot, en adoptant le programme que les grands magasins ont mis en œuvre.

Le moment est venu de prendre un parti. Veut-on supprimer le commerce en grands magasins, et, par conséquent, contraindre la grande industrie à revenir aux petits ateliers, car les deux termes de la question sont connexes ? Veut-on en revenir à la législation du moyen âge qui réglementait le nombre des apprentis et des commis dans chaque profession et qui cantonnait les citoyens dans l’exercice d’une spécialité rigoureusement déterminée ? Alors, il faut le dire franchement et agir en conséquence. Que si, d’autre part, il est prouvé que ces grands magasins ne supportent pas proportionnellement les charges fiscales qui pèsent sur les autres patentables, il faut remédier à cet abus par des règlemens d’administration.

Mais si le commerce en grands magasins est reconnu comme une institution sociale, s’il est prouvé qu’il est la résultante d’un ordre de choses qui répond aux besoins économiques et industriels, il faut l’accepter tel qu’il est, avec ses bienfaits et ses inconvéniens, et aussi avec le trouble qu’il apporte dans certains intérêts privés. Si ces grands magasins n’ont pas de raison d’exister, s’ils ne sont que le produit factice et parasite d’une coalition de capitalistes, s’il est démontré qu’ils sont contraires à l’intérêt public, contraires à la législation existante, funestes aux finances de l’État, ruineux pour l’industrie nationale, on ne doit pas craindre alors de supprimer la cause d’une perturbation économique et sociale. Ce qu’on ne comprendrait pas, c’est qu’on se contentât de faire à ces institutions une guerre de vexations et d’exactions, qui, certes, les paralyserait dans leur développement, mais qui ne les ferait pas disparaître et dont les frais retomberaient en partie sur le consommateur sans profit pour le commerce de détail que l’on prétend protéger.


GEORGES MICHEL.

  1. Nous avons emprunté cette formule à la remarquable communication faite en 1889 à la société d’économie politique de Lyon, par M. Aynard.